SERMON POUR LE JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE
Ecce nmlier chananœa , àfinibus Mis egressa, clamavit, dicens ei : Miserere met , Domine fili David ; fdia mea maie à dœmonio vexalur.
Alors une femme chananéenne, venue de ces quartiers-là, s'écria, en lui disant : Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi; ma fille est cruellement tourmentée par le démon. Saint Maltlu, ch. 15.
Si jamais la force de la prière parut sensiblement , et d'une manière éclatante , n'est-ce pas , Chrétiens , dans l'exemple que nous propose l'évangile de ce jour, où nous voyons, pour parler avec saint Ambroise, un Dieu même surpris et dans l'admiration ; un Dieu qui confond les puis-
sances de l'enfer, qui fait des miracles , et qui déploie toute sa vertu en faveur d'une étrangère, laquelle a recours à lui, et qui, tout idolâtre qu'elle est, nous sert de modèle et nous apprend à prier? Je dis un Dieu surpris et dans l'admiration : 0 mulier, magna est fides tua * ! 0 femme , votre foi est grande ! C'est ainsi que Jésus-Christ lui-même s'en explique , et ne semble-t-il pas que la foi de cette Chananéenne , et que la ferveur de sa prière ait quelque chose pour lui de surprenant et de nouveau ? Je dis un Dieu qui confond les puissances de l'enfer, et qui fait des miracles. Que lui demande cette femme ? qu'il guérisse sa fille cruellement tourmentée du démon ; et le Fils de Dieu , d'une même parole , non-seulement délivre la fille, mais sanctifie encore la mère : Fiat tibi sicut vis2 ; qu'il vous soit fait comme vous le souhaitez.
Il n'est donc rien de plus efficace auprès de Dieu que la prière : et d'où vient toutefois, mes chers auditeurs, que Dieu tous les jours se montre si peu favorable à nos vœux ; que nous prions, et qu'il ne nous écoute pas ; que nous demandons , et que nous n'obtenons pas ? C'est ce que je veux examiner aujourd'hui , et qui va faire le fond de ce discours. Sujet d'une extrême conséquence , et qui mérite une réflexion toute particulière ; car il s'agit, Chrétiens, de vous enseigner la plus excellente de toutes les sciences ; il s'agit de vous apprendre à bien user du moyen de salut le plus puissant ; il s'agit de vous faire connaître le secret inestimable et l'art tout divin de toucher le cœur de Dieu , de faire descendre sur nous les plus précieux trésors de sa grâce. Pour recevoir ce don de la prière, employons la prière elle-même, et implorons le secours du ciel par l'intercession de Marie. Ave» Maria.
Rien n'est plus solidement établi , dans la religion et la théologie chrétienne , que l'infaillibilité de la prière. Elle a une telle force , dit saint Jean Chrysostome , qu'elle rend , à ce qu'il semble , la parole de l'homme aussi puissante et même plus puissante que la parole de Dieu. Aussi puissante; car, comme Dieu d'une parole a fait toutes choses, Dixit, et facta sunt*, l'homme n'a qu'à parler et à demander, tout lui est accordé : Quodcumque volueritis petetis , et fiet vobish. Plus' puissante même en quelque sorte, puisque si Dieu se fait obéir, ce n'est que des êtres créés ; au lieu que , par la vertu de la prière , tout Dieu qu'il est, il obéit, selon l'expression de l'Écriture, à la voix de l'homme : Obediente Domino voce hominis*. Nous entendons tous les jours des chrétiens qui se plaignent de l'inutilité de leurs prières , et du peu de fruit qu'ils en retirent; je ne m'en étonne pas. Car en quel sens disons-nous que la prière est infaillible ? nous supposons pour cela une prière sainte , une prière faite avec toutes les conditions qui la doivent accompagner, et que Dieu attend de nous, lorsque de sa part il s'engage à nous accorder tout ce que nous demanderons. Or, voilà souvent ce qui manque à nos prières. Ce sont des prières défectueuses , et quant au sujet, et quant à la forme : quant au sujet, qui en fait la matière; et quant à la forme , qui en fait la qualité. L'apôtre, saint Jacques le disait aux
1 Matih., 15. — 2 Ibid, — 3 Tsalm. 148. — 4 Joan., 15. — 5 Josue, 10.
fidèles de son temps , et je vous le dis à vous-mêmes : Vous demandez , mes Frères , et vous ne recevez pas , parce que vous ne demandez pas bien : Petitis et non accipitis, eo quôd maie petatis1. En effet , nous ne demandons pas à Dieu ce que Dieu veut que nous lui demandions ; défaut par rapport au sujet de la prière. Nous ne lui demandons pas de la manière qu'il veut que nous lui demandions ; défaut par rapport à la forme ou à la qualité de la prière. Mais prions comme la Chananéenne. Rien de plus juste que la prière quelle fait à Jésus-Christ ; elle lui demande qu'il délivre sa fille du démon dont elle est possédée ; rien de plus engageant : elle pratique dans sa prière toutes les vertus qui peuvent gagner et intéresser le Sauveur du monde. Prions , dis-je , comme cette femme ; sans cela , prières infructueuses : pourquoi ? ou parce que nous ne demandons pas ce qu'il faut; ce sera la première partie ; ou parce que nous ne demandons pas comme il faut , ce sera la seconde. Deux leçons que j'ai à mettre dans tout leur jour. Rendez-vous-y attentifs , Chrétiens , et tâchez à en profiter.