‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 3)Chapitre 13 sur 139 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le prophète nous l'apprend, et il est vrai que Dieu se plaît à glorifier tous les Saints qui sont ses amis : Nimis honorificati sunt amici tui , DeusK Mais entre les Saints, il faut convenir qu'il n'en est point que Dieu prenne plus soin de faire connaître que ceux qui ont été plus parfaits dans l'humilité; et qu'autant qu'ils ont voulu vivre obscurs et sans nom, autant il s'attache à rendre leur nom célèbre , et à les mettre dans le plus grand jour. Pourquoi cela , demande saint Augustin ? C'est, répond ce saint docteur, qu'avec les humbles sa grâce ne court aucun risque ; c'est que sa gloire , dont il est souverainement jaloux, n'est exposée de leur part à aucun péril ; et que , s'il les exalte , ce n'est point tant eux qu'il exalte , que ses dons qu'il exalte en eux, qu'il couronne en eux, qu'il magnifie et qu'il canonise en eux : Nec tàm illos coronat donis suis , quàm in illis coronat dona sua ^. En pouvons-nous produire une preuve plus authentique et un exemple plus éclatant que saint François de Paule? Son humilité l'a réduit aux plus profonds abaissements, et Dieu, pour cela même, l'a comblé d'honneurs. Il l'a glorifié en toutes les manières, et par soi-même, et par le minisière des créatures : par soi-même , en lui communiquant les caractères les plus essentiels de la divinité ; par le ministère des créatures , en le rendant vénérable aux peuples et aux potentats de la terre , et lui attirant leurs respects et leurs hommages. Écoutez-moi , Chrétiens, voici dans l'éloge de ce glorieux patriarche ce qu'il y a de plus magnifique et de plus grand.

Dieu , dit saint Thomas , a surtout deux attributs de grandeur , qui marquent la supériorité et l'infinité de son être , savoir, la science et la toute-puissance : la science , par où il connaît jusqu'aux choses même futures , jusqu'aux secrets des cœurs : la toute-puissance , par où il ordonne tout, et il fait tout. Or je trouve qu'il a communiqué l'une et l'autre à François de Paule , mais dans toute la plénitude dont un homme est capable : sa science, par l'esprit de prophétie dont il le remplit; sa toutepuissance , par le don des miracles qu'il lui conféra ; en sorte que François parut dans le monde comme un homme plus qu'homme, c'est-à-dire comme

' Psalra. 138. — ' Aufjust.

un homme éclairé de la sagesse de Dieu et revêtu de la force de Dieu. Je Tie dis rien dont nous n'ayons les témoignages les plus incontestables , et qui n'ait été universellement reconnu.

Oui , Chrétiens , c'est à François de Paule que l'esprit des prophètes fut donné sans réserve et sans mesure. Dieu demandait autrefois à Isaïe : Sur qui reposera mon esprit , cet esprit de sagesse et de lumière ? et le prophète lui répondit que ce serait sur Thumble de cœur : parole qui s'est bien vérifiée dans le saint fondateur dont je fais le panégyrique. D'autres ont eu l'esprit de prophétie en quelques rencontres, par une inspiration passagère et pour quelques moments; mais François de Paule l'a possédé habituellement ; et l'on peut dire à la lettre que ce céleste et divin esprit a reposé sur lui. Ne semblait-il pas qu'il eût la clef de tous les cœurs pour y pénétrer, et pour en découvrir les pensées et les sentiments les plus cachés? ne semblait-il pas qu'il fût tout à la fois dans tous les lieux , pour être témoin de ce qui se passait au delà des mers , et dans les régions les plus éloignées? ne semblait-il pas que tous les temps lui fussent présents, et qu'il n'y eût point pour lui d'avenir ? Disons mieux : ne voyait-il pas l'avenir comme le présent , et quand il l'annonçait , était-ce avec des circonstances douteuses? était-ce dans le secret d'une confidence particulière? était-ce à des personnes inconnues et sans autorité? que dis-je ! n'était-ce pas si hautement et avec tant d'éclat que l'Europe en retentissait ?

Ainsi prédit-il aux Grecs la ruine de leur empire et la prise de Constantinople , s'ils s'obstinaient dans le schisme scandaleux qui les séparait de r]\glise romaine. Ils furent sourds à la voix de Dieu, qui leur parlait par la bouche de son ministre ; ils n'écoutèrent ni le Seigneur, ni son prophète , et vous savez ce qu'il leur en coûta. La prédiction s'accomplit : la Grèce se vit inondée d'un déluge d'infidèles qui y portèrent la désolation et l'effroi ; Constantinople fut assiégée , pillée , réduite enfin sous l'obéissance et le joug des ennemis de la foi. Ainsi prédit-il au roi de Naples une signalée victoire sur les Turcs , en lui ordonnant , de la part de Dieu , de les attaquer et de les chasser de la Calabre , qu'ils infestaient. L'effet répondit à sa parole, le prince l' écouta , et, malgré l'inégalité des forces, il combattit et fut victorieux. Ainsi prédit-il à Ferdinand, roi d'Espagne , qu'il chasserait les Maures de ses états, et que, s'il agissait contre eux avec confiance, il recouvrerait le royaume de Grenade , qu'ils lui avaient enlevé. Le succès fut aussi heureux que François l'avait promis ; les Maures furent défaits, Ferdinand rentra en possession des terres qu'il avait perdues , et l'Espagne se délivra de la plus dure et de la plus tyrannique domination qu'elle eût à craindre. Or jugez quel bruit de pareils événements firent dans le monde , ce qu'on dut penser du saint prophète , ce qu'on en dut dire. On le regarda , si j'ose m'exprimer de la sorte, comme le plus intime confident de Dieu même , et comme l'oracle de l'Église.

Ajoutez à ce don de prophétie le don des miracles , qui lui a soumis , ce semble , toute la nature. Mais sur les miracles dont je parle , il y a un point important à remarquer, et où paraît également la providence de

Dieu , soit pour rehausser la gloire de son serviteur, soit pour confondre l'incrédulité des libertins. Car, prenez garde , s'il vous plaît , les miracles de saint François de Paule n'ont point été des miracles douteux et incertains. On nous raconte divers miracles, et il est de notre piété d'y donner une créance raisonnable et sage : mais , après tout , ce ne sont pas toujours des miracles tellement incontestables , qu'ils portent avec eux-mêmes leurs preuves et une pleine conviction; ce sont des miracles faits en présence d'un petit nombre de témoins , dont l'autorité ne suffit pas pour entraîner les esprits et pour répondre à toutes les difficultés qui peuvent naître. Au lieu qu'il s'agit ici de miracles publics, et tellement avérés, que l'infidélité même la plus opiniâtre est forcée d'y souscrire , et de se rendre à la vérité reconnue. En effet , si la mer obéit à François aussi bien qu'à saint Pierre , et s'il passe le détroit de Sicile sans autre secours que celui de son manteau étendu sur les eaux, c'est à la vue de tout un peuple qui l'attend sur le rivage , et qui le reçoit en triomphe. Si le feu perd en ses mains toute sa vertu, et si , pour confirmer sa règle, il prend des charbons ardents sans en ressentir la moindre atteinte , c'est aux yeux des députés du souverain pontife , et dans une nombreuse assemblée de ses frères , qu'il convainc par ce prodige. S'il transporte les rochers d'un lieu à un autre , pour aider à la construction de la première église qu'il voulut bâtir, c'est devant toute la ville de Paule , qui lui applaudit et le comble de bénédictions. S'il rétablit l'air dans sa pureté, et s'il fait cesser une contagion mortelle qui ravageait tout un pays, c'est à la prière de tous les habitants , qui ont recours à lui , et qui le regardent comme leur libérateur. Il faudrait faire le récit de toute sa vie , pour faire le récit de ses miracles. Tous les éléments ont entendu sa voix, ont exécuté ses ordres, ont pris tel mouvement et telle disposition qu'il a voulu, comme s'il en eût été le maître , et que Dieu l'eût établi l'arbitre absolu du monde.

Après cela, faut-il s'étonner que toutes les puissances de la terre l'aient honoré , que les rois se soient humiliés devant lui , que les papes lui aient donné tant d'éloges , qu'il ait été recherché des peuples avec tant d'empressement? Non , Chrétiens, je n'en suis point surpris , et vous ne devez point l'être : l'humilité, quand elle est sincère, mérite tout cela; et autant de fois que Dieu entreprendra de glorifier en cette vie un homme humble, c'est ainsi qu'il sera glorifié : Sic honorabitur, quemcumque volueritrexhonorari^. Le pape Paul second l'envoya saluer par un des officiers de sa chambre, qui se prosterna à ses pieds , et les voulut baiser par respect. Il fit informer des actions miraculeuses de ce saint homme , même avant sa mort , comme s'il eût eu dessein de le canoniser tout vivant. Quoi qu'il en soit , la voix publique le canonisait déjà par avance. Sixte quatrième le reçut à Rome comme un ange du ciel , le consulta sur les plus importantes affaires de la religion , et par honneur le fit asseoir auprès de sa personne. Mais c'est surtout à notre France qu'il était réservé de faire connaître cet homme incomparable , et de l'exalter ; c'est de la cour de nos rois que toute l'Europe devait apprendre ce que valait Fron-

' tslh ,6.

86 POUR LA pâîE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE.

çois de Paule, et ce qui lui était dû. Je ne puis lire dans notre histoire , sans une consolation sensible , la magnifique réception qui fut faite , par Louis XI et par tous les seigneurs du royaume , à cet humble religieux. Vous étiez alors , ô mon Dieu , connu dans le monde , et les cours des princes n'étaient pas des lieux inaccessibles à votre grâce, ni à la piété chrétienne, puisque vos serviteurs y étaient si honorablement traités. A peine Louis a-t-il su la marche de François , qu'il envoie au-devant lui son héritier présomptif et son dauphin, pour le recevoir. Qu'eût-il fait davantage pour une tête couronnée? Mais aussi, permettez-moi de le dire, quelle tête couronnée était plus respectable qu un Saint à qui Dieu destinait la couronne de gloire , et qu'il avait revêtu de tout son pouvoir? Jamais la France n'avait vu de prince plus jaloux de sa grandeur, ni plus impérieux que Louis onzième ; mais à la vue de François de Paule , ce monarque oublie toute sa grandeur et dépose tout son orgueil. Tout le monde tremblait en la présence de Louis , et Louis s'humilie en la présence de François ; Louis faisait la loi à ses sujets, et il la reçoit de François. 0 merveilleux effet de la toute-puissance du Seigneur, qui tient dans ses mains les cœurs des rois , et qui les tourne comme il lui plait ! ô spectacle digne de F admiration du ciel et de la terre ! un roi la terreur de tant de peuples , un roi également redouté et des étrangers et des siens , un roi si fier, devient respectueux et soumis devant un homme nourri dans la solitude , et sorti de l'obscurité du cloître.

Vous me direz que cette soumission et ce respect de Louis XI étaient intéressés ; qu'il demandait sa guérison , et qu'il voulait l'obtenir ; que François, hors de là, ne lui était rien, et qu'il l'eût tout autrement regardé sans cette espérance. Mais d'abord je vous réponds, et je dis : Voilà comment Dieu sait relever ses Saints , et voilà comment en particulier il a voulu relever l'humilité de saint François de Paule : il a fait dépendre de lui les rois mêmes , il a réduit un des plus grands monarques dans la nécessité de recourir à lui. Tous les secours humains , longtemps et inutilement employés , manquaient à Louis ; et il ne lui est resté pour dernière et unique ressource que l'humble serviteur de Dieu. Je vais plus loin et j'ajoute : Ce qui lit appeler François à la cour, ce fut, il est vrai, l'intérêt d'une santé ruinée, que Louis XI cherchait, par tous les moyens, à rétablir : mais ce qui le maintint ensuite à la cour, ce qui le mit dans un si grand crédit à la cour, ce fut l'éclat de ses vertus , ce fut l'estime et la confiance du prince. La preuve en est évidente , puisque , dès le jour même que cet homme de miracles parut pour la première fois à la cour, et dès la première audience qu'il eut de Louis , il lui prononça l'arrêt de sa mort. Il lui parla en prophète, et lui dit, comme un autre Isaïe : Dispone domui tuœ, quia morieris tu et non vives ^; Sire, mettez ordre à votre état et à ce que vous avez de plus précieux dans votre état , qui est votre conscience ; car il n'y a point de miracle pour vous : votre heure est venue, et il faut mourir. C'était une parole bien dure pour tout homme , encore plus pour un roi , mais surtout pour un roi aussi attaché à la vie. Quel autre eût osé lui annoncer une si triste nouvelle, et n'était-

' hai., 3S.

POUR LA ftm DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE. 87

C6 pas s'exposer à toute son indignation? mais par le changement le plus subit , et qui ne put venir que de la droite du Très-Haut , Louis écouta François avec respect ; il l'estima et se confia en lui plus que jamais ; il lui mit son âme entre les mains , il le pria de le disposer à la mort , il voulut expirer dans son sein , et , en mourant , il lui recommanda la France et son fils, ne croyant pas pouvoir laisser Fune et l'autre sous une plus puissante protection. Voilà sur quoi furent fondés les honneurs dont saint François de Paule fut comblé à la cour de Louis XL II fit dans la personne de ce monarque un miracle bien plus difficile et plus grand que s'il lui eût rendu la santé du corps, puisqu'il lui rendit la santé de fâme, puisqu'il le détacha de la vie , que ce prince aimait jusqu'à Texcès , puisqu'il l'accoutuma à entendre parler de la mort, qu'il le prépara à ce dernier passage, et qu il faida à le sanctifier.

Cependant Louis mort, comment Charles VIII, son successeur, en usat-il à regard de l'homme de. Dieu? Vous le savez, Chrétiens ; il hérita de la piété de son père, c'est-à-dire de sa vénération pour François de Paule. Que dis-jo ? il la surpassa •: François fut son conseil , fut son confident , fut sa consolation. S'agissait-il d'un choix honorable à faire , c'est sur François de Paule qu'il tombait , témoin l'honneur qu'il eut d'être choisi pour nommer le dauphin de France dans la cérémonie solennelle de son baptême. Y avait-il une affaire importante à traiter, c'est à François de Paule qu'on s'adressait , et sur lui qu'on s'en reposait ; témoin celle où il fut employé pour le mariage de Charles avec Anne, héritière de Bretagne, et où il réussit avec tant de succès et tant d'avantage pour l'un et pour l'autre ; car, je puis le dire , c'est à ce grand Saint que la France doit en partie l'avantage qu'elle eut alors , et dont elle jouit encore aujourd'hui , d'être unie avec la Bretagne ; c'est à lui que nos rois sont en partie redevables de cette illustre province, qu'ils regardent comme une des plus belles et des plus nobles portions de leur héritage ; et c'est pareillement à François de Paule que la Bretagne doit le bonheur et la gloire d'appartenir aux premiers rois de la chrétienté.

Mais si Dieu, dans cette vie mortelle, qui est le temps du travail, veut bien de la sorte glorifier ses Saints, que leur prépare-t-il après la mort, qui est pour eux le temps de la récompense? Que préparait-il à François? La mort et l'humiliation des grands du monde. Qu'ils aient remph toute la teri'e de leur nom , qu'ils aient ébloui tout l'univers de la splendeur de leur gloire; dans les ombres du tombeau toute cette gloire s'obscurcit , et ces noms si fameux s'eiïacent bientôt de la mémoire des hommes, dès que ceux qui les portaient ont disparu à nos yeux. Mais c'est dans le sein même de la mort , et dans les plus profondes ténèbres du tombeau , que Dieu donne un nouvel éclat à ses amis ; et le tombeau de François de Paule n'a-t-il pas été, selon l'expression du prophète, après le sépulcre de Jésus-Christ , un des plus glorieux : Et crit sepul^ crum ejus yloriosum ^? Son corps, sans voix et sans vie, a prophétisé liussi bien que celui d'Elisée; ses ossements , précieuses et saintes reliques,

» Isai., \l.

tout insensibles et tout inanimés qu'ils étaient , ont conservé la même vertu et le même don des miracles , ont chassé les démons , ont guéri les malades , ont éclairé les aveugles , ont fait entendre les sourds , ont fait parler les muets , ont fait marcher les paralytiques. Dans quelle partie de l'Europe n'en a-t-on pas ressenti les salutaires effets, et de quelle partie de l'Europe n'y a-t-on pas eu recours, comme à l'asile commun de tous les affligés ? L'hérésie, déclarée contre le culte des Saints, n'a pu voir, sans en frémir, cette contiance des peuples ; elle s'est armée contre ce saint corps, que la France conservait , que le monde révérait , autour duquel tant de vœux de toutes les nations étaient suspendus ; elle l'a insulté, elle l'a outragé, elle Fa livré à la fureur des flammes ; mais tous les efforts de l'hérésie n'ont pas arraché et n'arracheront jamais du cœur des fidèles les sentiments de respect , de reconnaissance , de zèle dont ils sont prévenus pour un de leurs plus puissants protecteurs auprès de Dieu. Ses cendres nous sont restées , et c'est assez ; ces cendres , purifiées par le feu , ou , pour mieux dire, consacrées par une espèce de martyre, n'en ont que plus de pouvoir ; nous les honorons, et nous y trouvons toujours les mêmes secours; quoi qu'il en soit, sa mémoire est toujours vivante, et tant qu'il y aura des hommes sur la terre , elle y vivra ; ses fêtes y seront célébrées , son nom y sera invoqué , ses vertus y seront publiées.

Mais qu'est-ce après tout , pour les Saints , que cette gloire de la terre , toute juste et toute éclatante qu'elle peut être, en comparaison de cette couronne immortelle qu'ils reçoivent dans le ciel? que leur importe d'être grands devant les hommes , pourvu qu'ils soient grands devant Dieu ? et que leur importe que leurs noms soient ici gravés dans le souvenir des hommes, pourvu qu'ils soient écrits et connus dans le royaume de Dieu? Ah ! Chrétiens , tous ces honneurs dont je viens de vous parler, et que tant de nations ont déférés à saint François de Pdule , ne lui étaient point nécessaires ; et s'il a plu à Dieu de l'exalter parmi nous , ce n'est que pour nous apprendre à estimer Thumilité. Du reste, François pouvait être sans cela éternellement heureux et souverainement glorieux ; car il pouvait sans cela parvenir à toute la gloire dont il jouit dans la béatitude céleste. C'est là que les humbles sont bien dédommagés de leurs abaissements volontaires ; et c'est à cette unique et véritable grandeur que nous devons aspirer comme eux. Mais, par le plus étrange aveuglement, de quelle grandeur sommes-nous jaloux? D'une grandeur toute mondaine : briller dans le monde comme François de Paule , être comme lui recherché des grands et adoré des petits, voilà de quoi nous sommes touchés, et ce qui comblerait, à ce qu'il nous semble, tous nos vœux; mais voilà, de la manière que nous l'envisageons , ce que j'appelle une fausse grandeur. Prenez garde, je vous prie : c'était pour notre Saint une grandeur véritable et réelle, et ce n'est pour nous qu'une grandeur chimérique et fausse, (irandeur réelle et véritalûe pour François : comment cela? parce que c'é-. tait une récompense anticipée de son huuiilité; parce que c'était une gran-» deur fondée sur le mépris même qu'il faisait de toute grandeur humaine ; parce que c'était une grandeur qu'il fuyait , dont il ?c déliait, qui , par

POUR La FETE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE. 89

un amour et un désir sincère des humiliations, lui devenait onéreuse , bien loin qu'il cherchât à en goûter les vaines douceurs; parce qu'au milieu de cette grandeur visible , il ne se rendait attentif qu'aux grandeurs invisibles de Téternité; mais ce qui était réel et solide pour François de Paule n'est pour nous qu'erreur, n'est que mensonge et illusion : pourquoi? parce que nous ne cherchons cette prétendue grandeur du monde que pour nourrir notre orgueil et contenter notre ambition , parce que nous ne nous y proposons qu'un certain éclat qui nous éblouit et qui nous aveugle ; parce que nous nous en laissons entêter et infatuer, jusqu'à nous oublier nous-mêmes au moindre avantage que nous avons, et au moindre degré d'élévation où nous parvenons ; parce que nous en abusons pour entretenir nos complaisances , pour autoriser nos hauteurs , pour prendre sur les autres l'ascendant, pour les regarder avec dédain et les traiter avec empire; parce qu'uniquement occupés d'une grandeur mortelle, nous perdons absolument le souvenir de cette glorieuse immortalité, qui seule devrait emporter toutes nos réflexions et tous nos soins. Or, en ce sens et sous cet aspect , tout ce qu'il y a de plus grand dans la vie n'est rien, et s'y attacher de la sorte, s'y laisser ainsi surprendre, c'est un des plus sensibles sujets de notre confusion , puisque c'est une des marques les plus évidentes de notre faiblesse.

Et souvent encore qu'arrive-t-il? c'est que Dieu , par une sage conduite de sa providence , nous refuse ce que nous désirons avec tant d'ardeur, et le donne aux humbles , qui travaillent à s'en préserver et à l'éviter. Que de mondains dans la cour de Louis XI s'empressaient autour du prince, pour s'insinuer auprès de lui , pour gagner sa faveur, pour avoir part à ses grâces , et ne pouvaient y réussir ? au lieu que François de Paule , dégagé de toute espérance , sans vues , sans prétentions , sans intrigues , ne pensant qu'à se retirer et à disparaître, parlant au premier monarque de l'Europe avec toute la liberté de F Évangile , ne faisant rien pour ce prince de tout ce qu'il attendait ; au contraire, lui présentant un objet aussi triste pour lui que la mort, et le lui montrant de près, en devint le favori le plus intime, et le directeur. Je ne veux pas, après tout, vous faire entendre que les Saints aient toujours ces sortes de distinctions sur la terre : il y en a, et un grand nombre , que Dieu laisse dans l'obscurité et dans l'oubli parmi les hommes ; il y en a qui ne sont pas seulement humbles , mais en effet humiliés et très-humiliés. Se plaignent-ils de leur état? ils sont bien éloignés de s'en plaindre, puisqu'ils l'ont choisi, puisqu'ils l'aiment, et qu'ils s'en font , selon l'Évangile , un bonheur : car ils savent quel est le prix de l'humiliation où ils vivent , quand elle est sanctifiée par l'humilité ; ils savent ce que c'est que toute la grandeur du siècle ; que ce n'est qu'une grandeur imaginaire, et surtout que ce n'est qu'une grandeur passagère ; d'où ils concluent qu'ils doivent porter toutes leurs espérances et tous leurs désirs vers une autre grandeur qui leur est promise dans le ciel. A quoi tient-il, mes chers auditeurs, que nous ne tirions la même conséquence, puisque nous sommes aussi instruits qu'eux du même principe? nous connaissons malgré nous la vanité des pompes du monde ; et

plus même nous sommes engagés dans le monde, plus en voyons-nous le néant. Nous nous en expliquons si bien dans les rencontres, et nous en taisons de si beaux discours! pourquoi donc ne méprisons-nous pas ce qui nous paraît si méprisable , ou pourquoi ne nous détachons-nous pas de ce que nous méprisons? Allons à la gloire, et cherchons-la. Mais comme il n'y a point d'autre véritable gloire à désirer pour nous , selon FÉvangile, que cette gloire future où Dieu nous appelle, c'est là quil nous ordonne de tourner tous nos regards , et c'est là aussi la seule gloire que je vous souhaite , au nom du Père , etc.

Fuit liomo missu.<> à Deo, eut nomcn rral Joannes, Hic venil in testimonium , ut testimonium perhiberet de lumine.

Il y eut un homme envoyé de Dieu, qui s'appelait Jean. Ce fut lui qui vitjt pour rendre témoignage à la lumière. Saint Jeun y ch. 1,

Monseigneur ' ,

C'est le vrai caractère du glorieux précurseur saint Jean, dont nous célébrons aujourd'hui la fête. Un homme suscité de Dieu pour servir de témoin à celui qui, comme Fils de Dieu et Verbe de Dieu, était la lumière incréée ; un homme prédestiné pour annoncer et pour faire connaître au monde le Dieu incarné ; un homme miraculeusement conçu par une mère stérile ; un homme dont on peut dire , dès son berceau , que l'esprit de Dieu était en lui , et que la main du Seigneur était avec lui ; un homme dont la mission fut autorisée par la plus éclatante preuve de la vérité, qui est son éminente sainteté : et tout cela, pour rendre témoignage à Jésus-Christ. Voilà à quoi se réduisent les hautes idées que l'Évangile nous en donne. Il n'était pas la lumière : Non erat ille lux ^ , mais il était le témoin de celui qui fut la lumière même ; de cet Homme-Dieu, à qui seul il appartenait de pouvoir dire absolument et sans condition : Ego sum lux mundi, Je suis la lumière du monde. Car c'est pour attester la vérité de cette parole du Sauveur, que Jean-Baptiste est venu ; et voilà , encore une fois, l'abrégé de son éloge : Hic venit in testimonium , ut testimonium perhiberet de lumine ^. Eloge, mes chers auditeurs, que vous ne devez pas considérer comme un simple panégyrique du Saint que l'Église honore en ce jour, mais comme un discours fondamental sur un des points capitaux de notre religion ; comme une instruction essentielle dans le christianisme ; comme une exposition du grand mystère de notre foi , qui est l'incarnation divine. Car entre Jésus-Christ et Jean-Baptiste il y a eu des liaisons si étroites , qu'on ne peut bien connaître l'un sans connaître l'autre : et si la vie éternelle consiste à connaître Jésus-Christ, Hœc est autem vita

' Messiic Henri Feydeau de Brou , év<^que d'Amiens. ' Joan.. I. - » Ihid.

PO un LA FÊTE DE SAINT JEAN-BAPTISÏK. 91

œterna, ut cognoscant te solum Deum verum, et quem misisti Jesum Christum * ; aussi une partie de notre salut consiste- t-elle à connaître saint Jean : or il suffit, pour le connaître parfaitement, de bien comprendre qu'il a été le témoin de Jésus-Christ , et qu'il est venu pour cela : Hic venit in testimonium. Dès le moment de sa naissance, il délia, par un miracle visible, la langue de son père Zacharie , pour lui faire publier les louanges de Dieu. Opérez ici, grand Saint, un pareil miracle, et déliez ma langue, afin que je puisse dignement et utilement annoncer vos illustres privilèges et vos vertus à cet auditoire chrétien. J'ai besoin, pour y réussir, d'un puissant secours; et pour Fimplorer plus efficacement, je m'adresse à la reine des vierges. Ave y Maria,

Il faut en convenir. Chrétiens : c'est quelque chose de bien singulier dans la destinée de Jean-Baptiste, qu'il ait été choisi de Dieu pour servir de témoin au Sauveur du monde. Mais c'est encore quelque chose de plus surprenant, que le Sauveur du monde, tout Dieu qu'il était, ait eu besoin du témoignage de saint Jean; et que dans l'ordre, ou du moins dans l'exécution des divins décrets, le témoignage de ce glorieux précurseur ait été nécessaire pour l'établissement de notre foi : or l'un et l'autre est néanmoins vrai , et l'Évangile, qui est notre règle , ne nous permet pas d'en douter. Oui, le Sauveur, tout Dieu qu'il était, a eu besoin du témoignage de Jean-Baptiste. Ainsi cet Homme-Dieu le reconnaissait-il lui-même, lorsqu'il disait aux Juifs : Si testimonium perhibeo de me ipso, testimonium meum non est verum : alius est qui testimonium perhibet de me^ : Si je rendais seul témoignage de moi-même , vous diriez , quoique injustement, que mon témoignage n'est pas recevable; mais en voici un autre qui rend témoignage de moi. Car, selon la pensée de saint Chrysostome , expliquant à la lettre ce passage, cet autre dont parlait Jésus-Christ était saint Jean son précurseur. De plus, dans l'ordre des divins décrets, le témoignage de saint Jean était nécessaire pour l'étabhssement de notre foi. Car le même évangéliste, qui nous apprend que Jean est venu pour rendre témoignage à la lumière. Ut testimonium perhiberet de lumine ^, en apporte aussitôt la raison : Ut omnes crederent per illum. Afin que tous crussent par lui. D'où il s'ensuit que notre foi, je dis notre foi en Jésus-Christ, est donc originairement fondée sur le témoignage de ce grand Saint , puisqu'en effet c'est par lui que nous avons cru , par lui que la voie du salut nous a été premièrement révélée,, en un mot, par lui que nous sommes chrétiens. Ceci sans doute lui est bien avantageux ; mais ce n'est pas là néanmoins que je borne son éloge , et ce que j'ajoute en va faire le complément et la perfection. Car de même que Jean-Baptiste a servi de témoin au Sauveur du monde, le Sauveur du monde, par une espèce de reconnaissance , si j'ose ainsi m'exprimer, a voulu servir de témoin à Jean-Baptiste. De même que , par rapport à nous , le Sauveur, tout Dieu qu'il était , a eu besoin du témoignage de saint Jean , saint Jean , par rapport à lui-même, a plus eu besoin encore du témoignage du Sauveur;

' Joan., 17. ~ " Ibid., 3. — ^ Ibid., l.

et autant que la foi chrétienne est fondée sur le témoignage que Jésus- Christ a reçu de son précurseur, autant la gloire du précurseur est-elle fondée sur le témoignage qu'il a reçu de Jésus-Christ. Voilà tout mon dessein , que je renferme en ces deux points. Jean-Baptiste rendant témoignage au Fils de Dieu ; c'est le premier : et le Fils de Dieu rendant témoignage à Jean-Baptiste ; c'est le second. De là deux conséquences pour votre édification : Tune, que nous devons tous, à l'exemple de saint Jean, et en qualité de chrétiens, être autant de témoins de Jésus-Christ ; l'autre, que comme Jésus-Christ a rendu témoignage à saint Jean , il faut qu'il nous le rende un jour, et que nous méritions de le recevoir, si nous voulons être du nombre de ses élus. Imiter saini Jean, en faisant de nos actions et de notre vie un témoignage sensible et continuel, dont Jésus- Christ soit honoré ; mériter, comme saint Jean , que Jésus-Christ , au moins dans son dernier jugement, nous honore devant Dieu de son témoignage : deux conclusions morales dont la pratique bien entendue est le précis de toute la sainteté chrétienne, et pour lesquelles je vous demande une favorable attention.

Page 1