PREMIÈRE PARTIE
C'est par le choix qu'une alliance doit commencer , et par le même choix qu'elle doit être conclue, pour être non-seulement heureuse , mais légitime : car, comme disait saint Jérôme, une alliance sans choix ne doit plus être proprement appelée alliance , mais dégénère dans une espèce de servitude. En effet, le sort et le hasard peuvent bien décider sur toute autre chose de la destinée des hommes ; la force et la nécessité peuvent bien leur imposer un joug ; l'intérêt et la crainte peuvent bien les déterminer à un parti : mais il n'y a que le choix , et le choix de préférence , qui puisse faire cette liaison volontaire et libre que nous entendons par le nom d'alliance. Or si cela est vrai des alliances purement naturelles ;, beaucoup plus l'est-il , dans l'ordre de la grâce , des alliances spirituelles, surtout de celle dont j'ai à parler , et que Dieu fait avec l'âme religieuse , ou que l'âme religieuse fait avec Dieu : car voilà, mes chers auditeurs, la première prérogative que je découvre dans la profession religieuse, et voilà l'idée que je m'en forme d'abord. Qu'est-ce que la profession religieuse? c'est le choix le plus singulier que Dieu puisse faire de la créature, et le T. IV. 20
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choix le plus authentique que la créature puisse faire de Dieu. Je m*explique. Dieu donne à Tâme chrétienne une grâce de vocation par où il lui parle intérieurement , et lui persuade de se consacrera lui. Cette vocation est le discernement et le choix qu'il fait de sa personne ; et en vertu de cette vocation, Tâme chrétienne se consacre à Dieu par la solennité du vœu : or ce vœu n'est rien autre chose que le choix qu'elle fait de son Dieu préférablement ou plutôt privativement à tout ce qui n'est pas Dieu. Prenez garde, s'il vous plaît : Dieu l'appelle à la religion ; et par cette grâce dont la douceur ne diminue point l'efficace et la vertu , il la sépare du monde , il l'élève au-dessus du monde , il ne veut plus qu'elle soit pour le monde , ni que le monde soit pour elle ; il se la réserve uniquement, et entre une infinité de vierges à qui il pouvait faire le même honneur, il se plaît à la distinguer. Il laisse les autres, s'il m'est permis de m' exprimer ainsi , dans la masse commune d'une vie sensuelle et mondaine ; et il en tire celle-ci pour en faire une prédestinée parmi les prédestinés mêmes ; c'est-à-dire , pour l'élever au plus haut rang de ses élus. Car c'est en cette qualité qu'il l'invite dans ce sacré cantique, et qu'il lui adresse ces divines paroles , où le Saint-Esprit semble avoir eu dessein de noua marquer tout le mystère de la vocation religieuse : Veni in hortum meum, soror mea sponsa ^ : Venez, vous que j'ai spécialement choisie, venez dans ce jardin planté au milieu de mon Église , dans ce jardin fermé , et inaccessible à tout autre qu'aux vierges qui me sont dévouées. Or il est évident, reprend saint Ambroise, que ce jardin fermé est la religion. C'est là que Dieu retire les âmes qu'il a honorées de son choix , là qu'il se les attache du nœud le plus intime et le plus étroit , là qu'il veut être inviolablement à elles, et qu'elles soient inviolablement à lui : Veni in hortum meum, soror mea sponsa. Et de sa part que fait l'âme, quand elle suit le mouvement de cette vocation ? Elle agrée les saintes poursuites de son Dieu , elle y consent ; elle se fait non-seulement un plaisir et une gloire , mais un devoir et une loi d'y répondre. Comme Jésus-Christ l'a choisie entre mille , elle choisit , entre mille , Jésus-Christ ; et pour s'attacher à lui seul, elle fait un divorce entier avec le monde.
Oui , ma chère Sœ.ur, c'est ainsi que Jésus-Christ votre Dieu vous a prévenue , vous a recherchée , vous a attirée par sa grâce ; et c'est en conséquence du choix qu'il a fait de vous , et par cette même grâce , que vous avez écouté sa voix , et que vous l'avez suivie. Il a fallu que ce Dieu de miséricorde fit les premières démarches ; mais dans toutes ces démarches et toutes ces avances il ne croit pas en avoir trop fait , puisqu'il trouve en vous une disposition si conforme à ses vœux : car la profession que vous allez faire est le retour qu'il se promettait de votre fidélité, c'est-à-dire un retour de préférence, et, pour me servir toujours du même terme, un retour de choix par où vous secondez le sien. En effet, ce ne sont point les hommes qui ont négocié pour vous cette alliance divine ; ce n'est ni la chair , ni le sang ; leurs maximes ne vont point jusque-là. Vous seule en avez pris le dessein, vous seule en avez traité avec Dieu ,
' Cant., b.
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VOUS seule, animée de son esprit, en avez fait votre ouvrage. Comme vous ne pouviez l'entreprendre ni le commencer sans lui ; aussi , tout ' Dieu qu'il est , il ne pouvait le conclure sans vous , dès qu'il voulait que ce fût un choix pleinement volontaire et libre. Je dis plus : car dans ce choix , ma chère Sœur , ce qui me paraît spécialement avantageux pour vous , c'est qu'en cherchant Jésus-Christ , vous n'avez cherché que Jésus- Christ même. On cherche souvent dans les alliances du siècle un intérêt tout humain; mais ce n'est ni un rang, ni un établissement, ni une fortune temporelle que vous vous proposez, puisqu'au contraire vous quittez tout cela , et que pouvant posséder les biens du monde , goûter les plaisirs du monde , recevoir les honneurs du monde , vous embrassez la pauvreté de Jésus-Christ, l'humilité de Jésus-Christ, la mortification de Jésus-Christ.
Choix si excellent et si parfait , que l'âme religieuse a droit pour cela de quitter père et mère , de rompre en quelque manière les liens les plus sacrés de la nature , d'abandonner ceux de qui elle tient la vie , de s'émanciper de leur dépendance et de leur conduite ; et cela , non- seulement sans rien faire contre la piété , mais par l'acte même le plus héroïque de la plus pure et de la plus insigne piété. Elle le peut, dis-je, et, autorisée de la loi de Dieu , elle use en effet de ce pouvoir. Car , selon la remarque de saint Bonaventure , c'est à l'état religieux que nous pouvons appliquer ces paroles du Fils de Dieu : Propter hoc, relinquet homo pair em et matrem ^ : Pour cela , il sera permis de se séparer de son père et de sa mère, quelque sacrés d'ailleurs que soient les nœuds qui nous y unissent. En est-il de même des vierges qui vivent dans le monde ? Non , continue le même saint docteur : parce que, toutes vierges qu'elles sont, elles n'ont pas encore choisi Jésus-Christ d'une manière qui les autorise à se retirer de la maison paternelle. D'où il s'ensuit que , quelque profession qu'elles fassent d'une inviolable virginité, il n'y a point encore de parfaite alliance entre Jésus-Christ et elles : c'est aux vœux de la religion que cet avantage est attaché. Mais admirez , Chrétiens , ce qu'ajoute saint Bernard , et ce qui mérite une attention particulière. Parce que l'alliance d'une âme avec Jésus-Christ devait être quelque chose de plus grand que toutes les alliances de la terre , Dieu , dit ce Père , a établi une loi proportionnée à la grandeur et à la dignité de cette alliance ; et quelle est cette loi? la voici. Pour un époux de la terre on est dans l'obligation de quitter père et mère ; mais Dieu a ordonné que pour l'époux céleste , qui est Jésus-Christ, on se quitterait soi-même. Car il était bien juste, poursuit saint Bernard, que pour un époux qui est Dieu, on quittât plus que pour celui qui n'a rien au-dessus de l'homme. Mais que pouvait-on faire de plus que de quitter père et mère? Ah! Chrétiens, encore une fois, ori pouvait se quitter soi-même. Or c'est ce qui se pratique , mais héroïquement , dans la profession religieuse : car c'est bien se quitter soi-même , que de quitter sa liberté. Propter hoc, relinquet homo patrern et matrem; voilà ce qui regarde les époux de la terre. Mais voici ce qui est le
• Marc, 10.
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propre des épouses de Jésus-Christ : Si quis vvlt post me venire, ahneget semetipsum ^ : Que celui qui veut venir après moi se renonce soi-mc^me, se détache et se dépouille de soi-même , et c'est cette loi , ma chère Sœur^ que vous êtes sur le point d'accomplir : loi que je vous propose, comme le principe sur lequel doit désormais rouler toute la conduite de votre vie ; loi que vous devez vous appliquer par de fréquentes réflexions , et qui seule est capable de vous maintenir dans toutes les dispositions de piété et de ferveur que votre vocation demande. Je suis à mon Dieu, car c'est ainsi que vous devez raisonner avec vous-même ; je suis à mon Dieu , et je l'ai choisi : il faut donc que je vive désormais comme étant à lui ; il faut que toutes mes actions portent et soutiennent ce caractère de consécration ; il faut que je parle , que j'agisse , que je traite avec les hommes comme une âme dévouée à Dieu , et que dans tout ce qui paraîtra de moi , on puisse reconnaître ce que je suis et à qui je suis. J'ai choisi mon Dieu ; et en le choisissant , j'ai vu tout ce qu'il m'en coûterait. Rien donc désormais ne doit m'être difficile pour lui ; car je l'ai choisi par amour , et l'amour rend tout, non-seulement possible, mais facile, mais agréable. C'est ce que fait tous les jours entre les mondains un amour profane : l'amour de mon Dieu est-il moins puissant pour me faire tout entreprendre, tout exécuter, tout supporter? J'ai choisi mon Dieu , et je l'ai choisi uniquement : que serait-ce si , non contente de Dieu , je voulais reprendre certains restes du monde ; si , comme les Juifs dans le désert tournaient les yeux vers l'Egypte , je portais encore quelquefois mes regards vers le monde ; si pour m'adoucir le joug , et pour me remettre des fatigues et des ennuis de mon état, j'appelais à mon secours le monde? J'ai choisi mon Dieu : et pourquoi? afin de l'honorer d'un culte particulier, et de ne plus vivre que pour lui. Quels reproches donc n'aurait-il pas à me faire et ne devrais-jc pas me faire moi-même, si je dégénérais de la sainteté de ma profession : si, me bornant à une vertu commune, je négligeais le soin de mon avancement et de ma perfection ; st je n'avais de l'état religieux que l'habit et que le nom? Et qu'était-il besoin pour cela de sacrifier toutes les prétentions du siècle et tous les avantages qu'il me pfésentait? qu'étaitil besoin de m' éloigner de mes proches, et de sortir d'une famille où je trouvais , avec l'opulence , avec la splendeur et l'éclat , de la probité et de la rehgion? qu'était-il besoin dépasser par tant d'épreuves, et d'embrasser une vie si sainte en elle-même? Que dis-je! et n'eût-il pas mieux valu m'en tenir à ce que j'étais, que d'être ce que je suis? car être ce que je suis, c'est être à Dieu et n'y être pas. Or cette contradiction, n'est-ce pas ce qui doit faire ma condamnation devant Dieu , et ma confusion devant les hommes? C'est , ma chère Sœur, ce qui fera l'un et l'autre pour ros épouses infidèles qui ne savent pas soutenir le choix qu'elles ont fait de Dieu : mais je puis me promettre que vous le soutiendrez dans toute son étendue, aussi bien que l'engagement, qui y est attaché, et dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.
• IMattli., 10.
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11 n'y a proprement que Dieu avec qui il soit honorable et avantageux de s'engager ; et c'est une des choses en quoi Texcellence de l'être de Dieu se fait connaître et se distingue. 11 n'en est pas de môme des hommes. La grande règle de prudence , en traitant avec les hommes , est de s'engager le moins qu'il est possible , et on dispute pour cela comme pour le plus important de tous les intérêts : pourquoi ? parce qu'en s'engageant avec les hommes , on perd sa liberté , on commence d'être moins à soimême, on entre dans un état de dépendance, et de dépendance delà créature , qui ne peut être qu'humiliant et onéreux : au lieu qu'à l'égard de Dieu , le grand avantage est de s'engager le plus qu'on peut, parce qu'à proportion que l'on s'engage à Dieu , on se trouve plus attaché à son souverain bien. Cet engagement, loin de préjudicier à la liberté, perfectionne la liberté , puisque la véritable liberté de la créature est d'être dans la dépendance et sous la domination de Dieu; et que jamais elle n'est plus à elle-même , que quand elle est parfaitement et inviolablement à Dieu. Or c'est dans cet engagement que vous entrez, vous. Chrétiens, par la profession' du baptême, et vous, ma chère Sœur, par la profession religieuse. Engagement pour lequel on peut très-bien vous appliquer ce que disait l'esprit de Dieu par la bouche du roi-prophète , formant et instruisant une âme juste : Aitdi, filia , et vide, et inclina aurem tuam ^ : Écoutez , ma fille, mais écoutez attentivement ce que je vais vous faire entendre ; appliquez-y toutes les puissances de votre àme ; gravez-le dans le fond de votre cœur ; ayez soin de le méditer tous les jours de votre vie, et ne l'oubliez jamais. Par l'action que vous allez faire, vous vous engagez avec Dieu; mais d'une espèce d'engagement assez peu connu, du moins dans toute son étendue , et dont je puis dire après Jésus-Christ : Non omnes capiunt verbum istud ^. Or c'est pour cela même que je dois vous en instruire plus exactement, et qu'ajoutant à vos lumières celle d'une solide théologie , je vous dis en un mot , ma chère Sœur, que l'engagement de la profession religieuse est le plus grand dont une créature soit capable. En voici les raisons : parce que c'est un engagement sacré, parce que c'est un engagement solennel, parce que c'est un engagement irrévocable et qui ne doit jamais finir. Autant de paroles , autant de vérités essentielles pour vous et pour moi : comprenez-les.
C'est un engagement sacré que celui de la profession religieuse; voilà sa première qualité ; et la preuve en est bien évidente : parce que c'est un engagement de vœu. Or le vœu dans sa substance est quelque chose de surnaturel, et même de droit divin. Il a été tel dans tous les temps, dans l'ancienne loi comme dans la loi nouvelle , parce qu'il est saint par luiniêiiie. Que s'ensuit-il de là? ah! mes chères Sœurs, que ne s'ensuit-il pas pour toutes les âmes sincèrement touchées de leurs devoirs, et pour nous en particulier? Car je conclus que notre engagement dans la religion est donc d'un ordre supérieur à tous les engagements du monde, et par
' Psalm. 'ti. ^' Maith , 19.
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conséquent qu'il ne peut être violé que par un crime d'une espèce différente et au-dessus de tous les autres crimes. Je conclus qu'en ce qui touche l'observance des choses que nous avons vouées , nous ne pouvons plus désormais commettre d'infidéhté envers Jésus-Christ, qui ne tienne de la nature du sacrilège : pourquoi? parce qu'en conséquence du vœu, nous sommes spécialement consacrés à Jésus-Christ. Cette conséquence est terrible, et me donnerait lieu, ce semble, de dire à toutes celles qui ont Fhonneur de porter ce caractère de consécration , ce que leur disait saint Augustin : Nunc verô quia tenetur apud Deum sponsio tua, non te ad magnam justitiam invito, sed à magna iniquitate deterreo^ : Ame fidèle , souvenez-vous que vous n'êtes plus à vous-même , et que quand je vous parle d'accomplir les promesses que vous avez faites à votre Dieu, ce n'est pas tant pour vous inviter à une haute sainteté , que pour vous préserver d'une affreuse iniquité. Mais d'ailleurs, ajoute le même Père, cette pensée est infiniment capable de vous animer et de vous fortifier. Car le comble de votre joie doit être de n'avoir plus une pernicieuse liberté de faire le mal ; et l'avantage de votre profession est de ne pouvoir être plus unie à Dieu que vous l'êtes ; or c'est ce que l'engagement des vœux vous procure. D'où vient que saint Augustin concluait : Nec ideô te novissè, pœnitant : imô gaude jam tibi non licere, quod cum detrimento fiio licidsset ^.
Je dis plus : l'engagement de la religion est un engagement solennel, et c'en est la seconde prérogative. Car il n'est appelé profession, que parce qu'il est célébré à la face des autels et devant les ministres de l'Église, suivant le modèle que Dieu en proposait autrefois aux parfaits chrétiens dans la personne des Israéhtes , dont l'Écriture nous dit qu'à mesure qu'ils entraient dans la terre promise, ils allaient tous se prosterner aux pieds du grand prêtre , et faisaient entre ses mains cette profession publique : Profiteor hodiè corarn Domino Deo tuo, quod ingressus sum in tei^ram pro quà juravit patribiis nostris, ut daret eam nobis^ : Oui, je proteste que c'est aujourd'hui que je suis entré dans cette terre de bénédiction , où le Seigneur m'a appelé. Voilà ce que fait l'âme religieuse dans la solennité de ses vœux , puisque c'est alors qu'elle entre dans une terre abondante en vertus et en sainteté , et qu elle n'y entre qu'après en avoir fait la protestation à celui qui lui représente Jésus-Christ, le souverain prêtre. Et ne croyez pas , mes chers auditeurs , que cette solennité soit une pure cérémonie. Quand David disait : Vota mea Domino reddam in conspectu omnis populi ejus, in atriis domûs Domini, m medio tut, Jérusalem * : J'offrirai mes vœux au Seigneur ; mais je les offrirai eh présence de tout son peuple , dans l'enceinte de son temple , au milieu de Jérusalem ; il prétendait faire quelque chose de plus grand que s'il les eût seulement formés dans le secret de son cœur. Et en effet, un vœu solennel est bien différent d'un vœu particulier et secret : car l'Église accepte l'un , et elle n'accepte pas l'autre ; elle ratifie l'un , et elle ne ratifie pas l'autre ; elle s'oblige elle-même dans l'un , et elle ne s'oblige pas dans l'autre : circon-
' Augubt. — ' Ibid. — ' Deut., 2(>. - 4 Psalm. U5.
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stances bien remarquables en matière de vœu. Quoi qu il en soit , il paraît bien par cette solennité que la profession religieuse est une véritable alliance de Fâme chrétienne avec Jésus-Christ. D'où vient que saint Arabroise , instruisant une vierge qui avait pris le voile sacré , lui disait ces belles paroles : Sacro velamine tecta es, ubi omnis populus dotem tuam subscribens, non atramento, sed spiritu, clamavit : Amen^ : Vous vous êtes engagée à Jésus-Christ, et tout le peuple qui était présent a signé votre contrat, non pas avec une encre matérielle ^ mais de l'esprit et du cœur, en y répondant : Ainsi soit-il. Or c'est, mes chères Sœurs, ce qui s'est fait à votre égard, et dont nous devons éternellement conserver le souvenir. Car si nous étions assez infidèles pour oublier cet engagement, tout ce qu'il y a eu de témoins de notre profession s'élèveraient contre nous et rendraient témoignage au Sauveur du monde , de la foi que nous lui avons jurée.
Mais quelle foi? c est ici la troisième qualité de l'engagement religieux : une foi dont le lien est indissoluble, et plus indissoluble même que rengagement des époux du siècle. Car rengagement des époux du siècle cède quelquefois à la profession rehgieuse. Ainsi les conciles le déclarent- ils , et ainsi l'avons-nous reçu par tradition apostolique; d'où il s'ensuit que le vœu de la religion est donc un engagement plus irrévocable encore et plus indispensable que celui du grand sacrement établi par Jésus-Christ dans son Église : Sacramentum magnum in Ecclesiâ ^. L'engagement des époux du siècle est naturellement sujet à se dissoudre par la mort; au lieu que la profession religieuse est un engagement éternel , qui ne doit jamais finir. Tandis que Dieu sera Dieu , tandis que Jésus-Christ régnera , vous serez à lui. Si c'était tout autre que Dieu et tout autre que Jésus-Christ, cette parole devrait vous faire trembler. Car avec tout autre que Dieu , vous pourriez craindre de fâcheuses humeurs à essuyer, des imperfections à supporter, des ennuis à dévorer. Mais plus on est à Dieu et avec Dieu , plus on le goûte, et plus on trouve en lui de consolations. Il est vrai que c'est un grand pas à faire que celui d'un engagement éternel ; mais , encore une fois, avec Dieu , plus l'engagement est grand, plus il est aimable. Si cet engagement pouvait finir, il ne ferait plus notre parfait bonheur ; sa félicité consiste surtout dans son éternité : de sorte que, par un merveilleux effet de la grâce , ce qui fait le joug et la servitude des alliances du siècle fait le précieux avantage de la nôtre, parce que nous sommes liés à Dieu, avec qui l'on est toujours bien, et de qui l'on est toujours content, dès qu'on s'y donne et qu'on le cherche de bonne foi. Ce n'est donc point du côté de Dieu que nous devons trembler. Ce qu'il y a à craindre pour nous est dans nous-mêmes et vient de nous-mêmes. Ce sont nos légèretés et nos variations, c'est notre inconstance. En elfet, quelque ferveur et quelque disposition présente qui paraisse en nous , nous sommes fragiles , et sujets au changement. Nous nous engageons pour toujours : mais notre volonté a ses vicissitudes et ses retours; et la difficulté est, avec une volonté si changeante , de soutenir un engagement qui ne doit point
' Ambr, — » Ephes., 5.
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changer. De la part de Dieu , il n en est pas ainsi : son engagement et sa volonté sont également immuables. Au moment qu'il a parlé et qu il a prorais , il est incapable de révoquer sa parole, parce que c'est un Dieu souverainement vrai et souverainement fidèle : Juravit Dominus, et non pœnitebit eum *. Mais pour nous , qui n'agissons que par les mouvements d'une liberté volage , et à qui le repentir est aussi naturel que le choix , nous en sommes réduits à une condition bien différente, vivant toujours dans Tobligation de garder notre foi , et dans le danger de la violer. Voilà ce qui doit exciter , âmes religieuses , toute notre vigilance ; voilà ce qui nous doit maintenir dans une sainte défiance de nous-mêmes , et par conséquent dans une attention continuelle sur nous-mêmes. Car quel désordre serait-ce, et quelle indignité, de se démentir après des paroles si authentiques et si solennelles ; de se lasser d'être à Dieu, lorsqu'il ne se lasse point d'être à nous; de n'y vouloir être qu'à demi, lorsqu'il veut être pleinement à nous; de nous dégoûter de lui malgré ses infinies perfections, quand, tout imparfaits que nous sommes , il ne se dégoûte point de nous , et qu'il fait même ses délices de demeurer avec nous? C'est par une persévérance inébranlable que nous nous préserverons , mes chères Sœurs , d'une infidélité que Dieu nous reprocherait éternellement. Persévérance qui fut toujours le caractère des élus : persévérance non point seulement dans l'habit, mais dans l'esprit de la religion ; non point seulement dans la clôture et la retraite , mais dans l'exacte observation de nos devoirs ; non point seulement dans l'exercice extérieur des pratiques de notre état , mais dans une régularité solide et intérieure. Voilà comment, après avoir choisi Dieu, après nous être engagés à Dieu, nous entrerons avec Dieu dans une sainte communication, et dans une espèce de société d'intérêts et de biens. Vous l'allez voir dans la troisième partie.