AVERTISSEMENT
Quoique ce ne soient ici que des exhortations et quelques instructions chrétiennes, on y reconnaîtra tout le caractère du Père Bourdaloue, et Ton n*y verra rien qui dégénère de la force et de la solidité de ses sermons. Non pas qu'il faille s'attendre d'y trouver des discours aussi étendus et aussi remplis que des sermons communément le doivent être : l'habileté du prédicateur est de se proportionner aux lieux , aux occasions , aux sujets ; et voilà ce que le Père Bourdaloue savait parfaitement.
En quelque degré d'excelUnce qu'il ait possédé le talent de la prédication , il ne comptait ni sur son génie naturel, ni sur la iaciliié qu'un fréquent exercice pouvait lui avoir acquise : mais n'eût-il à parler que dans une campagne, dans un hôpital , ou dans une prison , il se préparait avec soin , et croyait devoir ce respect à la parole de Dieu dont il était l'interprète.
Comme il se fait dans Paris diverses assemblées de charité en faveur des pauvres , et qu'elles commencent ordinairement par une exhortation , on s'adressait pour cela souvent au Père Bourdaloue. Oute sa réputation, qui le faisait désirer partout , on avait d'autant plus volontiers recours à lui , qu'il accordait plus aisément ce qu'on lui demandait Ih-dessus, et surtout ce qui lui donnait quelque matière d'exercer son zèle. Car il n'était pas de ceux qui ne veulent paraître qu'au grand jour, et qne dans les actions d'éclat : tout lui convenait, dès qu'il s'agissait de la gloire de Dieu et de l'utilité du prochain. Il n'est donc pas surprenant qu'il ait composé jusqu'à Fcpt exhortations pour ces sortes d'assemblées : savoir, deux sur la charité à l'égard des pauvres en général, et cinq sur la charité envers les prisonniers, envers les orphelins, envers les nouveaux catholiques , et envers des séminaires qu'on travaillait à établir.
On ne souhaitait pas moins de l'entendre dans les maisons religieuses; mais il y a moins fait d'exhortations particulières , parce qu'il ne pouvait fournir à tout, et que d'ailleurs il y prêchait plusieurs fois chaque année dans les cérémonies de vêtures et de professions. J'ai joint aux exhortations pour les communautés religieuses celle qui regarde les {»rêtrcs. C'est un discours que lit le Père Bourdaloue dans une assemblée d'ecclésiastiques. Il y relève la dignité du sacerdoce, et personne peut-être n'en eut de plus hautes idées que lui. On sait quelle ét-ut son exactitude, et, si on l'ose dire, sa délicatesse sur toutes les choses qui avaient rapport au service divin et au sacré ministère des autels. Mais c'est cela même qui l'excitait à représenter plus fortement aux ministres du Seigneur les obligations de leur état , les scandales qui pouvaient le déshonorer et l'avilir. Il garde néanmoins dans cette exhortation toutes les mesures convenables , et ne s'écarte point des senîimenls d'estime et de vénération que méritent un grand nombre de dignes ecclésiastiques , assidus à leurs fonctions, exemplaires dans leur vie, et orthodoxes dans leur doctrine.
Ce qui l'engagea aux dix exhortations sur la Passion de Notre-Seigneur, c'est la coutume qui s'observait chez les jésuites , de faire en chaque maison , tous
les mercredis et tous !cs vendredis, depuis le premier dimanche du carême jusqu'au dimanche des Rameaux, une exhortation publique sur les souffrances de Jésus-Cluisl. Le Père Bourdaloue satisfit, conime les autres, à ce devoir pondant les quatre annéts qu'il fui employé à prêcher en province les Dominicales; et les personnes de piété qui cherchent à s'entretenir de bonnes lectures durant le carême n'en peuvent guère choisir de plus solides que ces exhortations, ni de plus édifiantes.
Ou pourra également profiter des instructions chrétiennes qui suivent les exhoriations : ce sont des avis spirituels et des règles de conduite qu'a donnés le Père Bourdaloue à différentes personnes qui le consultaient, et dont il gouvernail la conscience. J'en ai supprimé plusieurs que j'avais pris soin de ramasser, et qu'on avait bien voulu me confier. J'ai jugé qu'il était inutile d'en grossir ce recueil, parce que ce ne sont que do simples abrégés des sermons qu'il a faits sur les mêmes matières. Les douze instructions que j'ai retenues suffisent pour faire voir avec quel esprit de religion et quelle sagesse cet habile directeur conduisait les âmes dans le chemin du salut.
Après les quatorze volumes de la première édition des ouvrages du Père Bourdaloue, ou les quinze de la seconde , je ne crois pas qu'on attende quelque chose au delà, ni qu'on m'accuse de ne lui avoir pas rendu tout ce qui lui appartenait. Si je puis néanmoins encore prendre le temps de parcourir ses papiers , et qu'il s'y rencontre des pensées détachées et des remarques qu'il n'ait mises nulle part en œuvre , je n'en priverai pas le public. Il n'y a rien à perdre d'un homme si juste dans ses réflexions , et si chrétien dans toute sa morale.
Date eleemosynam , et omnia munda sunt vobis.
Donnez l'aumône, et vous serez entièrement purifiés. Saint Luc, ch. 11.
Voilà, Mesdames, une grande promesse; et pom' la bien entendre, il est nécessaire de savoir en quoi consiste cette corruption du siècle que vous avez à craindre , et contre laquelle l'aumône vous servira de préservatif. Il faut examiner les causes les plus ordinaires d'où elle procède ; il faut voir les pernicieux effets dont elle est-elle-même la source , et rechercher enfin les remèdes que vous y pouvez opposer. Or je ne puis mieux vous faire comprendre tout cela qu'en supposant un principe de saint Bernard , qui, dans la morale évangéhque, est incontestable, et que je tire d'un de ses sermons. Il y a trois choses, dit ce Père, infiniment exposées dans le monde, et qu il est d'une extrême difficulté d'y conserver, l'humifité, la chasteté , la piété : Thumilité au milieu des richesses du monde , la chasteté au milieu des délices du monde , et la piété dans l'embarras des affaires du monde : Periciitatur humilitas in divitiis , castitas in deliciis , pictas in negotiis. C'est-à-dire qu'il n'est presque pas possible d'avoir du bien, et d'être humble; de vivre à son aise, et d'être chaste; de vaquer aux affaires temporelles , et de ne pas oublier Dieu. Mais voici, Mesdames, l'excellent moyen que je viens vous enseigner pour vous garantir de ce«
trois écueils : c'est la pratique des œuvres de charité. Vous êtes dans des conditions opulentes, dans des conditions commodes, dans des conditions agissantes au dehors et chargées de soins : or je prétends qu'il n'est rien de plus efficace que les œuvres de la charité chrétienne , pour défendre votre humilité de l'orgueil des richesses , pour défendre votre pureté des attraits d'une vie sensuelle, et pour défendre votre piété de la dissipation des affaires humaines : trois points qui seront le partage de cet entretien et le sujet de votre attention.