DEUXIÈME PARTIE
Je l'ai dit, c'est une vérité incontestable, et qui nous est expressément marquée dans l'Écriture , que Dieu a fait toutes choses pour ses élus, que pour eux il a créé le monde, que pour eux il le conserve, que sans eux il le détruirait, que tous les desseins de sa providence roulent sur eux, et que, dans l'ordre de la nature , de la grâce et de la gloire , tout aboutit et se réduit à eux : Propter electos. Il faut néanmoins reconnaître que cette parole, si avantageuse aux élus de Dieu, ne doit proprement s'accomplir (pie dans le jugement dernier. En effet, dit saint Chrysostome, s il n'y avait point d'autre vie que celle-ci, et si jamais Dieu ne devait juger le monde , il serait difficile de comprendre en quoi ses élus auraient été si favorisés et si privilégiés; et, bien loin de convenir que Dieu eût tout fait pour eux, on aurait souvent lieu de croire que ce serait plutôt pour eux qu'il paraîtrait n'avoir rien fait, ou du moins avoir très-peu fait. Car eniin, pendant cette vie , les élus , quoique élus de Dieu , ne font dans le monde nulle figure qui les distingue, ni qui marque pour leurs personnes ces égards si particuliers de la Providence. Au contraire, par une conduite de Dieu bien surprenante, et que David confesse avoir été pour lui un sujet de tentation et de trouble pendant cette vie , les élus de Dieu , qui sont les Justes , bien loin d'être connus pour tels par la malignité du monde , sont souvent décriés et confondus avec les hypocrites ; pendant cette vie, les élus de Dieu, qui sont les humbles, bien loin d'être honorés et respectés, sont souvent méprisés et insultés ; pendant cette vie , les élus de Dieu , qui sont les pauvres, bien loin d'être soulagés , sont souvent rebutés et abandonnés ; pendant cette vie , les élus de Dieu , qui sont communément les faibles, bien loin d'être protégés , sont souvent accablés et opprimés. Or tout cela est bien éloigné de cette favorable prédilection que Dieu, selon sa promesse, doit avoir pour eux. Il est vrai, répond saint Chrysostome; mais c'est justement ce qui prouve la vérité, l'infaillibilité, l'absolue et indispensable nécessité du jugement de Dieu : car, pourquoi le Fils de Dieu , en qualité de souverain juge, viendra-t-il à la fin des siècles? pour faire justice à ses élus sur ces quatre chefs. Oui , il viendra pour venger les Justes, je dis les vrais Justes , en les séparant des hypocrites , et faisant pour jamais cesser le règne de l'hypocrisie; il viendra pour venger les humbles, en glorifiant dans leurs personnes l'humilité , et en confondant les superbes qui n'au-
\fâ SUR LE JUGEMENT DERNIER.
ront eu pour elle que du mépris ; il viendra pour venger les pauvres qui , par la dureté des riches , auront langui dans la misère , mais aux gémissements de qui il montrera bien qu'il n'a pas été insensible ; il viendra pour venger les faibles de tout ce que l'iniquité, la violence, l'abus de l'autorité, leur aura fait indignement souffrir. Car ce sont là, mes chers auditeurs, par rapport aux prédestinés , les fins principales pour quoi l'Écriture nous fait entendre que le Dieu vengeur paraîtra. Appliquez-vous donc, et, pour l'intérêt que chacun de vous y doit prendre, redoublez votre attention.
Il viendra pour juger les Justes, j'entends toujours les Justes de bonne foi , en les séparant des hypocrites ; comme le berger, dit-il lui-même dans l'Evangile, sépare les brebis d'avec les boucs : première justice que Dieu rendra à ses élus ; car, encore une fois , durant cette vie , tout est mêlé et confondu, la vertu avec le vice , l'innocence avec le crime, la vérité avec l'imposture, la religion avec l'hypocrisie; et dans ce mélange le Juste souffre , et l'impie triomphe.
Quand, au reste , je parle de l'hypocrisie, ne pensez pas que je la borne à cette espèce particulière qui consiste dans l'abus de la piété , et qui fait les faux dévots. Je la prends dans un sens plus étendu , et d'autant plus utile à votre instruction, que peut-étee malgré vous-mêmes serez-vous obligés de convenir que c'est un vice qui ne vous est que trop commun ; car j'appelle hypocrite quiconque , sous de spécieuses apparences , a le secret de cacher les désordres d'une vie criminelle. Or, en ce sens, on ne peut douter que l'hypocrisie ne soit répandue dans toutes les conditions, et que, parmi les mondains, il ne se trouve encore bien plus d'imposteurs et d'hypocrites que parmi ceux que nous nommons dévots. En effet , combien dans le monde de scélérats travestis en gens d'honneur ! combien d'hommes corrompus et pleins d'iniquité , qui se produisent avec tout le faste et toute l'ostentation de la probité ! combien de fourbes insolents à vanter leur sincérité! combien de traîtres habiles à sauver les dehors de la fidélité et de l'amitié! combien de sensuels, esclaves des passions les plus infâmes, en possession d'affecter la pureté des mœurs, et de la pousser jusqu'à la sévérité! combien de femmes libertines, fières sur le chapitre de leur réputation, et , quoique engagées dans un commerce honteux , ayant le talent de s'attirer toute l'estime d'une exacte et parfaite régularité! Au contraire, combien de Justes faussement accusés et condamnés ! combien de serviteurs de Dieu , par la malignité du siècle , décriés et calomniés! combien de dévots de bonne foi traités d'hypocrites, d'intrigants et d'intéressés ! combien de vraies vertus contestées ! combien de bonnes œuvres censurées ! combien d'intentions droites mal expliquées , et combien de saintes actions empoisonnées! Or c'est là, dit saint Chrysostome, ce que le jugement de Dieu dévoilera ; en sorte que chacun sera connu pour ce qu'il est , que chacun paraîtra ce qu'il a été, que chacun tiendra le rang qu'il doit tenir ; les secrets des consciences seront révélés, et alors, dit l'Apôtre, chacun recevra la louange qui lui sera due : Et tune laus erit unicuique à Deo â. Par cette fatale et décisive séparation du bon grain d'avec l'ivraie (écoutez l'oracle de
4 1 Cor., 4»
Job, qui s'accomplira à la lettre, et qui sera une partie de la justice que Dieu rendra à ses élus) , par cette fatale et décisive séparation , la joie de Thypocritc finira, son espérance périra. Funeste, mais juste menace que lui fait le Saint-Esprit : Et gaudiurn hypocrites ad instar puncti : et spes hypocritœ peribit *.
Car la joie de l'hypocrite était d'en imposer, et cependant d'être honoré et respecté. Sa joie était d'avoir dans le monde un certain crédit qui ne lui coûtait qu'à bien faire son personnage, et qu'à bien jouer la comédie. Sa joie était d'être parvenu , à force de dissimulation , à recevoir l'hommage et le tribut des plus pures vertus, et à jouir sans mérite de tous les avantages du vrai mérite. Voilà ce que Job appelait les prospérités, les joies, le règne de l'hypocrisie; mais dans le dernier jugement, ce règne de l'hypocrisie sera détruit , ces prospérités de l'hypocrisie s'évanouiront , ces joies de l'hypocrisie se changeront en des afflictions mortelles: elles n'étaient fondées que sur l'erreur des âmes simples , séduites et éblouies par un faux éclat; mais cette séduction des âmes simples, trompées jusqu'alors, mais enfin désabusées par la lumière de Dieu , après avoir été à l'hypocrite une frivole consolation, se tournera pour lui, disons mieux, contre lui, en opprobre et en confusion : l'espérance de l'hypocrite était qu'on ne le connaîtrait jamais à fond , et qu'éternellement le monde serait la dupe de sa damnable politique ; et son désespoir, au cuntrairo, sera dp ne pouvoir plus se déguiser, de n'avoir plus de ténèbres où se cacher, de voir malgré lui le voile de son hypocrisie levé, ses artifices découverts, et d'être exposé aux yeux de toutes les nations : Spes hypocritœ peribit. Les autres pécheurs, connus dans le monde pour ce qu'ils étaient , en cela même qu'ils auront été connus, auront déjà été à demi jugés, et déjà, par avance, auront essuyé une partie de l'humiliation que leur doit causer le jugement de Dieu : mais l'hypocrite , à qui il faudra quitter le masque de cette fausse gloire dont il s'était toujours paré ; mais cette femme qui aura passé pour vertueuse , et dont les commerces viendront à être publiés ; mais ce magistrat que l'on aura cru un exemple d'intégrité, et dont les injustices seront mises dans un plein jour ; mais cet ecclésiastique réputé saint, à qui Dieu reprochera hautement sa vie dissolue ; mais ce prétendu homme d'honneur dont on verra toutes les fourberies ; mais cet ami sur qui l'on comptait, dont les lâches trahisons seront éclaircies et vérifiées; mais quiconque aura su l'art de tromper, et qui alors se trouvera dans la nécessité affreuse de faire une réparation solennelle à la vérité , ah ! Chrétiens , c'est pour ceux-là que le jugement de Dieu aura quelque chose de bien désolant. La chose n'est que trop vraie ; mais , par une raison tout opposée , c'est ce qui rendra le jugement de Dieu non-seulement supportable, mais favorable , mais honorable , mais désirable aux Justes et aux prédestinés : car leur gloire, dit saint Chrysostome , sera de paraître à découvert devant toutes les créatures intelligentes ; leur gloire , et même le comble de leurs désirs , sera que l'on discerne enfin , et la droiture de leurs actions , et la pureté de leurs intentions ; leur gloire sera qu'on les connaisse , parce que * Job., 20.
leur disgrâce jusque-là aura été de n'être pas assez connus : et voilà, âmes lidèles , qui, malgré la corruption du siècle, servez votre Dieu en esprit et vérité , voilà ce qui doit , dans la vie , vous affermir et vous consoler. A ce terrible moment où le livre des consciences sera ouvert , votre espérance , ranimée par la vue du souverain Juge, et sur le point d'être remplie, vous soutiendra, et vous dédommagera bien des injustes persécutions du monde; tandis que l'impie, confondu, troublé, consterné, marchera la tête baissée et sans oser lever les yeux , vous paraîtrez avec une sainte assurance : pourquoi? parce que le jour de votre justification sera venu. Maintenant l'envie , la calomnie lancent contre vous leurs traits envenimés; main enfin l'envie sera forcée à se taire , ou , si elle parle , ce ne sera plus qu'en votre faveur ; la calomnie sera convaincue de mensonge , et la vérité se montrera dans tout son lustre. Cependant, jouissez du témoignage secret de votre cœur, que vous devez préférer à tous les éloges du inonde ; dites avec saint Paul: Peu m'importe quel jugement les hommes font présentement de moi, puisque c'est mon Dieu qui doit un jour me juger: Qui autemjudicat me Dominas est1; ou bien dites avec Jérémie : C'est vous, Seigneur, qui sondez les âmes , et qui en découvrez les plis et les replis les plus cachés ; c'est à vous que j'ai remis ma cause, vous la jugerez : Tibi enira revelavi causant meam*. Avançons.
Il viendra pour glorifier l'humilité dans la personne des humbles, seconde justice que Dieu rendra à ses élus. Cette humilité , cette simplicité du Juste , cette patience à souffrir les injures sans se venger, que les mondains auront traitée de faiblesse d'esprit, de petitesse de génie , de bassesse de cœur, Dieu viendra pour la couronner, et pour convaincre tout l'univers qu'elle aura été la véritable force , la véritable grandeur d'âme , la véritable sagesse. Car c'est alors, dit l'Écriture, dans cet admirable passage que vous avez entendu cent fois , et dont vous avez été cent fois touchés , c'est alors que les humbles de cœur s'élèveront avec confiance contre ceux qui les auront méprisés et insultés : Tune stabunt Justi in magna constantia*. C'est alors que les sages du siècle, que ces esprits forts seront non-seulement surpris , mais déconcertés , en voyant ces hommes , qu'ils n'avaient jamais regardas que comme le rebut du monde , placés sur des trônes de gloire. C'est alors qu'interdits et hors d'eux-mêmes , ils s'écrieront en gémissant : Ce sont là ceux dont nous nous sommes autrefois moqués , et qui ont été le sujet de nos railleries : Ili sunt quos habuimus aliquando in derisum'\ Insensés que nous étions! leur vie nous paraissait une folie, et toute leur conduite nous faisait pitié : Nos insensati vitam illorum xstimabamus insaniam*; cependant les voilà élevés au rang des enfants de Dieu, et leur partage est avec les saints : Eeee quomodo computati sunt inter filios Dei, et inter Sanctos sors illorum est6. C'est, dis-je, alors que l'orgueil du monde rendra ce témoignage, quoique forcé, à l'humilité des élus de Dieu ; et c'est là même qu'on verra sensiblement l'effet de cette promesse de Jésus-Christ, que quiconque s'humilie sera glorifié : Omnis qui se humiliât exaltabitur1 '.
« 1 Cor., 4. — 2 Jcrcm., 11. — 3 Sap., 5. — 4 lbid. — s lbid. — 6 lbid. — 7 Luc, 14.
Car pendant la vie il n'est pas toujours vrai , et môme il est rarement vrai que celui qui s'abaisse et qui s humilie soit élevé. On en voit dont l'humilité, quoique véritable et quoique solide, est accompagnée jusqu'au bout de l'humiliation. On en voit qui, pour chercher Dieu, et par un esprit de religion , s'étant ensevelis et comme anéantis devant les hommes, meurent dans leur obscurité et dans leur anéantissement. Combien d'âmes saintes dont la vie est cachée avec Jésus-Christ , et à qui le monde n'a jamais tenu nul compte du courage héroïque qu'ils ont eu de se séparer et de se détacher de lui? Or c'est pour cela, reprend saint Chrysostome , qu'il doit y avoir et qu'il y aura un jugement à la fin des siècles.
Parce que le monde ne rend pas justice à ces chrétiens parfaits qui s'humilient et s'anéantissent pour Dieu , Dieu qui se pique d'être fidèle , la leur rendra au centuple. Parce qu'il y a des saints sur la terre dont l'humilité, quoique sincère, n'est ni connue du inonde, ni honorée au point qu'elle le devrait être si le monde était équitable , Dieu suppléera au défaut du monde , et la relèvera ; mais aux dépens de qui ? toujours aux dépens et à la honte du mondain , dont la fausse gloire , dont la vanité ridicule , dont la présomptueuse ambition , condamnée et réprouvée , rendra hommage à la sainteté des maximes que le sage et humble chrétien aura suivies, puisqu'en même temps que l'humble sera exalté, Qui se humiliât exaltabitur I , l'orgueilleux sera humilié et couvert d'un éternel opprobre : Et qui se exaltât humiliobitur . Ce n'est pas assez.
Il viendra pour béatifier les pauvres : autre mystère du jugement de Dieu, autre justice qu'il rendra à ses prédestinés. Car il est de la foi que le pauvre ne sera pas éternellement dans l'oubli : Quoniam non in finem oblivio erit pauperis^. Il est de la foi que la patience des pauvres ne périra pas pour jamais, c'est-à-dire qu'elle ne sera pas pour jamais inutile et sans fruit : Patientia pentperum non peribit in finemz. Et il est néanmoins évident que ces deux oracles du Saint-Esprit ne se vérifient pas toujours ni même communément dans cette vie. Car combien de pauvres y sont oubliés ! combien y demeurent sans secours et sans assistance! Oubli d'autant plus déplorable que, de la part des riches, il est volontaire, et par conséquent criminel : je m'explique. Combien de malheureux réduits aux dernières rigueurs de la pauvreté , et que l'on ne soulage pas , parce qu'on ne les connaît pas et qu'on ne les veut pas connaître! Si l'on savait l'extrémité de leurs besoins, on aurait pour eux, malgré soi, sinon de la charité, au moins de l'humanité. A la vue de leurs misères, on rougirait de ses excès, on aurait honte de ses délicatesses, on se reprocherait ses folles dépenses , et Ton s'en ferait avec raison des crimes devant Dieu. Mais parce qu'on ignore ce que souffrent ces membres de Jésus-Christ, parce qu'on ne veut pas s'en instruire, parce qu'on craint d'en entendre parler, parce qu'on les éloigne de sa présence, on croit en être quitte en les oubliant ; et quelque extrêmes que soient leurs maux , on y devient insensible. Combien de véritables pauvres que l'on rebute comme s'ils ne Tétaient pas, sans qu'on se donne et qu'on veuille se donner
» Luc., 14. — ' Psaim. 9 — 3 Ibid.
la peine de discerner s'ils le sont en effet! combien de saints pauvres dont les gémissements sont trop faibles pour venir jusqu'à nous, , et dont on ne veut pas s'approcher pour se mettre en devoir de les écouter ! combien de pauvres abandonnés dans les provinces! combien de désolés dans les prisons ! combien de languissants dans les hôpitaux ! combien de honteux dans les familles particulières ! Parmi ceux qu'on connaît pour pauvres , et dont on ne peut ni ignorer ni même oublier le douloureux état , combien sont négligés! combien sont durement traités! combien de serviteurs de Dieu qui manquent de tout, pendant que l'impie est dans l'abondance , dans le luxe, dans les délices! S'il n'y avait point de jugement dernier, voilà ce que l'on pourrait appeler le scandale de la Providence : la patience des pauvres outragée par la dureté et par l'insensibilité des riches. Mais c'est pour cela même , dit saint Chrysostome , que la Providence prépare aux riches un jugement sévère et rigoureux; et c'est ce que comprenait parfaitement David , quand il disait: Cognovi quia faciet Dominus judicium inopis , et vindictam pauperum l : J'ai connu que Dieu jugera la cause des pauvres, et qu'il les vengera. Et par où l'avait-il connu? par cet invincible raisonnement, que la patience des pauvres, dans le sens que je l'ai marquée, ne devant et ne pouvant périr pour jamais, il fallait qu'il y eût un jugement supérieur à celui des hommes , où l'on connut qu'en effet elle ne périt point, c'est-à-dire que Dieu a pour elle tous les égards qu'elle a droit d'attendre d'un maître souverainement équitable : Patientia pauperum non peribit in finem*; un jugement où non-seulement les pauvres fussent dédommagés de cette inégalité de biens qui les a réduits dans l'indigence et la disette , mais où leur patience poussée à bout fût pleinement vengée des injustes traitements qu'elle aurait soufferts. C'est pour cela, dit Dieu lui-même, que je me lèverai : c'est parce que les souffrances du pauvre , à qui le riche impitoyable aura fermé son cœur et ses entrailles, auront excité mon courroux ; parce que leurs crimes m'auront touché ; parce que j'aurai été indigné de voir qu'on s'endurcit à leurs plaintes : Propter miser iam inopum, et gemitum pauperum, nunc exsurgam, dicit Dominus** Ces cris des pauvres , qui sont montés jusqu'à moi, me solliciteront en leur faveur ; et je ne croirai point m' être acquitté de ce que je leur dois et comme créateur et comme juge, que dans ce grand jour où je prononcerai pour eux un arrêt de salut , tandis que je réprouverai, par un jugement sans miséricorde, ceux qui n'auront usé envers eux de nulle miséricorde. A entendre ainsi Dieu parler dans l'Écriture, ne diraiton pas que le jugement dernier, quoique universel, ne doive être que pour les pauvres, et qu'il n'ait pour terme et pour fin que de leur faire justice? Propter miseriam inopum et gemitum pauperum ; à voir comment le Fils de Dieu qui doit y présider s'y comportera et y procédera , ne dirait-on pas que tout le jugement du monde doit rouler sur le soin des pauvres ; que de là doive dépendre absolument et essentiellement le sort éternel des hommes , c'est-à-dire que les uns ne doivent être condamnés que parce qu'ils auront méprisé le pauvre, et les autres comblés de gloire , que parce
' Psahn. 130. — i lbûl , 9. — 3 Ibid., 1 i.
qu'ils l'auront secouru ? Heureux donc, concluait le Prophète royal , heureux celui qui pense attentivement au pauvre : Beat us qui intelligit super egenum et pauperem l : pourquoi ? parce que Dieu , au jour de sa colère, l'épargnera et le sauvera : In die mala liber abit eum Dominus*.
Finissons, et disons encore que Dieu viendra pour venger les faibles que le pouvoir, joint à la violence, aura opprimés : quatrième et dernière justice dont il se tiendra redevable à ses élus. Car maintenant c'est le crédit qui l'emporte , et qui a presque partout gain de cause : le plus fort a toujours raison, quoi qu'il entreprenne, et parce qu'il est le plus fort, il croit avoir un titre pour l'entreprendre, et il en vient à bout. Combien de persécutions, de vexations causées par l'abus de l'autorité! combien de misérables, combien de veuves , faute d'appui , sacrifiés comme des victimes à la faveur ! combien de pupilles dont l'héritage devient, après bien des formalités, la proie du chicaneur et de l'usurpateur ! combien de familles ruinées parce que le bon droit , attaqué par une partie redoutable , n'a point trouvé de protection ! combien de procès mal fondés , néanmoins hautement gagnés , parce que les sollicitations , la cabale et les brigues ont prévalu ! Malgré la justice et les lois, le faible succombe presque toujours. S'il y a des juges sans probité , c'est toujours contre lui et jamais pour lui qu'ils se laissent corrompre. Du moment qu'il est lo plus faible, par une malheureuse fatalité, tout lui est contraire et rien ne lui est favorable. Mais, Seigneur, il trouvera enfin auprès de vous ce qui lui aura été refusé à tous les tribunaux delà terre; vous viendrez plein d'équité et de zèle , et vous prendrez la défense de l'orphelin , afin que le puissant , que le grand qui avait tant abusé de sa grandeur, cesse de se glorifier : Judicare pupillo et humili, ut. non apponat ultra magnifïcare se Iwmo super terram*. Jusque-là il aura toujours eu le dessus; jusque-là fier de ses succès, parce que rien ne lui résistait , il aura passé, non-seulement pour le plus fort, mais pour le plus habile , pour le mieux établi dans ses droits, pour le plus digne d'être distingué et honoré ; jusque-là il se sera fait une fausse gloire et un prétendu mérite de ses violences mêmes : mais vous le détromperez bien alors , Seigneur, et vous lui ferez bien rabattre de ses vaines idées : Ut non apponat ultra magnificare se. Comment cela? c'est que vous tirerez le faible de l'oppression , et qu'il trouvera en vous , ô mon Dieu , un vengeur et un protecteur.
Il est donc vrai que le jugement de Dieu sera pour ses élus le jour de leur rédemption , le jour de leur gloire, le jour où Dieu leur fera justice. Ah ! Chrétiens, à quoi pensons-nous, si, persuadés d'une vérité si touchante , nous ne travaillons pas de toutes nos forces à être du nombre de ces heureux prédestinés ? que faisons-nous , si , renonçant aux fausses maximes du monde , nous ne nous mettons pas en état d'être de ces élus de Dieu qui paraîtront avec tant de confiance devant le tribunal de Jésus- Christ? Or , en voici , mes chers auditeurs , l'important secret, que je vous laisse pour fruit de tout ce discours. Commencez dès maintenant à accomplir dans vos personnes ce que Dieu, dans le jugement dernier, fera en
1 Psalm. 4i. — 2 Ibitl. — 3 llml., 9.
faveur de ses élus ; il les séparera d'avec les hypocrites et les impies : séparez-vous-en par la pratique d'une solide et d'une véritable piélé; il glorifiera les humbles : humiliez-vous , dit saint Pierre , et soumettez-vous à Dieu, afin que Dieu vous élève au jour de sa visite, c'est-à-dire dans son jugement : Humiliamini , ut vos Deus exaltet in tempore visitationis l; il béatifiera les pauvres : assistez-les, soulagez-les, faites-vous-en des amis auprès de votre juge , afin que quand il viendra vous juger ils soient vos intercesseurs , et qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels ; il vengera les faibles opprimés : protégez-les , et , selon la mesure de votre pouvoir , soyez leurs patrons ; servez , à l'exemple de Dieu , de tuteurs au pupille et à la veuve.
Et vous , justes , humbles , pauvres , faibles , les bien-aimés de Dieu , soutenez-vous dans votre justice , dans votre obscLirité, dans votre pauvreté , dans votre faiblesse , par l'attente de ce grand jour , qui sera tout à la fois le joLir du Seigneur et le vôtre. Non pas que vous ne deviez craindre le jugement de Dieu, il est à craindre pour tous ; mais en le craignant, craignez-le de sorte que vous puissiez au même temps le désirer, l'aimer, l'espérer : car, pourquoi ne l'aimeriez-vous pas, puisqu'il doit vous délivrer de toutes les misères de cette vie? pourquoi ne le désireriez-vous pas , puisqu'il doit vous racheter de la servitude du siècle? pourquoi ne l'espéreriez-vous pas , puisqu'il doit commencer votre bonheur éternel? Craignez le jugement de Dieu, mais craignez-le d'une crainte mêlée d'amour et accompagnée de confiance ; craignez-le comme vous craignez Dieu. Il ne vous est point permis de craindre Dieu sans l'aimer ; il faut qu'en le craignant vous l'aimiez , et que vous l'aimiez encore plus que vous ne le craignez; sans cela votre crainte n'est qu'une crainte servile, qui ne suffit pas même pour le salut. Or , il en est de même du jugement de Dieu : craignons-le tous, mes chers auditeurs, ce terrible jugement, mais craignons-le dune crainte efficace , d'une crainte qui nous convertisse, qui corrige nos désordres , qui redoLible notre vigilance , qui rallume notre ferveur , qui nous porte à la pratique de toutes les œuvres chrétiennes , tellement que nous méritions d'être placés à la droite , et d'entendre de la bouche de notre juge ces consolantes paroles : Venite , benedicti Patris mei * .* Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; possédez le royaume qui vous est préparé dès la création du monde : je vous le souhaite , etc.
1 1 I'elr., 5. — '- Matlh., 25.