PREMIÈRE PARTIE
De quelque manière que nous jugions des choses , et quelque idée que nous nous formions du mérite des hommes, ne nous flattons pas, Chrétiens : il est rare de trouver dans le monde un vrai mérite; encore plus rare d'y trouver un mérite parfait; et souverainement rare, ou plutôt rare jusqu'au prodige, d'y trouver un mérite universel, c'est-à-dire tous les genres de mérite rassemblés et réunis dans un même sujet. Mais c'est pour cela même que ce mérite , quand il se trouve , est quelque chose de si difficile à soutenir ; c'est pour cela que la gloire d'un tel mérite est une tentation si délicate et si dangereuse , et que de s'en préserver , c'est une espèce de miracle dont il n'y a qu'un héros choisi de Dieu , et formé de la main de Dieu , qui soit capable. Or voilà quel fut le caractère de celui dont nous pleurons la mort ; et c'est , mes chers auditeurs , le premier trait des miséricordes que Dieu , par son aimable providence , a exercées sur lui. Je m'explique.
On voit tous les jours dans le monde des hommes avec peu de mérite , aidés du hasard et de la fortune , ne laisser pas de s'acquérir de la gloire et faire de grandes actions, sans en être eux-mêmes plus grands. On voit dans le monde des hommes d'un mérite distingué, mais d'un mérite borné. On y voit des braves, mais dont les autres qualités ne répondent pas à la valeur ; de grands capitaines , mais hors de là de petits génies. On y voit des esprits élevés, mais en même temps des âmes basses; de bonnes têtes, lîiais de méchants cœurs. On y voit des sujets dont le mérite , quoique vrai , n'a pas le bonheur de plaire ; et qui , avec tous les talents dont le ciel les a pourvus , n'ont pas celui de se faire aimer. On y voit des hommes qui brillent dans le mouvement et dans l'action , mais que le repos obscurcit et anéantit ; que les emplois font valoir, mais qui , dans la retraite, ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils ont été.
Où voit-on l'assemblage de toutes ces choses ; c'est-à-dire où voit-on tout ensemble , et dans le même homme , une gloire éclatante fondée sur un mérite infini ; de grandes actions faites par des principes encore plus grands ; un courage invincible pour la guerre , et une intelligence supérieure et dominante pour le conseil; un esprit vaste, pénétrant, sublime, n'ignorant rien , et né pour décider de tout ; une âme encore plus belle et encore plus noble ; les vertus militaires avec les civiles , l'élévation du génie avec la bonté, la vivacité des lumières avec les charmes de la douceur? Où voit-on un homme également aimable et redoutable , également aimé et admiré ; un homme , l'honneur de sa nation , la terreur des ennemis de son roi, rorncment de la cour, l'admiration des savants, l'a-
mour et les délices des honnêtes gens ; un homme aussi grand dans la retraite qu'à la tête des armées, aussi comblé de gloire, réduit à luimême et se possédant lui-même , que remportant des victoires et donnant des combats? où voit-on, dis-je, tout cela, et dans un éminent degré?
Vous l'avez vu, Chrétiens, et je ne sais si vous le verrez jamais. Des siècles ne suffisent pas pour en produire un exemple , et notre siècle est le siècle heureux où cet exemple a paru. Mais l'idée que j'en donne est trop singulière pour pouvoir convenir ni être appliquée à nul autre qu'au prince incomparable que j'ai prétendu vous marquer; et je ne crains pas que , remplis de cette idée , vous ayez pu vous y méprendre , ni en imaginer un autre que lui. Or concluez de là , encore une fois, quel fonds de soUdité il a donc fallu que Dieu lui donnât pour le fortifier contre une telle gloire ; c'est-à-dire non pas contre la vaine et la fausse gloire , dont il n'y a que les petits esprits qui soient susceptibles , mais contre la gloire selon le monde la plus véritable , et par conséquent la plus propre à inspirer aux héros mêmes le poison subtil de l'orgueil, et d'une idolâtrie secrète de leurs personnes.
Non, Chrétiens, jamais homme sur la terre n'a été, ni dû être plus exposé à cette corruption de l'amour-propre , et à cette enflure de cœur qui nait de la connaissance de son propre mérite , que le prince dont je fais l'éloge : pourquoi? parce que jamais homme n'a eu dans sa condition un mérite si complet , si généralement reconnu , si hautement , si justement , si sincèrement applaudi. Quel bruit ne firent pas dans le monde ses premiers exploits , et par quels prodiges de valeur sa réputation naissante ne commença-t-elle pas à éclater ?
Comme il était né pour la guerre, il ne lui fallut point d'apprentissage pour le former. La supériorité de son génie lui tint lieu d'art et d'expérience , et il commença par où les conquérants les plus fameux auraient tenu à gloire de finir. Dans un âge où à peine confie-t-on aux autres la conduite d'eux-mêmes , il se vit toute la fortune de la France entre les mains. Nous étions menacés des derniers malheurs : la faiblesse d'une minorité , une régence tumultueuse , un conseil en butte à l'intrigue et à la cabale , des semences de division des grands mécontents , l'agitation de la cour, l'épuisement des peuples, faisaient concevoir à l'ICspagne des espérances prochaines de notre ruine.
La valeur du duc d'Enghien apporta le remède à tous ces maux. Une bataille de laquelle dépendait , ou le salut, ou la perte de l'état, fut l'épreuve et le coup d'essai de ce jeune héros. On crut qu'emporté par l'ardeur de son courage, il allait tout risquer; et déjà sûr de lui, en capitaine consommé , il répondit et se chargea de l'événement. En vain lui remontra-t-on qu'il allait combattre une armée plus nombreuse que la sienne, composée des meilleures troupes de l'Europe, commandée par des chefs d'élite , fière et enflée de ses succès , avantageusement postée. Plein d'une confiance qui parut dans ce moment-là lui être comme inspirée d'en haut, quoiqu'avec des forces inégales, il s'avança, il triompha, et,
faisant tout céder à sa valeur , il déconcerta et humilia les puissances ennemies.
Par là il leur fit sentir que la France pouvait être tout à la fois affligée et victorieuse , dans la désolation et en état de leur donner la loi. C'est ce que la journée de Rocroi leur dut apprendre, et ce qu'elles n'oublieront jamais. Mais en même temps par là il sauva le royaume et le calma , et , si j'ose ainsi m'exprimer , il le ranima. Il devint le soutien de la monarchie, et, par cette importante action, affermissant l'autorité du nouveau monarque , dont il était le bras , il nous fut dès lors comme un présage de ce règne heureux, glorieux, miraculeux, sous lequel nous vivons.
En effet , depuis ce mémorable jour , la fortune , inconstante pour les autres , sembla pour lui s'être fixée, et avoir fait avec lui un pacte éternel, pour être inséparable de ses armes. Vaincre et combattre ne fut plus désormais pour lui qu'une môme chose. Ce ne fut plus qu'un torrent de prospérités, de conquêtes, de batailles gagnées, de prises de villes. Il n'y eut point de campagne suivante qui , par la singularité des entreprises que forma le duc d'Enghien, et qu'il exécuta, n'égalât ou ne surpassât tout ce que nous lisons dans l'histoire de plus surprenant.
Les journées de Fribourg et de Nortlingue, si célèbres par l'opiniâtre résistance des ennemis , et par les insurmontables difficultés qu'il y eut à les attaquer; ces journées, que l'on peut fort bien comparer à celles d'Arbelles et de Pharsale , portèrent l'alarme et l'effroi jusque dans le cœur de l'Empire , et forcèrent enfin l'Allemagne à vouloir la paix aux conditions qu'il nous plut de la lui donner. Sans parler de cent autres actions que je supprime , et dont vous êtes bien mieux instruits que moi , la journée de Lens, encore plus triomphante, acheva de mettre ce prince dans la juste et incontestable possession où il se vit alors d'être le héros de son siècle. Une suite si étonnante de succès prodigieux et inouïs fit taire devant lui toute la terre * , pour me servir du terme de l'Écriture ; ou plutôt , par un contraire effet , quoique par la même raison , fit parler de lui toute la terre, c'est-à-dire la fit retentir de son nom , et la fit taire de tout le reste. Or vous savez combien , avec de tels succès , il est difficile de ne pas s'éblouir et de ne pas sortir des bornes de la modération humaine; vous savez le danger qu'il y a de s'oublier alors soi-même, jusqu'à devenir fadorateur de soi-même , et jusqu'à dire comme l'impie : Manus nostra excelsa, et non Dominus fecit hœc omnia '. Vous verrez pourtant combien , par la miséricorde du Seigneur, notre prince en fut éloigné.
Mais ce n'est pas tout, et je ne crains point d'amplifier ni d'exagérer, quand j'ajoute que ces succès n'ont été que la moindre partie de sa gloire , et que le principe de ses actions était encore plus propre à le flatter que ses actions mêmes ; parce qu'on ne peut nier que lui-même , et ce qui était en lui, ne fût encore infiniment plus grand que ce qui partait de lui. Car j'appelle le principe de tant d'héroïques actions ce génie transcendant et du premier ordre que Dieu lui avait donné pour toutes les par-
' l Mwch,, 1. — ' Dcut , 2.
ties de l'art militaire , et qui, dans les siècles où Tadmiration se tournant en idolâtrie produisait des divinités , l'aurait fait passer pour le Dieu de la guerre, tant il avait d'avantage au-dessus de tous ceux qui s'y distinguaient.
J'appelle le principe de ses grands exploits cette ardeur martiale qui , sans témérité ni emportement , lui faisait tout oser et tout entreprendre ; ce feu qui , dans l'exécution , lui rendait tout possible et tout facile ; cette fermeté d'âme que jamais nul obstacle n'arrêta, que jamais nul péril n'épouvanta, que jamais nulle résistance ne lassa ni ne rebuta; cette vigilance que rien ne surprenait ; cette prévoyance à laquelle rien n'échappait ; cette étendue de pénétration avec laquelle , dans les plus hasardeuses occasions, il envisageait d'abord tout ce qui pouvait ou troubler ou favoriser l'événement des choses, semblable à un aigle, dont la vue perçante fait en un moment la découverte de tout un vaste pays ; cette promptitude à prendre son parti , qu'on n'accusa jamais en lui de précipitation , et qui , sans avoir les inconvénients de la lenteur des autres , en avait toute la maturité; cette science qu'il pratiquait si bien, et qui le rendait si habile à profiter des conjonctures , à prévenir les desseins des ennemis presque avant qu'ils fussent conçus , et à ne pas perdre en vaines délibérations ces moments heureux qui décident du sort des armes ; cette activité que rien ne pouvait égaler , et qui dans un jour de bataille le partageant , pour ainsi dire, et le multipliant, faisait qu'il se trouvait partout, qu'il suppléait à tout, qu'il ralliait tout, qu'il maintenait tout, soldat et général tout à la fois, et par sa présence inspirant à tout un corps d'armée, et jusqu'aux plus vils membres qui le composaient , son courage et sa valeur ; ce sang-froid qu'il savait si bien conserver dans la chaleur du combat , cette tranquillité dont il n'était jamais plus sûr que quand on en venait aux mains , et dans l'horreur de la mêlée ; cette modération et cette douceur pour les siens , qui redoublait à mesure que sa fierté contre l'ennemi était émue ; cet inflexible oubli de sa personne , qui n'écouta jamais la remontrance , et auquel constamment déterminé il se fit toujours un devoir de prodiguer sa vie, et un jeu de braver la mort. Car tout cela est le vif portrait que chacun de vous se fait, au moment que je parle , du prince que nous avons perdu; et voilà ce qui fait les héros.
Ceux qu'a vantés l'ancienne Rome , et ceux qui avant lui s'étaient distingués sur le théâtre de la France, possédaient plus ou moins de ces quahtés. L'un excellait dans la conduite des sièges, l'autre dans l'art des campements ; celui-ci était bon pour l'attaque , et celui-là pour la défense : l'universalité, jointe à l'éminence des vertus guerrières, était le caractère de distinction de finvincible Condé. Ainsi le publiait le grand Turenne, cet homme digne de fimmortalité , mais le plus légitime juge du mérite de notre prince , et le plus zélé aussi bien que le plus sincère de ses admirateurs : ainsi , dis-je , le publiait-il , et la justice qu'il a toujours rendue à ce héros , en lui donnant le rang que je lui donne , est un témoignage dont on Fa ouï cent fois s'honorer lui-même. De là vient que le prince de Condé valait seul à la France des armées entières ; que devant lui les forces
ennemies les plus redoutables s'affaiblissaient visiblement par la terreur de son nom ; que sous lui nos plus faibles troupes devenaient intrépides et invincibles ; que par lui nos frontières étaient à couvert et nos provinces en sûreté ; que sous lui se formaient et s'élevaient ces soldats aguerris , ces officiers expérimentés, ces braves dans tous les ordres de la milice, qui se sont depuis signalés dans nos dernières guerres , et qui n'ont acquis tant d'honneur au nom français , que parce qu'ils avaient eu ce prince pour maître et pour chef.
Quel trésor dans un état d'y posséder un tel homme ! et quel vide un tel homme par sa mort ne laisse- t-il pas dans un état! Or, de penser qu'on est cet homme, et l'être en effet ; le savoir, le sentir, se l'entendre dire à toute heure, et jouir, mais aussi singulièrement que celui-ci , de cette haute réputation dont il semble que Dieu même a voulu paraître jaloux , ayant si souvent affecté de s'appeler dans l'Écriture le Dieu des armées ; c'est-à-dire être entre les hommes comme le dieu des autres hommes, quelle tentation et quel piège pour le salut , surtout dans les maximes d'une religion qui ne couronne que les humbles , et qui réprouve les vertus même séparées de l'humilité ! Vous allez voir si notre prince succomba à cette tentation.
Mais auparavant joignez à la gloire des armes celle de l'esprit , dont l'abus n'est pas moins à craindre , et qui donna dans sa personne tant de lustre à la qualité même de héros. Car il n'était pas, si j'ose me servir de ce terme , de ces héros incultes qui de la bravoure et de la science de la guerre se font un titre et un droit d'ignorance pour tout le reste. Avec le magnanime et l'héroïque , il sut accorder tout le brillant et tout le sublime des talents de l'esprit.
Quelle capacité plus vaste , quel discernement plus exquis , quel goût plus fin , quelle compréhension plus vive , quelle manière de penser et de s'énoncer plus juste et plus noble? Qu'ignorait-il, et dans l'immensité des choses dont il avait acquis la connaissance , que ne savait-il pas exactement? Depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, aussi bien que le sage Salomon, c'est-à-dire depuis la plus relevée théologie jusques aux moindres secrets de la mécanique, de quoi n'était-il pas instruit? Que n'avait-il pas lu et dévoré? profane et sacré, antique et moderne, de quoi ne parlait-il pas, et ne jugeait-il pas en maître ?
S'il fallait assister à un conseil, avec quelle force de politique, avec quelle abondance d'expédients, avec quel ton de décision n'y opinait-il pas? S'il s'entretenait avec des savants, que n'ajoutait-il pas à leurs lumières par ses réflexions; et dans ce qu'ils croyaient savoir, de combien de faux préjugés, doué lui-même d'une science plus épurée, ne les faisaitil pas revenir? Quel poids, s'ils le consultaient comme auteurs, son approbation ne donnait-elle pas à leurs ouvrages; et quelle censure plus infaillible que la sienne leur répondait par avance du jugement du public? Tout cela se trouvant en lui accompagné de ces vertus qui font l'ornement de la société civile, et qui par une alliance rare joignent le parfait honnête homme à l'habile homme, au grand homme, au prince,
au héros, que lui manquait-il pour être, selon le monde, un homme achevé?
Jamais homme, encore une fois, n'eut donc tant de droit d'être rempli de lui-même , si jamais on peut avoir droit d'en être rempli ; et jamais homme , pour se défendre de la vanité , n'eut donc tant à craindre du côté de la vérité. Mais c'est ici où commence le miracle de la Providence. Car en même temps, parce qu'il avait un cœur solide (or voici à quoi je réduis la solidité de ce cœur , en le comparant et en l'opposant à luimême), jamais homme, avec tant de gloire, n'a été si supérieur à sa propre gloire ; jamais homme , avec tant de mérite , n'a été moins enflé de son mérite; jamais homme, avec tant d'éclatants succès, n'a été si éloigné de l'ostentation, ni si ennemi de la flatterie; jamais homme, avec tant de grandeur, n'a allié tant d'humanité, tant d'affabilité, tant de bonté; jamais homme, avec tant de capacité et tant de lumières, n'a eu moins de présomption ; jamais homme, avec tant de sujets d'être content de^lui-même, n'a été moins occupé de lui-même, moins gâté ni moins infecté de l'amour de lui-même. Miracles , dis-je , de la Providence, mais d'autant plus miracles, qu'ils paraissaient en lui comme naturels. A ces traits, mes chers auditeurs, vous reconnaissez encore ici le prince de Condé.
Un héros supérieur à sa propre gloire , c'est-à-dire qui a tout fait pour l'acquérir, hors delà désirer et de la chercher, ce qu'il ne fit jamais. Quelle gloire avait-il en vue? Celle du roi et de l'état. Pour celle-là, il n'y avait rien qu'il ne se crût permis ; et la mesure de ses désirs , quand il s'agissait de la gloire du roi , était de la désirer sans bornes , et de rapporter tout à elle, ou, pour mieux dire, de sacrifier tout pour elle. Il ne pensait à la sienne que pour en réprimer les mouvements , et pour s'en interdire la vaine joie , qu'il estimait une bassesse : ayant souvent protesté que, quoi qu'il eût fait, il n'avait jamais rien fait pour paraître brave; ayant toujours eu pour maxime d'aller au solide des choses, d'aimer son devoir pour son devoir même , et de trouver dans le seul témoignage de sa conscience toute la récompense de ses services : solidité d'autant plus héroïque, qu'elle est plus intérieure et plus cachée.
Un héros sans ostentation. Le vit-on jamais s'applaudir ou se prévaloir d'aucune de ces actions glorieuses qui l'avaient rendu si célèbre ? S'il en parlait, c'était avec une retenue dont jamais ni sa complaisance pour ceux qui l'écoutaient , ni leur curiosité qu'il faisait souffrir, ne le fit relâcher. S'il racontait le gain d'une bataille , vous eussiez dit qu'il n'y avait eu nulle part ; ce n'était que pour louer ceux qui avaient montré de la valeur, que pour leur en donner la gloire , que pour les faire connaître à la cour ; jamais plus éloquent ni plus officieux que quand il leur rendait cette justice , et jamais plus en garde ni plus réservé que quand on voulait ou surprendre ou forcer sa modestie, pour lui faire dire ce qui le touchait personnellement. A-t-on pu obtenir de lui qu'il écrivît les mémoires de sa vie , chose qu'il aurait faite si dignement , et dont la postérité lui aurait eu une obligation éternelle ; et avec quelque instance qu'on l'en ait pressé.
son indocilité sur ce paint , si je puis m'exprimer de la sorte , a-t-elle pu être vaincue? Tout ce que j'ai fait, répondait-il, nest bon qu'à être oublié : il faut écrire Thistoire du roi ; toute autre désormais serait superflue. Et on sait avec quelle abondance de cœur il parlait ainsi : sa sincérité n'était-elle pas en cela une aimable preuve de sa solidité ?
Un héros ennemi de la flatterie. Vous me direz qu'il lui était aisé de l'être, parce qu'étant sûr de la vraie louange, et ayant tout ce qu'il avait pour être sincèrement loué, à peine pouvait-il craindre d'être flatté. Parlons donc plus correctement. Un héros ennemi de la louange , même la plus sincère et la plus vraie : car il était difficile qu'on lui en donnât d'autre ; mais c'était assez qu'elle fût louange , pour qu'il ne pût pas la soutenir. Avec quelle impatience et quel chagrin ne la supportait-il pas, quand il ne pouvait l'éviter? et quand il en était le maître, avec quel air de dignité, quoique sans fierté, ne la rebutait-il pas? Au lieu que le faible des grands est d'aimer à être trompés et d'écouter avec plaisir l'adulation et le mensonge dont on nourrit sans cesse leur amour-propre, le caractère tout opposé de notre prince était de ne pouvoir souffrir les vérités même qui lui étaient avantageuses, et qui, honorant son mérite, fatiguaient et gênaient sa modestie : hors de là, passionné pour la vérité, c'est-à-dire aimant la vérité qui l'instruisait , qui le détrompait , qui le condamnait , mais craignant et fuyant la vérité qui le louait et qui l'exaltait. Dis-je rien que vous n'ayez vu? et ce caractère de solidité, si rare parmi les princes , ne vous a-t-il pas fait cent fois admirer celui que vous regrettez aujourd'hui ?
Un héros aussi humain qu'il était grand. Je sais qu'il pouvait être l'un sans préjudice de l'autre , et je conviens qu'il était de l'intérêt de sa grandeur même qu'il eût ce fonds d'humanité qui le rendait si affable et si accessible, parce qu'il ne paraissait jamais plus grand que quand il se communiquait et qu'il se laissait voir de près. De combien peu de grands du monde en pourrait-on dire autant? Mais aussi dans combien peu de grands du monde voit-on cette application qu'il avait à gagner , par des bontés prévenantes , ceux qui avaient l'honneur de l'approcher ? Vit-on jamais prince d'un commerce plus aisé, plus libre, plus commode? se sentait-on , quand on conversait avec lui , embarrassé ou gêné du respect qu'on avait pour sa personne, quoiqu'on en fût pénétré? quel soin n'avaitil pas de le tempérer par tout ce qu'il y a d'obligeant : se familiarisant avec les uns, s'abaissant avec les autres, s'ouvrant et se confiant à ceux-ci, entrant dans les affaires de ceux-là, s' accommodant et se proportionnant à tous ? pouvait-on sortir d'avec lui sans être charmé de son honnêteté , et sans ressentir une joie secrète des marques qu'on venait d'en recevoir; et faut-il s'étonner si , avec de semblables manières , après avoir gagné tant de batailles, il avait gagné tant de cœurs? mais en fallait-il un moins solide que le sien , pour préférer, comme il faisait , cette conquête des cœurs à toutes celles qu'il avait faites par sa valeur?
Un héros que l'amour de lui-même n'avait point gâté. De là vient cet attachement admirable et cet inépuisable zèle qu'il avait pour tous ses
devoirs. Comme il était peu occupé de soi , il pensait éternellement à ce qu'il croyait devoir aux autres. Fut-il jamais un meilleur père, fut-il un plus aimable maître, fut-il un plus parfait ami? Quelle ample matière d'éloges ces trois qualités ne me fourniraient-elles pas , si je pouvais m'y arrêter ?
Un plus parfait ami. Servez-m'en ici de témoins, vous qui en avez fait répreuve. En avez-vous connu un plus fidèle, un plus sûr, un plus exact observateur des droits sacrés de l'amitié? vous qui êtes assez heureux pour avoir été honorés de celle de ce grand homme, rappelez-en le souvenir, et dites-moi, vous a-t-il jamais manqué? a-t-il eu de l'indifférence pour vos intérêts? s'est-il montré insensible à vos malheurs? lui est-il échappé un secret que vous lui eussiez confié? avez-vous découvert en lui ces faibles auxquels l'amitié des grands est si sujette , ou plutôt qui font que les grands connaissent si peu l'amitié? Ses défiances et ses froideurs vous ont-elles causé de l'inquiétude? avez-vous eu à essuyer ses inégalités? a-t-il exigé de vous des dépendances serviles? Quand il a pu vous obliger, vous a-t-il fait valoir ses grâces? Il aimait et il voulait être aimé : a-t-il rien omis pour y réussir, et jamais prince y est-il mieux parvenu, c'està-dire jamais prince a-t-il eu tant d'amis choisis , tant d'amis désintéressés , tant d'amis attachés à lui pour lui-même , tant d'amis de toutes professions et de tous états , à la cour et hors de la cour , dans la robe et dans l'épée? Mais l'aimait-on comme on aime ordinairement les princes , par intérêt, par politique, par nécessité; et n'avait-il pas l'avantage d'être aimé comme les particuliers , par inclination , par choix , par estime ; en un mot, parce qu'il était aimable? L'aurait-il été , quoique quand prince, s'il n'avait été solide?
Un meilleur père et plus digne d'en porter le nom. Mais il ne m'appartient pas de touchera cette qualité; il n'y a qu'à vous, prince et princesse qui m'écoutez, à qui elle ait été pleinement connue. Nous savons les soins infinis qu'il s'est donnés pour vous élever , et pour faire de vous des princes parfaits ; mais il n'y a que vous-mêmes qui puissiez dire la tendresse qu'il a eue pour vos personnes. Je vous le demanderais ici , si je n'appréhendais de rouvrir vos plaies ; et ce n'est qu'en tremblant que je vous y fais penser: mais dût-il vous en coûter de la douleur, au moins par là comprendra-t-on combien vous lui avez été chers, et jusqu'où il a porté l'amour paternel. Permettez-moi donc de le dire, et aux dépens de ce qu'en souffrira votre cœur , écoutez l'éloge d'un père que la pieuse , quoique profane antiquité, n'aurait pas moins révéré sous ce nom de père , que sous celui de héros ; d'un père dont vous avez été la joie, comme il a été votre gloire. Il a rempli le devoir et le nom de père jusqu'à n'épargner pas sa propre vie, et jusqu'à se faire un plaisir de la sacrifier pour ses enfants ; et , puisqu'il faut le dire enfin , la mesure de l'amour qu'il a eu pour eux est qu'en effet il en a été la victime.
Or, tout cela compris ensemble est ce que j'ai appelé un cœur solide , opposé à ce cœur vain que Dieu réprouve , particulièrement dans les grands de la terre. Et j'ai dit, mes chers auditeurs, que par là Dieu avait
donné à notre prince un préservatif admirable , non-seulement contre la gloire du monde , mais contre tous les désordres qui la suivent , et qui sont si funestes pour le salut. Car qu'est-ce qui perd les grands du monde? Vous le savez : cette plénitude d'eux-mômes, cette entlure de leur grandeur , cet abus de leur dignité , cet oubli de leur devoir , cette habitude d'indépendance , ce mépris et ce rebut des autres , cette haine de la vérité, cet amour de la flatterie, cette dureté, cette fierté, cette jalousie et cette ostentation d'autorité, cette crainte du mérite d' autrui, cette présomption du leur propre , cet entêtement de ce qui leur est dû ; que saisje ? voilà ce que la gloire du monde leur attire ; et dans l'usage qu'ils en font, voilà ce qui les perd et ce qui les damne. Or, grâce au Seigneur, rien de tout cela ne s'est trouvé dans notre prince , parce qu'il avait un cœur solide , à l'épreuve de la vanité et de toute l'iniquité qui en est inséparable. Dieu , lui donnant ce cœur solide , préparait donc dès lors en lui le fonds sur lequel devait agir sa grâce. Il éloignait donc déjà de lui tous les obstacles que sa grâce aurait eus à surmonter, si elle avait trouvé en lui un autre cœur. Cette solidité de cœur entrait donc déjà dans le dessein et dans l'ordre de sa prédestination éternelle : pourquoi ? parce que , dans les vues de Dieu , elle devait être en lui le contrepoids de toute la gloire qu'il avait à soutenir. Mais voici quelque chose de plus : car j'ai ajouté que Dieu , par une seconde faveur , lui avait donné un cœur droit , pour servir de ressource à ses malheurs ; et c'est le sujet de la seconde partie.
DÈUXïiME PARTIE.
11 n'y a point d'astre qui ne souffre quelque éclipse ; et le plus brillant de tous , qui est le soleil , est celui qui en souff're de plus grandes et de plus sensibles. Mais deux choses en ceci sont bien remarquables : l'une , que le soleil, quoique éclipsé, ne perd rien du fonds de ses lumières, et que , malgré sa défaillance, il ne laisse pas de conserver la rectitude de son mouvement; l'autre, qu'au moment qu'il s'éclipse, c'est alors que tout l'univers est plus attentif à l'observer et à le contempler, et qu'on en étudie plus curieusement les variations et le système. Symbole admirable des états où Dieu a permis que se soit trouvé notre prince, et où je me suis engagé à vous le représenter. C'est un astre qui a eu ses éclipses. En vain entreprendrai s-je de vous les cacher, puisqu'elles ont été aussi éclatantes que sa lumière même : et peut-être serais-je prévaricateur, si je n'en profitais pas pour en faire aujourd'hui le sujet de votre instruction. J'appelle ses éclipses le malheur qu'eut ce grand homme de se voir enveloppé dans un parti que forma l'esprit de discorde , et qui fut pour nous la source funeste de tant de calamités : et, considérant ce grand homme dans sa profession de chrétien , j'entends, par l'éclipsé qu'il a souffierte , ce temps où, livré à lui-même, il nous a paru comme dans une espèce d'oubli de Dieu ; ce refroidissement où nous l'avons vu dans la pratique des devoirs de la religion. Deux choses que je ne puis pas disconvenir avoir été les deux endroits malheureux de sa vie : l'une par rapport à son roi , et
Tautre par rapport à son Dieu. Mais c'est ici , adorable et aimable Providence, où vous me paraissez tout entière, et où je découvre le secret de votre conduite : car vous aviez donné à ce héros un cœur droit, qui, dans les maux les plus extrêmes , lui a été d'une immanquable ressource ; un cœur droit qu'il a conservé dans ces deux malheureux états, et qui, ayant toujours été entre vos mains, ne s'est jamais absolument ni perverti ni démenti ; un cœur droit, dont vous vous êtes avantageusement servi pour ramener ce héros à tout ce qu il vous a plu, n'ayant permis qu'il s'écartât du droit chemin que pour Ty faire rentrer, et plus utilement pour nous, et plus glorieusement pour lui-même. Voilà , Providence de mon Dieu , l'effet de vos miséricordes , que je dois faire observer à ceux qui m'écoutent , et qui vont être pour eux autant de leçons de leurs plus importants devoirs.
Oui , pour le malheur de la France , le prince que nous pleurons se vit mêlé dans un parti que la discorde avait formé, et qui le détacha de nous. D'autres, plus éclairés que moi, ont appréhendé de toucher ce point de son histoire : et moi , pour l'intérêt de mon ministère, je me suis senti inspiré de m'y arrêter. Car j'ose dire que jamais point d'histoire ne fut plus propre à vous faire voir ce que peut la droiture d'un cœur dans l'extrémité des disgrâces humaines ^ ni plus propre à imprimer dans vos esprits la grande maxime , non-seulement de la véritable politique , mais de la pure reli* gion , qui consiste dans l'inviolable attachement que l'on doit avoir pour les puissances établies de Dieu, et pour ceux en qui réside l'autorité légitime , ou qui en sont les dépositaires. Et je ne crains pas que le zèle que vous avez pour la gloire du héros dont nous parlons vous fasse supporter avec peine cette morale , puisque c'est de la droiture même de son cœur et de la pureté de ses sentiments que j'en vais tirer les preuves les plus convaincantes.
Il est donc vrai , Chrétiens : ce prince jusqu'alors l'appui de l'état , par la conjoncture fatale des dissensions civiles , en devint tout d'un coup la terreur. Il est vrai qu'entraîné par le torrent, il se trouva malgré lui hors de la route que sa sagesse et sa raison lui faisaient tenir, et qu'il avait résolu de suivre. Mais il est vrai aussi (première circonstance bien essentielle) que jamais son cœur ne se sentit si cruellement déchiré : et nous n'avons qu'à rappeler le souvenir des choses passées , pour lui rendre aujourd'hui cette justice , qu'au moins les maux que nous souffrîmes, causés par la guerre qui s'alluma dans le royaume, ne durent point lui être imputés, puisqu'ils ne furent que les suites de la violence qu'on avait faite à son cœur. Et, en effet, on sait combien il s'efforça de détourner l'orage de cette guerre , et de quelle manière , sur le point qu'elle allait éclater, il s'y opposa. Malgré les chagrins dont il était accablé, et dont il pouvait se promettre par elle du soulagement , on sait combien il y résista. Vaincu par d'autres intérêts que les siens , auxquels il ne put être insensible , et qui l'y engagèrent enfin , on sait le désespoir qu'il en témoigna ; car il était naturellement ennemi des conseils violents, et, aux dépens de ses intérêts propres, il en avait de l'horreur. Son cœur, dont les intentions étaient
droites, n'eut donc par lui-même aucune part à nos misëres; et si les mouvements de ce cœur eussent été suivis , vous le savez , jamais l'esprit de division n aurait prévalu ; jamais notre repos n'eût été troublé , et jamais la France n'eût eu la douleur de voir le prince de Condé séparé d'elle. Ce fut la main du Seigneur qui s'appesantit sur nous ; ce fut le fruit de nos iniquités ; ce fut la justice de Dieu qui, pour nous punir, nous ôta ce prince , sur lequel , et avec raison , nous comptions bien plus que sur la multitude de nos légions et de nos forteresses.
Je ne dis point ceci pour vous justifier sa conduite. A Dieu ne plaise que j'excuse ce que lui-même a détesté, ni que je prétende faire ici une apologie dont il serait encore le premier à me faire un crime ! Qu'il ait été faible une fois, et qu'une fois il ait succombé à une tentation humaine (seconde circonstance) , au moins est-il vrai qu'il a eu le mérite des cœurs droits et des grandes âmes en se condamnant lui-même : et à Dieu ne plaise que je diminue rien , par mon discours , d'un mérite aussi rare que celui-là ! Car je soutiens que , pour un héros comme lui, cette condamnation de soi-même, surtout avec les suites qu'elle a eues, et dont nous l'avons vue accompagnée, a été, dans Tordre politique aussi bien que dans la religion, cette espèce de pénitence qu'une bouche éloquente de notre siècle assurait fort bien n'être pas moins glorieuse que l'innocence. Tel a été le sentiment de celui qui devait en être le juge , c'est-à-dire du plus grand des rois ; et nous savons combien ce désaveu sincère d'une conduite malheureuse a eu de pouvoir sur lui pour regagner sa confiance et son amitié.
Mais ne croyez pas qu'il n'en ait coûté à notre prince qu'un stérile et vain repentir (troisième circonstance encore plus notable). Pour donner à ce repentir plus d'efficace et plus de poids , l'un des soins de notre prince fut de le rendre utile et salutaire à tous ceux qui étaient alors compagnons de son triste sort. Éloigné de la cour et du royaume , il en faisait des leçons au jeune prince son fils ; et , par des confidences paternelles de l'état douloureux où il se voyait , il rectifiait en lui , ou , si vous aimez mieux , il prévenait les conséquences de son propre exemple. En père aussi tendre que sage , il lui représentait les horreurs de ces sortes d'engagements ; il lui mettait devant les yeux, et il lui faisait sentir la déplorable destinée d'un prince réduit à chercher un asile, et à dépendre de la protection d'une puissance étrangère, qui se défie toujours de lui , et dont lui-même ne peut jamais s'assurer. En un mot, il lui apprenait à profiter de ses malheurs : et son unique consolation, dans le comble de ses disgrâces, était de penser qu'il élevait , dans la personne de ce fils , un autre lui-même ; mais qui , instruit et formé par lui , serait plus heureux que lui , mieux conseillé que lui , le dirai-je ? plus irrépréhensible que lui dans la chose du monde où il avait plus recherché et plus passionnément souhaité de l'être. Fut-il jamais droiture de cœur comparable à celle-là? Ce n'est pas assez.
Pénétré de ces sentiments, et parce qu'il avait le cœur droit, ce prince, quoique abandonné à sa mauvaise fortune , refusa constamment tous les avantages qui auraient pu la relever, mais qui, en la relevant, lui auraient
été un obstacle à son rétablissement dans les bonnes grâces et dans l'obéissance du roi (quatrième circonstance , dont vous avez dû faire avant moi la remarque). A quelle épreuve sur ce point l'Espagne ne le mit-elle pas, et à quelles conditions ne fut-elle pas toute prête à traiter avec lui , s'il avait voulu pour jamais s'attacher à elle ? Mais avec quelle fermeté, quelle hauteur ne rejeta-t-il pas les propositions, quoique spécieuses , par où on le tenta ? On lui offrit , en pleine souveraineté , des villes et des provinces considérables ; et il ne répondit à ces offres que par une généreuse indignation d'avoir été cru capable de les écouter. Le retour à F obéissance de son roi lui parut quelque chose de meilleur et de plus avantageux pour lui , que d'être lui-même souverain ; et il préféra le droit qu'il s'était réservé de travailler à ce retour et de pouvoir l'espérer, à tous les titres dont son ambition aurait pu, hors de là, être flattée. Elle était irritée par la misère, mais son devoir le soutint. Il ne put ni souffrir, ni consentir d'acheter à ce prix une couronne ; et il aima mieux s'exposer à être toujours malheureux, que de renoncer pour jamais à être fidèle. Voilà ce que j'appelle un cœur droit.
Eut-il un moment de joie , tandis que , séparé de nous , il se vit dans l'affreuse nécessité d'être, malgré lui-même, notre ennemi? Non, Messieurs ; séparé de nous, il gémissait , dans le secret de son cœur, des succès mêmes de ses armes ; sa valeur , employée contre sa patrie , lui était odieuse à lui-même : forcé à en faire un tel usage, il aurait voulu, ou en avoir moins , ou être hors de toute occasion de la produire. Que ne fitil pas pour mettre fin à un état si violent (cinquième circonstance , dont je suis sûr que vous fûtes alors touchés) ? Omit-il rien de tout ce qui dépendait de lui pour disposer les choses à la paix ? Dans les négociations des Pyrénées, où il fut question de régler ce qui regardait sa personne, voulut-il être considéré au préjudice de la cause commune? Hésita-t-il à sacrifier tout, plutôt que d'apporter à ce grand œuvre le moindre retardement? Les intérêts de ses amis exceptés, ne' pria-t-il pas qu'on oubliiit les siens , et qu'on l'oubliât lui-même , si de là dépendait la conclusion d'un traité qui devait pacifier l'Europe? Et pourvu qu'on lui ménageât le seul bien après lequel il soupirait , savoir, les bonnes grâces du roi , ne protesta-t-il pas qu'il serait content? La paix entre les deux couronnes ne fut-elle pas le comble de ses vœux , parce qu'elle l'assura que ce bien lui serait accordé? et n'avouait-il pas que le jour de sa vie le plus triomphant était celui où , rétabli à la cour, et favorablement reçu du roi , il était rentré dans la possession de ce bien ?
Mais avec quel zèle ne travailla-t-il pas ensuite à se l'assurer et à s'en rendre digne plus que jamais (sixième et dernière circonstance)? Et quel soin n'eut-il pas , après son retour, de réparer ses malheurs par le redoublement de ses services? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi, et je me trouve encore accablé de mon sujet. Car ce serait le lieu de vous faire voir notre prince suivant le roi dans ses glorieuses campagnes , qui ont été les miracles de notre siècle ; et prenant part à ses conquêtes , dont un jour la postérité aura droit de douter, ou peut-être même qu'elle ne T. IV. 23
354 ORAISON FUNÈBRE DE LOUIS DE BOURBOîî.
croira pas, parce quelles sont bien plus vraies que vraisemblables. De quel œil les regarda-t-il ? Si la droiture de son cœur n'en avait encore sur ce point réglé les mouvements , peut-être aurait-il eu peine à n'en pas concevoir une envie secrète, lui qui jusque-là n'avait rien trouvé dans la guerre qui pût être pour lui un sujet d'envie. Mais il fut alors convaincu qu'il y avait quelque chose de nouveau sous le soleil ; et parce qu il avait un cœur droit, il vit avec joie un plus fort que lui, selon le terme de l'Écriture, sur le théâtre du monde, obscurcissant tous les héros, et lui causant à lui-même de Fétonnement. Je vous représenterais, dis-je, le • prince de Condé suivant les pas de Louis-le-Grand , qui étaient des pas de géant, et se surpassant par la nouvelle ardeur que lui inspirait l'exemple de ce monarque. Vous le verriez, ainsi que parle Daniel, rajeuni comme Faigle, et, dans un corps usé de travaux rallumant tout le feu de ses premières années, combattre, et, comme un autre Hercule, défaire à Senef l'hydre conjurée contre nous , c'est-à-dire les trois formidables armées de l'Empereur; de l'Espagne et de la Hollande, en poursuivre les restes, et les dissiper par la levée du siège d'Oudenarde ; repasser en Allemagne, et, par sa présence, sauver l'Alsace, exposée en proie à l'ennemi et désolée par la mort de M. de Turenne ; empêcher les funestes suites de la perte de ce général ; avec les débris d'une armée et avec une poignée de gens, arrêter toutes les forces de l'Empire, les faire honteusement échouer devant Haguenau et devant Saverne, les fatiguer, les consumer, les pousser au-delà du Rhin ; partout secondé de son illustre fils , qui partageait avec lui la gloire de ses actions , et à la valeur aussi bien qu'à l'amour duquel il eut, à Senef, la satisfaction et la joie de se voir lui-même redevable de la vie; partout s'immolant et se sacrifiant, mais partout triomphant, et remplissant la mesure de cette glorieuse réparation qu'il faisait à la France. Changeant de scène , vous l'admireriez hors du tumulte de la guerre et dans une vie plus tranquille ; achevant en ceci de se satisfaire par une conduite envers le roi qui n'eut peut-être jamais d'exemple , mais qui en pourra éternellement servir à tous ceux qui m'écoutent.
En effet, il n'y avait point de particulier dans le royaume à qui le prince de Condé ne fut un modèle de l'attachement, du dévouement, de la soumission et de l'obéissance qui sont dus au roi ; il n'y avait point de courtisan qui n'apprit de lui à honorer, à révérer, à aimer le roi ; il n'y avait point d'esprit chagrin, ni mécontent, qu'il ne redressât en lui inspirant la vénération et la tendresse qu'il avait pour le roi. Ce mérite du roi , si connu , avait des charmes pour lui qu'il faisait sentir aux autres ; et on ne concevait jamais une idée plus haute des grandes qualités du roi , que quand le prince de Condé s'en expliquait , et qu'on l'en entendait parler. Avec quelle application n'étudiait-il pas les volontés de ce monarque, pour y conformer les siennes? avec quelle ardeur n'allait-il pas au-devant de tout ce qui pouvait lui plaire? avec quelle joie ne voyait-il pas sa famille unie à la personne de ce grand roi par le lien d'un heureux mariage? avec quels saisissements de douleur et de crainte n'appréhendait-il pas et ne ressentait-il pas les moindres maux dont la santé précieuse de ce grand roi ôt^t
attaquée? avec quelle vivacité ne s'intéressait-il pas pour sa conservation? Après avoir cent fois tremblé des affreux périls où il avait vu ce roi conquérant poussé par son héroïque valeur, avec quelle résolution ne Tempêcha-t-il pas de s'exposer aux dangers où la maladie de la jeune princesse , c'est-à-dire où l'excès de sa bonté et de son amour de père allait l'engager? avec quel courage, dis-je, et quelle vigueur notre prince, quoique lui-même languissant et déjà mourant, ne l'en retira- t-il pas? Mais ne peut-on pas dire alors , et n'eut-il pas droit de penser, qu'il rendait par là un service à l'état, seul capable d'effacer le souvenir des choses passées ; que par là il s'acquittait envers la France de tout ce qu'il pouvait lui avoir dû ; et que lui conserver son roi était ne lui devoir plus rien? Voilà , mes chers auditeurs, de quoi nous sommes redevables à la droiture de son cœur. Mais voyons de quelle ressource la droiture de son cœur lui a été par rapport à son Dieu ; et c'est ici où votre piété va trouver de quoi se satisfaire.
Il est vrai, ce prince, ou Hvré à lui-même, ou si vous voulez, emporté par l'esprit du monde, nous a paru quelque temps comme dans une espèce d'oubli de Dieu. Mais quoiqu'il ait paru oublier Dieu ( ô profondeur et abîme de miséricorde!), il ne l'a jamais méconnu ; et malgré son relâchement dans la pratique des devoirs de la religion, il n'a jamais, dans le secret de son cœur, abandonné la religion , il n'a jamais perdu la foi , il n'a jamais douté de nos mystères. Ainsi l'a-t-il lui-même déclaré , et nous savons que son témoignage est vrai , puisque jamais prince ne fut moins capable que lui, surtout dans un sujet pareil , de dissimuler ni de feindre. Quand il ne l'aurait pas assuré , certains traits de sa vie , quoique alors moins chrétienne et plus dissipée , nous en auraient suffisamment répondu. Ce soin qu'il avait , après une victoire remportée , sur le champ même de bataille , les genoux en terre, d'en rendre à Dieu les premières actions de grâces ; c'est ce qu'il fit à Rocroi : ces ordres si absolus et si sévères qu'il fait garder, pour empêcher, dans la licence de la guerre , la profanation des lieux saints ; cette exactitude à ne confier les bénéfices auxquels il devait pourvoir, surtout quand ils étaient chargés de la conduite des âmes , qu'à des sujets choisis et sans reproche , chose qu'il observa toujours ; ce zèle si louable qu'il téaioignait pour la conversion du moindre de ses domestiques engagé dans l'hérésie : c'est ce que nous avons vu ; ces conseils salutaires qu'il a si souvent donnés à ses amis mourants , et à ceux qui dans les attaques étaient blessés auprès de lui , les exhortant le premier à mettre leur salut en assurance, et s' employant à leur en procurer les prompts secours; ces marques de christianisme si édifiantes qu'il donna lui-même à Gand , dans le danger d'une maladie ; et ce qui nous a enfin paru à sa mort , où , comme parle le Saint-Esprit , se fait la manifestation des sentiments de l'homm et de ses œuvres: In fine hominis denudatio operum ipsius^ ; tout cela, dis-je, montre bien qu'au milieu même des égarements du monde, la religion s'était conservée dans son cœur. Or elle ne s'y é»tait conservée que parce qu'il avait un cœur droit ; et par là je prétends, mef
> Eccli., 11.
chers auditeurs, rendre ici à la religion un des plus invincibles témoignages qui puissent lui être rendus, par là je prétends confondre le libertinage, et tous les monstres d'impiété qui pourraient régner parmi vous ; et je veux par là vous faire adorer la Providence , qui sait si bien des plus grands maux tirer sa gloire et notre bien. Ecoutez-moi, et qu'au moins ce que je vais dire ne soit pas un jour le sujet de votre condamnation.
Témoignage invincible et irréprochable en faveur de la religion : pourquoi? parce que jamais homme (à peine en excepterais-je saint Augustin) n'a tant examiné la religion, ni avec un esprit si éclairé que notre prince ; et ce que je vous prie en même temps de remarquer, jamais homme ne l'a étudiée avec moins de précaution que lui , ni avec plus de danger de la perdre , c'est-à-dire avec un esprit plus curieux , et plus éloigné de cette soumission aveugle que la religion demande. Or que s'ensuit-il de là? le voici, non pas comme je T imagine, mais comme le prince lui-même l'a éprouvé , par un don de grâce dont il a depuis tant de fois rendu gloire à Dieu. Il s'ensuit de là qu'il n'a donc conservé la religion pure que parce que, malgré sa curiosité, il Ta connue vraie ; c'est-à-dire que parce que sa curiosité, son savoir, sa pénétration, n'ont pu y découvrir de faible, que parce qu'à l'exemple de saint Augustin , plus il étudiait cette religion , plus elle lui paraissait fondée sur les principes éternels de la vérité et de la sainteté ; que parce que toutes ses recherches n aboutissaient qu'à Fen convaincre ; que parce qu'au milieu même des égarements du monde, il avait, aussi bien que saint Augustin , une raison saine , et que son cœur, qui était droit , a toujours été , sur le point de la religion , d'intelligence et d'accord avec sa raison. Car voilà ce que l'iniquité du monde n'a jamais pu corrompre dans ce grand homme, et voilà ce qui l'a sauvé. S'il avait eu moins de lumières , semblable à ces demi-savants qui ne sont impies que parce qu'ils sont ignorants , il aurait, comme dit l'Apôtre, témérairement condamné tout ce qu'il aurait ignoré K S'il avait eu moins de droiture, il n'aurait cru que ce qu'il aurait voulu , et à l'exemple de l'insensé, qui voudrait qu'il n'y eût point de Dieu , il aurait dit dans son cœur : 7/ ny a point de Dieu ^. Mais parce que la droiture de son cœur répondait parfaitement à l'abondance de ses lumières et à l'intégrité de sa raison , malgré l'impiété du monde, il a toujours dit et dans sa raison et dans son cœur : Il y a un Dieu ; et par un enchaînement de conséquences, contre l'évidence desquelles il a cent fois confessé que le libertinage le plus fier n'avait rien à opposer que de faible et de pitoyable , son cœur, de concert avec sa raison lui a toujours fait conclure \ Il y a un Dieu, il y a une religion qui est le vrai culte de Dieu. De toutes les religions du monde, ia chrétienne est uniquement et incontestablement l'ouvrage de Dieu. De toutes les sociétés chrétiennes, il ny a que dans la catholique où se trouve Vunité , ou subsiste V ordre, et par conséquent ou réside l'esprit de Dieu. C'est ainsi, mes chers auditeurs, que raisonnait ce grand prince, et c'est à quoi, s'en ouvrant lui-même à ses plus confidents amis, il protestait qu'il s'en (^it toujours tenu.
« Jud. Epist, — » Psalni. 13.
Or voilà ce que je prétends avoir été l'heureuse ressource ou le remède souverain de ses froideurs et de ses relâchements dans la pratique des devoirs chrétiens. Car d'un cœur ainsi disposé, que ne doit-on pas attendre? D'un cœur en qui la religion n est pas éteinte, que n'a-t-on pas lieu d'espérer? Avec ce principe de religion, de quoi ne revient-on pas? Tandis que la foi est encore vivante, faut-il s'étonner si , malgré la dissipation des voies du siècle ; malgré la dureté de la pierre, malgré les épines qui l'étoufFent, cette divine semence, surmontant tout cela par sa vertu, produit enfin des fruits de grâce , de salut et de sainteté? et n'estce pas le miracle de la miséricorde que nous avons vu dans la personne de notre incomparable prince? Le dirai-je, Chrétiens ? Dieu m'avait donné comme un pressentiment de ce miracle ; et dans le lieu même où je vous parle aujourd'hui , dans une cérémonie toute semblable à celle pour laquelle vous êtes ici assemblés, le prince lui-même m'écoutant, j'en avais non-seulement formé le vœu , mais comme anticipé l'effet, par une prière qui parut alors tenir quelque chose de la prédiction. Soit inspiration ou transport de zèle , élevé au-dessus de moi , je m'étais promis, Seigneur, ou plutôt je m'étais assuré de vous, que vous ne laisseriez pas ce grand homme , avec un cœur aussi droit que celui que je lui connaissais , dans la voie de la perdition et de la corruption du monde. Lui-même , dont la présence m'animait, en fut ému. Et qui sait, ô mon Dieu, si , vous servant dès lors de mon faible organe, vous ne commençâtes pas dans ce moment-là à l'éclairer et à le toucher de vos divines lumières ! Quoi qu'il en soit, mes vœux et mes souhaits n'ont point été vains. Il vous a plu, Seigneur, de les exaucer, et j'ai eu la consolation de voir ma parole accomplie. Ce prince, qui m'avait écouté, a depuis écouté votre voix secrète ; et parce qu'il avait un cœur droit, il a suivi l'attrait de votre grâce. Mais je m'aperçois que j'entre dans le sanctuaire de ce cœur, et que sa droiture m'a insensiblement conduit à sa piété : dernière qualité qui , dans sa personne, a couronné, comme j'ai dit, une vie glorieuse par une sainte et précieuse mort. Encore un moment de votre attention et je vais finir.