‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 21 sur 164 · SERMON POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE LAVENT · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE LAVENT

Respondetis Jésus, ait illis : Emîtes, renuntiate Joatmi qucs audistis et vidistis : Cceci vident, claudi ambulant, surdl audiunt, mortui resurgunt, et bealus est qui non fucrit scandalizatus in me !

Jésus-Christ leur répondit : Allez dire à Jean ce que vous avez vu et entendu : Les aveugles voient, les boiteux marchent , les sourds entendent , les morts ressuscitent, et heureux celui qui ne sera point scandalisé de moi! Saint Matth., ch. 2.

Sire,

Après des miracles si éclatants, le Sauveur du monde avait droit de se promettre, non-seulement que les hommes ne se scandaliseraient point de son Évangile , mais qu'ils feraient gloire de l'embrasser et de le suivre. Tant de malades guéris , sourds , muets , aveugles , boiteux , des morts ressuscites , mille autres prodiges qui marquaient si visiblement la force et la vertu d'un Dieu, devaient sans doute lui attirer le respect et la vénération , que dis-je? l'adoration même et le culte de toute la terre. Cependant, ô profondeur et abime des conseils de Dieu ! malgré ces miracles, Jésus-Christ est un sujet de scandale pour le monde, et ce scandale est devenu si général, que lui-même, dans l'Évangile, il déclare bienheureux quiconque saura s'en préserver : Et beatus qui non fuerit scandalizatus in me !

En effet, de quoi le monde, je dis le monde profane et impie , ne s'est-il pas scandalisé dans ce Dieu-Homme ? Il s'est scandalisé de sa personne, il s'est scandalisé de sa doctrine, il s'est scandalisé de sa loi, il s'est scandalisé de ses souffrances, il s'est scandalisé de sa mort, jusque là que saint Paul, lorsqu'il parlait aux fidèles du mystère de la croix, ne l'appelait plus le mystère de la croix, mais le scandale delà croix : Ergô évacuation est scandalum crucis i ! Eh ! quoi donc, mes Frères, écrivait-il aux Galates, le scandale de la croix est-il anéanti? ce que les fidèles entendaient, et ce qui leur faisait comprendre que la croix, qui devait être pour les prédestinés un mystère de rédemption, serait pour les réprouvés un signe de contradiction, et que le grand scandale des hommes serait le Dieu même qui s'était fait homme pour les sauver.

Tel était alors le langage des apôtres ; mais rendons aujourd'hui gloire à Dieu, ce scandale enfin a cessé : Jésus-Christ a triomphé du monde, sa doctrine a été reçue, sa religion a prévalu ; sa croix, comme dit saint Augustin, est sur le front des souverains et des monarques. Mais à ce scandale dont Jésus-Christ était l'objet , il en a succédé un autre dont nous

1 Galat., 5.

sommes les auteurs ; un autre non moins funeste, et peut-être encore plus criminel. Je m'explique. Jésus-Christ n'est plus pour nous un sujet de scandale, mais nous sommes des sujets de scandale pour Jésus-Christ; nous ne sommes plus scandalisés de lui , mais nous le scandalisons lui-même dans la personne de nos frères, comme il est écrit que saint Paul le persécutait en persécutant l'Église : Saule, Saule, quid mepersequeris1? Saul, Saul, disait le Sauveur du monde, pourquoi me persécutez- vous? N'est-ce pas ainsi qu'il pourrait nous dire : Pourquoi me scandalisez-vous en scandalisant ceux qui m'appartiennent, et qui sont les membres de mon corps mystique? Or c'est de ce scandale causé au prochain que j'ai aujourd'hui à vous entretenir, après que nous aurons demandé le secours du ciel par l'intercession de Marie. Ave, Maria.

J'entre d'abord dans mon sujet, et m'arrêtant à la pensée du Fils de Dieu, sur laquelle roule toute la morale de notre évangile, et qui doit servir à notre instruction ; au lieu que le Sauveur du monde déclare heureux quiconque ne sera point scandalisé de lui : Et beatus qui non fuerit scandalizatus in me, par une conséquence tout opposée, je conclus que malheureux est celui qui scandalise Jésus-Christ même, en scandalisant le prochain. Yoilà le point important que j'entreprends d'établir. Péché de scandale, que Dieu déteste et qu'il condamne si hautement en mille endroits de l'Écriture. Péché qu'il reprochait si fortement à une âme infidèle, par ces paroles du psaume : Adversits fdium matris tuœ ponebas scandalum 2 ; vous dressiez un piège à votre frère , pour le faire tomber ; et , insensible à la douleur que l'Église , votre commune mère , ressentirait de sa perte, vous ne craigniez point d'être pour lui une occasion de scandale. Péché, dit Tertullien, qui forme les âmes au crime, comme le bon exemple les forme à la vertu. Scanda lum exemplum rei malœ , œdificans ad delictum 3. Je veux aujourd'hui, Chrétiens, vous donner l'idée et la juste notion de ce péché; je veux vous en inspirer l'horreur; je veux, avec le secours de la parole de Dieu, vous apprendre à le craindre et à l'éviter.

Or, pour cela j'avance deux propositions : écoutez-les, parce qu'elles vont faire le partage de ce discours. Malheureux celui qui cause le scandale : c'est la première ; mais doublement malheureux celui qui le cause, quand il est spécialement obligé à donner l'exemple : c'est la seconde. Malheureux celui qui cause le scandale : voilà le genre du péché que je combats, et qui, regardé absolument, ne se trouve que trop répandu dans toutes les conditions. Mais doublement malheureux celui qui cause le scandale, quand il est spécialement obligé à donner l'exemple : voilà l'espèce particulière de ce péché, qui, pour être bornée à certains états , n'est encore néanmoins , comme vous le verrez, que d'une trop grande étendue. Malheureux l'homme, quel qu'il soit, qui devient à ses frères un sujet de scandale et de chute : la seule qualité de chrétien doit faire sa condamnation. Mais plus malheureux l'homme qui scandalise ses frères, lorsque, outre la qualité commune de chrétien, il a encore un titre propre et personnel

1 Acu, 26. — 2 Psalm. 49. — 3TertuH.

qui l'engage à les édifier. Dans la première partie , je vous donnerai sur cette importante matière des règles et des maximes générales, qui conviendront à tous. Dans la seconde , je tirerai de la différence de vos conditions des motifs particuliers, mais motifs pressants, pour vous inspirer à chacun sur ce môme sujet, et selon votre état, tout le zèle et toute la vigilance nécessaire. L'un et l'autre comprend tout mon dessein. Commençons.

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