DEUXIÈME PARTIE
S'assurer un trésor quand on l'a trouvé, c'est à quoi nous porte le premier instinct delà cupidité; et lorsqu'il s'agit d'un trésor de biens spirituels, c'est à quoi le zèle de la charité, que nous nous devons à nousmêmes , doit premièrement et soigneusement pourvoir. Car malheur à nous qui sommes , en qualité de chrétiens , les enfants de la lumière , si nous avions là-dessus moins de prudence que les enfants du siècle! J'en conviens, mes chers auditeurs, le christianisme où Dieu nous a appelés est pour nous un trésor de grâces. Mais par une fatalité qu'il ne suffit pas de déplorer, si nous n'avons soin de nous en garantir, ce trésor de grâces, selon les caractères différents de ceux qui le trouvent , ou qui prétendent l'avoir trouvé, est exposé dans le monde à trois grands dangers : car pour les âmes vaines et dissipées, il est exposé à la corruption du monde ; pour les âmes faibles , quoique d'ailleurs touchées de Dieu , il est exposé à la •crainte des railleries et des persécutions du monde : et le dirai-je ? pour les âmes mêmes parfaites, il est exposé à la vanité, qui est le pernicieux écueil de toutes les vertus du monde. Trois dangers dont l'homme chrétien doit mettre à couvert sa religion , qui est son trésor ; trois dangers qu'il n'évitera jamais qu'en se séparant du monde, non-seulement d'esprit et de cœur, mais, autant qu'il est nécessaire et que sa condition le peut permettre, de commerce et de société ; et trois dangers contre lesquels la profession religieuse est un préservatif comme inl'aillible, puisqu'il est
vrai, selon la remarque de saint Bernard, que dans l'état religieux on pratique le christianisme aisément , librement et sûrement : aisément , sans être dans la nécessité de combattre toujours les maximes du monde corrompu ; librement, sans être sujet à la censure du monde, ennemi et persécuteur de la piété ; sûrem.ent, sans craindre l'ostentation et sans avoir à se défendre de l'orgueil secret , qui est la tentation ordinaire du monde , même le plus régulier. Appliquez-vous, Chrétiens ; et pendant que je vous fais voir les avantages de ceux qui renoncent au inonde pour suivre Jésus- Christ, concevez bien l'obligation où vous êtes de vous tenir en garde contre le monde, si vous y voulez conserver cet inestimable trésor du christianisme, dont la. possession vous doit être plus chère que la vie.
ïl faut pour cela se préserver de la corruption du monde. Première vérité, dont la pratique est un des plus sûrs moyens du salut. Car, comme raisonnait saint Chrysostome , il n'est point nécessaire d'être né vicieux , ni d'avoir un mauvais fonds d'esprit ou de naturel, pour être exposé dans le monde à l'air contagieux que l'on y respire. Pour peu qu'on manque de vigilance et d'attention sur soi-même , avec de bonnes inclinations, avec de bons principes et une bonne éducation, avec de bonnes intentions même, on se perd dans le monde , et on s'y corrompt ; il suffit d'y être dissipé, pour être en danger de s'y perdre. Et en effet, cessez d'y marcher avec cette circonspection que demande l'Apôtre , et qui doit aller jusqu'au tremblement, dès là l'esprit du monde s'empare de vous, dès là vous en prenez les impressions, dès là, par un progrès presque insensible, de chrétien que vous étiez, vous devenez mondain et vous vous pervertissez, sinon par les mœurs et par les actions, au moins par les sentiments. Qui me donnera, s'écriait David, en vue d'une si dangereuse corruption, qui me donnera les ailes de la colombe, afin que je prenne mon vol, et que je cherche en m'élevant un air plus épuré? Quis dabit mihi pennns sicut colombœ, et volabo et requiescam ^ Ah ! Seigneur, ajoutait ce saint roi, vous m'en avez appris le secret : c'est de me séparer du monde, et de me renfermer dans une sainte retraite, où, dégagé des objets créés, et occupé de vous, j'éloigne de moi tout ce qui pourrait altérer l'innocence de mon âme, et donner quelque atteinte à mon cœur : Ecce elongavl fuglens, et mansi in solitudine ^. Or, voilà, mes chers auditeurs , ce que fait l'âme religieuse : convaincue qu'elle est de la malignité du monde, et persuadée de sa propre fragilité ; simple comme la colombe, mais, dans sa simplicité même, prudente comme le serpent, elle se sauve en fuyant et en s' éloignant : Ecce elongavl fugiens. Elle fuit le monde, tandis que vous avez la présomption, je ne dis pas d'y demeurer, mais de vous y plaire ; de vous y aimer, de vous y intriguer, devons y pousser, et malgré tout cela de vous y croire en sûreté ; elle s'en éloigne, tandis que vous y entretenez des liaisons et des habitudes où succomberait la vertu des Saints et même la vertu des anges. Dépositaire, comme chrétienne, du don delà foi, qui est le trésor que Dieu lui a confié , pour ne pas risquer ce trésor, elle le renferme, et elle se renferme avec lui dans la solitude qu'elle a choisie pour sa demeure : Et mansi in solitudine.
' Rsaliii. 54. — ■' Ibid.
Voilà le parti que la prudence du salut lui fait embrasser ; et si vous agissez comme elle par Fesprit de Dieu, malgré les prétendus engagements de vos conditions, voilà en quoi , par proportion , chacun de vous doit l'imiter. Donnons plus de jour à cette pensée.
Le monde, dans son désordre même, ou plutôt par la raison même de son désordre, a ses maximes et ses lois essentiellement opposées à celles de Dieu. Cependant, parce qu'on est du monde, on croit ne pouvoir pas se dispenser d'obéir à ces lois, et ce qui est encore bien plus déplorable , d'y accommoder jusqu'à sa religion. Ces lois du monde se trouvent confirmées par des usages qui sont autant d'abus, autorisées par des exemples qui sont autant de scandales , fortifiées par des occasions qui sont autant de tentations, et de tentations les plus violentes. Mais parce qu'on est du monde, on se fait malheureusement un point de sagesse de vivre selon ces usages, une nécessité de se conformer à ces exemples, un capital intérêt de rechercher ces occasions : faut-il s'étonner si la corruption qui s'ensuit de là est un mal universel? Je sais que qui en use de la sorte n'est plus chrétien que de nom ; et je sais que la première loi du christianisme est de contredire les lois du monde, d'aller contre le torrent des coutumes du monde, d'être pour cela, s'il le faut, singulier dans le monde, afin de pouvoir dire comme David : Singulariter swn ego donec transeam ^ Mais qui le fait, et où est l'âme assez heureuse pour être dans ces dispositions? C'est vous, digne épouse de Jésus-Christ, qui, renonçant au monde, allez pour jamais vous engager dans un état de vie où ces dispositions, quoique héroïques, vous deviendront comme naturelles : dans un état où l'Évangile est la seule règle que vous aurez à observer ; où vous n'aurez qu'à suivre la coutume pour marcher dans la voie de Dieu , et pour vous sanctifier ; où il ne se présentera à vos yeux que des objets qui vous détermineront à faire le bien ; où, par l'éloignement des occasions, vous vous trouverez dans une espèce d'impuissance de faire le mal, où nul scandale ne vous troublera, où nulle fausse maxime ne vous séduira, où les exemples vous soutiendront, où les conversations vous édifieront. N'ai-je donc pas raison de conclure que par là vous vous assurez ce précieux trésor de la grâce qui vous fait chrétienne ?
Ce n'est pas tout : dans le monde, les choses même indifférentes de leur nature, par une maligne qualité que leur communique le monde, corrompent le cœur de l'homme. Car, comme a très-bien observé saint Chrysostome, on se perd dans le monde par les richesses, et on s'y perd par la pauvreté; l'élévation y fait naître l'orgueil, et l'humiliation y jette dans le désespoir ; on y abuse de la santé, en la faisant servir à ses plaisirs, et l'infirmité y est un prétexte pour vivre dans l'impénitence : mais rien de semblable dans la religion ; pourquoi? parce que la religion, par une grâce qui lui est propre, fait de ces choses indifférentes autant de moyens efficaces pour arriver à sa fin. C'est dans la religion que tout contribue au salut et au bien des élus du Seigneur ; c'est là que l'on se sanctifie par les richesses en les sacrifiant à Dieu, et par la pauvreté en l'embrassant et la professant pour Dieu ; là que les exercices humiliants servent de fond aux plus su-
' Tsalm, 140.
blimes vertus, et que les honneurs dont on se dépouille, rendent l'humilité plus méritoire ; là que Ton immole sa santé à Faustérité d'une règle, et que Ton se perfectionne par la maladie, en s'accoutumant et en apprenant chaque jour à mourir ; car voilà les véritables et incontestables privilèges de la vie religieuse : et de là quelle assurance pour y conserver purement et inviolablement l'esprit chrétien ! Il y a plus encore : dans les devoirs même les plus légitimes, les chrétiens du siècle trouvent des pièges et des embûches que leur dresse Tennemi de leur salut. Combien de pères et de mères réprouvés dans le christianisme, par Famour désordonné qu'ils ont eu pour leurs enfants? combien de femmes chargées de crimes devant Dieu, par la complaisance sans bornes et rattachement aveugle qu'elles ont eu pour leurs maris? Il n'y a que vous, ô mon Dieu, qui sachiez jusqu'où s'étend cette corruption du monde. Mais c'est encore par là, mes chères Sœurs, que nous devons , vous et moi, estimer la grâce de notre vocation, puisqu'en nous retirant du monde elle nous délivre pour jamais de ces devoirs, qui, quoique justes, n'auraient pas laissé de nous partager entre Dieu et la créature. Une épouse du siècle, dit saint Paul, est occupée et le doit être du soin de plaire à son époux : devoir saint, mais, tout saint qu'il est, joint souvent au danger de déplaire à Dieu. Celle qui s'attache au Seigneur, n'a que le Seigneur à qui plaire. Ainsi elle n'est point divisée ; et toutes ses obligations se trouvant réunies dans une seule, dont Dieu est l'objet, elle marche avec une sainte confiance, parce qu'elle n'a plus même besoin de tant de discernement , ni pour modérer ses affections , ni pour régler ses actions. Ses affections , du moment qu'elles ont Dieu pour terme , ne sont plus capables d'excès , et ses actions sont plus que suffisamment réglées par l'état auquel elle se fixe : la voilà donc, et le christianisme avec elle, à couvert du monde corrompu. Allons plus avant.
On voit dans le monde , quoique corrompu, des âmes bien intentionnées , des âmes touchées de leurs devoirs , et qui voudraient de bonne foi chercher le royaume de Dieu; mais elles sont faibles, et un des effets de leur faiblesse est de ne pouvoir soutenir la censure d'un certain monde libertin et ennemi de la piété ; elles n'osent se déclarer chrétiennes , parce qu'elles craignent de passer pour dévotes et d'avoir à essuyer la raillerie ; d'être traitées ou d'hypocrites ou de petits esprits : lâches esclaves du respect humain , qui semblent n'avoir de religion qu'autant qu'il plaît au monde qu'elles en aient. N'est-ce pas là , mes chers auditeurs , un des scandales du christianisme dont vous avez le plus à vous garantir? car ce n'est pas assez pour le salut d'être chrétiens, il faut le paraître, il ne faut point rougir de l'être , il faut faire voir qu'on l'est , il faut pour cela mépriser le monde et ses jugements , et être persuadé que , sans cela, l'on ne doit attendre de Dieu qu'une affreuse malédiction : Qui me erubuerit, hune Filius Hominis erubescet ^ Mais qu'y a-t-il de plus rare dans le siècle où nous vivons , que ces âmes libres et affranchies de la servitude du monde? Dans la profession religieuse, nul pareil danger : on ny craint ni le monde ni la censure du monde ; on y sert Dieu sans être con-
' Luc, 9.
tredit des hommes, on y est chrétien en liberté, on n'y rougit point de souffrir une injure sans se venger, on y est humble et patient sans être accusé de bassesse de cœur. La censure même du monde y est une espèce de secours pour la pratique du christianisme : pourquoi? parce que nous voyons que le monde , au moins équitable en ceci , ne censure les religieux que quand ils viennent à oublier ce qu'ils sont, et ne les honore que quand ils sont parfaitement ce qu'ils doivent être : autant qu'il a de mahgnité pour critiquer et railler ceux qui, demeurant dans le monde , y veulent être exactement et régulièrement chrétiens , autant at-il de mépris pour ceux qui , ayant quitté le monde , voudraient encore être mondains. Du moment que nous sommes religieux , le monde , mes chères Sœurs , tout monde qu'il est , exige de nous une vie exemplaire et irréprochable; le monde, tout perverti qu'il est, ne nous estime qu'à proportion qu'il nous croit saints , et il n'a de respect pour nous qu'autant que nous lui paraissons avoir d'éloignement pour lui. Peut-on se trouver selon Dieu dans une situation plus avantageuse ?
Enfin , pour les é.m.es même parfaites , le christianisme est encore exposé dans le monde : et à quoi ? aux louanges , aux applaudissements , à la vanité , ennemis souvent plus dangereux que toutes les persécutions du monde ; mais où se sauve-t-on de leurs attaques ? Dans la religion , où , par une protection particulière de Dieu , ils n'ont presque point d'entrée : car, comme disait saint Bernard , prouvant cette vérité par une opposition sensible et convaincante , qu'un chrétien engagé dans le monde fasse la moindre partie de ce que font communément les religieux, on l'admire et on le canonise ; au lieu que les religieux n'en reçoivent nul éloge, parce qu'on suppose qu'ils ne font que ce qu'ils doivent. Or voilà , mes Frères, reprenait saint Bernard , ce que nous avons gagné en quittant le monde , de n'être pas estimés saints avant que nous le soyons, ni même quand nous le sommes. Un religieux tiède, en pratiquant ce qu'il pratique, serait, malgré sa tiédeur, regardé dans le monde comme un clirétien parfait; et un chrétien dans le monde censé parfait, avec sa prétendue perfection, à peine serait-il supporté dans la religion. D'où vient cela? c'est que dans la religion, bien de la régularité , bien de l'humilité, bien de la piété n'est presque compté pour rien ; au lieu que dans le monde , peu, et souvent rien , est compté pour beaucoup. Combien d'àmes pures et élevées se gâtent tous les jours dans le monde, par la complaisance secrète qu'elles ont pour elles-mêmes , et par le faux encens que le monde donne à leur vertu? Sans parler de celles qui ne sont dévotes que par ostentation, et qui par là ne le sont pas, combien en voit-on que la dévotion, sans qu'elles s'en aperçoivent, rend au moins intérieurement vaines et présomptueuses ? Combien de pécheresses converties se sont laissé éblouir de l'éclat même de leur conversion , et en ont ainsi perdu le fruit? Car il ne suffit pas, dit un grand pape, d'être en garde contre les tentations grossières du démon , si l'on n'a encore soin de se préserver du poison subtil de la louange et de l'estime des hommes : Quia studium cœlestis desiderii à tnalignis spiritibas custodire non safficit , qui hoc ab kumanis
laudihns non abscondit K Dans la religion, grâce au Seigneur, il n'y a point de tels risques à courir : on y est régulier sans distinction, humble sans singularité, mortifié et austère sans éclat ; la vie parfaite y est une vie commune, et par conséquent à Tabri de la fausse et de la vraie louange. Quelque progrès que vous y fassiez dans les vertus chrétiennes et rehgieuses, on n'y pense point à vous, on n'y parle point de vous : Dieu seul et votre conscience y sont les approbateurs de votre conduite. Tout ce que vous y amassez de mérites est caché, et comme absorbé dans la masse des mérites infinis de la communauté dont vous êtes membres : circonstance, mer, chères Sœurs, qui seule suffirait pour me faire estimer ma condition , et pour m'en faire goûter le bonheur. Le christianisme y est en assurance; et, par un troisième avantage , il y est prisé ce qu'il vaut , et l'âme religieuse donne tout pour le posséder. Encore un moment de réflexion pour cette dernière partie.