DU SIÈCLE
Obsecro vos, ego vinclus in Domino, ut digne ambulelis vôcatione quâ vocatt estis.
Je vous conjure, moi qui suis dans les chaînes pour le Seigneur, de vous conduire d'une manière qui soit digne de votre vocation. Epîlre aux Ephésiens , ch. 4.
C'est ainsi que parlait le grand Apôtre , exhortant les nouveaux fidèles qu il avait formés en Jésus-Christ par l'Évangile ; et c'est ainsi que je me sens inspiré de vous parler aujourd'hui , mes chers auditeurs, dans l'obligation où je me trouve de vous instruire sur le sujet important de cette cérémonie , pour laquelle vous êtes ici assemblés. Saint Paul avait un droit particulier de tenir ce langage aux chrétiens d'Éphèse, parce qu'étant alors dans les fers pour le nom du Sauveur, qu il leur avait annoncé , il accomplissait lui-même dignement sa vocation à Tapostolat ; et il ne pouvait pas les engager plus efficacement à honorer par la sainteté de leur vie leur vocation au christianisme , qu'en alléguant son exemple , qui , supposé la haute estime qu ils avaient de lui , était pour eux un des motifs les plus convaincants dont ils puissent être touchés. Car c'est pour cela, leur disait-il , mes Frères, que je me fais un honneur d'être prisonnier de Jésus-Christ : Ego vinctus Christi Jesu * : et quand je me glorifie de cette qualité , ce n'est pas seulement pour moi , que Dieu par sa miséricorde a choisi dans le judaïsme , c'est pour vous qui êtes Gentils , c'est pour votre salut qui m'est si cher et si précieux ; c'est afin de vous faire connaître le mérite de cette grâce , par où Dieu vous a appelés des ténèbres de l'infidélité à son admirable lumière , en vous communiquant le don de la foi : Hujus rei gratiâ , ego vinctus Christi Jesupro vobis gentibus. Permettez-moi , Chrétiens, d'appliquer ceci à mon sujet. Une vierge qui se consacre à Dieu par la profession religieuse peut dire, aussi bien que saint Paul , qu'elle est dans les chaînes pour le Seigneur. En effet , les vœux qui l'engagent à Dieu sont pour elle de véritables liens , des liens dont elle ne rougit point , et dont elle fait même toute sa gloire; des liens qu'elle porte avec joie, et où elle met toute sa confiance; des liens éternels qu'elle ne peut plus rompre , et qui la tiennent attachée inséparablement à Jésus- Christ. Elle aurait donc droit de dire aux chrétiens du siècle qui viennent assister à son sacrifice , ce que saint Paul disait aux Ephésiens : Obsecro vos, ut digne ambulctis vôcatione quâ vocati estis : Je vous conjure , moi qui par un choix solennel vais me rendre captive pour Jésus-Christ , de profiter de mon exemple , et de vous comporter d'une manière digne au moins de la vocation chrétienne. Or voilà justement , mes chers auditeurs, ce que vous prêche aujourd'hui , bien mieux
• Kphes., 3.
que moi , cette généreuse fille qui va pour jamais se dévouer à Dieu ; et c'est ce qui va faire le sujet de ce discours, après que j'aurai demandé les lumières du Saint-Esprit par fintercession de Marie : Ave, Maria.
Être appelé de Dieu , c'est , dans la pensée de saint Paul , le premier effet de la prédestination divine , et par conséquent le principe de tous les biens , et le fondement du salut de Thomme : Quos prœdestmavit , hos et vocavit^. Mais être appelé à un état de sainteté sans le connaître, et avoir reçu de Dieu une vocation sans en faire le discernement , c'est la source au contraire de tous les maux dans l'ordre de la grâce et du salut. En quelque condition que nous soyons , et quelque genre de vie que nous ayons embrassé , nous avons tous part , comme chrétiens , à cette vocation céleste, par où, comme dit saint Paul , Dieu nous a appelés en Jésus- Christ. Mais nous devons reconnaître, à notre confusion , qu'il y en a plusieurs parmi nous qui, grossiers et ignorants dans les choses de Dieu, quoique éclairés et intelligents dans celles du monde , ne savent pas , et par un abus encore plus déplorable , paraissent même ne se pas mettre en peine de savoir ce que c'est que cette vocation , c'est-à-dire qui n'en comprennent pas les engagements , qui n'en pénètrent pas les conséquences y et qui n'en ont jamais étudié les devoirs. Or c'est à quoi j'entreprends aujourd'hui de remédier. Car dans fobligation où je me trouve de parler ici à deux sortes d'auditeurs, les uns engagés à vivre dans le monde, les autres consacrés à l'état religieux , mon dessein est de faire connaître aux premiers , que la Providence a choisis pour le monde , l'excellence et la sainteté de la vocation chrétienne, en la mesurant sur la vocation religieuse. Et pour m' acquitter en même temps de ce que je dois à ces chastes épouses du Sauveur, qui , poussées de l'esprit de Dieu , ont fait un divorce éternel avec le monde , je veux leur faire estimer le mérite et le prix de la vocation religieuse , en la réduisant aux principes de la vocation chrétienne. Voilà les deux fins que je me propose ; et l'illustre vierge qui fait le sujet de cette cérémonie me servira, pour l'une et pour l'autre, de preuve vivante. Car comme elle est déjà plus que convaincue des saintes maximes sur lesquelles doit rouler tout ce discours , au lieu de l'exhorter et de l'instruire, je vous instruirai par elle, Chrétiens qui m'écoutez, je vous exhorterai par elle; ou , si je ne suis pas assez heureux pour vous persuader, je vous confondrai par elle : ce sera le sujet de la première partie. Et dans la seconde, en vous comparant , ou plutôt en vous opposant à elle , je la consolerai par vous , je lui ferai goûter son bonheur par vous, je l'affermirai dans sa vocation par vous. Voilà tout mon dessein^ qui se réduit à deux vérités que je vous prie de bien concevoir ; l'une qui regarde les chrétiens du siècle, et l'autre qui touche les religieux : ou plutôt qui , par l'opposition de ces deux états , doivent l'une et l'autre apprendre également aux religieux et aux chrétiens du siècle à se conduire d'une manière digne de leur vocation : Ut digne ambuletis vocations quâ vocati estis. Car je prétends que rien n'est plus capable de confondre la
' Rom., 8.
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lâcheté des chrétiens du siècle , que de leur faire considérer la perfection de l'état religieux : c'est ma première proposition. Et j'ajoute que rien nest plus propre à consoler les religieux, et à les confirmer dans leur vocation , que de leur faire envisager les malheurs presque inévitables et les obligations des chrétiens du siècle : c'est ma seconde proposition. Que ne dois-je pas espérer de ces deux importantes vérités , si vous me donnez une attention favorable ?
PREMliÈRE partie.
Il était de Thonneur de larehgion, et l'ordre de la Providence l'exigeait ainsi , qu'il y eût toujours dans FÉglise de Dieu de quoi confondre nonseulement l'impiété des chrétiens scandaleux et libertins , mais encore la négligence et la tiédeur des chrétiens lâches et imparfaits : et comme la charité de plusieurs devait se refroidir, selon la prédiction de Jésus-Christ , à mesure que Finiquité irait croissant, aussi était-il nécessaire qu'au moins le zèle de quelques-ims dans la suite des temps se ranimât , pour empêcher que le désordre et le relâchement des autres ne prévalût. Or c'est à quoi Dieu semble avoir admirablement pourvu , en opposant à ce relâchement des mœurs qui entraîne la plupart des chrétiens du siècle , la perfection de l'état religieux ; et en voici les raisons, qui sont évidentes. En premier lieu , parce que cette vue de la perfection de l'état religieux découvre sensiblement aux chrétiens du siècle ce qu'ils sont , ou plutôt ce qu'ils doivent être ; ce qu'ils ont été , et malheureusement pour eux ce qu'ils ne sont plus ; le degré de sainteté dont ils sont déchus , et auquel Dieu les rappelle; la voie de perfection qu'ils ont quittée , et où ils doivent s'efforcer de rentrer. En second lieu , parce que , envisageant la perfection de l'état religieux , les chrétiens du siècle sont , malgré eux , détrompés d'une erreur grossière , dont ils se préviennent souvent, savoir, que la loi de Dieu , prise dans toute son étendue et dans son étroite rigueur, est pour eux quelque chose d'impraticable : puisqu'au contraire ils la doivent concevoir, non-seulement possible , mais facile et proportionnée à la faiblesse même de l'humanité, lorsqu'ils voient le courage de tant d'âmes religieuses qui enrichissent sur cette loi , et qui , non contentes do ses préceptes, s'imposent le joug de ses plus sévères conseils. En troisième lieu , parce qu'il est constant que la perfection de l'état religieux réfute invinciblement toutes les excuses qu'allèguent les chrétiens du siècle, quand on leur reproche leur paresse et leur lâcheté dans la voie de Dieu ; et détruit tous les prétextes dont ils se servent communément pour éluder les solides et utiles remontrances qu'on leur fait sur l'observation exacte de leurs devoirs. Trois raisons capables de les confondre ; mais en même temps, mes chères Sœurs, trois puissants motifs pour réveiller en vous cette sainte ferveur que je voudrais aujourd'hui vous inspirer. Ecoutezmoi.
Non , dans l'obligation indispensable où est l'homme chrétien d'agir et de vivre en chrétien, rien n'est plus important pour lui que de bien comprendre une ibis l'excellence de son étal , et de remonter de temps en
temps, par de salutaires réflexions, jusqu'à son origine, pour reconnaître ce qu'il est, ou pour s'humilier de ce qu'il n'est pas. C'était la grande leçon que saint Paul faisait aux Corinthiens. Il leur remettait devant les yeux la sainteté de leur vocation , parce qu'il savait bien, dit saint Chrysostome , que du moment qu'ils s'appliqueraient à la considérer , ils en concevraient une haute idée; que, remplis de la haute idée qu'ils en auraient conçue , ils feraient tous leurs efforts pour mener une vie qui y fût conforme ; et que vivant conformément à cette idée , ils deviendraient des hommes parfaits : Videte vocationem vestram, Fratres. Ainsi leur parlait-il alors. Mais où voyons-nous aujourd'hui cette sainteté de la vocation chrétienne , et où pourrious-nous en trouver une vive image ? Rendons-en vous et moi la gloire à Dieu : c'est dans l'état religieux , où Dieu nonseulement la fait subsister, mais la rend palpable et sensible. Car quoique nous ne puissions nous déguiser à nous-mêmes le triste changement qui s'est fait dans le christianisme, il est vrai néanmoins que Dieu a pris soin d'y susciter de saintes maisons, où la loi est pratiquée dans toute son étendue ; des maisons que nous pouvons regarder comme les asiles de la piété chrétienne, de la pauvreté, de l'humilité, de la pénitence et de la mortification chrétienne; des maisons où l'Évangile de Jésus-Christ non-seulement est reçu avec respect, mais suivi à la lettre et avec une pleine fidélité ; des maisons subsistantes au milieu de nous , pour servir de témoignage contre nous, et pour être des modèles visibles que nous puissions consulter, et sur qui nous puissions nous former. Prenez garde, s'il vous plait , à ma pensée.
Dans les premiers siècles de l'Église , il n'était pas nécessaire qu'il y eût des religieux : pourquoi ? parce que les chrétiens , vivant comme chrétiens , étaient alors , au moins dans la préparation de leur cœur, autant de religieux. Ainsi saint Jérôme le témoigne-t-il en parlant de ces chrétiens d'Alexandrie que saint Marc forma , et qui servirent de modèles à tous ceux que l'on nommait disciples , c'est-à-dire sectateurs de la doctrine de Jésus-Christ et de sa loi. En effet , dit ce saint docteur, on ne voyait rien parmi eux qui ressentit le monde : ils renonçaient à leurs biens , ils ne possédaient rien en propre , ils obéissaient aux apôtres comme à leurs pasteurs , ils vaquaient jour et nuit à la prière , ils s'appelaient frères , n'ayant tous qu'un cœur et qu'une âme ; enfin , conclut saint Jérôme , ils étaient tous , par une profession générale , ce que sont maintenant , par un engagement particuher, ceux qui embrassent la vie monastique : Ex quo pat et talem primorum in Christo credentium fuisse Ecclesiam, quales nunc monachi esse nituntur et cupiunt ^ Voilà le miracle que le Saint-Esprit opéra , quand il descendit sur les apôtres et sur tous les disciples assemblés, les ayant, tout grossiers qu'ils étaient, rendus capables d'une vocation si sainte ; je veux dire les ayant détachés du monde et d'eux-mêmes , et par une conversion qui fut , dans toutes ses circonstances , le plus incontestable changement de la main du Très- Haut, et le plus étonnant prodige de la grâce qu'on ait jamais vu sous le
' Hieron.
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ciel , leur ayant inspiré à tous le mépris des biens de la terre , la fuite des honneurs du siècle, le renoncement aux plaisirs ; disons mieux , leur ayant inspiré à tous l'estime de la pauvreté jusqu'à s'en faire une béatitude, l'amour de l'humilité jusqu'à se glorifier des humiliations, le goût des croix et des souffrances jusqu'à se réjouir de ce qu'ils en étaient trouvés dignes. Miracle qui, de l'Église de Jérusalem où il commença, se répandit bientôt après dans les nations et parmi les Gentils, où , selon le texte sacré , on voyait s'augmenter et se multiplier de jour en jour le nombre des croyants : Augebatur credentium in Domino multitudo ^. Qu'est-ce à dire , des croyants? c'est-à-dire de ceux qui , animés du même esprit que les apôtres , se dépouillaient de tout , et quittaient tout pour suivre Jésus- Christ. Lisez ce qu'en rapporte Eusèbe, et ce qu'il raconte de l'esprit d'abnégation où vivaient ces chrétiens , qui , sans autre titre que celui de simples chrétiens , étaient autant de pauvres volontaires , autant de martyrs de leur foi , autant d'exemples de toutes les vertus religieuses. Telle était , dis-je , selon la tradition des Pères , l'idée que l'on avait alors de la vocation chrétienne; et cette idée, je le répète, n'était point une vaine spéculation , mais quelque chose de réel et de subsistant.
Mais le monde , dit saint Jérôme , n'était pas assez heureux pour pouvoir longtemps soutenir une telle perfection; et cette perfection, quoique réelle , par un secret jugement de Dieu , ne devait pas longtemps être à l'épreuve delà contagion du monde. Qu'arriva-t-il? vous le savez, et pour peu de foi qu'il vous reste , vous en gémissez. La ferveur de l'esprit chrétien vint bientôt à se ralentir; et l'idée même s'en serait perdue , si Dieu, qui la voulait conserver, la voyant effacée et comme détruite dans les chrétiens du siècle , ne l'avait retracée et renouvelée dans l'état religieux. Pourquoi retracée et renouvelée? Non-seulement, répond saint Jérôme, afin qu'il y eût toujours des hommes sur la terre qui rendissent à Dieu ce culte parfait dont le seul christianisme le peut honorer ; mais afin que ceux qui viendraient dans la suite à dégénérer de la pureté de ce culte , pussent au moins , quand il plairait à Dieu de les toucher, être en état d'y revenir, afin qu'ils en eussent toujours l'image présente, et que, malgré l'iniquité des derniers temps , j'eusse encore droit , comme prédicateur de l'Évangile , de leur dire : Videte vocationem vestratn : Apprenez, mes Frères, vous dont l'aveuglement fait ma douleur, et pour la conversion desquels je me sens un zèle sincère, apprenez , par ce qui parait à vos yeux , ce que c'est que d'être chrétien. Puisque vous en portez encore le nom , reconnaissez ce que vous êtes , et ne vous laissez pas pervertir jusqu'à oublier l'excellence et le prix de votre vocation. Pour vous en mieux instruire, contemplez-la et admirez-la dans ces épouses de Jésus- Christ, qui en sont les portraits vivants. Ne mesurez pas cette vocation chrétienne par les mœurs et par les maximes d'un certain monde qui vous séduit, et dont vous êtes obsédés. Pour en avoir une notion conforme à celle de saint Paul , sortez de ce monde profane ; entrez en esprit dans ces sanctuaires fermés pour le monde , où les servantes de Dieu font leur dc-
' \cl., 5.
meure ; dans ces cloîtres d'où vous avouez que l'esprit du monde est banni, et où vous convenez que Fesprit de Dieu règne souverainement : c'est là que vous verrez ce que c'est que votre vocation, et combien les voies où vous marchez sont éloignées de la perfection de celles qu'a voulu vous marquer l'Apôtre, quand il disait : Videte vocationem vestrmn. Donnons à tout ceci plus de jour par une réflexion qui m'a touché, et dont je suis assuré que vous serez touchés vous-mêmes.
Quand saint Antoine eut vu saint Paul , anachorète , dans le désert , et qu il eut été lui-même témoin de la vie toute céleste que menait cet homme de Dieu : interrogé par ses disciples , qui le prièrent à son retour de leur faire part de l'édification qu'il avait tirée d'un tel exemple , dont ils le voyaient pénétré, il leur répondit , les larmes aux yeux , et frappant sa poitrine de douleur : Vœ mihi peccatori qui tant indigne monachi nomen fero ! Vidi Eliam , vidi Joannem in deserto, et ut verum dicam, vidi Paulum in paradiso ^ : Ah! mes Frères, malheur à moi qui porte si indignement le nom de solitaire! J'ai vu un second Élie, j'ai vu un autre Jean-Baptiste ; et, pour vous parler sans figure, j'ai vu Paul, non pas dans une habitation terrestre, mais dans un paradis. Voilà, hommes du siècle , mais avec bien plus de raison , ce que vous devez penser. Quand vous sortez d'un monastère , où vous reconnaissez vous-mêmes que Dieu est glorifié, comme il l'est ici, par l'observance exacte de la règle, et qu'après une cérémonie aussi touchante que celle dont vous allez être témoins , vous retournez dans vos maisons , voilà ce que chacun de vous se doit dire dans l'amertume de son âme, et avec un cœur contrit : Vœ mihi peccatori qui tam indigné christiani nomen fero ! Malheur à moi qui ne suis qu'un faux chrétien, et qui ne mérite pas même d'en porter le nom! J'ai vu des anges dans des corps mortels; j'ai vu des vierges dont les vêtements , blanchis dans le sang de l'Agneau , n'ont jamais été souillés d'aucune tache ; j'ai vu des âmes dont le monde n'était pas digne , et qui , renonçant au monde , se sont rendues dignes de Dieu. Et qui suisje, moi pécheur? qui suis-je, moi pécheresse? C'est ainsi, dis-je, mes chers auditeurs , que doivent parler , non-seulement ceux d'entre vous qui , dans l'idée commune , passent pour mondains , mais ceux mômes dont la conduite est estimée plus régulière et plus louable. Car quelque parfaits que je les conçoive, ou que vous les supposiez, que font-ils dans le monde qui soit comparable à la vie de ces saintes filles que Dieu a séparées du monde ? en quoi approchent-ils de leur pauvreté et de leur austérité? en quoi les imitent-ils dans cette abnégation totale d'elles-mêmes, dans cet assujettissement éternel de leur volonté, dans cette obéissance qu'elles ont vouée, et dont elles se font un mérite capital? Qu'est-ce que la vertu d'un homme et d'une femme du monde mise en parallèle avec tout cela ? Cependant ces servantes de Dieu protestent qu'elles n'ont entrepris des choses si contraires à la nature , qu'elles n'ont embrassé des réformes si étroites , qu'elles ne se sont ensevelies avec Jésus-Christ par une pénitence si rigoureuse , que pour arriver , et plus tôt et plus sûre-
' Anton.
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ment, à cette perfection où elles ont conçu que le christianisme les appelait : et ce qui les humilie , ce qui fait le sujet de leur douleur, ce qu elles se reprochent sans cesse , c'est de se voir encore bien éloignées de ce christianisme parfait où elles aspirent. Et en, effet, si moi qui vous parle, j'avais cru pouvoir être dans le monde aussi solidement chrétien, aussi purement chrétien , aussi exactement chrétien que je le puis être dans Tétat religieux, je n'aurais jamais pris le parti de la religion. Car je n'ai cherché dans la religion que ce qui pouvait m'aider à être chrétien ; et je n'ai donné la préférence de mon choix à la profession religieuse, que parce que la foi m'a appris que c'est de tous les états celui qui approche le plus de cet ancien christianisme , dont nous révérons encore la pureté. Or, suivant ce principe , mes chers auditeurs , qui que vous soyez , et pour peu de justice que vous vouliez vous faire , comment pourriez-vous , vivant dans le monde, ne vous pas humilier à la vue de ces saints modèles , et de ces ferventes épouses du Sauveur ? Et comment pourriez-vous n'en pas tirer cette confusion salutaire qui doit être le remède efficace et souverain de tous vos relâchements ? Confusion que vous devez faire consister à vous représenter souvent l'état dont vous êtes déchus , et qui m'autorise à vous dire ce que Dieu , dans l'Apocalypse , disait autrefois à ime âme tiède : Memor esto undè excideris * : Souvenez-vous de ce que vous avez été , et de ce que vous n'avez cessé d'être que parce que vous avez oublié qu'être chrétien , c'est , sans autre engagement que celui-là , être religieux d'esprit et de cœur. Passons à la seconde raison.
Une des principales erreurs dont les lâches chrétiens se préoccupent , et qui contribue, davantage à les endurcir dans leurs désordres, est de se figurer la loi de Dieu, non-seulement austère et difficile , mais , du moins par rapport à eux , moralement impossible ; de se plaindre qu'elle surpasse leurs forces , et , par une pusillanimité dont ils voudraient lui imputer la cause , de se décourager et de se désespérer même absolument d'atteindre jamais à sa sainteté. Mais moi , je dis qu'un des grands moyens dont se sert la Providence pour détromper ces chrétiens faibles et timides d'une si pernicieuse erreur, c'est de leur opposer la perfection de l'état religieux , en les convainquant malgré eux que la loi de Dieu n'est point en effet impraticable , puisqu'il se trouve des âmes , non-seulement qui la pratiquent dans toute son étendue , mais qui vont encore au delà , et qui , comptant pour rien, ou pour trop peu, d'en remplir la juste mesure par l'observation des préceptes , y ajoutent volontairement et de gré les vœux de la religion; des âmes généreuses qui, gardant inviolablement , et de l'aveu du monde môme , exemplairement tous les devoirs de la profession religieuse qu'elles ont embrassée , servent dans le monde , ou pour mieux dire contre le monde , d'une preuve authentique et invincible , je ne dis pas de la possibilité , mais de la facilité de la loi chrétienne. Car avec ([uel front un mondain , pour se disculper des dérèglements de sa vie , oscra-t-il prétexter l'impossibilité imaginaire de cette loi, tandis que des millions de vierges courent avec allégresse dans la voie des commandc-
' Aixif.. 2
ET DES CHRÉTIENS DU SiècLE. 281
ments ; c'est peu , dans la voie des conseils les plus héroïques et les plus opposés aux inclinations de la chair et du sang?
Et c'est ici , Chrétiens, que je vous conjure de vous appliquer à vousmêmes ce qui fit autrefois une si forte impression sur le grand docteur de l'Église, saint Augustin, et ce qui produisit enfin dans sa personne ce changement miraculeux de la main du Très-Haut. Pressé du désir d'être à Dieu , et déjà , à l'égard de tout le reste , détaché du monde , il ne tenait plus au péché que par une seule habitude. Mais cette seule habitude , par les fauses idées dont il était prévenu , lui semblait un obstacle invincible à sa conversion. Il voulait rompre ses liens, mais il désespérait de le pouvoir. De là cette guerre cruelle qui lui déchirait Tâme , cette incertitude où il demeurait , ces délais et ces retardements continuels , tantôt voulant et tantôt ne voulant plus : disant toujours que ce serait pour le lendemain, et ne disant jamais que ce serait pour le jour présent : Ci^as, cras K Mais que fît Dieu? il lui fît voir en esprit la Chasteté, qui se présentant devant lui , et lui montrant une troupe de vierges de tout âge et de tout état, lui disait , pour le piquer d'une sainte émulation : Non potei'is quod isti et istœ ^? Ne pourrez-vous pas ce que celles-ci et ceux-là ont pu? ne pourrez-vous pas ce que peuvent tant d'autres , faibles comme vous, et sujets aux mêmes ten+ations que vous? Ce reproche l'humilia , le réveilla, le toucha. Malgré ses propres préventions, Augustin, cédant à la force de l'exemple , crut enfîn qu'avec le secours de la grâce il lui serait possible et môme aisé de sortir d'esclavage. Il le crut ; et , convaincu qu'il le pourrait, il en vint à une pleine exécution. Or c'est ainsi, mes chers- auditeurs, que Dieu , par mon ministère et par ma bouche , s'adresse à vous, et que , malgré vous, il vous détrompe sensiblement du vain prétexte dont votre lâcheté se couvre , quand il vous met devant les yeux la vie de ces incomparables filles , qui sont et l'honneur de leur sexe , et les prédestinées du monde chrétien. Car c'est comme s'il vous disait : Hommes transgresseurs de ma loi , vous qui , pour la violer plus hardiment et avec moins de remords , la traitez d'impraticable ; vous qui feignez dans le précepte un excès de rigueur qui n'y fut jamais, et dont cependant votre libertinage se prévaut. Qui fingis lahorem in prœcepto ^ , voyez, pour vous convaincre de votre injustice et de votre erreur, ces vierges ferventes, qui , animées d'une sainte confiance , ont eu le courage d'enchérir même sur ma loi ; et qui , dans la vue de me plaire , par le choix libre qu'elles ont fait , mènent une vie plus angélique qu'humaine. Voyez l'infatigable persévérance avec laquelle elles soutiennent les observances les plus mortifiantes pour le corps, et les plus humiliantes pour l'esprit. Voyez leur force à remporter sur elles-mêmes des victoires , et à se faire des violences qui ne leur étaient point absolument nécessaires pour le royaume du ciel. Voyez leur détachement de tout ce que le monde avait pour elles , nonseulement d'agréable et de délicieux, mais d'innocent et de permis. Prétendez-vous après cela que les devoirs communs du christianisme soient un fardeau trop pesant pour vous? et lorsque ces âmes fidèles ont Tavan-
' August. — » Ibid. — 5 Psalm. 93.
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tage et la gloire de faire le plus, vous obstinerez- vous à croire que vous ne pouvez pas faire le moins?
En effet, Chrétiens, quelle excuse pouvez-vous alléguer qui ne soit invinciblement réfutée par un tel exemple ? c'est la troisième raison qui suit de l'autre. Est-ce la naissance , est-ce l'éducation? est-ce Tâge , le tempérament? sont-ce les infirmités? Mais entre ces vierges de Jésus- Christ, combien par leur naissance étaient ou aussi distinguées, ou même plus distinguées que vous ? cependant elles ont pu fermer les yeux à tout Téclat qui les environnait , pour s'ensevelir dans l'obscurité du cloître : combien dans la maison paternelle avaient été élevées , non-seulement au milieu de toutes les aises et de toutes les commodités de la vie , mais au milieu de toutes les délices , au milieu de toute la magnificence du monde? cependant elles ont pu se priver de tout ce que le monde avait de plus engageant et de plus flatteur , pour embrasser un état de pénitence , d'abnégation et de croix : combien, dans une jeunesse aussi vive que la vôtre , ont comme vous des inclinations naturelles et des passions à vaincre ; ou combien , dans une vieillesse aussi avancée et aussi caduque, ont à porter le poids des années qui les accablent ? cependant y a-t-il une inclination un peu trop humaine qu'elles n'attaquent et qu'elles ne combattent sans relâche ? y a-t-il une passion qu elles ne surmontent? à quels exercices ne se rendent-elles pas assidues , malgré la pesanteur de Fâge , qui leur pourrait servir de prétexte pour s'en dispenser? Et , si peut-être elles se trouvent forcées d'accepter quelques dispenses que la règle leur accorde , disons mieux , que la règle leur impose , par quelles autres pratiques prennent-elles soin, autant qu'il est en leur pouvoir, de compenser d'ailleurs ce que leur fait perdre une triste nécessité dont elles se plaignent? Sont-elles toutes d'un tempérament plus ferme et plus robuste que vous? sont-elles toutes d'un sexe plus capable de soutenir le travail? sontelles toutes plus exemptes des faiblesses de la nature ? toutes néanmoins , sans égard aux forces, ni à la santé, s'assujettissent au même joug, et remplissent les mêmes obligations. Or voilà, mondains, par où Dieu vous jugera ; voilà par où elles vous jugeront elles-mêmes. Car c'est ce que Jésus-Christ leur a promis dans la personne de ses apôtres : Vos qui reliquistis omnia , et secuti estis me , sedehitis judicantes. Rien donc de plus propre à confondre la lâcheté des chrétiens du siècle , que de considérer la perfection de l'état religieux ; et rien en même temps de plus propre à consoler les religieux , que de considérer l'état des chrétiens du siècle : autre vérité que j'ai à vous faire voir dans la seconde partie.