Oeuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. --
Lorsque Jésus-Christ était près de la ville , on portait en terre un mort , fils unique d'une femme veuve; et cette femme était accompagnée d'une grande quantité de personnes de la ville. Jésus l'ayant vue , il en fut touché , et lui dit : Ne pleurez point. Saint Luc, ch. 7.
Entre bien des sujets qui touchèrent le Sauveur des hommes à la vue de ce funèbre appareil qu'il aperçoit devant ses yeux , savez-vous, Chrétiens , à quoi son cœur est plus sensible et ce qui lui paraît plus digne de sa compassion? Ce sont les imperfections et les faiblesses qu'il remarque dans cette mère qui pleure la perte de son lils , que la mort vient de lui ravir. Il a pitié de son attachement excessif à la personne de ce fils unique ; il a pitié du peu de soumission qu'elle témoigne aux ordres de la Providence ; il a pitié de son infidélité , qui lui fait envisager la mort avec des sentiments tout naturels et tout humains ; il a pitié non-seulement d'elle, mais de nous tous, qui ne vivons pas dans cette disposition parfaite où doit être une âme fidèle au regard de la mort , et qui , par une lâche timidité , nous en faisons un objet d'horreur , lorsque nous en pourrions faire la matière de nos plus grandes vertus et le couronnement de notre vie. Voilà ce que Jésus-Christ déplore : Misericordià motus super eam. Or c'est à cette compassion du Fils de Dieu que je m'arrête aujourd'hui. J'entreprends de la justifier , et de vous montrer que rien en effet n'est plus déplorable que la préparation d'esprit et de cœur où se trouvent la plupart des chrétiens à l'égard de la mort. Nous sommes faibles en tout, et notre misère en tout se découvre ; mais on peut dire qu'elle est extrême sur ce point. La seule image de la mort nous contriste et nous effraie; nous ny pensons presque jamais sans douleur , et nous n'en pouvons entendre parler sans peine. Au moindre danger qui nous menace , aux premières attaques d'une maladie qui peut nous conduire à ce terme, nous nous alarmons, nous nous troublons, nous nous désolons ; et moi je veux, mes Frères , vous rassurer contre ces alarmes ; je veux vous prémunir contre ces troubles et ces désolations : comment ? en vous faisant concevoir de la mort des idées plus conformes au christianisme que vous professez ; en vous la représentant sous une figure beaucoup moins odieuse que vous ne l'avez jusques à présent considérée ; en combattant , ou du moins en réglant cette crainte sans bornes et sans mesure , qui vous porte quelquefois à de si pitoyables extrémités. Vierge sainte , c'est vous que T, m, 1
Dieu a établie notre protectrice au moment de la mort , et c'est en cette qualité que l'Église tous les jours vous salue. Obtenez-nous dès maintenant, par votre puissante médiation, les mêmes secours que nous attendons à cette dernière heure , et recevez l'hommage que nous vous présentons en vous disant : Ave.
Pour vous proposer d'abord mon dessein , je distingue trois sortes de personnes qui craignent la mort. Les premiers la craignent par un esprit d'infidélité , et ce sont les libertins et les athées ; les seconds la craignent par une trop grande passion pour les biens de la vie présente , et ce sont les mondains ou ambitieux, ou intéressés, ou voluptueux; les troisièmes la craignent par un sentiment de la nature , et ce sont généralement tous les hommes , sans en excepter même les sages ni les chrétiens. Trois principes tout différents, l'infidélité, l'attachement au monde, le sentiment de la nature ; mais principes qui tous agissant sur les âmes faibles , y produisent les mêmes effets, et y font naître., quoiqu'en diverses manières et par divers motifs, les mêmes frayeurs de la mort.
Ceux qui la craignent par infidélité ou par une trop grande passion pour les biens de la vie sont les plus criminels ; ceux qui la craignent par une aversion naturelle sont les plus excusables ; mais les uns et les autres sont toujours à plaindre dans leur condition, et ont de quoi exciter la compassion de Jésus-Christ et la nôtre. Les libertins et les athéescraignent la mort, parce que . ne reconnaissant point d'autre vie que celle-ci , ils se persuadent que tout mourra pour eux du moment qu'ils, mourront eux-mêmes ; et c'est une infidélité qu'il faut détester. Les mondains craignent la mort parce qu'ils aiment le monde, et qu'ils savent que la mort les en séparera ; et c'est une passion pour le monde dont ilf faut se détacher. Tous les hommes en général craignent la mort , parce que la nature d'elle-même répugne à cette violente division de l'âme et du corps ; et c'est un sentiment humain que la religion doit corriger. Or écoutez trois propositions qui vont partager ce discours. Rien de plus funeste que l'état de l'impie et du libertin qui craint la mort parce qu'il est tombé dans le désordre de Finfidélité ; c'est la première partie. Rien de plus déplorable que l'état du mondain qui craint la mort parce qu'il est attaché au monde ; c'est la seconde partie. Rien de plus déraisonnable que l'état de tout homme, je dis en particulier de tout homme chrétien, qui craint la mort parce qu'il ne fait pour s'affermir contre cette crainte naturelle nul usage de sa religion; c'est la troisième partie. De là j'aurai lieu de parler, en concluant, à ceux mêmes qui craignent la mort par une trop vive appréhension des jugements de Dieu, et je leur apprendrai à régler sur cela leur foi. Je n'oublierai rien pour vous instruire sur tous ces points , et il ne tiendra qu'à vous d'en profiter.