DEUXIÈME PARTIE
Toute conversion , même sincère , n'est pas , Mesdames , dans le sens que je l'entends , une conversion parfaite ; et je n'appelle conversion parfaite que celle où l'âme demeure bien affermie, sans être sujette à ces incertitudes qui rendent sa foi chancelante , ni à ces retours qui l'entraînent dans ses premiers égarements, et détruisent en elle l'œuvre de Dieu. Suivant ce principe, nous pouvons dire que, s'il y a beaucoup de catholiques nouvellement convertis , il y en a peu qui le soient pleinement et parfaitement ; pourquoi? parce qu'il y en a peu en qui la foi ne soit encore iîien faible , et dont on ne doive craindre de scandaleuses rechutes. Il est donc d'une extrême conséquence de les fortifier , et de nous les attacher si étroitement, que rien ne puisse les rengager dans leurs anciennes erreurs , ni les détourner du droit chemin où la miséricorde du Seigneur les a conduits. Que faut-il pour cela? Gagner leur esprit et leur cœur : leur esprit, en leur persuadant toujours de plus en plus la vérité de notre religion; leur cœur, en les affectionnant à cette même religion et la leur faisant aimer. Or Fun et l'autre, Mesdames, dépend de vous, et sera le fruit de votre zèle pour eux et pour tout ce qui les concerne. Voici comment : écoutez-le , s'il vous plaît.
Car je soutiens d'abord que vous ne leur ferez jamais mieux connaître la vérité de notre religion que par la charité qui s'y pratique, puisque la charité est la marque la plus certaine de la sainteté, et que la sainteté est un des plus favorables préjugés de la vérité. Je ne prétends pas néanmoins (jue ce soit là le seul motif de leur créance. On sait assez que toutes les hérésies ont affecté l'éclat des bonnes œuvres et d'une charité fastueuse. On sait que saint Augustin , pour cela, voulait qu'on jugeât des personnes par la foi , cl non de la foi par les personnet». Mais quant aux autres rao-
tifs la charité se joint, une charité bienfaisante, une charité prévenante, une charité toujours vigilante et constante , c'est ce qui achève de déterminer les esprits et de les fixer. Aussi est-ce cette charité envers les pauvres , qui si longtemps a donné du crédit à la religion prétendue réformée. Ce n'était pas une preuve suffisante pour elle , parce que ce n'était pas une preuve entière et complète ; mais enfin cette preuve , quoique suspecte de sa part , ne laissait pas de faire impression , et de lui attirer une infinité de sectateurs. C'était un faux métal , mais qui frappait les yeux ; et ces pauvres , dont vous êtes présentement chargées , n'étaient la plupart retenus que par là, et n'avaient point de plus puissante raison qui les convainquît.
Ainsi, Mesdames, pour vous conformer à leurs dispositions, il faut maintenant que vous les détrompiez de la fausse opinion où l'on s'étudiait à les élever : que de toutes les religions, il n'y avait que la protestante qui s'intéressât pour les pauvres. Il faut que vous leur fassiez voir qu'entre les autres prérogatives de la religion catholique, elle a encore celle-ci, d'être la plus compatissante et la plus miséricordieuse. On prépare des missions pour leur instruction, et je ne puis assez louer un dessein si digne du zèle apostolique. Mais du reste, il faut, avant toutes choses, que vous soyez vousmêmes leurs missionnaires : par où? par vos libéralités. Car, pour appliquer ici la parole de saint Paul, Privs quod animale, deindè qxwd spirituale ' , le temporel ouvre la voie au spirituel, et c'est un des préparatifs les plus efficaces. Voilà ce qui conciUera aux ministres du Seigneur l'attention de ces nouveaux disciples ; voilà ce qui donnera de la force à leurs paroles, et ce qui appuiera leurs prédications. Quand ces pauvres, que l'Église a recueillis dans son sein, verront des dames de qualité les rechercher elles-mêmes, les visiter, les encourager, les aider, c'est ce qui les touchera. Ils concluront qu'une religion qui inspire une charité si pure, n'est point aussi afîreuse que leurs ministres la leur dépeignaient. Ils reviendront des fausses idées qu'ils en avaient conçues, et ils en prendront de plus justes et de plus vraies. Sans cela, les prédicateurs auront beau parler, toutes nos exhortations seront inutiles, et tout ce que nous dirons ne produira rien. Car comment recevront nos discours des gens à qui nous refusons le pain et la vie, et qui, comparant ce qu'ils sont avec ce qu'ils étaient, se trouveront parmi nous assaillis de toutes sortes de calamités, et sans espérance d'aucun soutien ? Ne croiront-ils pas que leur misère est une punition du ciel ; que Dieu condamne leur changement, et qu'il les en châtie? et ne penseront-ils pas à retourner en arrière , et à rompre l'engagement qu'ils avaient contracté avec nous? Dangereuse tentation contre laquelle il ne tient qu'à vous. Mesdames, de les prémunir, et illusion subtile dont vos charités les détromperont.
Il y a plus : en persuadant leurs esprits, vous gagnerez leurs cœurs : car rien ne gagne plus le cœur que l'affection qu'on nous témoigne, et que le bien qu'on nous fait. Ils trouveront de la douceur dans la foi catholique, et par là ils la goûteront ; elle leur deviendra chère et aimable. Tel est le
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moyen dont se servait le Sauveur même du monde : pour sauver les âmes, il guérissait les corps, et à peine a-t-il opéré l'un de ces miracles sans l'autre. Cela parait intéressé ; mais Dieu , dont la providence est adorable, emploie tout à la vocation et au salut de ses élus. Les riches et les pauvres se gagnent différemment : ceux-là d'une certaine manière, et ceux-ci par les dons. Mais qu'importe, pourvu qu'en effet on les gagne tous, et qu'à l'exemple de notre divin maitre nous profitions des besoins des pauvres pour les acquérir à l'Église, et nous nous prévalions de leur indigence pour la gloire et les intérêts de Dieu? Moyen le plus proportionné à leur faiblesse : convertis ou non convertis, ce sont les membres de Jésus-Christ, mais les membres souffrants et languissants, qu'il faut, par conséquent, ménager et mettre en état de bien digérer la sainte nourriture qu'on leur destine. Comme pauvres, ils doivent être évangélisés : Pauperes evangelizantur ^ ; mais il est nécessaire, à leur égard, que l'Évangile soit accompagné d'amples largesses et d'utiles secours : moyen que vous avez entre les mains, vous, Mesdames, que Dieu a pourvues des biens de ce monde, et qui aurez làdessus plus de comptes à lui rendre. D'où s'ensuit une décision qui vous étonnera peut-être, et qui pourra troubler vos consciences, mais dont vous serez obligées de convenir, pour peu que vous y fassiez d'attention, et que vous compreniez les principes les plus communs et les plus indubitables de la morale chrétienne. C'est par là que je finis, et c'est dans cette conclusion que je renferme tout ce qui me reste à vous représenter sur un sujet si important.
Voici donc comment je raisonne. Il est certain que les œuvres de miséricorde ne sont pas seulement de conseil, mais de précepte, dans le christianisme, puisque c'est particulièrement sur ces œuvres de miséricorde que nous devons être jugés un jour, et récompensés ou réprouvés éternellement. Il est certain que ces œuvres de miséricorde, ordonnées sous de si grièves peines, ne regardent pas seulement les besoins du corps, mais les besoins de l'âme; et même les besoins de l'âme encore plus que ceux du corps, puisque l'âme est bien plus noble que le corps. De là je conclus que ce qui suffirait pour être coupable d'un péché mortel par rapport aux besoins du corps, suffît à plus forte raison pour être également criminel par rapport aux besoins de l'âme. Si donc, comme il est évident et comme vous le reconnaissez toutes, ce serait un péché digne de la damnation, d'abandonner le pauvre dans le danger prochain de perdre la vie du corps, faute d'un secours qu'on peut lui fournir, c'est une conséquence incontestable , que ce iie sera pas un moindre crime (je devrais dire que ce sera un crime mille fois plus grand) de l'abandonner dans le prochain danger de perdre la vie de l'âme et de se pervertir, lorsqu'on peut, par une assistance salutaire, le mettre à couvert de ce malheur et l'en préserver. Or ne savez-vous pas, Mesdames, que c'est là le péril où se trouvent une infinité de pauvres à demi convertis ? Je dis, à demi convertis ; car, malgré toutes les démonstrations extérieures et toutes les paroles qu'ils ont données, nous ne devons pas supposer qu'à leur égard tout soit déjà fait, et nous devons plu-
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tôt supposer que tout est encore à faire. En effet, les uns, ainsi que je vous Tai d'abord marqué, quoique convertis de bonne foi, ne sont pas néanmoins bien établis dans la grâce de leur conversion. D'autres sont dans le trouble et dans Fagitation qu'a dû leur causer un changement qui les éloigne de tout ce qu'ils avaient de plus cher, et qui les engage à une créance et à des pratiques où ils n ont point été élevés. Quelques-uns demeurent dans une indifférence et une froideur qui ne les attache à rien ; et plusieurs enfin ne se sont soumis que par force, et catholiques au dehors, ne le sont ' guère dans le cœur. Jugez ce qu'il doit arriver de tous ces gens-là, si votre charité n'y remédie. Jugez si l'on peut raisonnablement espérer qu'ils aient assez de persévérance pour tenir ferme dans l'affliction et dans la disette. Ce sont des arbres transplantés : s'il n'y a point de suc dans la terre pour les nourrir, si c'est pour eux une terre sèche, y prendront-ils racine, et dès le premier orage ne seront-ils pas renversés ?
Reprenons, Mesdames : il est donc vrai que cette nombreuse multitude de nouveaux catholiques est exposée à retomber dans l'hérésie, à renoncer la foi et à se damner. Il n'est pas moins vrai que vous pouvez les arrêter sur le bord du précipice et les sauver en les cultivant, en les consolant, en les soulageant, en subvenant à leur infortune. Si vous ne les faites pas, vous en croirez-vous quittes devant Dieu?
Hé î Mesdames, qu'on vint actuellement vous dire qu'à la porte de cette maison un pauvre est sur le point d'expirer par la faim qui le consume, y en a-t-il une de vous qui ne courût à l'aide, et qui s'en tînt dispensée? Or je vous avertis, moi, et vous ne pouvez l'ignorer, que des milliers de pauvres sont prêts à périr spirituellement, parce que vous les laissez périr temporellement ; et sur cela, vous vivrez tranquilles et sans scrupules? vous penserez n'en être point comptables à Dieu? vous ne craindrez point cette formidable menace qu'il vous fait dans l'Écriture, aussi bien qu'à ces prêtres qu'il avait choisis pour la conduite de son peuple? Sanguinem autem ejus de manu tua requiram ^ : voilà des âmes dont le salut dépendait de vous. Elles m'étaient bien précieuses, puisque je les avais rachetées démon sang; mais les voilà perdues par votre faute. Je vous les redemande; et si vous ne pouvez me les rendre, il faut que la vôtre m'en réponde : Sanguinem autem ejus de manu tuâ requiram. Oui, Mesdames, la vôtre en répondra : mais ce qui doit être aussi pour vous d'une consolation infinie, c'est qu'autant d'âmes que vous conserverez à Dieu, autant mettrez-vous le salut de la vôtre en sûreté : autant Dieu la comblera-t-il de grâces en cette vie, et de gloire dans l'éternité bienheureuse que je vous souhaite, etc.
• Eiech., 3.
Maria ergo occepU Ubram unguenli nardi pistici , preliosi , et tinxit pedcs Jesu.
Marie Madeleine prit une livre d'huile de senteur d'un nard excellent et de grand prix , et elle en arrosa les pieds de Jésus. Saint Jean, ch, 12.
C'est le témoignage que Madeleine, l'une des plus illustres pénitentes de rÉglise de Dieu, et, si j'ose user de cette expression, Tune des plus saintes amantes de Jésus-Christ, donne à ce divin Maître des sentiments de son cœur, et de l'attachement le plus pur et le plus sacré. Le parfum le plus précieux ne l'est point encore assez pour satisfaire son zèle, et il n'y a rien qu elle voulût épargner, dès qu'il s'agit de ce Sauveur adorable dont elle a embrassé la loi, et à qui elle s'est dévouée sans réserve. Beau modèle que vous propose. Mesdames, l'évangile de ce jour, et qui m'a paru convenir admirablement à ce que vous venez faire dans cette assemblée. C'est la charité qui vous y amène, et une charité d'autant plus relevée et plus parfaite, qu'elle regarde les prêtres du Seigneur et ses ministres. Je puis donc la comparer avec l'amour de Madeleine , et avec tout ce qu'il lui inspire aujourd'hui pour honorer le Fils de Dieu et pour lui marquer son inviolable fidélité. Je dis plus, et je prétends même que votre charité a des avantages qui la distinguent, et voici dans une comparaison suivie tout le fonds et tout le partage de cet entretien. Jésus-Christ témoigna que l'action de Madeleine lui était agréable, Sinite illam ^ ; mais votre charité doit être encore devant lui d'un plus grand mérite ; c'est la première partie. Judas et la plupart des apôtres traitèrent de prodigalité l'action de Madeleine, et en murmurèrent : Ut quid perditio hœc ^? mais votre charité doit être d'une utilité si évidente, qu'il ne peut y avoir d'esprits assez critiques pour ne la pas approuver : c'est la seconde partie. Enfm, toute la maison fut remplie de l'odeur du parfum que Madeleine versa sur les pieds du Sauveur du monde. Et domus impleta est ex odore unguenti ^ ; et le fruit de votre charité se répandra dans toute l'Église : c'est la dernière partie. Donnez-moi, s'il vous plaît, votre attention.