‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 3)Chapitre 32 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Do quelque manière que nous concevions la sainteté , et quelque plan que nous nous en fassions , être Saint selon toutes les règles de TÉcriture, c'est avoir pour Dieu un zèle fervent , accompagné d'une humilité profonde ; c'est aimer son prochain , non pas de parole , mais en vérité et par œuvres , en lui rendant tous les devoirs d'une charité tendre et efficace ; c'est être sévère à soi-même , et , comme parle le grand Apôtre , crucifier sa chair avec ses passions et ses désirs déréglés , par la pratique d'une mortification solide. Arrêtons-nous là, Chrétiens, pour reconnaître les grâces extraordinaires , les grâces prévenantes et surabondantes , les grâces victorieuses et miraculeuses , dont Dieu a comblé saint Louis. En effet, ces trois choses essentielles, en quoi je prétends, avec saint Jérôme, que la vraie sainteté consiste , sont celles qu'on a toujours cru d'une plus difficile alliance avec la grandeur du monde, et pour lesquelles la condition des grands du monde a toujours eu plus particulièrement besoin de la toute-puissante grâce de Jésus-Christ. Car voilà , disait saint Jérôme , depuis la corruption du péché , les trois désordres et les funestes écueils de la grandeur mondaine : par l'énorme abus que nous en faisons , elle nous devient , à l'égard de Dieu , la source d'un secret orgueil qui nous fait perdre l'humilité et le zèle de la religion ; elle nous donne, à l'égard du prochain , une dureté de cœur qui nous rend insensibles aux maux d'autrui , et qui étouffe en nous la compassion et la miséricorde ; elle nous inspire , à l'égard de nous-mêmes , un amour-propre sans mesure , qui va jusqu'à nous faire secouer le joug de la pénitence et de l'austérité chrétienne ; effets malheureux que les Saints ont déplorés , et dans la vue desquels David tremblé. Or, par un visilde miracle de la grâce de

Jésus-Christ, cette grandeur du monde si dangereuse n'a point été, dans la personne de saint Louis , sujette à ces désordres , puisqu'elle n'a point empêché que saint Louis n'ait été un prince parfaitement dévoué à Dieu, n'ait eu pour son peuple le cœur d'un père charitable , n'ait exercé contre soi-même toute la sévérité de l'Elvangile ; disons mieux, puisque la grandeur même souveraine n'a servi qu'à faire paraître saint Louis humble devant Dieu avec plus de mérite , charitable envers son prochain avec plus d'éclat , sévère à soi-même avec plus de force et plus de vertu : d'où je conclus que la royauté , bien loin d'avoir été en lui un obstacle à la sainteté , fut au contraire le grand moyen par où il s'éleva à la plus héroïque sainteté. Entrons là-dessus dans un détail qui vous convaincra et qui vous instruira.

Saint Louis, le plus grand des rois, a été, devant Dieu , le plus soumis et le plus humble des hommes. C'est ce qu'il a posé pour fondement de tout l'édifice de sa perfection ; voilà la pierre ferme sur laquelle, comme un sage architecte, il a bâti. Son humilité , qui fut sa vertu dominante , fit que ce saint monarque, malgré sa souveraineté, ou plutôt par la raison même de sa souveraineté , ne se considéra jamais dans le monde que comme un sujet né pour dépendre de Dieu, et pour obéir à Dieu. Il était roi , et il était chrétien ; mais , accoutumé à peser les choses dans la balance du sanctuaire , il préféra toujours la qualité de chrétien à celle de roi, parce qu'être roi , disait-il , c'est être, mais à titre onéreux, le maître des hommes ; et être chrétien , c'est être , par un solennel et éternel engagement , serviteur de Jésus-Christ. Or cette servitude qui l'attachait à Jésus-Christ lui paraissait mille fois plus honorable , mille fois plus estimable et plus aimable que la domination de tout l'univers. De là vient qu'il se glorifiait hautement de ce nom de chrétien , et qu'il avait, comme chrétien , une vénération particulière , une tendre dévotion , une prédilection pour le lieu où il avait reçu le saint baptême. C'est pour cela qu'entre toutes les villes de son royaume , celle de Poissy lui était si chère ; et que , pour satisfaire sa piété , supprimant tous les autres noms qui marquaient sa puissance sur la terre , il se contentait souvent de signer Louis de Poissy , parce que c'était là, par une seconde naissance, infiniment plus illustre que la première , qu'il se souvenait d'avoir été régénéré en Jésus-Christ ; là où il savait que son nom avait été inscrit dans le livre de vie , et mis au nombre des fidèles , pour être écrit dans le ciel. Tel était, dis-je, le sentiment qu'il avait de sa profession de chrétien. Au contraire, celle de roi ne lui parut jamais que comme un fardeau pesant , que comme un poids terrible dont il était chargé , et sous lequel il gémissait, n'y trouvant point d'autre avantage que de se voir par là dans une indispensable obligation d'être encore plus sujet à Dieu que ses sujets mêmes. Car pourquoi suis-je roi, ajoutait-il, sinon pour faire régner Dieu , pour établir, pour maintenir, pour amplifier l'empire de Dieu? C'est pour cela qu'il m'a choisi ; et ce caractère de roi , qui , par rapport aux hommes que je gouverne , est un caractère de prééminence et de supériorité ; par rapport à Dieu , au nom de qui je les goii-

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2i0 POUR LA FÉTR DE SAINT LOUIS.

verne , n'est pour moi qu'une dépendance , mais une dépendance salutaire, et dont je fais tout mon bonheur. Voilà comme en jugeait saint Louis, et voilà ce qu il enseignait à Philippe son fils , héritier de sa couronne. Voilà ce qu il lui inspirait : le respect de Dieu et le mépris de la vaine grandeur du monde. Or de là, mes chers auditeurs, procédait ce zèle admirable qu'il eut toujours pour tout ce qui concernait la gloire de Dieu et son culte ; de là ce zèle pour la propogation de l'Évangile , ce zèle pour l'intégrité et l'unité de la foi , ce zèle pour la discipline de l'É-^-lise , ce zèle pour la réformation et la pureté des mœurs , ce zèle de la maison de Dieu qui le dévorait , et qui lui faisait regarder toutes les injures faites à Dieu , comme des outrages faits à lui-même ; en sorte que jamais homme neut plus de droit que lui de dire, comme David : Zelus domûs tuœ comedit me, et opprobria exprobrantium tibi ceciderunt super me K Zèle des intérêts de Dieu, fondé sur cette grande maxime de rehgion, dont il avait Tâme pénétrée, quêtre roi, c'était être par office le ministre de Dieu, et l'exécuteur en chef des ordres de Dieu. Je reprends , et suivez-moi.

J'ai dit , zèle de la propagation de l'Évangile. Car n'est-ce pas ce qui détermina saint Louis à ces longs et fameux voyages qu'il entreprit pour faire la guerre aux ennemis du nom chrétien ? Consulta-t-il , pour s'y résoudre , une autre sagesse que celle dont furent remplis les apôtres , lorsqu'ils formèrent le dessein d'aller jusqu'aux extrémités du monde , pour y porter le flambeau de la foi ? et quand ce saint monarque , s'oubliant lui-même , sacrifiant sa santé , exposant sa vie , sortait de son royaume pour passer les mers, avait-il autre chose en vue que l'accroissement du royaume de Jésus-Christ? Avec quel soin ne s'employa-t-il pas, et dans la Palestine et dans l'Egypte, à la conversion des Sarrasins ? Combien n'en gagna-t-il pas à Dieu? et quand ces infidèles venaient à lui pour embrasser le christianisme, avec quelle joie ne les recevait-il pas, les prenant sous sa protection royale , les comblant de grâces , leur offrant et leur assurant des établissements en France , se chargeant de pourvoir à leur instruction , et les regardant comme ses plus chères conquêtes , parce que c'étaient, disait-il, autant de sujets qu'il gagnait à Jésus-Christ et à son Église ? Un roi comme saint Louis, plein de cet esprit , n'était-il pas un apôtre dans sa condition ? et mourant martyr de son zèle, comme il mourut dans la dernière de ses expéditions , aussi apostolique qu'héroïque, ne pouvait-il pas, avec une humble confiance et sans présomption, dire, après saint Paul, qu'il n'était en rien inférieur aux plus grands des

apôtres? , • x t •

J'ai dit , zèle de la discipline Âe l'Eglise. Que ne fit pas saint Louis pour la rétablir dans le clergé de France , et avec quelle bénédiction et quel succès n'y travailla-t-il pas? Ln des scandales du clergé était , dans ce temps malheureux , la simonie : avec quelle autorité ne rctranchat-il pas ce désordre, par cette célèbre ordonnance, ou pragmatiquesanction , que nous gardons encore comme un trésor, et que nous pou-

« Psalin. 08.

vons bien mettre au nombre de ses précieuses reliques , puisque c'est son ouvrage , et un des plus saints monuments qu il nous ait laissés ! L'abus des biens ecclésiatiques était , si j'ose parler ainsi , l'abomination de la désolation dans le lieu saint : avec quelle prudence et quelle force n'y chercha-t-il pas le remède , ayant convoqué pour cela un concile à Paris , où il fit faire , sur le sujet des bénéfices , des règlements contre lesquels, ni le temps, ni les coutumes, ne prescriront jamais? règlements dont il voulut être le premier et le plus religieux observateur, s' étant même ôté le pouvoir d'en dispenser , et par un serment solennel s'étant obligé à n'avoir jamais sur cela nulle acception de personne ; règlements , si je les rapportais , qui confondraient le relâchement de notre siècle , et peut-être même sa prétendue sévérité. Celui qui regarde la pluralité des titres , que saint Louis traitait de monstrueuse , ne suffirait-il pas pour nous humilier? Nous nous piquons , sur les anciens canons, d'exactitude et de sévérité chrétienne ; mais nous nous en piquons en spéculation , et saint Louis par son zèle la mettait en œuvre.

J'ai dit, zèle de l'intégrité et de l'unité de la foi. Car quelle horreur saint Louis n'eut-il pas de tout ce qui la pouvait troubler, et avec quelle fermeté ne s'éleva-t-il pas contre les hérésies de son temps ? Quelle victoire ne remporta-t-il pas sur celle des Albigeois , à qui il acheva de donner le coup mortel? Dieu, pour combattre les erreurs qui commençaient dès lors à naître , et qui ont depuis inondé le monde chrétien , avait suscité les deux florissants ordres de saint François et de saint Dominique. De là vint l'estime et l'affection paternelle que saint Louis fît paraître envers l'un et l'autre , les ayant toujours honorés de sa bienveillance et de ses bienfaits, parce qu'il les regardait , disait-il, comme les boucliers de la foi catholique. Et parce que cela même leur avait attiré la haine et la persécution de certains esprits attachés au parti de la nouveauté , que fit saint Louis? 11 usa de tout son pouvoir pour détruire ce parti , et il en vint à bout. Celui qui en était le chef avait composé un libelle schismatique , où il décriait la profession religieuse. Saint Louis en poursuivit à Rome la condamnation, et le fit publiquement lacérer; non point par une simple raison d'état, pour prévenir les troubles qu'ont coutume de causer ces sortes de dissensions , mais par esprit de religion , parce que jamais il n'oublia qu'il était, comme roi chrétien, chargé devant Dieu du sacré dépôt de la foi , et que c'était à lui d'en maintenir l'unité et l'intégrité , en réprimant avec vigueur tout ce qui pouvait y donner la moindre atteinte.

J'ai dit, zèle de la réformation et de la pureté des mœurs. Quelle ample matière ce seul article ne me fournit-il pas? Jusques au règne de saint Louis , le blasphème , quoique exécrable , s'était rendu si commun , qu'il avait cessé ou presque cessé d'être en exécration. On en déplorait le désordre, mais on en remettait à Dieu le châtiment. Avec quel courage saint Louis ne l'entreprit-il pas ? Vous savez le fameux édit qu'il fit publier contre les blasphémateurs , et la rigueur inflexible avec laquelle il voulut qu'on l'exécutât dans la personne d'un homme opulent , à qui il flt percer

la langue parce qu'il avait profané la sainteté et la majesté du nom de Dieu Les mondains en murmurèrent ; mais saint Louis ne compta pour rien d'être censuré par les mondains, pourvu que Dieu fut venge Lest ii oui le premier de nos rois , défendit le duel , et qm , pour 1 mteret de Dieu encore plus que de son état, en fit un crime punissable, après s être instruit sur ce point dans une assemblée do prélats, et avoir reconnu que r^rcombats si contraires à la tranquillité publique , étaient également nr.nosés aux lois de la conscience et de la religion. C'est lui qui extermma Vnlnre et oui en arrêta le cours par la sévérité des peines auxquelles il rondamna sans rémission les usuriers dans toute l'étendue de son royaume, mtes-moi un seul vice qu'il ait toléré. Il avait généralement pour tous 1« imnies et tous les hommes ^■icieux , mais beaucoup plus encore pour les scandaleux , cette haine parfaite dont le Prophète royal se faisait une vêrur ouand il disait •. Perfccto odio oderam illosK Et parce qu il savait àiw es plus ordinaires asiles des hommes de ce caractère sont les maisons t! c^rpnds (ah ! Chrétiens , la belle leçon , non-seulement pour les grands, m-is ab-^olument pour tous ceux qui sont chargés de la conduite des fa- Sâks particulières) , saint Louis, afin d'exercer dans l'ordre ce zèle de réforme que Dieului avait inspiré, commençait, selon la parole de 1 Apôtre, nai 4 propre cour, qui pouvait bien alors être regardée comme la maison aeDku- Ut incipiat judicium à domo Dei\ C'est-à-dire quil faisait tire de temps en temps des informations juridiques de la vie et des mœurs le tous les officiers de sa cour ; et s'il s'en trouvait parmi eux de hbertins, iur out de libertins par profession ; s'il en découvrait de notes et décries par eu s débauches , quelque mérite d'ailleurs qu'ils pussent avoir, .1 Je SignaUde sa p'ersonne , étant convaincu qu'i ne pouvait m ne devait ^ire nul fonds sur la fidélité de ceux qui , par libertinage , avaient secoue e iou" de Dieu , et ayant toujours pris pour règle cette grande maxime ipDavid • Non haUtabit in medio domùs mece qui facit superham- . Annni, de'ccux qui méprisent Dieu n'habitera dans ma maison; et je n aur^pÔur serviteur que celui qui , soumis à Dieu marchera dans une voie ^'li A et Dure ■ Ambidans in via immacidata hic mihi ministrabat ». VrUà mes chers auditeurs, ce qui fait l'essentiel et le capital de la saini^.a'unroi Toutes les autres dévotions que saint Louis a pratiquées , ^V, ont été, pour ainsi dire, que l'accessoire. Il est vrai, saint Louis T^i Zt de son palais une maison de prière : dans ses plus importantes n t onT 'î assistait régulièrement à tout l'office de l'Eglise; et selon iSSù lipVte, malgré la multitude des affaires, il rendait à vv !,, Surs fois le jour le tribut et Thommage de sa piété. Jusque dans l^^rans et dans ses armées, la tente qu'on lui dressait était une espèce r SaÏe où la divine Eucharistie reposait , aussi bien que l'arche sous ; ontes d'I=raël. Avec quelle foi n'ouvrit-il pas le trésor de son épargne , nlr racheter de l'empereur de Constantinople la sainte couronne pour Celle leùt dorme toutes les couronnes du monde et avec quelk humi- Ke là porta-t-il pas lui-même, la tète et les pieds nus , dans 1 auguste

,'p,aln,. 13.i. - ' . Velr., 4. - M'.al,». 100. - Ubia.

temple qu'il avait fait construire pour la placer, et où nous la révérons encore aujourd'hui ? Tout cela était saint ; mais , encore une fois, tout cela n'était en lui que les marques , oii tout au plus que les effets de la sainteté. Ce qui l'a sanctifié comme roi , c'est ce zèle ardent qu'il a eu pour l'honneur de Dieu ; et ce zèle n'eut de si merveilleux succès que parce qu'il était soutenu de la puissance royale. Car si saint Louis n'eût été roi , il n'eut jamais fait pour Dieu ce qu'il a fait. C'est ce que j'ai prétendu vous donner à entendre, quand j'ai dit que la royauté n'avait servi qu à le rendre encore plus saint envers Dieu.

Suivant le même principe , il ne faut pas s'étonner qu'il ait été si charitable envers son peuple , et qu'il ait aimé ses sujets comme ses propres enfants. Nous en avons dans sa vie des exemples dont vos cœurs seront attendris. N'était-ce pas un spectacle bien digne de Dieu et bien édifiant pour les hommes, de voir ce monarque dans la posture où son histoire nous le représente , assis au pied d'un arbre dans le parc de Vincennes , et recevant lui-même en personne les requêtes des veuves et des orphelins , consolant les misérables et les affligés , écoutant les pauvres , et sans distinction rendant justice à tout le monde? Là un simple gazon lui tenait lieu de tribunal ; mais ce tribunal , dans sa simplicité , avait quelque chose de plus vénérable que celui de Salomon. Saint Louis y était attaché par le motif d'une charité bienfaisante, dont les fonctions, quoique laborieuses, n'avaient rien pour lui d'onéreux. Car il présupposait toujours que Dieu l'avait choisi pour son peuple , et non pas son peuple pour lui ; et dans cette vue il se faisait non-seulement un devoir et un mérite , mais un plaisir de consacrer à ce peuple, que Dieu lui avait confié, ses divertissements et son repos , sa santé même et sa vie. Oui , je dis sa vie , qui , toute nécessaire qu'elle était, ne lui fut jamais plus précieuse que celle de ses sujets. Il le montra bien dans sa prison, lorsque les Sarrasins lui ayant fait offre de le mettre en liberté , pourvu qu'il laissât tous les Français de sa suite dans les fers : A Dieu ne plaise, répondit-il, que je les abandonne ! ils ont été les compagnons de ma fortune, je veux l'être de leurs souffrances ; et comme je ne souhaite d'être libre que pour eux , je ne puis consentir à l'être sans eux. Il le montra bien , lorsque , dans une autre rencontre , il s'offrit lui-même à demeurer prisonnier, pourvu qu'on renvoyât l'armée française , qui se trouvait sur le point de périr. Ce sont les miracles de sa charité rapportés dans la bulle de sa canonisation. Il s'agissait, après la journée de Mazoure, qui fut une journée sanglante , d'enterrer les corps des soldats tués dans le combat. Tout le champ de bataille en était couvert, et ils rempUssaient l'air d'une telle infection, que l'on n'osait presque en approcher. Allons , disait saint Louis , exhortant à cette œuvre de piété les seigneurs de sa cour, allons , ce sont nos frères , et ils sont morts pour Jésus-Christ. Si nous ne pouvons leur donner une sépulture digne d'eux, au moins qu'elle soit digne de nous. Il embrassait ces cadavres déjà corrompus et les portait lui-même comme en triomphe. De quoi la charité chrétienne ne rend-elle pas capable? Je ne vous parle point de sa tendresse pour les pauvres, ni de son zèle pour le soulagement de leuis mi-

244 rOUR LA FÊTE DE SAINT LOUIS.

sères. Les monuments qui nous en restent vous l'apprennent bien mieux que moi. Les hôpitaux sans nombre qu'il a fondés; les somptueux établissements qu il a faits pour toute sorte de malheureux , pour toute sorte d'indigents, pour toute sorte de malades, pour les orphehns, pour les veuves, pour les aveugles, pour les insensés, pour les vierges dans le péril , et pour les pécheresses converties ; ses bonnes oeuvres dont toute la France est pleine , ses aumônes qui subsistent , et que l'Église universelle ne cessera jamais de publier : Eleemosynas illius enarrabit ornnis Ecclesia Sanctorum * ; ses aumônes , dis-je , si j'ose m'exprimer ainsi , que la magnificence de sa charité a perpétuées , et dont les pauvres de Jésus-Christ vivent encore : tout cela vous prêche, bien plus hautement que je ne le pourrais faire, la charité de saint Louis. Il me suffit de vous dire que cet amour tendre et affectueux envers les pauvres est un des points sur lesquels il semble que saint Louis , pour avoir trop suivi son zèle , ait eu plus besoin d'apologie. Mais ne lui est-il pas glorieux d'en avoir eu besoin sur un tel sujet ? En effet , raisonnant selon les idées de la prudence charnelle, quelques-uns trouvaient qu'en se familiarisant trop avec les pauvres, il avilissait sa dignité. Mais il répondait, avec saint Bernard, que les pauvres, selon rÉvangile , étant les enfants et les héritiers primitifs du royaume du ciel , un roi de la terre ne pouvait avoir avec eux trop de commerce , et qu'il ne devait pas rougir de paraître au milieu d'eux , puisque toute son ambition devait être de régner un jour avec eux : Nec contemnendum régi vivere cum talibus, cujus tota ambitio est cum talibusregnare^. Il est donc vrai, mes chers auditeurs, saint Louis, à en juger selon le monde, aima les pauvres avec excès. Il les logeait dans son palais , il les recevait à sa table , il les servait de ses mains , il leur lavait les pieds, il pansait leurs ulcères et leurs plaies, et tout cela, selon le monde , semblait peu convenir à sa condition. Mais il était persuadé que tout cela ne répondait pas encore, et ne répondrait jamais à la sainteté de sa religion; que peut-être c'eût été trop pour un roi païen, mais que ce n'était pas encore assez pour un roi chrétien , et que le pauvre dans le christianisme étant, comme la foi nous l'enseigne, la vive représentation de Jésus-Christ, il n'y avait point de monarque qui ne dût, non-seulement l'aimer, mais le respecter.

Je serais infini , si j'ajoutais à cette immense charité pour le prochain l'austérité de saint Louis envers soi-même : austérité qui , dans la condition et le rang où Dieu l'avait fait naître, ne doit pas être considérée comme une simple vertu , mais comme un miracle de la grâce , et de la grâce la plus puissante de Jésus-Christ : austérité qui fit de saint Louis , sinon un martyr de la foi , au moins un martyr de la pénitence , mais de la pénitence la plus méritoire devant Dieu , puisqu'elle était jointe à une parfaite innocence. Le Fils de Dieu disait aux Juifs, en leur parlant de Jean- }3aptiste : Qu'êtes-vous allés chercher dans le désert? un homme vêtu avec mollesse? c'est dans les palais des rois qu'on trouve ceux qui s'habillent de la sorte : Ecce qui mollibus vcsfiuntw% in domibus regum sunt *. Mais

' Eccli,, 31. — ' Bcni. — îMalih., II.

souffrez , ô divin Sauveur, que votre proposition , quoiqfue générale , ne soit pas aujourd'hui sans exception. Car j'entre dans la cour de saint Louis ; et, bien loin d'y trouver un homme mollement vêtu, j'y trouve un roi couvert d'un affreux ciUce, atténué déjeunes, couché sous le sac et sur la cendre ; un roi qui , pour se préserver de la corruption des plaisirs du monde , châtie son corps et le réduit en servitude ; qui efface, par de rigoureuses mortifications, les plus légères taches de son âme ; qui, non content de crucifier sa chair, et d'en faire une hostie vivante qu'il immole à Dieu chaque jour, tient son esprit dans une continuelle sujétion, toujours appliqué à combattre ses passions, à régler ses inclinations, à modérer ses désirs, à ne se rien permettre et à ne se rien pardonner : juge sévère de lui-même, parce qu'il n'est soumis au jugement de personne. Voilà ce que je trouve , non dans le désert, mais dans la cour d'un roi ; et voilà, mes chers auditeurs , ce que Dieu m'obUge à vous représenter dans cette fête, ou pour votre édification, ou pour votre condamnation : pour votre édification, si vous en savez profiter ; ou pour votre condamnation , si vous n'êtes pas touchés de cet exemple : voilà ce que Dieu vous opposera dans son dernier jugement. Un roi humble , un roi mortifié , un roi pénitent , tout saint qu'il est d'ailleurs , voilà ce qui vons confondra : ce ne sera plus la reine du midi qui s'élèvera contre vous : Regina austri surget in judicio^; ce sera votre roi qui, reprenant sur vous dans ce jour terrible tout son pouvoir et tous ses droits , prononcera des arrêts contre votre orgueil , contre vos relâchements et vos tiédeurs, contre votre dureté pour les pauvres , contre votre luxe et votre amour-propre. Que répondrons-nous, et de quelle excuse nous servirons-nous? Car si saint Louis a pu être humble sur le trône , à quoi tient-il que nous ne le soyons dans des conditions où tout nous porte à l'humihté ; dans des états où nous n'avons qu'à être raisonnables pour pratiquer l'humilité ; où , sans nous méconnaître nous-mêmes , nous ne pouvons oublier les engagements indispensables que nous avons à vivre dans l'humilité ? Si saint Louis , au milieu des délices de sa cour, a pu être pénitent , qui nous empêche de l'être dans de continuelles épreuves où nous nous trouvons , dans les maladies , dans les souffrances , dans les pertes de biens , dans tous les accidents et toutes les disgrâces à quoi nous sommes exposés, et où il ne nous manque qu'une acceptation volontaire et une soumission chrétienne? Si saint Louis, dans la conduite des armées et le gouvernement d'un état, a pu conserver le recueillement intérieur, et l'habituelle disposition d'une union intime avec Dieu ; à qui nous en pouvons-nous prendre , si nous menons une vie dissipée et tout extérieure dans les affaires et les menus soins qui nous occupent? A la vue de ce grand Saint, quel prétexte même apparent pouvons-nous avoir pour nous dispenser d'être Saints ? avons-nous dans le monde de plus grands obstacles à surmonter, de plus violentes tentations à vaincre , des écueils plus funestes à éviter, et des ennemis plus redoutables à combattre? Ah ! Chrétiens , je le répète et je ne puis trop vous le dire : profitons de cet exemple ; et afin que Dieu , dans le jour de sa colère,

' Matih., 12.

ne s'en serve pas contre nous , servons-nous-en dès maintenant contre nous-mêmes. Convaincus par l'exemple de saint Louis (pratique excellente à laquelle je réduis tout le fruit de cette première partie), convaincus, par l'exemple de saint Louis , qu'il n'y a point dans le monde de condition où Ton ne puisse être chrétien et parfait chrétien , ne nous plaignons plus de celle où l'ordre de Dieu nous attache , et ne rejetons plus sur elle les dérèglements , ni les imperfections de notre vie. Si nous savons , comme saint Louis, faire un bon usage de notre condition , bien loin qu'elle soit un obstacle à notre salut , nous y trouverons des secours infinis pour le salut ; bien loin qu'elle nous dissipe et qu'elle nous détourne de Dieu , nous y trouverons mille sujets de nous élever à Dieu , de nous soumettre à Dieu , d'accomplir les desseins de Dieu ; bien loin qu'elle nous empêche de pratiquer les vertus chrétiennes , elle nous en fournira de fréquentes occasions : c'est-à-dire que nous trouverons sans cesse dans notre condition des occasions de pratiquer la pénitence, la patience, l'obéissance ; des occasions de pratiquer la charité , la douceur, l'humihté. Providence de mon Dieu , que vous êtes adorable et que vous êtes aimable de nous faciliter ainsi les voies du salut éternel , et de nous avoir donné , dans la personne du saint roi que nous honorons , un modèle de perfection si engageant et si touchant î Ne la cherchons point , mes chers auditeurs , non plus que saint Louis , ne la cherchons point , cette perfection , hors de notre condition : c'est dans la royauté et sur le trône que saint Louis a trouvé la sienne ; et c'est dans la médiocrité de l'état où Dieu nous a appelés , que nous trou- « verons la nôtre. La dignité de saint Louis lui a servi à relever sa sainteté , c'est ce que vous avez vu ; et , par le plus heureux retour, sa sainteté lui a servi à relever sa dignité, c'est ce que vous allez voir dans la seconde partie.

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