‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 97 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Ce n'est pas sans raison que l'Apôtre , écrivant à son disciple Timothée , et lui apprenant à former les mœurs des premiers fidèles , parmi les autres maximes qu'il établissait, et dont il voulait qu'ils fussent instruits , lui recommandait particulièrement d'ordonner aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux : Divitibus hujus sœculi prœcipe sublime non saperek. Comme s'il lui eût dit, selon l'expression de saint Chrysostome : Rien de plus dangereux pour un chrétien que la possession des richesses; et plût au ciel que la pauvreté évangélique fût le partage de tous ceux qui professent l'Évangile! Mais si , par un ordre d'en haut, et par la dis-

1 Lue., 16. — 2 Kceli., 81. — 3 Bern. — i 1 Tim., 6.

position de la Providence, il arrive qu'il y ait des riches parmi nous, au moins parlez-leur en homme de Dieu; et, bien loin de les flatter sur le bonheur de leur état , obligez-les à s'humilier et à trembler, dans la vue des malheurs qui les menacent et qu'ils ont à prévenir. Il savait, ajoute saint Augustin , que l'esprit du christianisme est essentiellement opposé à l'esprit d'orgueil ; et d'ailleurs il n'ignorait pas que l'esprit d'orgueil , sans un miracle, est comme inséparable des richesses. C'est pour cela qu'il employait avec tant de zèle l'autorité que Dieu lui avait donnée , pour soumettre les riches du siècle à cette sainte et divine loi, de n'avoir jamais des pensées trop hautes, et de ne pas abuser de leur condition au mépris de leur religion : Divitibus hajus sœculi prœcipe sublime non sapere.

En effet , Chrétiens , les richesses inspirent naturellement , surtout à un cœur vain et plein de lui-même , deux sentiments d'orgueil : le premier, à l'égard des hommes , au-dessus de qui il croit avoir droit de s'élever ; le second, à l'égard de Dieu, qu'il ne connaît plus qu'à demi, et dont il semble qu'il ait secoué le joug. Orgueil envers les hommes, que nous appelons suffisance et fierté ; orgueil envers Dieu , qui dégénère en libertinage et en impiété ; l'un et l'autre suite si naturelle de l'abondance et de la possession des biens , qu'il n'y a que la grâce de Jésus-Christ qui puisse nous en préserver.

Orgueil envers les hommes ; car il suffît d'être riche pour tirer, quoique injustement, toutes ces conséquences avantageuses : qu'on n'a plus besoin de personne, qu'on doit tenir tout le monde dans la dépendance; qu'on peut , sans obstacle et sans contradiction , se rendre délicat , impérieux , bizarre ; qu'on est au-dessus de la censure , et comme en pouvoir de faire impunément toutes choses; qu'on est sûr de l'approbation et de la louange, ou, pour mieux dire, de l'adulation et de la flatterie; que, sans mérite, on a ce qui tient lieu de tout mérite. Conséquences dont se laissent infatuer, non-seulement les esprits populaires et bornés, mais les sages mêmes, et ceux qui, du reste, auraient de la solidité; en sorte que les uns et les autres, éblouis de l'éclat qui les environne, et enivrés de leur fortune, se disent à eux-mêmes, aussi bien que le pharisien : Non sum si eut cœteri hominumi : Je ne suis pas comme le reste des hommes, et le reste des hommes n'est pas comme moi. Reprenons , Chrétiens, et mettons tout ceci dans un nouveau jour.

N'avoir besoin de personne, premier effet de l'opulence, et disposition prochaine et infaillible à mépriser tout le monde. Dans l'indépendance où se trouve le riche mondain, et dans l'état où le met sa fortune de se pouvoir passer du secours d'autrui, de l'amitié d'autrui , des grâces d' autrui, il ne considère plus que lui-même, il ne vit plus que pour lui-même. Affabilité , douceur, patience , déférence , ce sont des noms qu'il ne connaît point, parce qu'ils expriment des vertus dont il ne fait aucun usage, et sans lesquelles il a de quoi se soutenir. Qu'ai-je affaire de celui-ci, et que me reviendra-t-il d'avoir des égards pour celui-là? Enflé qu'il est de ce senti -

■ tue., 18.

ment , il ne sait ce que c'est que de céder, que de s'abaisser, que de plier, dans des occasions néanmoins où la charité et la raison le demandent ; et , comme l' amour-propre est le seul ressort qui le fait agir, n'étant jamais humble par indigence et par nécessité, il ne Test jamais par devoir et par piété .

Voir tout le monde dans la dépendance , c'est-à-dire se voir recherché de tout le monde , redouté de tout le monde , obéi de tout le monde , autre effet de la richesse ; et qu'y a-t-il de plus propre à entretenir la présomption d'une âme superbe? On sait bien que l'humiliation d'un riche, s'il voulait se rendre justice , serait de penser quels sont ces serviteurs , et ces amis prétendus dont il se glorifie; amis , serviteurs que le seul intérêt conduit, et qui , s'attachant à sa fortune , n'ont souvent qu'un fond de mépris et qu'une secrète haine pour sa personne. Mais l'orgueil, ingénieux à se tromper, ne laisse pas de profiter de cela même , se faisant , sinon une douceur, au moins une gloire , d'avoir sous ce nom d'amis beaucoup de mercenaires et beaucoup d'esclaves. S'il n'a pas de quoi se faire aimer, il a de quoi se faire craindre ; et soit qu'on l'aime ou qu'on le haïsse , c'est toujours un sujet de complaisance pour lui de voir qu'on est intéressé à le ménager. De là vient, dit le plus sage des hommes, Salomon (morale admirable et dont nous faisons à toute heure l'épreuve sensible), de là vient que le riche, par là même qu'il est riche , prétend avoir un titre pour devenir fâcheux , de difficile abord , d'humeur inégale , chagrin quand il lui plaît , impatient, colère ; un titre pour rebuter les uns , pour choquer les autres , pour être à tous insupportable. S'il était pauvre , il n'aurait dans la bouche que des supplications et des prières, ce sont les termes de l'Écriture; mais parce qu'il est à son aise et qu'il a du bien , il ne parle qu'avec hauteur , et il ne répond qu'avec dureté ; Cum obsecrationibus loquetur pauper, dives effabitur rigide1.

Être en pouvoir de tout entreprendre et de tout faire avec impunité , troisième effet de l'abondance pour quiconque sait s'en prévaloir. Car où voit-on des riches , disait Salvien , déplorant les abus de son siècle? et ne le puis-je pas dire comme lui , où voit-on des riches passer par la rigueur des lois? dans quel tribunal les punit-on? quelle justice contre eux obtient-on, ou espère-t-on? quelle intégrité ne corrompent-ils pas? quels arrêts si justes et si sévères n'éludent-ils pas? de quel mauvais pas, pour user de l'expression commune , un riche criminel et scélérat ne se tire-t-il pas hautement et tête levée ; et de quel crime si noir ne trouve-t-il pas moyen de se laver? Les lois sont pour les misérables, ajoutait le même Père ; les châtiments, pour ceux à qui la pauvreté en pourrait déjà tenir lieu ; mais , pour les riches , il n'y a qu'indulgence , que connivence , que tolérance ; l'équité la plus inflexible et le droit le plus rigoureux se tournent pour eux en faveur. Or voilà, reprend le Prophète royal, ce qui les rend fiers et insolents. Ils ne sentent jamais la pointe de la correction , et ils ne sont point châtiés comme les autres hommes. On ne les reprend point , on ne les confond point , on ne les condamne point ; et c'est pour cela que l'orgueil se saisit d'eux et les

2 Tj-ov., 18.

remplit : In laboribus hominum non sunt , et cum hominibus non flagellabuntur ; ideo tenuit eos superbia1.

Et comment ne seraient-ils pas au-dessus de la censure , puisque c'est assez qu'ils soient riches pour avoir, quoi qu'ils fassent, des approbateurs? Voulez-vous savoir un des grands privilèges des richesses? le voici, et vous l'allez apprendre de l'Ecclésiastique. Le pauvre parle avec sagesse , et à peine le souffre-t-on ; le riche parle mal à propos , et on l'écoute avec respect ; et ce qu'il avance imprudemment est élevé jusques aux nues , par les louanges qu'on lui donne : Dives locutus est, et omnes tacuenmt, et verbum illius usque ad nubesperducent2. Ses défauts sont des perfections; ses erreurs , des lumières : on loue , dit ailleurs le Saint-Esprit , jusques aux désirs de son cœur; c'est-à-dire jusques à ses passions , jusques à ses emportements. Ce que l'on blâme dans les autres est dans lui matière d'éloge et sujet de bénédiction : Quoniam laudatur peccator in desideriis animœ suœ , et iniquus benedicitur* . Le texte hébraïque porte : Et dives benedicitur. Or qui pourrait résister à un air aussi contagieux que celui de la flatterie , quand on le respire sans cesse ? A force d'entendre que l'on est parfait , on se croit parfait ; et à force de le croire , on devient , sans même l'apercevoir, orgueilleux et vain. Pour peu sensé que fût le riche , il renoncerait à ce faux privilège ; mais l'adulation qui le perd , en lui ôtant l'humilité, lui ôte même le bon sens, et lui fait préférer le mensonge à la plus solide de toutes les vérités , qui est la connaissance de soi-même.

Enfin quiconque est riche est éminemment toutes choses, et sans mérite il a tout mérite. Il est noble sans naissance, savant sans étude , brave sans valeur; il a la qualité, la probité, la prudence, l'habileté. Sans autre distinction que l'or et l'argent qu'il possède , il parvient aux honneurs. Par là il règne et domine ; par là il est chéri des grands et adoré des petits ; par là il n'y a point d'alliance où il ne prétende, point de rival sur qui il ne l'emporte ; en un mot , par là il n'est exclu de rien , et se fait ouverture à tout. Ne serait-ce pas une espèce de prodige s'il savait alors se garantir de l'orgueil, et se tenir dans les bornes d'une modestie chrétienne?

Cependant il n'en demeure pas là. L'orgueil envers les hommes est un degré pour s'élever jusques au mépris de Dieu , et la possession des richesses , qui devrait être pour le riche un sujet de reconnaissance envers Dieu, de qui il les a reçues, par la corruption de son cœur, le fait tomber dans une espèce d'idolâtrie et d'irréligion. Je n'exagère point quand je dis une espèce d'idolâtrie. Saint Paul , qui pensait et qui parlait juste , à force d'employer ce terme, en a fait sur la matière que je traite un terme nonseulement propre , mais consacré. Jamais cet apôtre de Jésus-Christ , dans le dénombrement des péchés , ne spécifie l'avarice , qu'il n'ajoute , pour la distinguer , Quœ est simulacrorum servitas 4, qui est un vrai culte d'idoles. Et pourquoi? parce qu'il était persuadé, dit saint Chrysostome , que l'argent est le dieu du riche. Oui , son dieu , puisqu'il l'adore ; son dieu, puisqu'il espère en lui ; son dieu , puisqu'il lui fait des sacrifices ; son dieu , puisqu'il l'aime souverainement et par-dessus tout. Ce n'est donc pas sans

1 Psaltn. 72. — 2 Eccli., 13. — 3 Psalm. 9. — < Coloss., 3.

462 RSUR LES ICHESSES.

raison que la possession des biens de la terre , je dis à l'égard d'un avare qui en est possédé lui-même , est appelée par saint Paul une idolâtrie , simulacrorum servitus. Idolâtrie de tous les temps , idolâtrie de toutes les nations et de tous les peuples , idolâtrie la plus aveugle et la plus opiniâtre que Jésus-Christ ait eu à combattre et à détruire , dans son avènement au monde. Or, que fait l'idolâtrie dans un esprit? Vous le savez , Chrétiens : elle y ruine l'empire de Dieu ; elle y suscite une divinité étrangère quelle oppose à Dieu, qu'elle élève au-dessus de Dieu , qu'elle fait asseoir sur le trône de Dieu. Outrage qui passe la révolte , et qui va même au delà de l'apostasie, et jusques à l'insulte.

Voilà , mes chers auditeurs , ce que le prophète Osée a voulu nous faire comprendre dans ce fameux passage du douzième chapitre de sa prophétie. Remarquez ceci , c'est un des plus beaux traits de l'Ecriture. Ce prophète avait cent fois prêché aux Juifs l'obligation de persévérer dans la foi de leurs pères ; et cent fois les Juifs avaient méprisé ses remontrances. Mais un jour qu'il leur reprochait leur infidélité envers le Dieu d'Israël , le croiriczvous? un homme de la tribu d'Éphraïm lui répondit avec audace qu'il n'avait que faire du Dieu d'Israël , qu'il en avait choisi un autre plus à son gré , un autre dont le culte était plus conforme à ses inclinations ; et que ce nouveau dieu , c'était son argent , qu'il serait désormais sa divinité , et que , puisqu'il le rendait heureux , il ne voulait plus reconnaître que lui : Et dixit unusde Ephraim : Verumtamen clives effectus sum ; inverti idolum mihi *. Pesez bien le sens de ces paroles. Je suis devenu riche, et , dans mes richesses , j'ai trouvé une idole pour moi. Comme s'il eût dit : Prophète , vous avez beau tonner , vous avez beau me menacer de la colère de votre Dieu, je ne vous écoute plus. Ce Dieu dont vous me parlez n'est plus le mien ; je me suis défait de lui ; je ne l'invoque plus qu'en apparence ; je ne le crains, ni ne l'aime plus. Depuis que la fortune m'a donné de quoi avoir un dieu visible , qui m'appartient , et qui n'appartient qu'à moi seul , je renonce à tout autre dieu pour m'attacher à celui-là. Parlez à ceux qui croient au Dieu d'Abraham , ils vous obéiront ; mais pour moi , je m'en tiens à mon idole : verumtamen dives effectus sum ; inveni idolum mihi. Ah! Chrétiens, combien de fois ce scandale s'est-il renouvelé dans le christianisme ? Tandis que les prédicateurs font tous leurs efforts pour persuader aux fidèles les vérités évangéliques, combien de riches s'élèvent secrètement contre eux ! Quoiqu'ils ne s'en expliquent pas comme cet impie et cet apostat , quel mépris des maximes de Dieu ne leur fait pas concevoir l'avarice qui les domine; et, s'ils osaient produire leurs pensées, avec quel orgueil ne diraient-ils pas comme ce malheureux \ Dives effectus sum; inveni idolum mihi. Non, non, n'espérez pas de nous convertir par votre zèle ; quand vous parleriez le langage des prophètes , vous n'y réussirez jamais ; nous sommes riches et dans la prospérité, avec cela, tous vos discours seront inutiles. Vous nous prêchez un Dieu , et nous en servons un autre; le vôtre est le Dieu de la sainteté et des vertus, et le nôtre est le dieu des richesses et de l'opulence. Vous dites que ces deux divinités

» Osée , 12.

ne peuvent s'accorder ensemble ; et voilà pourquoi nous vous déclarons que vous ne gagnerez rien sur nous , parce que nous sommes déterminés à suivre celle que le monde adore et dont il dépend.

Ainsi, dis-je, s'exprimeraient tant de riches, s'ils voulaient nous découvrir leurs sentiments ; mais , sans qu'ils nous les découvrent , leur conduite nous en répond , et nous fait assez connaître les véritables dispositions de leur cœur. Parlons naturellement et sans figure. Qu'est-ce qu'un riche , dans l'usage du siècle? ne vous offensez pas de ma proposition ; plus vous l'examinerez , et plus elle vous paraîtra vraie. Qu'est-ce qu'un riche enflé de sa fortune ? un homme , ou absolument sans religion , ou qui n'a que la surface de la religion , ou qui n'a que très-peu de religion ; un homme pour qui il semble que la loi de Dieu ne soit pas faite ; un homme qui ne sait ce que c'est que de se contraindre pour s'assujettir aux observances de l'Église ; un homme qui , sans autre raison que parce qu'il est riche , se dispense de tout ce qu'il lui plaît ; un homme qui ne se soumet à la pénitence qu'autant qu'elle ne lui est point incommode ; un homme pour qui les ministres mêmes de Jésus-Christ ont non-seulement des égards , mais de la crainte ; un homme qui , jusque dans le tribunal de la confession , où il paraît en posture de coupable, veut qu'on le respecte et qu'on le distingue ; un homme qui accommode le culte de Dieu à ses erreurs et à ses goûts , au lieu de régler ses goûts , et de corriger ses erreurs par la pureté du culte de. Dieu : et tout cela fondé sur son état d'opulence qui l'enorgueillit.

Je ne prétends pas que tous les riches soient de ce caractère : à Dieu ne plaise que je leur fasse cette injure , ou plutôt que je la fasse à la Providence ! Dieu , dans toutes les conditions , parmi les riches aussi bien que parmi les pauvres, a ses prédestinés et ses élus. Mais je dis que la possession des richesses , sans une humilité héroïque qui lui serve de souverain préservatif, conduit là et aboutit là; et n'est-ce pas assez pour saisir de frayeur les riches même les plus chrétiens? Que le pauvre, concluait le Saint-Esprit ( instruction divine , et que je vous prie de vous appliquer , puisqu'elle est seule capable de remédier au désordre que je viens de combattre) , que le pauvre se glorifie de sa véritable et solide élévation ; et que' le riche , au contraire , s'humilie , et fasse gloire de son humilité : Glorietur frater humilis in exaltatione sua, et dives in humilitate sua l. Voilà, riches du siècle , ce que vous devez aimer , ce que vous devez pratiquer ; voilà , si vous êtes du nombre des élus de Dieu , ce qui vous doit sanctifier et ce qui vous doit sauver , savoir , l'humilité de cœur : Et dives in humilitate sua. Vous m'en demandez un motif touchant, et tiré de votre condition même ? le voici dans les paroles suivantes : Quoniam velut flos fœni transibit 2 ; parce que de même que la plus belle fleur se sèche et se flétrit , ainsi le riche avec toute sa splendeur passera , et passera bientôt : Ita et dives in itineribus suis marcescet 3. Et je puis ajouter : parce que ces richesses que vous possédez ne sont pas proprement à vous ; parce que vous n'en êtes , par rapport à Dieu , que les dépositaires

' Jacob., 1. — Mbid. — * lbid.

et les dispensateurs ; parce que vous devez lui en rendre compte un jour ; parce qu'en vertu de l'obligation indispensable de l'aumône, vous en êtes redevables aux pauvres. Si le riche de notre évangile eût été prévenu de ces sentiments, il eût bien regardé Lazare d'un autre œil ; il l'eût respecté, il l'eût écouté, il Feût soulagé. Achevons ; et, après avoir vu comment l'acquisition des richesses est une occasion d'injustice , comment la possession des richesses est une source d'orgueil, voyons comment l'usage des richesses est un principe de corruption ; c'est la troisième partie.

A bien considérer tous les traits sous lesquels le Fils de Dieu nous représente aujourd'hui le mauvais riche, il y aurait presque de quoi s'étonner d'abord que Jésus-Christ l'ait si hautement réprouvé, et qu'il ait prononcé contre lui un jugement si rigoureux ; car enfin quels crimes lui imputet-on, pour en tirer cette affreuse conséquence : Mortuus est dives, et sepultus est in inferno *? le riche mourut, et il fut enseveli dans l'enfer. Qu'avait-il fait pour être condamné au feu éternel? Il se faisait honneur de son bien : quoi de plus raisonnable ? Il était vêtu de lin et de pourpre : sa condition ne le demandait-elle pas ? Il se traitait tous les jours magnifiquement : sans cela, que lui eût-il servi d'être riche et dans l'opulence? C'est ainsi que le monde en juge ; mais c'est en quoi le jugement du monde est corrompu, puisqu'il est opposé à celui de la vérité éternelle, qui dans un mot réfute mille erreurs grossières, dont les esprits mondains se laissent prévenir touchant l'emploi des richesses , et par là même établit une loi aussi équitable que sévère, selon laquelle les riches du siècle doivent dès maintenant se juger eux-mêmes, s'ils ne veulent pas être jugés de Dieu.

En effet , pour vous expliquer ma pensée , et pour justifier cet arrêt de réprobation porté contre le riche de l'Évangile , quoique les arrêts du Seigneur , comme parle le Prophète royal , n'aient pas besoin de nos justifications , et qu'ils se justifient assez par eux-mêmes : Judicia Domini vera, justipcata in semetipsa 2 , c'est une grande illusion de croire que dès là qu'on est riche , l'on ait droit de vivre plus somptueusement , plus voluptueusement , plus grassement , et que le luxe , la dépense , la bonne chère, doivent croître à proportion des biens. Si je consultais sur ce point la morale du paganisme , peut-être me fournirait-elle de quoi faire rougir et de quoi confondre bien des chrétiens, qui, malgré leur relâchement, se piquent encore d'être spirituels et parfaits clans leur religion ; car en cela comme en beaucoup d'autres matières, les païens, dont nous déplorons l'aveuglement et l'infidélité, nous ont appris notre devoir. Ils ont cru que pour être riche on n'en devait pas être moins réglé, moins chaste, moins abstinent, moins détaché des commodités de la vie ; et que d'user des biens pour choyer son corps , pour satisfaire ses sens, pour vivre dans la mollesse et dans le plaisir, c'était un désordre que la seule raison de l'homme condamnait.

Je ne me refuserai rien , dites-vous, parce que j'ai de grands revenus , et une fortune qui suffirait aux princes et aux souverains. Ainsi parle un

• Lac, 16. — 2Psa!m. 118.

SUR LES' RICHESSES. 4^i

riche prodigue dans son abondance. Eh bien ! lui répond le satirique romain (et cette réponse n'est-elle pas digne du christianisme?), n'avez-vous rien de meilleur à quoi employer ce que vous avez de trop? n'y a-t-il point de pauvres qui gémissent? les temples sont-ils décemment et religieusement entretenus? pourquoi faut-il que tant de misérables soient abandonnés? pourquoi les maisons consacrées à la charité publique ont-elles peine à subsister , pendant que vous êtes dans les délices ? serez-vous donc le seul qui vous ressentirez de votre prospérité? ny aura-t-il que vous qui en jouirez, et qui serez à votre aise? Voilà comment raisonnaient des infidèles. Mais la morale de l'Évangile va bien encore plus loin ; car elle nous apprend que plus un chrétien est riche, plus il doit être pénitent, c'est-à-dire plus il doit se retrancher les douceurs de la vie ; et que ces grandes maximes de renoncement , de dépouillement , de détachement , de crucifiement , si nécessaires au salut, sont beaucoup plus pour lui que pour le pauvre. Pourquoi? par trois excellentes raisons qu'en apporte saint Chrysostome : comprenez-les. Premièrement, dit ce saint docteur, parce que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens , et que ses richesses le mettant en état de pouvoir tout ce qu'il veut , elles le mettent dans une tentation continuelle de vouloir tout ce qu'il ne doit pas. Il est donc juste que, pour se garantir de ce danger, il soit toujours en guerre contre lui-même ; et que , regardant sa propre chair comme son plus redoutable ennemi, bien loin de lui fournir de quoi irriter ses appétits, il lui refuse même ce qui peut seulement les entretenir. Or il a besoin pour cela, et d'une mortification salutaire , et d'une pauvreté de cœur qui le dégage ; autant qu'il est possible , de toute affection terrestre. Secondement , parce qu'étant riche il est communément plus chargé d'offenses , et plus redevable à la justice de Dieu , par conséquent plus obligé à ces satisfactions pénibles et mortifiantes à quoi nous engage la qualité de coupables , et que Dieu, comme vengeur des crimes , exige de ceux qui les ont commis. Or, vivant dans le plaisir, accomplira-t-il un devoir si indispensable ? Le jeûne, la cendre , le cilice, selon la règle du Saint-Esprit, doivent être le partage des riches pécheurs ; et ce sont les riches pécheurs qui usent des mets les plus délicats , qui se parent des vêtements les plus magnifiques ! Gomment soutenir devant Dieu une telle contradiction? Il faut donc que le riche oublie ce qu'il est, ou plutôt que, se souvenant de ce qu'il a été , et des innombrables désordres où il est tombé , il cesse de vivre en riche , pour vivre en pécheur converti. Enfin, poursuit saint Chrysostome, et ceci n'est qu'un éclaircissement de la seconde raison , parce que le riche trouve dans sa condition des obstacles presque invincibles à la pénitence, qui néanmoins est la seule voie par où il puisse retournera Dieu et se sauver : Nisi pœnitentiam egeritis , omnes similiter peribitis : si vous ne faites pénitence , vous périrez tous , disait le Sauveur du monde. Or vous , mon cher auditeur , qui goûtez au milieu de vos biens et dans le monde tout ce que le monde a de plus doux , quelque universelle et quelque sévère que soit cette loi , vous la violez sans cesse et en tout. Le pauvre , par une heureuse nécessité , est éloigné de tout ce qui pourrait le corrompre ; le pauvre , pour t. i. 30

peu qu'il corresponde à la grâce de son état , conserve donc aisément l'innocence de son cœur ; le pauvre, s'il pèche par fragilité, trouve dans sa pauvreté même le prétexte de son péché , c'est-à-dire une espèce de pénitence d'autant plus sûre qu'elle est moins de son choix , et d'autant plus satisfactoire qu'elle est plus opposée à toutes les inclinations de la nature. Mais vous , dont la bénédiction , aussi bien que celle d'Ésaù , est dans la graisse de la terre, quelque heureux que vous soyez dans l'idée du siècle , vous n'avez aucun de ces avantages. Vous êtes plus dangereusement tenté, plus infailliblement vaincu, plus difficilement guéri ; plus dangereusement tenté par l'esprit impur, plus infailliblement vaincu par la passion , plus difficilement guéri de vos habitudes criminelles. Il n'y aurait donc qu'un dégagement héroïque , tel que vous le prescrit saint Paul , et qui consiste à user de vos richeses comme n'en usant pas , lequel pût vous préserver de tous ces malheurs.

Mais si cela est , à quoi me servira mon bien ? Ah ! mon Frère , répond saint Chrysostome , êtes-vous encore assez aveugle pour croire que Dieu, qui a réglé toutes choses, ait abandonné ce bien à votre discrétion, et qu'il ait prétendu vous le donner pour le dissiper à votre gré , et selon les caprices de votre esprit? Non , non ; ni sa bonté , ni sa sagesse n'ont pu former ce dessein. Votre bien vous servira pour mille autres biens plus importants et plus essentiels , à quoi vous le devez rapporter. Il vous servira pour honorer Dieu, pour exercer la charité envers vos frères , pour en faire , comme dit l'Écriture , le prix de la rédemption de votre âme. Mais vous estil même permis de penser que vous l'ayez reçu pour fomenter votre libertitinage et votre impénitence? Tel est néanmoins l'abus qui règne aujourd'hui dans le monde , et dans le monde chrétien. Parce qu'on est riche , on veut avoir, je ne dis pas suffisamment, mais abondamment, mais avec superfluité, avec profusion, toutes les aises de la vie. Et parce qu'il est impossible , parmi les aises de la vie , de conserver la pureté des mœurs , de là vient un débordement et une corruption générale.

Je ne parle point de ce qui s'entreprend et qui s'exécute par là de plus scandaleux; car à Dieu ne plaise que je veuille ici révéler ces abominations que l'esprit de Dieu faisait voir au prophète , lorsque , après lui avoir ordonné de percer la muraille et de pénétrer dans les demeures les plus secrètes des enfants d'Israël, il lui découvrait ce qui s'y passait de plus infâme : FUI hominis, fode parietem , etvidebis abominationes pessimas i . A Dieu ne plaise que je vous conduise, quoique seulement en esprit , dans les maisons de tant de riches voluptueux , dont cette vie est remplie , et que , tirant le rideau , je fasse paraître comme sur la scène toutes les impuretés qui s'y commettent , et que je pourrais justement appeler les abominations de cette capitale : Ingredere, et vide abominationes pessimas , quas isti faciunt hic 2. Quelque précaution que je pusse prendre pour vous les représenter , votre pudeur en souffrirait. Je ne parle point des concubinages , dont l'argent prodigué est le soutien ; des adultères , dont il est 'attrait; de mille autres péchés abominables, dont il est la récompense :

* Ezech., 8. — 9 Ibid.

car, dit saint Jérôme , c'est l'argent qui séduit la simplicité des vierges , qui ébranle la constance des veuves , qui souille les mariages les plus honorables. C'est par les folles dépenses où l'argent se consume , que Ton persuade qu'on aime , et qu'on sait malheureusement se faire aimer ; qu'on est recherché des plus fières , que l'on triomphe même des prudes et des spirituelles. C'est par là que subsistent ces damnables commerces qui , dans les familles les mieux établies , causent tous les jours de si funestes divisions et de si tristes renversements. On demande à quoi cet homme s'est ruiné , et l'on en est surpris. Mais voici d'où sa ruine est venue, et d'où elle a dû venir. Une débauche secrète qu'il entretenait; une passion à laquelle il a tout sacrifié , et pour laquelle il s'est piqué de n'épargner rien : voilà ce qui a épuisé ces revenus si clairs et si amples. La convoitise de la chair , cette sangsue , selon la parole de Salomon , qui crie toujours , Apporte , apporte , et qui ne dit jamais , C'est assez ; voilà ce qui dissipe les biens de la plupart des riches. Encore si Ton n'y employait que les biens ordinaires, peut-être m'en consolerais-je ; mais ce que nous appelons par respect les biens de l'Église, ces biens qui, de droit naturel et de droit divin , sont des biens sacrés , depuis que la piété des fidèles les a légués à Jésus-Christ dans la personne de ses ministres : voilà à quoi ils sont prostitués. Combien de fois , ô opprobre de notre religion ! combien de fois le revenu d'un bénéfice a-t-il été le prix d'une chasteté d'abord disputée, et enfin vendue à l'incontinence sacrilège d'un libertin , engagé par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce? Je ne sais si le prophète aurait pu enchérir sur ce que je dis , ni s'il avait vu de plus grandes abominations : Vade , et ad hue conversus, videbis abominationes majores his *. Mais laissons ces horreurs; et arrêtons-nous à ce que la coutume et l'esprit du siècle ont rendu , non-seulement supportable , mais louable, quoique essentiellement opposé aux lois de l'Évangile et de la raison. Parce qu'on a du bien , on en veut jouir sans restriction , et dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sa personne peut inspirer. On veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut contribuer à une vie commode , pour ne pas dire délicieuse : meubles curieux, équipages propres, nombre de domestiques, table bien servie, divertissements agréables , logements superbes, politesse et luxe partout. Luxe , ajoute saint Jérôme , qui insulte aux souffrances de Jésus-Christ , aussi bien qu'à la misère des pauvres ; luxe, à qui Dieu, dans l'Écriture, a donné sa malédiction , quand il disait par la bouche d'un autre prophète : Et percutiam domum hiemalem cum domo cestivâ , et peribunt domus eburneœ , et disperdam habitatores de domo voluptatis 2. Je détruirai ces maisons de plaisance , ces appartements d'hiver et d'été; ces édifices, qui semblent n'être construits que pour y faire habiter la volupté même : je les renverserai , et je déchargerai ma colère sur ceux qui y vivent comme ensevelis dans une molle oisiveté efc dans un profond repos.

Tel est , à proportion des biens que chacun possède , l'usage qu'en fait l 'amour-propre , quand il n'est pas combattu ni réglé par la mortification

« Ezech., 8. — 2 Amos., 3.

chrétienne. Or j'ai dit, et il n'y a personne qui n'en convienne d'abord avec moi , que , tant que les choses seront dans ce désordre , il ne faut pas espérer que la chair soit jamais sujette à l'esprit , ni l'esprit à Dieu. Incrassatus est dilectus, et recalcitravit ; paroles admirables de Moïse : incrassatus, impinguatus , dilatatus , dereliquit Deum factorem suum , et recessit à Deo salut ari suo *. Ce peuple , autrefois chéri , s'est engraissé des biens qui lui avaient été confiés ; et ensuite il est devenu rebelle. A mesure qu'il s'est rempli , qu'il s'est bien nourri, qu'il a vécu dans l'abondance , il a quitté Dieu , l'auteur de son être et de son salut. Et ne peuton pas dire aussi que presque tous les riches sont des hommes corrompus, ou plutôt perdus par l'intempérance des passions charnelles qui les dominent : pourquoi? parce qu'ils ont tous les moyens de l'être, et qu'ils n'usent de leurs richesses que pour assouvir leurs brutales cupidités. Victimes réservées à la colère de Dieu, et engraissées de ses propres biens. Combien en voyez-vous d'autres dans le monde? combien en voyez-vous qui, dans l'opulence, s'étudient à mater leur corps et à le réduire en servitude? Un riche continent ou pénitent, n'est-ce pas une espèce de miracle?

Pleurez donc , mes Frères , concluait l'apôtre saint Jacques , en parlant aux riches du siècle ; pleurez , poussez de hauts cris , dans la vue de tant de périls qui vous environnent , et des calamités qui doivent fondre sur vous : Agite nunc, divites; plorate , ululantes in miseriis vestris , quœ advenient vobis 2. Maintenant vous vivez dans la faste et dans le luxe, dans la mollesse et dans le plaisir ; mais le temps viendra où vos biens vous seront enlevées , et où vous vous trouverez devant Dieu dans la dernière disette : Divitiœ vestrœ putrefactœ sunt 3. La rouille qui rongera votre or et votre argent , portera témoignage contre vous , et vous fera souvenir, mais trop tard , mais à votre confusion , mais à votre désespoir , qu'il ne fallait pas mettre votre confiance dans des richesses périssables : Aurum et argentum vestrum œruginavit ; et œrugo eorum in testimonium vobis erit 4. Vous amassez de grands trésors; mais après avoir été pour vous sur la terre des trésors d'iniquité, ce seront, au jugement de Dieu, des trésors de colère et de vengeance : Thesaurisastis vobis iram in novissimis diebus 5.

Cependant voulez-vous en faire des trésors de justice et de sainteté? après les .avoir légitimement acquis, partagez-les avec les pauvres. Cherchez-les, ces pauvres , dans les prisons, dans les hôpitaux, entant de maisons particulières , disons mieux , dans ces tristes et sombres retraites où ils languissent. Allez être témoins de leurs misères, et vous n'aurez jamais l'âme assez dure pour leur refuser votre secours. Il y aurait là une inhumanité, une cruauté , dont je ne vous puis croire capables. Votre cœur s'attendrira pour eux , vos mains s'ouvriront en leur faveur; et ils vous serviront d'avocats et de protecteurs auprès de Dieu. Voilà le fruit solide que vous pouvez tirer de vos biens ; voilà le saint emploi que vous en devez faire. Craignez le sort du mauvais riche ; profitez de son exemple et de

1 Dcut., 32. — « Jacob., 5. — * Ibid. — 4 Ibicl. — 5 Ibid.

mon conseil. Et vous, pauvres, apprenez à vous consoler dans votre pauvreté ; apprenez à l'estimer, puisqu'elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riches. Toute nécessaire qu'elle est , faites-en une pauvreté volontaire , en l'acceptant avec soumission , et en la supportant avec patience. Car que vous servirait-il d'être pauvres , si vous brûliez au même temps du feu de l'avarice? Quid tibi prodest, si eges facultate, et ardes cupiditatel1 Que vous servirait d'être dépourvus de biens, si vous aviez le cœur plein de désirs ? Heureux les pauvres , mais les pauvres de cœur, les pauvres dégagés de toute affection aux richesses de la terre. Telle est la pauvreté que Jésus-Christ canonise dans son Évangile , et qui convient à tous les états. C'est ainsi que nous pouvons tous être pauvres en ce monde, et mériter les biens immortels de l'autre que je vous souhaite , etc.

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