TROISIÈME PARTIE
Il est de l'honneur de Dieu que ses serviteurs soient honorés , et qu'après les avoir employés à procurer sa gloire , il prenne soin lui-même de les glorifier. C'est sur quoi le Prophète royal lui disait : Seigneur, vous savez bien rendre à vos amis ce que vous en avez reçu ; et s'ils ont eu le bonheur de vous faire connaître parmi les hommes , ils en sont bien payés par le haut degré d'élévation où vous les faites monter dans le ciel, et même par la profonde vénération où leurs noms sont sur la terre : Nimis honorificati sunf amici tui, Deus ^ Or, entre les Saints , il semble que Dieu s'attache spécialement à élever ceux qui dans le monde se sont trouvés aux plus bas et aux derniers rangs. Les saints rois , tous rois qu'ils ont été , sont moins connus et moins révérés que mille autres Saints qui sont sortis des plus viles conditions , et qui ont vécu dans l'obscurité et dans l'oubh. Gomme si Dieu, jusque dans l'ordre delà sainteté, se plaisait encore à humilier la grandeur du siècle , et à faire voir une prédilection particulière pour les petits : Et exaltavit humiles ^. Ainsi, pour ne me point éloigner de mon sujet , Geneviève , quoique bergère , et rien de plus, a-t-elle été jusqu'à présent honorée, et fest-elle de nos jours par tout ce qu'il y a de plus auguste et de plus grand ; je veux dire, honorée par les princes et les rois, honorée par les évêques et les prélats de l'Église , honorée par les Saints , enfin honorée par tous les peuples. Je ne prétends pas m'engager dans un long récit des faits que les écrivains ont recueillis; en voici quelques-uns des plus marqués, et qui pourront me suffire : écoutez-les.
Honorée par les princes et les rois. L'histoire nous apprend combien Chilpéric , l'un des premiers rois de notre France , et encore païen , la respecta jusqu'à lui donner un accès libre dans son palais et au milieu de sa cour ; jusqu'à l'entretenir, à la consulter et à suivre ses conseils ; jusqu'à révoquer un arrêt porté contre des criminels qu'il voulait punir sans rémission, et dont il ne put néanmoins se défendre d'accorder la grâce aux solUcitations de Geneviève. Nous savons quel fut son crédit auprès de Glovis , combien elle contribua à la conversion de ce prince infidèle et de tout son royaume , quelles conférences elle eut sur cette importante affaire avec l'illustre Glotilde , quels moyens elle lui fournit pour l'accomplissement de ce grand dessein , et quel succès répondit à ses vœux et consomma heureusement une si sainte entreprise. On a vu, dans le cours de tous les âges suivants, nos rois eux-mêmes venir à son tombeau, et là déposer toute la majesté royale pour fléchir les genoux en sa présence, pour lui présenter leurs hommages, pour lui adresser leurs prières , pour reconnaître son pouvoir, et pour lui soumettre en quelque sorte leur couronne et leurs états. 0 triomphe de notre religion ! les tombeaux des rois sont foulés aux pieds , et le tombeau d'une bergère est ré-
* Psalm. 138. — 'Luc, 1.
véré comme un sanctuaire: pourquoi? parce que Dieu veut couronner son humilité : Et exaltavit humiles.
Honorée par les évêques et les prélats de FÉglise. Quelle idée en conçut saint Germain , évêque d'Auxerre , et en quels termes s'en expliqua-t-il ? Poussé par l'esprit de Dieu , il passait en Angleterre pour y combattre Thérésie victorieuse et triomphante , et pour y établir la grâce de Jésus- Christ contre les erreurs de Pelage ; mais sur sa route , combien s'estimat-il heureux d'avoir trouvé Geneviève encore enfant? Avec quelle admiration vit-il dans un âge si tendre une raison si avancée , des lumières si pures, des connaissances si justes, des inclinations si saintes, et une piété si solide et si chrétienne? De quels éloges et de quelles bénédictions la combla-t-il? Sans égard ni à Tobscurité de sa naissance, ni à la pauvreté de sa famille, de quoi félicita-t-il les parents, et quannonça-t-il de la fille pour l'avenir? Il la considéra et la recommanda comme un des plus précieux trésors que possédât la France , et un des plus riches dons que le ciel eût faits à la terre. Quels témoignages lui rendit le généreux et glorieux évêque de Troyes, saint Loup? Quels sentiments en eut le véritable et zélé archevêque de Reims , saint Rémi , et que ne puis-je parler de tant d'autres qui, tout pasteurs des âmes qu'ils étaient, ne crurent point avilir leur ministère ni se dégrader, en lui communiquant leurs desseins , en recevant ses avis , en écoutant ses humbles et respectueuses remontrances, en entrant dans ses vues, et profitant, si je l'ose dire, de ses instructions?
Honorée des Saints. Je n'en veux qu'un exemple, il est mémorable, et c'est celui du fameux Siméon Styhte. Cet homme tout céleste, cet homme, miracle de son siècle par l'austérité de sa pénitence, du fond de l'Orient et du haut de cette colonne où il n'était occupé que des choses divines, aperçut l'éclatante lumière qui brillait dans l'Occident, connut tout le mérite et toute la sainteté de Geneviève, porta vers elle ses regards , la salua en esprit , et l'invoqua.
Enfin, honorée de tous les peuples. Où son nom ne s'est-il pas répandu, et dans quel endroit du monde chrétien n'a-t-il pas été parlé d'elle? Elle n'était pas encore en possession de cette gloire immortelle dont elle jouit dans le séjour bienheureux , que la voix publique la mit au rang des Saints, la béatifia et la canonisa. Le jugement des fidèles prévint le jugement de l'Eglise; et l'événement nous a bien appris que la voix du peuple était dès lors la voix de Dieu même.
Ce n'est pas qu'elle n'ait eu des persécutions à soutenir. Dieu , qui l'avait i»rédestinée pour la couronner dans le ciel , lui fit éprouver sur la terre le sort de ses élus ; et plus il voulut rehausser l'éclat de son triomphe, plus il exerça sa patience et lui laissa essuyer de violents combats. Nous savons qu'il y eut un temps orageux , où ce soleil parut obscurci , où cette âme si innocente et si nette se trouva chargée des plus atroces accusations et des plus noires calomnies ; où tous les ordres ecclésiastiques et séculiers se tournèrent contre elle ; où sa vertu fut traitée d'hypocrisie et d'illusion ; où les merveilleux effets de son pouvoir auprès de Dieu furent at-
tribués aux sortilèges et à la magie. Nous le savons ; mais aussi n'ignorons-nous pas que le soleil , sortant du nuage qui le couvrait , n'en est que plus lumineux ; et que toutes les suppositions de l'envie , toutes ses inventions contre Geneviève, ne servirent qu'à la relever, qu'à la mettre dans un plus grand jour, et à lui donner une splendeur toute nouvelle. Les évéquesse firent ses apologistes; bientôt les esprits furent détrompés; le mensonge fut confondu, la vérité tirée des ténèbres qui l'enveloppaient, l'innocence hautement confirmée, et l'incomparable vierge, dont l'enfer avait entrepris de flétrir la mémoire, remise dans son premier lustre, et rétablie dans sa première réputation. Depuis cette victoire que remporta Geneviève, quels honneurs lui ont rendus le ciel et la terre? le ciel, disjfl, qui nous l'a enlevée, mais afin qu'elle nous devînt, pour ainsi parler, encore plus présente par une protection continuelle ; la terre , où elle répand les saintes richesses qu'elle va puiser dans le sein de la Divinité, et {ju'elic nous communique si abondamment.
C'est de cette terre d'exil que nous faisons monter vers elle , et que nous lui offrons notre encens. Culte le plus solennel : nous voyons pour cela toutes les sociétés de l'Eglise se réunir, les plus augustes compagnies s'assembler, tout le peuple , grands et petits , paraître en foule , et chacun se faire un devoir de contribuer par sa présence à la pompe de ces cérémonies et de ces fêtes, où, comme l'arche du Seigneur, sont portées avec tant d'appareil les précieuses reliques dont nous avons éprouvé mille fois , et dont tous les jours nous éprouvons la vertu. Culte le plus universel : il y a des dévotions particulières, et propres de certaines âmes, de certains états ; celle-ci est la dévotion commune, de tout sexe, de tout âge, de toute condition. Culte le plus ancien et le plus constant. Tout s'altère et tout se ralentit par le nombre des années. Des pieux exercices que nos pères pratiquaient, combien se sont abolis, ou par la négligence de ceux qui leur ont succédé, ou par une prétendue force d'esprit dont on s'est piqué, ou par le dangereux penchant que nous avons à la nouveauté? mais depuis tant de siècles on a toujours conservé, surtout dans cette ville capitale, les mômes sentiments à l'égard de Geneviève ; ceux qui nous ont précédés nous les ont transmis ; nous les avons , et nous en ferons part à ceux qui viendront après nous , afin qu'ils les fassent eux-mêmes passer aux autres qui les suivront jusqu'à la dernière consommation des temps. La face des choses a changé bien des fois ; mais dans les dillérentes situations des affaires et au milieu de toutes les révolutions , le culte dont je parle a toujours subsisté. La face des choses changera encore : car dans la vie humaine y a-^-il rien qui ne soit sujet aux vicissitudes et aux variations? mais malgré les variations et les vicissitudes , jugeant de l'avenir par le passé, ce culte, si solidement établi et si profondément gravé dans les cœurs, subsistera. L'hérésie l'a combattu , le libertinage en a raillé ; mais tous les efforts de Théré.-ie, toutes les impiétés du libertinage ne lui ont pu donner la moindre atteinte; il s'est maintenu contre toutes les attaques, et jamais les plus violentes attaques ne l'afiaibliront. Culte le plusrehgieux. 11 y a certains temps de l'année, certaines fêtes et certains joui'S où la
piété des peuples se réveille, et où ils donnent des marques plus sensibles de leur religion : telle est la fêle que nous célébrons aujourd'hui. îl semble qu'à ce grand jour tous les cœurs se raniment ; on voit le tombeau do Geneviève entouré et comme investi de troupes innombrables de suppliants , qui se relèvent sans cesse et se succèdent. Le temple qui les reçoit, cet auguste et vénérable monument de la pieuse antiquité , les peut à peine contenir. A rentrée de cette sainte maison , il n'est point dames si indifférentes qui ne se trouvent ou saisies d'une crainte respectueuse , oureuiplics d'une confiance toute filiale. Que de sacrifices offerts au Dieu vivant! que de vœux présentés à Geneviève 1 que de cantiques récités en son honneur I que de larmes répandues à ses pieds! Ah ! Chrétiens , que ces sentiments de religion, si ardents et si vifs, ne sont-ils d'ailleurs aussi efficaces et aussi parfaits qu'ils le devraient être ! Mais nous en abusons , et nous les corrompons; nous aiions à Geneviève avec des C03urs tendres pour elle, et durs pour Dieu ; nous demandons à Geneviève qu'elle nous conduise eiu port du salut où Dieu nous appelle , et nous n'en voulons pas prendre la voie que Dieu no'us a marquée ; nous apportons auprès des cendres de Geneviève nos péchés pour en obtenir la rémission , et nous ne voulons ni les expier par la pénitence , ni même en interrompre le cours par la réformation de nos mœurs ; nous prétendons honorer Geneviève , sans cesser de déshonorer Dieu et de f outrager. Comment l'en tendons-nous , et par où avons-nous cru jusqu'à présent pouvoir faire une si monstrueuse alliance ?
Quoi qu'il en soit, vous voyez dans notre sainte l'accompiisscment de cette parole du Saint-Esprit , que la mémoire du Juste sera éternelle , In memoriâ œternâ erit Justus * ; au lieu que celle des pécheurs périra, et périt en effet tous les jours, Periit memoria eorum'K Tant de,i^rands, idolâtres de leur grandeur et enflés de leur fortune , étaient recherchés , respectéb, redoutés sur la terre, tandis que l'humble Geneviève ne pensait qu'à y servir Dieu ; ils n'étaient attentifs qu'àleur propre gloire, et elle n'était attentive qu'à la gloire de Dieu ; ils ne travaillaient qu'à éterniser leur nom dans le monde , et elle ne travaillait qu'à y rendre le nom de Dieu plus célèbre. Qu'est-il arrivé? Toute la grandeur des uns s'est évanouie , leur fortune dans un moment a été détruite , ils ont disparu ; et la mort , en les faisant disparaître aux yeux des hommes , les a effacés de notre souvenir. Où parle-t-on d'eux; et si l'on parle de quelques-uns, est-ce pour solenniser leurs fêtes? est-ce pour chanter publiquement leurs louanges? est-ce pour implorer auprès de Dieu leur secours? esL-ccpour se proterner devant leurs tombeaux? je dis, devant ces tombeaux abandonnés et déserts, ces tombeaux d'où nous ne remportons qu'une triste et lugubre idée de la fragilité humaine, ces tombeaux où souvent, sans nulle réflexion à celui qu'ils couvrent de leur ombre et qu'ils tiennent enseveli dans les ténèbres , nous allons seulement vanter les ornemenls qui frappent notre vue, et admirer les inventions de l'art dans la matière qui les compose: voilà, grands du siècle, à quoi se termine cette fausse gloi'o
' Psalai. Ul. — Mhid., 9,
dont vous êtes si jaloux. Mais la gloire des Saints , et en particulier la gloire de Geneviève, est une gloire solide et durable : sans avoir jamais cherché à briller dans le monde , elle y est plus connue et plus révérée que tous les monarques et tous les conquérants du monde. Ce n'est pas que , par rapport au monde, Dieu n'ait laissé et ne laisse encore bien des Saints, après leur mort, dans Tétat obscur où ils ont voulu vivre; mais que leur importe que leurs noms soient inconnus aux hommes , lorsqu'ils sont marqués avec les caractères les plus glorieux dans le livre de vie ? leur humiUté n'est-elle pas abondamment récompensée par ce poids immense d'une gloire immortelle dont ils sont comblés dans le séjour même de la gloire ? C'est à cette gloire , Chrétiens , que nous devons aspirer sans cesse ; c'est à l'égard de cette gloire qu'il nous est permis de penser à nous élever, à nous pousser, à nous avancer. Travaillons-y selon les exemples et sous les auspices de l'illustre Geneviève : selon ses exemples , puisque Dieu nous la propose aujourd'hui comme notre modèle ; sous ses auspices , puisque nous l'avons choisie , et que Dieu lui-même nous l'a donnée pour notre avocate auprès de lui , et notre patronne. Imitons ses vertus , pour nous rendre dignes de sa protection , et servons-nous de sa protection , pour nous mettre en état de bien imiter ses vertus. C'est ainsi que nous aurons part à ses faveurs en cette vie , et à son bonheur dans l'autre , où nous conduise , etc.
SERMOiN POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.
Jn fide et lenitate ipsius Sanctum fecit illum.
Dieu l'a fait Saint par l'efficace de sa foi et de sa douceur. Ecclésiastique, ch. 45.
C'est la conclusion de l'éloge que l'Écriture sainte a fait de Moïse : mais il semble qu'en faisant cet éloge , elle ait eu au même temps en vue le glorieux saint François de Sales , dont nous célébrons la fête ; et je n'aurais qu'à suivre dans le texte sacré le parallèle de ces 'deux grands hommes , pour satisfaire pleinement à ce que vous attendez de moi , et pour vous donner une haute estime de celui que vous honorez en cette église. Car prenez garde, s'il vous plaît : le Saint-Esprit, entreprenant lui-même de canoniser Moïse , dit que ce saint législateur eut une grâce spéciale pour être chéri de Dieu et des hommes , Dilectus Deo et hominibus * ; que sa mémoire est en bénédiction , Cujus memoria in benedicHone est; que Dieu l'a égalé dans sa gloire aux plus grands Saints , Similem illum fecit in gloriâ Sanctorum; que par la vertu de ses paroles il a apaisé les monstres , Et in verbis suis monstra placavit; que le Seigneur Ta glorifié en présence des rois, Glorificavit illum inconspectu regum; qu'il lui a confié la conduite et le gouvernement de son peuple, Et jussit illi coram
' Eccli., 45.
populo SUD ; qu'il Ta établi pour enseigner à Israël et à Jacob une loi dont la pratique doit être une source de vie , Ft dédit illi legem vitœ et disciplinœ; mais surtout qu'il Ta fait Saint en considération de sa foi et de sa douceur, In fîde et lenitate ipsius Sanctum fecit illum. Je vous demande, Chrétiens , si vous ne reconnaissez pas à tous ces traits le grand évêque de Genève, et si , dans le dessein que j'ai de lui en faire Tapplication , vous ne m'avez pas déjà prévenu? Un Saint chéri de Dieu et des hommes, un Saint dont la mémoire est partout en bénédiction , un Saint qui a dompté les monstres de l'hérésie et du schisme , un Saint respecté et honoré des monarques de la terre , un Saint qui n'est entré dans le gouvernement de l'Église que par l'ordre exprès de Dieu , un Saint qui a instruit tout le monde chrétien des devoirs de la véritable piété, un Saint instituteur et auteur de cette admirable règle qui a sanctifié tant d'épouses de Jésus- Christ , mais particulièrement un Saint canonisé pour l'excellent mérite de sa douceur : In lenitate ipsius Sanctum fecit illum : encore un fois , mes chers auditeurs , n'est-ce pas l'incomparable François de Sales ? Arrêtons-nous là : c'est la plus juste et la plus parfaite idée que nous puissions concevoir de cet homme de Dieu. Il a été l'apôtre de la Savoie, l'oracle et le prédicateur de la France , le modèle des prélats , le protecteur des intérêts de Dieu dans les cours des princes , le fléau de l'hérésie , le défenseur de la vraie religion , le père d'un ordre florissant , en un mot , l'ornement de notre siècle : mais nous comprendrons tout cela en disant que ce fut , comme Moïse , un homme doux , et par sa douceur capable , aussi bien que Moïse, de faire des prodiges. Douceur évangélique, aimable caractère de notre Saint , qui fera le sujet, non-seuleînent de son panégyrique , mais de votre instruction et de la mienne : car à Dieu ne plaise que je sépare l'un de l'autre , ni que je prétende aujourd'hui louer ce saint évêque , uniquement pour le louer et pour l'élever ; son éloge doit être notre édification et tout ensemble notre confusion : l'édification de notre foi , et la confusion de notre lâcheté. C'est ici un Saint de nos jours, et par là même plus propre à faire impression sur nos cœurs; un Saint dont les exemples encore récents ont je ne sais quoi de vif , qui nous anime et qui nous touche. Il ne s'agit donc pas de lui rendre un simple culte ; il s'agit de nous former sur lui , comme il s'est lui-même formé sur le Saint des saints , qui est Jésus-Christ, et voilà pourquoi nous avons besoin du secours du ciel. Demandons-le par l'intercession de la reine des vierges. Ave , Maria,
Quand je parle de la douceur, et que je fonde toute la gloire du saint évêque de Genève sur le mérite de cette vertu , ne croyez pas que je veuille parler d'une vertu commune qui se trouve en de médiocres sujets , et qui n'ait rien de grand et de relevé. La douceur, dit excellemment saint Ambroise, appelée dans l'homme humanité, est en Dieu l'un des plus spécifiques et des plus beaux attributs de la divinité. Car, ajoute ce saint docteur, de voir un Dieu aussi puissant et aussi indépendant que le nôtre , souffrir néanmoins ce qu'il souffre des impies ; et , malgré leur impiété,
conserver pour eux un cœur de père , faire luire sur eux son soleil , les prévenir de ses bienfaits et les combler de ses grâces , n'est-ce pas ce qu il y a dans ce souverain Maître de plus admirable? Tout le reste, si je l'ose dire, ne m'étonne point : qu'étant Dieu, il soit éternel, c'est une conséquence de son être , qui ne surprend point ma raison ; mais qu'étant Dieu , il soit patient jusqu'à l'excès , et comme insensible aux injures qu'il reçoit ; que même il en aime les auteurs et qu'il les recherche, c'est ce que j'ai peine à comprendre. Demandez à saint Paul ce que c'est que l'incarnation du Verbe , cet ineffable et auguste mystère ? rien autre chose que la bénignité d'un Dieu Sauveur qui a paru avec éclat , et qui s'est révélé au monde : Cum autem benignitas et humanitas apparuit Salvatoris nostri Dei ^ Aussi que n'a pas fait le Fils de Dieu pour exalter cette vertu dans le christianisme, puisqu'il l'a canonisée si hautement, Beati mites ^; puisqu'il l'a proposée comme l'abrégé de toute sa doctrine , Disette à me, quia mitissum ^ ; puisqu'il en a fait l'apanage de sa royauté , Eeee Rcx tuus venit tibi mansuetus * ; puisque son précurseur s'en est servi comme d'une preuve sensible que cet Agneau de Dieu était le Messie, Ecce Agnus Dci ^ ; puisque l'Apôtre exhortant les fidèles et voulant les engager, par ce que Jésus-Christ avait eu de plus cher, à pratiquer leurs devoirs, les en conjurait parla douceur de cet Homme-Dieu , Obsecro vos per mansi/etudinem Christi^; puisque, au rapport du sixième concile, on ne re^;résentait Jésus-Christ , dans les premiers siècles de l'Église , que sous la figure du pasteur , si toutefois on peut appeler figure ce qui était une solide et incontestable vérité. En voilà trop, Chrétiens, pour ne pas connaître tout le prix et toute l'excellence de la douceur ; laquelle , après tout , n'est pas tant une vertu particulière , qu'un tempérament général de toutes les vertus. Car la grâce a son tempérament aussi bien que la nature ; et la douceur chrétienne , au sentiment même de l'illustre François de Sales , n'est qu'une certaine constitution de l'homme intérieur, qui le rend soumis à Dieu, tranquille en lui-même, et bienfaisant à l'égard des autres. Or elle ne peut avoir ces trois effets , qu'elle ne se répande en quelque sorte sur toutes les vertus; réglant les entreprises de la force, modérant l'extrême sévérité de la justice, inspirant du courage à Thumilité, corrigeant les excès du zèle , dépouillant la charité de toute affection propre , pour lui en donner d'universelles. Un homme , avec de telles dispoçitions , est sans doute un homme débonnaire et doux. Vertu sublime , mais surtout vertu la plus efficace et la plus puissante, comme je vais vous le faire voir dans l'exemple de saint François de Sales.
Je trouve que ce saint prélat a été choisi de Dieu pour deux fins importantes , qui ont également partagé sa vie et ses glorieux travaux : premièrement, pour combattre et détruire l'hérésie ; secondement, pour rétablir la piété chrétienne , presque entièrement ruinée. Il a fait pour l'un et pour l'autre tout ce qu'on pouvait attendre d'un homme apostolique ; et il a eu des succès que nous aurions peine à croire, si les témoignages encore vivants, avec le consentement public, n'en étaient une double conviction.
' EpKt.ttdTii. — «Matib., 5. — Mhid., II. — * îbid., 21. — * Joan., 1. — <^2Cc>r., 10.
POUR LA FêlB DE SAINT FRANÇOIS DB SALES. 57
Mais je prétends que c'est à sa douceur que ces bénédictions du ciel doivent être singulièrement attribuées. Voici donc le partage de ce discours : François, par la force de sa douceur, a triomphé de l'hérésie ; c'est le premier point : François , par Fonction de sa douceur , a rétabli la piété dans l'Église ; c est le second point. Tous deux feront le sujet de votre attention.