‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 94 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il n'y a que Dieu , Chrétiens , qui soit grand absolument et par luimême. Tout ce qui est grand hors de Dieu et parmi les hommes , ne Test qu'avec dépendance et que par rapport au prochain, je veux dire, pour le bien et pour Futilité du prochain : et il n'est rien dans le monde de plus odieux ni de plus injuste qu'une fortune qui devient fière à mesure qu'elle s'élève , et qui se prévaut de ce qu'elle est , puisque ce qu'elle est , bien loin de lui inspirer un esprit de hauteur et d'orgueil , doit être pour ellemême un fonds de modestie , de condescendance , de charité et d'humilité. En effet, dit excellemment saint Ambroise, dominer pour dominer, c'est le privilège de l'être de Dieu. Mais le propre de la créature est de dominer pour servir ; et autant de fois qu'il arrive à l'homme de séparer ces deux choses, en s'attribuant ce qu'il n'a pas, il détruit même ce qu'il a : pourquoi? parce que la domination de l'homme, prise dans les desseins de Dieu , n'étant qu'un véritable ministère , du moment qu'il en ôte l'esprit de zèle et de charité pour le prochain , il en ôte la partie la plus essentielle , et par conséquent il l'anéantit.

De savoir si ce point de morale a été connu dans le paganisme , ou si c'est une obligation nouvelle que l'Évangile nous ait imposée, c'est ce que je n'entreprends point d'examiner. Cependant il semble que ce soit une différence que l'Évangile de ce jour mette entre les païens et nous. Car les grands parmi les païens , dit le Fils de Dieu , traitent les petits avec empire , au lieu que parmi vous les petits doivent être traités des grands avec amour, et même, selon les règles de la foi, avec un sentiment de respect : Scitis quia principes gentium dominant ur eorum l. Ainsi parlait ce divin Maître : mais saint Jérôme remarque fort bien que le Sauveur du monde , en parlant ainsi , supposait l'usage des nations infidèles comme un désordre, et non pas comme une légitime possession; et qu'en nous apprenant à bâtir sur un fondement tout contraire , c'est-à-dire à nous faire un engagement de charité , de ce qui nous élève au-dessus des autres , et particulièrement de ce qui nous met en pouvoir de leur commander, il ne nous a point donné d'autre loi que celle même qui nous était déjà prescrite à tous par la raison , mais que les ténèbres du péché avaient obscurcie , et qui avait besoin des lumières de sa sainte doctrine pour être mise dans un plein jour.

Non , mes chers auditeurs, il n'est point nécessaire de recourir à l'Évangile pour être convaincu de cette vérité. Le prince des philosophes n'avait aucun principe du christianisme , et il la comprenait néanmoins , quand il disait que les rois , dans ce haut degré d'élévation qui nous les fait regarder comme les divinités de la terre, ne sont après tout que des hommes faits pour les autres hommes , et que ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils sont rois , mais pour les peuples. Or, si cela est vrai de la royauté , nul

1 Mat th., 20.

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de vous ne m'accusera de porter à son égard trop loin la chose, si j'avance qu'on ne peut rien être dans le monde , ni s'élever, quoique par des voies droites et légitimes , aux honneurs du monde , que dans la vue de s'employer, de s'intéresser, de se consacrer et même de se dévouer au bien de ceux que la Providence fait dépendre de nous : qu'un homme , par exemple , revêtu d'une dignité , n'est qu'un sujet destiné de Dieu et choisi pour le service d'un certain nombre de personnes, à qui il doit ses soins ; qu'un particulier qui prend une charge, dès là n'est plus à soi , mais au public ; qu'un supérieur, qu'un maître n'a l'autorité en main, que parce qu'il doit être utile à tout une maison, et que sans autorité il ne le peut être. Prœes, disait saint Bernard écrivant à un grand du monde , et lui mettant devant les yeux l'idée qu'il devait avoir de sa condition, prœes, non ut de subditis crescas, sed ut ipsi de te \ Vous êtes en place de commander, et il est juste qu'on vous obéisse; mais souvenez-vous que cette obéissance ne vous est due qu'à titre onéreux , et que vous êtes prévaricateur, si vous ne la laites servir tout entière au profit de ceux qui vous la doivent.

De là je conclus que s'il se trouve un chrétien (or combien ne s'en trouve-t-il pas ? ) qui , par le rang que lui donne , ou sa fortune , ou sa naissance , ayant sous soi des vassaux et des sujets , ne les considère que pour soi-même , que pour ses intérêts propres , que pour s'en glorifier et s'en faire honneur, et qui du reste les néglige , sans se mettre en peine de pourvoir à leurs avantages , et de leur procurer les biens solides qu'ils ont droit d'attendre de lui , dès lors , sans autre crime , il mérite d'être réprouvé de Dieu : pourquoi ? parce qu'il renverse cet ordre de Dieu, qui n'a fait les grands que pour les petits , et les puissants , les forts que pour les faibles. Ainsi l'a décidé saint Augustin , raisonnant sur les principes généraux de la Providence.

Je sais que le christianisme a bien encore enchéri sur cela, et que l'exemple du Fils de l'Homme, qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir les autres , a rendu ce devoir beaucoup plus indispensable. Car ne serait-il pas honteux , dit saint Chrysostome , que dans une religion où nous reconnaissons Jésus-Christ pour maître, et pour maître souverain, il y eût des hommes qui voulussent exercer un empire plus absolu que lui ? Pensée touchante pour un chrétien ! N'est-il pas juste que le Verbe de Dieu ayant pris la qualité de serviteur, que l'ayant ennoblie, l'ayant comme divinisée dans sa personne , elle soit honorée parmi nous ? et n'est-ce pas , ajoute saint Chrysostome , à quoi Dieu sagement a pourvu , lorsqu'il lui a même assujetti la qualité de maître , et que , pour rendre hommage aux humiliations de son Fils , il nous ordonne , à quelque degré de supériorité que nous ayons été élevés , de nous y regarder, et surtout de nous y comporter comme des serviteurs et des ministres ; en sorte qu'on puisse nous appliquer cette parole de l'Apôtre : Omnes sunt quasi administratorii spiritus 2 ? Tout cela est vrai, Chrétiens ; mais ma douleur est que la foi nous donnant sur ce point des vues si hautes et si parfaites , à peine dans la pratique l'on s'en tienne aux simples vues de la raison. Si je vous disais

» Bern. — ■ Hebr., 1.

que cet assujettissement et ce devoir va, selon l'esprit de l'Évangile, jusqu'à répondre du prochain et de son salut , c'est-à-dire que tout homme revêtu de l'autorité , suivant la mesure de cette autorité même , est garant de la conduite du prochain , est chargé devant Dieu des désordres et des crimes du prochain , est responsable de la perte et de la damnation du prochain , et cela toujours sur le modèle de Jésus-Christ , qui n'a été le maître des maîtres que pour travailler à la rédemption et à la sanctification de plusieurs : Non ministrari , sed ministrare , et animam suam dare in redemptionem pro multis ' ; en vous parlant de la sorte, je vous ferais trembler. Mais quoi qu'il en soit de cette importante obligation , qui seule demanderait un discours entier, voilà, grands du monde, reprend saint Bernard , voilà le plan que vous devez suivre , et la forme de vie que vous trace votre religion : Forma evangelica hœc est , dominatio vobis interdicitur, indicitur ministratio 2. En qualité de chrétiens, plus vous êtes grands , plus vous devez être charitables et bienfaisants : toute domination vous est interdite , et votre fonction est de servir. Voilà l'abrégé de cette morale évangélique qui doit sanctifier votre état.

De là vient que saint Augustin , sans se laisser éblouir de sa prélature , trouvait dans sa dignité même sa confusion , et dans sa grandeur de quoi s'humilier et s'instruire : Quod enim christiani sumus, propter nos est; quod prœpositi, propter vos 3. Car c'est pour vous, mes Frères , disait-il aux fidèles qu'il conduisait, c'est pour vous que Dieu m'a fait évêque dans son Église , comme c'est pour moi-même qu'il m'a fait chrétien ; et si je pensais à me glorifier de mon sacerdoce , ce serait assez pour attirer sur moi les vengeances divines. Or par là , concluait admirablement ce saint docteur, Dieu a trouvé le secret de tempérer l'inégalité des conditions de la vie, d'ôter aux petits tout sujet de se plaindre dans leur abaissement, et aux grands tout droit de s'enfler dans leur élévation. Je suis quelque chose dans le monde; mais l'avantage que j'ai d'être quelque chose dans le monde n'est qu'un engagement à n'y être rien pour moi-même , afin d'y être tout pour les autres : car s'il y a des services qu'ils me doivent, il y en a aussi que je leur dois. Si d'une manière ils me sont sujets, je leur suis sujet de l'autre; et je ne leur rends pas justice, si je ne m'emploie pas encore plus pour eux qu'ils ne doivent s'employer pour moi.

L'entendez-vous, mes chers auditeurs; et puis-je espérer que, dans la corruption du siècle, vous goûtiez une maxime si chrétienne et si sainte? Il s'agit de savoir si vous la faites entrer dans la conduite de votre vie , et si vos sentiments sont conformes là-dessus et aux exemples et aux instructions de votre Dieu. Car enfin Jésus-Christ l'a dit, que ce serait la marque qui nous distinguerait des païens ; et c'était à vous-mêmes et de vous-mêmes qu'il parlait, en défendant à ses apôtres d'être de ces hommes vains et superbes qui cherchent à dominer : Non ita erit inter vos'\ Voyons donc si parmi ceux qui se poussent aux honneurs du monde , on ne trouve point de ces âmes païennes qui abusent de leur condition, et qui joignant l'orgueil à l'autorité, la rendent également impérieuse et insupportable. Voyons

1 Matth., 20. -— 2 Bern. — 3 Aiig. — 4 Matili., 20.

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si dans le christianisme, malgré l'exemple d'un Dieu humilié et anéanti, on ne trouve pas encore tous les jours de ces maîtres hautains et durs, qui ne savent que se faire ohéir, que se faire servir, que se faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire aimer ; qui , usant de toute la force et souvent même de toute l'aigreur du commandement , n'y mêlent jamais , selon le précepte de l'Apôtre , l1 onction et la douceur de la charité. L'esprit de domination, que je combats, ne manquera pas de prétextes pour se justifier; mais la parole que je prêche aura encore plus d'efficace pour le confondre. Appliquez-vous.

On se flatte , parce qu'on est élevé , d'un prétendu zèle de faire sa charge , de soutenir ses droits , de garder son rang : on va plus loin , et quelquefois même on se fait de ses fiertés et de ses hauteurs un devoir, tant l'amourpropre est ingénieux à nous déguiser les vices les plus grossiers sous l'apparence des plus pures vertus. Mais , répond saint Bernard, si c'est un zèle de faire sa charge , et un vrai zèle, pourquoi ce zèle ne s'allume-t-il qu'en certaines rencontres, et lorsqu'il est question d'abaisser les autres et de prendre l'ascendant sur eux? pourquoi , dans tout le reste, devient-il si paresseux et si lent? pourquoi le voit-on languir et s'éteindre, du moment que l'ambition est satisfaite? Car, quelque subtils que nous soyons à nous tromper nous-mêmes , voici , Chrétiens , le sujet de notre honte , et il faut que nous en convenions. Ne s'agit-il que d'une fonction pénible, laborieuse, de pure charité et de nul éclat, ce zèle de faire sa charge et de maintenir son rang nous inquiète peu ; mais qu'il y ait une préséance à disputer, une soumission à exiger, une loi à imposer, c'est là qu'il se réveille, et qu'il se réveille tout entier. Il était assoupi , et sur toute autre chose il le serait encore ; mais il n'y a que ce point d'honneur qui le pique et qui le ranime. Or est-ce là seulement ce qui doit piquer et animer un zèle chrétien? De plus, poursuit saint Bernard, est-ce faire sa charge, que d'en rendre le joug fâcheux, pesant et presque insoutenable à ceux qui le doivent porter? est-ce faire sa charge, que d'irriter les esprits , au lieu de les gagner ; que de révolter les cœurs, au lieu de les soumettre ; que d'accabler les uns de chagrin, de jeter les autres dans le désespoir, d'insulter à ceux-ci, de rebuter et de désoler ceux-là , d'exciter mille murmures , et de renverser toute la subordination, en voulant l'établir et la rendre trop exacte? Car voilà à quoi aboutit ce zèle dont l'ambition se pare ; à ne rien faire pour vouloir trop faire, et à détruire au lieu d'édifier. On s'entête de certains droits qu'on veut soutenir ; et parce qu'on ne consulte point l'humilité chrétienne, il faut les soutenir ces droits, soit réels, soit prétendus, à quelque prix que ce puisse être. Il faut, quelque plaie qu'en reçoive la charité, et quoi qu'il en doive coûter au prochain , les faire valoir dans toute leur étendue , les poursuivre dans toute leur rigueur, n'en rien céder, n'en rien rabattre , n'entendre à nul accommodement, à nulle composition : pourquoi? parce qu'on est possédé de cet esprit d'empire et de domination qui souvent même , par le plus déplorable aveuglement, d'une pure jalousie d'autorité, se fait une vertu et une justice.

Jalousie d'autorité ; ah! tentation funeste, à quelles extrémités et à

quels excès ne portes-tu pas tous les jours les hommes 1 combien de scandales as-tu causés ? combien de ressentiments et de vengeances as-tu autorisés ? de quels maux n'as-tu pas été le principe , et quels biens n'as-tu pas mille fois arrêtés ? Si Fhumilité , telle que notre Évangile nous la propose , servait à cette passion de correctif et de remède , Dieu en tirerait sa gloire; et ces droits, qui nous touchent si sensiblement, n'en seraient que mieux maintenus : mais parce qu'on ne sait rien ménager, et que pour venir à bout de ses entreprises , on suit le génie altier et indépendant de l'ambition , il faut que pour un droit souvent très-frivole , souvent douteux, souvent chimérique, la paix soit troublée, l'union et la concorde ruinées, l'innocence opprimée, la patience outrée ; que le dépit et la haine s'emparent des cœurs , et qu'un fantôme mette partout le désordre et la confusion.

Ce qu'il y a de plus étrange , c'est que les plus impérieux, ce sont communément ceux à qui cet empire qu'ils affectent doit moins convenir. Des gens qui de leur fonds ne sont rien , des gens sortis de l'obscurité et du néant , mais devenus grands par machines et par ressorts , ce sont là ceux qui parlent avec plus d'ostentation , qui agissent avec plus d'autorité , et qui , pour relever leur fausse grandeur, se font une gloire d'abaisser même et de dominer les vrais grands. Ce n'est pas assez : des gens dévots par état et par profession , des gens plus obligés par là même à dépouiller, du moins à mépriser toute supériorité humaine, ce sont quelquefois les plus jaloux de leurs prétentions , les plus obstinés dans leurs sentiments, les plus absolus dans leurs ordres. Qui voudrait leur résister, qui voudrait les contredire et contester avec eux, à quels retours ne s'exposerait-il pas, et quels scandales n'en a-t-on pas vus?

Tel est , mes chers auditeurs , le cours du inonde ; et sur quoi nous ne pouvons assez gémir, tel est le cours du monde le plus chrétien. Ce n'est pas seulement dans les cours des rois , ni dans le monde profane, qu'on se laisse enfler de la sorte , et qu'on aime à exercer son pouvoir et à le faire sentir. Rien de plus commun , ô opprobre de notre siècle , disons mieux , ô opprobre de tous les siècles ! non , rien de plus commun dans l'Église même , dans cette Église fondée néanmoins sur l'humilité de Jésus-Christ. Contre l'avis que nous donne l'Apôtre de ne chercher point à dominer dans le clergé , Neque ut dominantes in devis i ; on envisage les plus saintes dignités par les respects, par les hommages qu'elles attirent , et non point par le travail qui en doit être inséparable. On oublie qu'on est père, qu'on est pasteur, et l'on se souvient seulement qu'on est maître. On réduit les âmes dans une espèce de servitude. Saint Paul veut que l'on traite les serviteurs comme ses frères, et l'on traite ses frères comme des esclaves. On a une secrète complaisance à tenir bas ceux-ci ; on se vante comme d'un succès d'avoir humilié ceux-là ; on s'en glorifie , on en fait trophée. On veut que tout plie , que tout se soumette dès qu'on a prononcé une parole ; et souvent on refuse soi-même de se soumettre à des puissances supérieures dont on relève , et de plier sous une juste domination. Qu'on eût une semblable autorité , on saurait bien la faire valoir; mais qu'on y soit sujet, on

J l Petr., 5.

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ne veut plus la reconnaître. Est-ce là l'esprit de Dieu ? sont-ce là les enseignements que Jésus-Christ nous a donnés? est-ce ainsi que les apôtres ont converti le monde? Ah! Chrétiens , tenons-nous toujours et en tout à la belle maxime du Sauveur des hommes : Qui major est inter vos, fiât sicut minister *. Plus votre rang vous distingue des autres, plus devez-vous vous en approcher ; plus devez-vous, pour user de cette expression, vous humaniser ; plus devez-vous avoir de douceur, de modération , de charité. Si j'insiste sur cette morale, et si je le fais avec la sainte liberté de la chaire, vous ne pouvez la condamner. Quand je parle aux peuples , mon ministère m'oblige à leur apprendre le respect et F obéissance qu'ils vous doivent ; mais puisque je vous parle dans cette cour, puisque je parle à des grands, je dois vous dire ce qu'ils doivent aux peuples. Honneurs du siècle, vocations de Dieu; honneurs du siècle, assujettissements à servir le prochain; enfin honneurs du siècle , engagements à travailler et à souffrir, c'est la troisième partie.

Le monde n'en conviendra jamais; mais de quelque manière qu'en juge le monde, c'est une vérité éternelle qui subsistera toujours, que les établissements et les rangs d'honneur, tout propres qu'ils paraissent à flatter notre cupidité, ne sont néanmoins, à les bien prendre, que des engagements à souffrir. Aussi quand ces deux frères , enfants de Zébédée, demandèrent au Fils de Dieu les premières places de son royaume , et qu'ils crurent y devoir trouver une béatitude et une félicité anticipée, le Sauveur sut bien les détromper par cette réponse qu'il leur fit : Potestis bibere ca~ licem quern ego bibiturus sum 2 ? Pouvez-vous boire le calice de mes souffrances? leur donnant à entendre que l'un était inséparable de l'autre, et que cette préséance , dont ils se formaient une fausse idée , ne serait pour eux, s'ils l'obtenaient, qu'une mesure plus abondante de travaux, de tribulations, de croix: Calicem quiclem meum bibetis. Après cela, mes Frères , dit saint Augustin , devons-nous chercher dans le monde , et y pouvons-nous espérer des honneurs exempts de cette condition, c'est-à-dire des honneurs purs , et qui ne soient pas mêlés ou même remplis d'afflictions et de peines? S'il en est de tels, c'est pour le ciel qu'ils sont réservés : ceux de la terre sont d'une autre espèce , et Dieu ne nous les propose que comme des calices d'amertume. Si nous les envisageons autrement, nous ne les connaissons pas; et si nous en usons autrement, nous les corrompons.

Pour vous faire entendre ma pensée , je ne vous parlerai point de ces accidents imprévus , de ces événements tragiques , dont nous sommes si souvent spectateurs. Je ne vous dirai rien de ces revers et de ces tristes révolutions, que nous appelons décadences et malheurs du siècle ; et où ces mêmes honneurs qui furent pour nous d'abord le sujet d'une douce joie, tout à coup évanouis et perdus , nous tiennent lieu , par les regrets qu'ils nous laissent , de tourment et de supplice. Ne nous en prenons point à la

1 Matth., 20. — * Ihid.

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malignité de la fortune, qui , jalouse , pour ainsi dire, de nous avoir élevés , et comme ennemie de son propre ouvrage , nous en attire bientôt ellemême la haine et F envie : en sorte que ces grâces nous deviennent dans la suite une source inépuisable d'ennuis , de dégoûts , de troubles , de chagrins. Vous en êtes bien mieux instruits que nous ; et si j'en cherchais des témoins, je n'en voudrais point d'autres que vous-mêmes. Arrêtons-nous donc à ce qu'il y a dans cette matière de plus essentiel. Supposons l'homme chrétien dans une prospérité constante et toujours égale , et voyons si , pour être plus élevé , il a droit de se promettre une vie plus douce et plus commode. Je soutiens , moi , que , par cette raison-là même , il n'y a rien au contraire dans la vie de si amer à quoi il ne doive s'attendre , ni rien de si dur qu'il ne doive être prêt à supporter. Pourquoi ? en voici les preuves : écoutez-les. C'est que l'élévation où il se trouve l'oblige à se faire de continuelles violences ; c'est qu'elle le réduit à la nécessité d'endurer souvent beaucoup des autres ; c'est qu'elle l'engage dans une vie pleine de soins affligeants , dont il ne lui est pas permis de se décharger ; c'est qu'elle exige de lui qu'en mille occasions il soit disposé à s'immoler, à se sacrifier comme une victime tantôt de la vérité , et tantôt de la justice et de l'innocence. Or, se faire de telles violences, souffrir de la sorte, agir de la sorte , se sacrifier, s'immoler de la sorte , est-ce goûter le repos , et y a-t-il là de quoi contenter les sens? Reprenons.

Se faire violence à soi-même, premier engagement des honneurs du siècle. Car comment un homme constitué en dignité , s'il veut vivre selon les désirs de son cœur, et s'il n'a nul usage de la mortification évangélique, peut-il satisfaire aux obligations de son état? Gomment un chrétien , s'il a pour principe de s'épargner en tout , et de ne se contraindre en rien, peut-il accomplir selon Dieu le ministère d'une charge ; être assidu aux fonctions ennuyeuses , se rendre ponctuel aux temps incommodes , se fixer aux lieux désagréables, où sa conscience l'attache aussi bien que son rang? Si c'est un homme de plaisir, comment soutiendra-t-il mille fatigues qu'attire tout emploi , surtout un emploi important? Il faut donc qu'il apprenne à se gêner ; et pour le bien apprendre , pour bien remplir la place qu'il occupe , il faut qu'il renonce à la mollesse et aux délices , qu'il prenne sur son repos, qu'il ne ménage pas même sa santé ; et qu'à l'exemple de saint Paul , ne tenant pas sa vie plus précieuse que lui-même , c'est-à-dire que son devoir et son salut , il trouve , presque sans y penser, dans l'usage des honneurs du siècle , la pratique de cette abnégation chrétienne , qui consiste à porter sa croix , et à mortifier son esprit et sa chair.

Souffrir souvent et beaucoup des autres , second engagement des honneurs du monde. En effet, plus vous êtes élevé, plus vous êtes environné et assiégé d'hommes qui ont leurs défauts , qui ont leurs humeurs, qui ont leurs caprices , qui ont leurs intérêts , qui ont leurs passions et leurs vices ; plus vous êtes exposé aux traits de l'envie , à la censure, à la médisance. Combien en coûta-t-il à Moïse pour être le conducteur du peuple de Dieu? de quelle patience dut-il s'armer pour fournir toute la carrière , et pour porter jusques au bout une qualité si onéreuse? L'eût-il dignement soute-

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nue , si , par une constance inébranlable , et par une modération que ces esprits indociles mettaient tous les jours à de nouvelles épreuves, il ne se fût comme endurci à la contradiction et aux injures? Et pouvez-vous, mon cher auditeur, dans votre condition , quelle qu'elle soit , être fidèle à vos devoirs , si vous ne savez vous vaincre , si vous ne savez vous taire dans les rencontres , si vous ne savez étouffer vos ressentiments , réprimer les saillies de votre cœur, recevoir mille déboires et les dévorer? Car fussiez-vous encore plus grand , fussiez-vous au faîte de l'honneur, on vous enviera, et par conséquent on vous contrôlera , on vous traversera , on vous offensera. Si vous vous emportez , vous souffrirez de votre emportement même. Si vous vous surmontez , vous souffrirez de l'emportement des autres. Quoi qu'il en soit , vous n'éviterez jamais que ce qui vous élève ne soit au même temps ce qui vous pèse , et que les croix ne vous viennent de là même d'où vous tirez votre grandeur.

Mener une vie pleine de soins , et de soins affligeants , de soins inquiets , et dont on n'est pas en pouvoir de se défaire , troisième engagement des honneurs du siècle. Je vous le demande , mes Frères ; et sans parler des monarques et des souverains , qui ne sont pas eux-mêmes exempts de cette loi, dites-moi où est aujourd'hui le seigneur, où est le maître, où est le juge , le prélat , le magistrat , qui , pour l'être en chrétien , ne puisse pas et ne doive pas s'appliquer ces paroles de David : Tribulatio et angustia invenerunt me 1 : Les inquiétudes et les embarras me sont venus trouver? Je ne les cherchais pas, et je tâchais même à les éloigner de moi. Mais cette providence adorable de mon Dieu , qui dispose toutes choses pour mon salut , leur a donné entrée dans mon âme , et je me vois chargé de soins qui m'accablent : Tribulatio et angustia invenerunt me. Sentiment , dit saint Bernard , bien capable de rabattre ces vaines enflures , et de modérer ces complaisances qu'inspirent d'abord certaines distinctions et certains rangs honorables dans le monde, puisqu'on n'est guère sensible à l'honneur quand on y trouve plus de peine que d'éclat : Non est quod blandiatur eelsitudo, ubi sollicitudo major 2.

Enfin , avoir toujours son âme entre ses mains , et toujours être en disposition de s'immoler soi-même, ou pour la justice, ou pour la vérité, quatrième engagement des honneurs du monde. Car pourquoi Dieu vous a-t-il donné ce crédit, pourquoi vous a-t-il placé sur la tête des autres, si ce n'est pour lui faire , quand sa cause le demande , un plus grand sacrifice de vous-même ? Vous vous autorisez quelquefois de la parole de l'Apôtre , que celui qui désire la plus sainte de toutes les dignités désire une œuvre louable et honnête , Qui episcopatum desiderat bonum opus dcsiderat 3 ; mais saint Jérôme vous ferme la bouche , en vous répondant que la plus sainte de toutes les dignités était , dans le temps qu'en parlait saint Paul , la plus prochaine disposition au martyre et à la mort. J'ajoute à la pensée de saint Jérôme ce que vous n'avez peut-être jamais compris , et ce qu'il est bon que vous compreniez une fois : qu'il n'y a point sur la terre de supériorité, point de dignité qui ne vous engage indispensablement à vous

1 Psalm. 118. — 2 Bernard. — ' ïimot., 3.

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faire , en certaines conjonctures, le martyr du bon droit et de l'équité, le martyr de F innocence , le martyr de la religion , le martyr de la gloire de Dieu ; que vous devez alors abandonner tous vos intérêts , et qu'autrement , tout chrétien que vous êtes de profession , vous n'êtes en effet qu'un mondain et un réprouvé.

Cela est difficile, je le veux ; mais n'est-il pas juste, dit saint Ambroise, qu'après avoir reçu beaucoup de Dieu , vous soyez tenu à beaucoup pour Dieu? N'est-ce pas ainsi que Dieu par sa sagesse a ordonné les choses, attachant l'honneur aux charges et aux emplois pour en adoucir la peine , et joignant la peine aux emplois et aux charges pour en bannir la présomption et la corruption? Car voilà l'idée qu'en ont eue tous les vrais fidèles, qui dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes pour essuyer tout , pour porter tout, pour se dévouer à tout , pour seconder les desseins de la Providence sur eux , et pour les remplir.

Or là-dessus qu'avez-vous à répondre , hommes du siècle? par où justifiez-vous cette vie oisive et sans action , dans des places qui demandent une vigilance sans relâche et toute votre attention? Paisibles possesseurs et vains idolâtres d'un honneur dont l'éclat repaît votre vanité , mais dont les obligations étonnent votre amour-propre , venez vous contempler dans le tableau que je vous présente , venez reconnaître l'énorme opposition qui se rencontre entre votre conduite et vos devoirs , venez apprendre ce que vous devez être, et vous confondre de ce que vous n'êtes pas. Je sais que vous trouverez assez de vaines excuses ; je sais que vous imaginerez assez de prétextes pour vous persuader que dans l'exercice de votre ministère , on doit être aussi content de vous que vous l'êtes de vous-mêmes. Mais examinons de bonne foi la chose , et raisonnons. Car être sans cesse occupé de ses divertissements et de son plaisir, et presque jamais de ses fonctions et de son emploi ; fuir un travail que vous devez au public , et que le public attend de vous ; avoir horreur d'une assiduité nécessaire , que vous traitez de captivité et d'esclavage ; se décharger sur autrui des soins qui vous regardent personnellement , et dont vous êtes par vous-mêmes responsables ; ne pouvoir se tenir là où il faut être , et se trouver partout où il faudrait n'être pas ; rejeter toute affaire qui incommode , qui fatigue , quoique Dieu ne vous ait fait ce que vous êtes que pour en être fatigués et incommodés ; n'écouter que la prudence humaine , et ne vouloir jamais se commettre en rien, jamais s'exposer à rien, dans des occasions où l'on craint de se perdre , mais où Dieu veut que vous vous perdiez selon le monde , et que vous vous exposiez ; en un mot , ne prendre de votre condition que le doux et l'agréable , et en laisser le pénible et le rigoureux , secret que le monde enseigne , et que vous avez si bien appris ; ce n'est pas assez : regarder d'un œil indifférent ce qui devrait vous donner de saintes inquiétudes , ce qui devrait exciter tout votre zèle ; des abus qu'il faudrait corriger, des violences qu'il faudrait réprimer, des injustices qu'il faudrait réparer, des scandales qu'il faudrait faire cesser ; au contraire , éclater avec impatience, avec chaleur, avec emportement sur les moindres sujets , et dans une place t. i. 29

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néanmoins où l'on doit toujours se posséder soi-même, où l'on doit toujours être maître de soi-même, toujours se modérer, se retenir, sans jamais écouter la sensibilité et sans jamais la faire paraître ; que dis-je? abuser de son pouvoir pour satisfaire ses animosités particulières et ses ressentiments, pour autoriser ses vengeances , pour se rendre redoutable dans une ville , pour faire souffrir tout un pays et ne rien souffrir soi-même : tout cela et tout ce que je passe (car je serais infini , si je voulais épuiser cette morale et toucher mille autres articles non moins importants), tout cela, encore une fois, vous convient-il? Est-ce là ce que demande votre état? est-ce pour cela que la Providence a établi dans le monde cette diversité de conditions, qu'elle a placé les uns sur le buffet comme des vases d'honneur, et qu'elle a laissé les autres dans la poussière? Dieu en vous distinguant et en vous élevant a-t-il prétendu vous entretenir dans l'oisiveté, vous faire vivre dans le repos , fournir à toutes vos commodités , vous abandonner à vous-mêmes , et à tous les désirs , à tous les ressentiments de votre cœur ? n'a-t-il fait le monde que pour vous? ou n'est-ce pas pour le gouvernement et le bon ordre du monde qu'il vous a choisis? Or, pour maintenir cet ordre , n'y a-t-il ni réflexions à faire , ni mesures à prendre , ni précautions à garder, ni hasards à courir, ni obstacles à vaincre, ni étude, ni ménagements nécessaires ?

Ah ! mon cher auditeur, saint Bernard le disait dans un sentiment d'humilité ; mais ne pouvez-vous pas le dire avec vérité : Je suis la chimère de mon siècle , Chimœra sœculi ? Car je suis tout , et je ne suis rien ; ou plutôt, je veux parvenir à tout, et ne m'acquitter de rien; je suis dans la magistrature, et je n'ai du magistrat que l'autorité et la robe : c'est l'être et ne l'être pas. Je suis dans les affaires , et je n'ai de l'homme d'affaires que l'opulence et le faste : c'est l'être et ne l'être pas. Je suis dans l'Église, et je n'ai de l'ecclésiastique que le caractère et l'habit : c'est l'être et ne l'être pas : Chimœra sœculi. Le beau spectacle , poursuivait le même Père au sujet de certains ministres de Jésus-Christ, le beau spectacle de les voir engagés dans l'Église ; pourquoi ? pour en recueillir les revenus , pour se montrer sous la mitre et sous la pourpre; jamais pour servir à l'autel, jamais pour assister à l'office divin, jamais pour subvenir aux besoins des pauvres , jamais pour vaquer à l'instruction des peuples , jamais pour s'employer à l'édification des âmes que la Providence leur a confiées. Que sontils ? on ne peut bien le dire , puisqu'ils ne sont , à proprement parler, ni du monde, ni de l'Église, ni de la robe, ni de Fépée. Chimœra sœculi.

Ouvrons , mes Frères , ouvrons aujourd'hui les yeux : et pour nous apprendre , ô mon Dieu , à bien user des honneurs du siècle , apprenez-nous seulement à être raisonnables : car il ne faut qu'être raisonnable pour en comprendre les obligations. Détrompez-nous , Seigneur, des fausses idées que nous avons des choses , et dissipez par les lumières de votre Évangile les erreurs où nous sommes tombés par la corruption du monde. Ne permettez pas qu'une lueur passagère nous éblouisse, et que des honneurs mortels et périssables nous fassent perdre cette gloire immortelle où vous nous appelez, et où nous conduisent, etc.

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