DEUXIÈME PARTIE
De toutes les conséquences , il n'en est point de plus juste que celle qui va servir de fond à cette seconde partie , où j'ai à vous montrer comment
» Job., 9. -* 2 lbid.
sur l^ternite malheureuse. 79
la créance d'une éternité malheureuse doit exciter toute notre ferveur dans la pratique des œuvres chrétiennes , et nous encourager à une réformation entière de nos mœurs. Car ce feu éternel, ce feu de l'enfer, ou si vous voulez , ce feu de l'autre vie , doit éteindre en celle-ci un feu qui nous dévore et qui nous perd , c'est le feu de nos passions déréglées ; et en allumer un autre, qui est celui d'une charité agissante, et d'un saint zèle pour le règlement et le bon ordre de toute notre conduite. Conséquence fondée sur deux principes. L'un est l'amour de nous-mêmes ; je dis cet amour raisonnable, cet amour chrétien que Dieu même nous commande, et qui nous oblige à nous préserver , autant qu'il nous est possible , et par les moyens que nous en avons, du plus grand de tous les malheurs. L'autre est , selon les maximes de notre foi , l'indispensable nécessité d'une vie sainte , c'est-à-dire d'une vie ou innocente ou pénitente , pour se garantir de ce souverain mal , et pour ne pas tomber dans F état de cette affreuse damnation.
Et en effet , pour peu que nous nous aimions nous-mêmes , comme il nous est ordonné de nous aimer , que devons-nous craindre davantage , et que devons-nous éviter avec plus de soin que la perte entière de nousmêmes, et une perte irréparable? Voyons ce que nous faisons tous les jours pour la vie naturelle de nos corps. Parce que nous y sommes attachés à cette vie mortelle et fragile , est-il rien qui nous coûte pour la conserver? Y a-t-il danger qui ne nous alarme , y a-t-il remède auquel nous n'ayons recours , est-il précaution que nous ne prenions , est-il dépense que nous ménagions , est-il état où nous ne nous réduisions , est-il plaisir à quoi nous ne renoncions ? Quelle attention , quelle vigilance , quelle détermination à tout entreprendre et à tout souffrir ! pourquoi ? pour ne pas perdre une vie d'ailleurs passagère, et pour retarder une mort du reste inévitable , et dont la peine ne se fait sentir que quelques moments. D'où il est aisé déjuger quelle impression doit faire, avec plus de sujet, sur nos cœurs, la crainte d'une mort éternelle, et d'une réprobation où l'homme, rejeté de Dieu sans ressource , et abandonné à tous les fléaux de la plus rigoureuse justice, ne subsistera durant des siècles infinis et ne vivra que pour son tourment. Si l'aveuglement de notre esprit n'est pas encore allé jusqu'à nous oublier absolument nous-mêmes, à quoi devons-nous nous employer avec plus d'ardeur qu'à mettre notre âme à couvert d'une si fatale destinée , et à la sauver de cette ruine totale ? Or il n'y a , vous le savez, point d'autre voie pour cela que la fuite du péché, que le renoncement au monde , que le service de Dieu , que l'observation de la loi de Dieu , que tous ces exercices du christianisme qui nous sanctifient devant Dieu, et qui nous entretiennent dans la grâce de Dieu. Voilà donc ma proposition vérifiée , que de croire une éternité de peine , c'est le motif le plus puissant pour nous remettre dans la règle ou nous y maintenir , et pour nous porter à vivre en chrétiens. Donnez-moi le pécheur le plus obstiné : je le défie , si la foi n'est pas tout-à-fait morte dans son cœur , de rien répliquer à ce raisonnement.
Mais pour mieux développer ce point qu'il nous est si utile de méditer ,
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et dont l'extrême importance demande toutes nos réflexions, je prétends que dans la foi de l'éternité malheureuse nous avons , pour corriger tous les désordres de notre vie et pour ne rien omettre de tout ce qui peut , selon l'Évangile , nous affermir et nous avancer dans les voies de Dieu , le motif tout ensemble et le plus universel et le plus sensible. Appliquezvous à ces deux pensées. Je ne dis pas le motif le plus parfait, mais je dis seulement d'abord le motif le plus universel. Car entre les motifs dont une âme chrétienne peut être mue , et qui peuvent la conduire et la faire agir , je conviens que celui-ci, quoique saint et surnaturel, suivant l'expresse définition du concile de Trente , est après tout le moins relevé. Mais sans être dans le même degré d'excellence que les autres, je soutiens aussi qu'il a sur les autres cet avantage , d'être le plus propre de tous les états et d'étendre plus loin sa vertu. Je m'explique.
Il est vrai , se retirer du vice , et après de longs égarements revenir à Dieu par un pur amour de Dieu ; s'adonner à la pratique de ses devoirs et les observer en vue de la récompense qui y est promise, et qui n'est autre que Dieu même , ce sont des motifs supérieurs , et beaucoup plus dignes de l'esprit chrétien. Il est à souhaiter que toutes les âmes se portent là, et l'on doit, autant qu'on le peut, les y élever. Mais il n'est pas moins vrai que tous ne sont pas également disposés à prendre ces sentiments, ni à se laisser toucher de ces vues toutes pures et toutes divines. Il y a des Justes, des fervents, des parfaits, qui, comme des enfants dans la maison du Père céleste , cherchent à lui plaire , à le posséder , pour le posséder et pour l'aimer, et qui par là même, sans cesse excités et animés, s'attachent inviolablement à ses divins préceptes , et se font une loi étroite de ses moindres volontés. Ils le servent par une affection toute filiale. Mais aussi il y a des lâches , des mondains , des pécheurs , de ces hommes terrestres et tout matériels , dont a parlé saint Paul , qui ne sont guère susceptibles d'autre impression que de la crainte des jugements et des vengeances de Dieu. Parlez-leur des grandeurs de Dieu, des perfections de Dieu , des bienfaits de Dieu , des récompenses mêmes de Dieu , à peine vous écouteront-ils ; et s'ils vous donnent quelque attention , tout ce que vous leur ferez entendre leur frappera l'oreille sans descendre jusque dans leur cœur. Pourquoi ? parce que leur cœur , obscurci des épaisses ténèbres que les passions y ont répandues , et rempli des idées les plus grossières , est devenu tout animal, selon l'expression de l'Apôtre. Or l'homme animal, ajoute ce même docteur des Gentils, ne comprend point les mystères de Dieu , ou ne les comprend qu'autant qu'ils ont de rapport à ses sens : Animalis homo non percipit ea quœ sunt Spiritûs BeiK Voulezvous donc les remuer , les exciter , les réveiller de ce sommeil léthargique où ils demeurent profondément assoupis? Faites retentir autour d'eux les tonnerres de la colère divine , et ce foudroyant arrêt qui les doit condamner à des flammes éternelles : Discedite a me, maledicti, in ignem œternum 2. Faites-leur considérer attentivement et représentez-leur, avec toute la force de la grâce , les suites et l'horreur de cette parole, Sternum,
» l Corv 2, — * Mallli., 25.
Demandez-leur, avec le prophète, comment ils pourront, dans l'éternité tout entière, souffrir toujours, brûler toujours, être toujours tourmentés , sans jamais non-seulement parvenir à la fin de leur supplice , mais y recevoir quelque soulagement et y avoir quelque relâche : Quis poterit habitare cum igné dévorante , cum ardoribus sempiternis 1 ? Peignezleur la douleur , le regret , la désolation , que dis-je ? la fureur , le désespoir de tant de malheureux sur qui Dieu a lancé ce redoutable anathème dont vous les menacez , et dont ils ressentiront éternellement toute la rigueur. Engagez-les à faire quelque retour sur eux-mêmes, et remontrez-leur que ces réprouvés , dont la condition leur paraît si déplorable , et pour qui il n'y a plus désormais d'espérance , n'ont point été dans la vie plus criminels qu'eux , et que plusieurs même ne l'ont pas été autant qu'eux ; qu'ils suivent la même route , qu'ils marchent dans le même chemin, et par conséquent qu'ils vont à la même perdition, et qu'ils doivent s'attendre à tomber dans le même abîme , d'où rien ne les pourra retirer. Donnez-leur à juger ce que feraient ces damnés pour se racheter, s'il leur restait encore là-dessus quelque ressource ; ce qu'ils entreprendraient pour cela, ce qu'ils endureraient pour cela, ce qu'ils sacrifieraient pour cela; à quelles habitudes ils renonceraient , à quelles pénitences ils se condamneraient, à quelles extrémités ils en viendraient; et annoncez-leur que tout l'avantage qu'ils ont présentement est de pouvoir ce que ces réprouvés ne peuvent plus, mais que bientôt, s'ils n'y prennent bien garde, ce qu'ils peuvent maintenant, ils ne le pourront plus eux-mêmes. Enfin conjurez-les d'avoir pitié de leur âme, Miserere animœ tuœ 2. Quand vous leur tiendrez ce langage , vous vous en ferez plus aisément écouter. Comme un malade , plongé dans une mortelle léthargie , commence à donner quelque marque de sentiment et à ouvrir les yeux lors qu'on lui applique le fer et le feu, ce pécheur, à moins qu'il ne soit tombé dans le dernier endurcissement , aura peine à tenir contre ces réflexions effrayantes : elles le frapperont , elles le consterneront ; la conscience les lui retracera mille fois dans l'esprit , et surtout en certaines rencontres plus favorables ; la grâce , peu à peu , et peut-être tout à coup , fera germer ces semences de conversion; cet homme enfin reviendra à lui, se reconnaîtra, et la parole du Saint-Esprit s'accomplira dans sa personne : que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse, Initium sapientiœ timor Domini 3.
C'est ainsi que tant de mondains et de libertins ont été retirés de leurs voies corrompues, et qu'ils sont rentrés dans la voie du salut. Il n'y a qu'à consulter l'histoire de tous les siècles , et l'on verra combien cette pensée de l'éternité malheureuse a eu d'efficace dans tous les temps, et quels fruits de pénitence et de sanctification elle a produits; que c'est elle qui a conduit sur le sommet des montagnes et dans les plus ténébreuses cavernes tant de voluptueux , amateurs du monde et encore plus amateurs d'eux-mêmes et de leur chair ; que c'est elle qui leur a fait rompre les nœuds les plus étroits et les plus forts engagements ; qui ; de la plus molle
» Isaï., 33. — » Eccli., 30. — 3 Psalin. 110.
sensualité . les a fait passer à tous les exercices de la plus dure mortification ; qui les a réduits aux jeûnes , aux veilles , aux larmes continuelles et aux plus sanglantes macérations : que c'est elle qui a rempli les cloîtres et les monastères de religieux , d'hommes , de filles , de femmes pénitentes; qui les a tous assujettis au joug de la plus austère et de la plus pesante régularité; qui les a portés à s'immoler comme des victimes, sans épargner ni biens, ni fortune, ni plaisirs, ni liberté, ni santé, ni vie.
Et il ne faut pas penser que cette vue d'un malheur éternel ne convienne qu'aux âmes engagées dans le crime , ou à ces âmes faibles et encore toutes couvertes, si j'ose ainsi m'exprimer, de la poussière du monde et des impuretés de leurs inclinations vicieuses. Je Fai dit et je le répète, c'est une vue convenable à tous les degrés de perfection ; et quand je pourrais , avec quelque apparence, me flatter d'être aux premiers rangs des élus de Dieu, alors même ne cesserais-je point, pour me soutenir, pour me fortifier, pour m'élever, de me remettre dans l'esprit et de méditer les vengeances infinies de Dieu ; car je regarderais comme une présomption de croire, ainsi que se le persuadent quelques âmes chrétiennes, que ce serait, en quelque manière, dégénérer de l'état parfait en m' arrêtant à de pareilles considérations. Ah! mes chers auditeurs, nous ne sommes pas plus parfaits que l'était David, qui, selon qu'il le témoigne lui-même, s'entretenait de l'éternité dans ses plus profondes réflexions , et en mesurait, autant qu'il lui était permis, l'immense étendue, Cogitavi dies antiquos, et annos œternos in mente habui 1. Nous ne sommes pas plus saints que l'était saint Jérôme, qui, dans le souvenir de l'éternité, se frappait sans cesse la poitrine pour attirer sur lui les miséricordes du Seigneur, et pour détourner les coups redoutables de sa colère. Nous ne sommes pas dans un degré plus élevé que tant de solitaires et d'anachorètes qui, des plus sublimes contemplations où Dieu semblait les transporter jusqu'au troisième ciel, descendaient si souvent en esprit dans le fond des enfers, et se perdaient dans ce vaste abîme de l'éternité. Bienheureux Arsène, voilà ce qui vous occupait et la nuit et le jour, ce qui vous faisait verser tant de pleurs, ce qui vous faisait adresser au ciel tant de vœux, ce qui vous faisait pratiquer tant de jeûnes et tant d'austérités : bienheureux nous-mêmes si nous y pensions comme vous ; on en verrait bientôt les mêmes fruits.
Car si ce motif est le plus universel, je puis ajouter que c'est encore le plus sensible. Ce qui se fait sentir à nous sur la terre plus vivement et ce qui nous touche davantage, c'est la peine , et l'idée que nous nous en formons. Le plaisir perd de sa pointe à proportion de sa durée , jusque-là même que , tout plaisir qu'il est , il nous devient insipide , il no^is devient incommode et fatigant par une trop longue continuité ; mais la peine , au contraire, fût-ce la plus légère en elle-même, bien loin de diminuer par le temps, croît toujours, et se rend enfin insupportable. De là viennent ces frayeurs que nous cause la seule vue d'un mal dont nous pouvons
' Psalm. 76.
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être atteints comme les autres , et dont nous avons à nous préserver ; il suffît que l'esprit en soit frappé , pour en imprimer presque par avance dans les sens toute la douleur. Or si cela est vrai à l'égard d'un mal passager, combien plus l'est-il à l'égard d'un mal éternel? Si donc je veux arrêter les mortelles atteintes d'une passion impure qui naît dans mon cœur et qui commence à le corrompre ; si je veux réprimer le penchant malheureux qui m'entraîne vers le monde et vers certains objets du monde , que je ne puis éviter avec trop de soin et dont je ne connais que trop la contagion ; s'il s'agit de renoncer à un attachement criminel , à une habitude qui me tyrannise , et que je veuille résister aux violentes attaques où je me trouve sans cesse exposé ; s'il faut me relever d'une langueur paresseuse et lâche qui me fait négliger mes devoirs , et qui pourrait peu à peu m' emporter et me conduire aux plus grands désordres ; s'il est question de régler ma vie et de la rendre plus exacte, plus fervente, plus laborieuse et plus mortifiée , malgré les révoltes de la nature qui s'y oppose et tous les combats qu'elle me livre : que fais-je? je recueille toute mon attention pour contempler l'éternité , cette éternité de peine et de malheur. Dans l'horreur d'une si triste destinée, j'applique toutes les puissances de mon esprit à cette éternité, je l'envisage par tous les endroits, et j'en prends, pour ainsi dire, toutes les dimensions. Pour me tracer encore une plus vive image de cette éternité, et me la représenter d'une manière plus conforme aux sens et à l'intelligence humaine , je me sers des mêmes comparaisons que les Pères, et je fais, si j'ose ainsi m'expnmer, les mêmes supputations : je me figure toutes les étoiles qui brillent dans le firmament, à cette multitude innombrable j'ajoute toutes les gouttes d'eau rassemblées dans le sein de la mer ; et si ce n'est pas assez , je compte , ou je tâche à compter tous les grains de sable qu'elle étale sur ses rivages. De là je m'interroge moi-même , je raisonne avec moi-même, et je me demande : Quand , sur ces brasiers ardents que le souffle du Seigneur et sa colère ont allumés pour ses vengeances éternelles, j'aurais souffert autant de siècles et mille fois au delà , l'éternité serait-elle finie pour moi? non; et pourquoi.? parce que c'est l'éternité, et que l'éternité n'a point de fin. On peut absolument savoir le nombre des étoiles du ciel, des gouttes d'eau dont la mer est composée , des grains de sable qu'elle jette sur ses bords : mais de mesurer dans l'éternité le nombre des jours , des années , des siècles, c'est à quoi l'on ne peut atteindre, parce que ce sont des jours, des années , des siècles sans nombre ; disons mieux , parce que dans l'éternité il n'y a proprement ni jours, ni années , ni siècles, et que c'est seulement une durée infinie.
Voilà , encore une fois , à quoi je m'attache , et sur quoi je fixe mes regards : car je m'imagine que je vois cette éternité, que je marche dans cette éternité, et que je n'en découvre jamais le bout. Je m'imagine que j'en suis enveloppé et investi de toutes parts ; que si je m'élève , si je descends, de quelque côté que je me tourne , je trouve toujours cette éternité ; qu'après mille efforts pour m'y avancer , je n'y ai pas fait le moindre progrès , et que c'est toujours l'éternité. Je m'imagine qu'après les plus
longues révolutions des temps je vois toujours au milieu de cette éternité une âme réprouvée , dans le même état , dans la même désolation , dans les mêmes transports ; et me substituant moi-même en esprit à la place de cette âme , je m'imagine que dans ce supplice éternel je me sens toujours dévoré de ce feu que rien n'éteint, que je répands toujours ces pleurs que rien ne tarit , que je suis toujours rongé de ce ver qui ne meurt point, que j'exprime toujours mon désespoir par ces grincements de dents et ces cris lamentables qui ne peuvent fléchir le cœur de Dieu. Cette idée de moimême , cette peinture me saisit et m'épouvante ; mon corps même en frémit , et j'éprouve tout ce qu'éprouvait le Prophète royal lorsqu'il disait à Dieu : Seigneur, pénétrez ma chair de votre crainte, et de la crainte de vos jugements : Configc timoré tuo carnes meas; àjudiciis enim tui's timui x. Heureuse disposition contre tous les assauts des plus dangereuses tentations , et tous les charmes des plaisirs les plus engageants. Dans le saisissement où je suis, quoi que le christianisme puisse exiger de moi, il n'y a rien à quoi je ne sois déterminé, et que je n'entreprenne de pratiquer ; car j'en conçois la nécessité, et je la conçois par la vue de l'éternité. De sorte que la foi par cette vue de l'éternité et par la grâce qui l'accompagne, exerce sur moi comme un empire absolu. Elle me réduit aux devoirs les plus rigoureux de la justice chrétienne ; elle m'encourage à vaincre toutes les difficultés qui s'y rencontrent , et à me faire pour cela de salutaires violences; elle tient en bride toutes mes passions, elle m'instruit, elle me gouverne, elle m'assujettit pleinement à Dieu.
Mais l'éternité est incompréhensible ; et le moyen de craindre ce que l'on ne comprend pas? Et moi, mon cher auditeur, je vous réponds : Le moyen de ne le pas craindre ? Elle est incompréhensible , cette éternité malheureuse : il est vrai ; mais c'est par là qu'elle est plus terrible. Si je la comprenais, je la craindrais moins, parce qu'elle serait bornée, puisque je ne puis rien comprendre que de borné; si je la comprenais, elle aurait un terme dans sa durée aussi bien que dans mon esprit, et dès là j'en devrais être moins effrayé , parce que je pourrais espérer de parvenir à ce terme , et que dans l'état de damnation il me resterait encore une ressource. Mais un mal si grand qu'il en est inconcevable, c'est ce qui jette dans toutes les facultés de mon âme une terreur dont je ne puis revenir. En effet, dès que c'est un mal que je ne conçois pas , il est donc au-dessus de tous les maux que je conçois : et quand je les verrais tous réunis dans un même sujet pour le tourmenter , les comprenant tous , je conclurais qu'ils sont donc tous, quoique rassemblés, infiniment au-dessous de ce mal que je ne puis comprendre. D'où je tirerais encore cette conclusion, qui en est la suite nécessaire, que quand il faudrait souffrir tous les autres maux, je devrais, sans hésiter et même avec joie, y consentir, pour me délivrer d'un mal que tous les maux ensemble ne peuvent égaler. Or à combien plus forte raison dois-je donc me soumettre à une légère pénitence , doisje donc me résoudre à quelques efforts et à quelques sacrifices qu'on me demande , dois-je donc me captiver à quelques exercices très-soutenables
' Psalm, 118.
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et très-praticables, pour rendre ma conduite plus régulière selon Dieu, et pour vivre en chrétien !
Voilà comment doit raisonner tout homme sage , et qui conserve encore dans son cœur quelque semence de religion. Voilà comment il raisonnera et ce qu'il conclura immanquablement , lorsqu'il fera sur l'avenir une sérieuse réflexion , et qu'il suivra de bonne foi les premiers sentiments qu'inspire la vue d'une éternité de malheurs. Mais on ne conclut rien et l'on ne se porte à rien , parce qu'on n'y pense point, ou qu'on n'en a de temps en temps qu'une réminiscence vague et superficielle. On pense assez , et l'on ne pense même que trop , à tout ce qui pourra arriver dans le cours des années que l'on se promet de passer sur la terre. On n'est que trop attentif aux revers, aux contre- temps , aux disgrâces, aux pertes qui peuvent déranger les affaires et renverser la fortune. On n'examine que trop ce que l'on deviendra dans la suite de l'âge , et l'on ne prend sur cela que trop de précautions et trop de mesures. A force même de s'en occuper et de s'en remplir l'esprit , on se forme mille chimères dont on se laisse vainement agiter ; et l'on se charge de mille soins réels et pénibles , pour prévenir des maux imaginaires qu'une timide prévoyance fait envisager. Cependant on vit dans le plus profond oubli de son sort éternel : on y demeure tranquille et sans inquiétude ; la vie coule, l'éternité s'approche; et, comme ces victimes qui allaient les yeux bandés à l'autel où elles devaient être immolées , on va se jeter en aveugle dans le précipice. Eh ! mes Frères, sommes-nous chrétiens? sommes-nous hommes? Sommesnous chrétiens , et où est notre foi? Sommes-nous hommes , et où est notre raison? Quand donc penserez-vous à cette éternité, si vous n'y pensez pas maintenant ? sera-ce dans l'éternité même? Oui , vous y penserez alors, vous y penserez durant toute l'éternité : mais sera-t-il temps d'y penser? mais comment y penserez-vous? mais quel tourment sera pour vous cette pensée, et de quels regrets serez-vous déchirés, quels reproches vous ferez-vous à vous-mêmes , de n'y avoir pas plutôt pensé? C'est pour cela que nous vous en rappelons si souvent le souvenir : et que ne puis-je , pour la réformation du monde et pour son salut , faire à chaque heure du jour retentir dans toutes les contrées de l'univers cette seule et courte parole , Éternité ! Ce serait assez pour y opérer les plus grands miracles de conversion.
Non-seulement on ne pense point à l'éternité malheureuse , mais je sais où en est venu, par un excès d'aveuglement, et où en vient encore tous les jours le libertinage du siècle : jusqu'à se jouer d'une si utile pensée , jusqu'à regarder avec mépris un homme qui en paraît touché et qui en veut profiter, jusqu'à dire de lui , par la plus scandaleuse dérision : Il craint l'enfer ; car tel est le langage d'une infinité de mondains. Ah ! mes chers auditeurs , vous raillerez tant qu'il vous plaira : je ne l'en craindrai pas moins, cet enfer. Je le crains, et que ne suis-je assez heureux pour vous faire part de ma crainte! Je le crains souverainement, je le craindrai constamment; et plaise au ciel que je le craigne efficacement? Je le crains souverainement, parce que ma crainte doit être proportionnée,
à son sujet ; et puisque cet enfer que je crains est le souverain malheur, je ne le craindrais pas autant que je dois , si ' ce n'était pas une crainte souveraine. Je le craindrai constamment; et , pour ne perdre jamais cette crainte , je la renouvellerai sans cesse par la méditation , et par une vue fréquente des jugements de Dieu. Tant que je vivrai en ce monde, quelques vertus que j'aie pratiquées , je ne saurai jamais avec assurance si devant Dieu je suis digne d'amour ou de haine, si je mérite ses récompenses éternelles ou ses vengeances. Quand même j'aurais lieu d'être en repos, et sur le passé , et sur le présent , au milieu de tant de pièges qui m'environnent, et après des chutes si étonnantes dont on a été plus d'une fois témoin , je ne pourrai jamais me répondre de l'avenir : et dans cette double incertitude, ma plus sûre sauvegarde sera la vigilance et la crainte. Enfin Tune des plus grandes grâces que je puisse obtenir du ciel, c'est que ma crainte soit efficace ; car il y a une crainte de l'enfer stérile et infructueuse , comme il y a un désir inutile du salut. On craint et on désire , ou l'on croit désirer et craindre : mais on veut en même temps que ce désir ni cette crainte ne coûtent rien. Crainte réprouvée! En craignant je dois agir, je dois me corriger, je dois m'avancer, je dois me perfectionner, je ne dois rien omettre de tout ce qui peut me garantir du malheur où je crains de tomber.
Tels sont mes sentiments , et puissent-ils ne s'effacer jamais de mon esprit! Si l'impie les traite de faiblesse et de timidité superstitieuse , je préférerai ma faiblesse à toute sa prétendue force. Il rira de ma simplicité , moi j'aurai pitié de sa folie , lorsqu'il ne craint point ce qu'ont craint tant d'hommes mille fois plus sages et mieux instruits que lui ; de son insensibilité , lorsqu'il prend si peu de part à une affaire qui le touche de si près, et qu'il s'intéresse si peu au plus grand de tous ses intérêts; de sa témérité et de son audace, lorsqu'il s'expose si légèrement et de sang-froid à une éternelle réprobation, et qu'il n'a point de peine à en courir tout le risque. S'il s'endurcit aux avis charitables que je voudrais sur cela lui donner, et si , malgré les plus fortes remontrances , il demeure dans son obstination , à l'exemple de ces anges qui se retirèrent de Babylone , je l'abandonnerai à son sens réprouvé, et je penserai à moi-même. Je lèverai les mains vers Dieu, et je lui ferai la même prière que le prophète : Ne perdas cum impiis, Deus, animam meam 1 ! Ne perdez pas, Seigneur, ne perdez pas mon âme avec les impies. Sauvez-la par votre miséricorde. Aidez-moi à la sauver moi-même par mes œuvres. C'est une âme immortelle, c'est mon unique : ah! mon Dieu, dès qu'elle serait une fois perdue, elle le serait pour jamais. Préservons-nous, mes chers auditeurs, d'une telle perte. Chacun y est pour soi ; et de toutes les affaires il n'en est point qui nous soit plus propre ni plus particulière que celle-là. Le succès en dépend de Dieu et de nous. Dieu de sa part ne nous manquera pas ; ne manquons pas à sa grâce , et disposons-nous par la parfaite observation de ses commanlements à recevoir sa gloire dans l'éternité bienheureuse , que je vous souhaite, etc.
1 Psalm. 25.
SERMON POUR LE XXe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE.
Credidit ipse, et domus ejus tota.
Il crut en Jésus-Christ, et toute sa maison crut comme* lui. Saint Jean, ch. 4.
C'est d'un père de famille que l'Évangile nous produit aujourd'hui l'exemple. Touché du miracle que le Sauveur du monde venait d'opérer en sa faveur, et ayant embrassé la loi de cet Homme- Dieu , il la fait encore embrasser à ses domestiques , et ne croit pas pouvoir mieux employer son pouvoir qu'à lui soumettre toute sa maison : Credidit ipse, et domus ejus tota. Ce n'est pas qu'il use de violence, ni que d'une autorité absolue il entraîne des esprits rebelles , et arrache d'eux , pour ainsi parler, une foi contrainte et forcée. En matière de religion tout doit être libre et pleinement volontaire , et Dieu réprouverait un culte où le cœur n'aurait point de part. Si donc cette heureuse famille s'attache désormais à Jésus- Christ et en suit fidèlement la doctrine, c'est qu'elle y est engagée par l'exemple de son chef, c'est qu'elle y est animée par ses sages remontrances , c'est que le témoignage de ce nouveau chrétien est une instruction pour elle qui l'éclairé, qui la convainc, et que de l'honneur qu'il rend à la foi , elle apprend elle-même à l'honorer. Car ce fut là sans doute, mes chers auditeurs , la grâce prévenante et extérieure dont Dieu se servit , tandis qu'il agissait intérieurement dans les âmes, et qu'il y répandait les rayons de sa lumière. Si ce maître n'eût pas cru, ou si , dissimulant sa foi , il n'eût pas eu l'assurance de s'en déclarer, tant de sujets soumis à son obéissance et témoins de sa conduite seraient demeurés dans les ténèbres de l'infidélité : mais parce qu'il ne se contenta pas de croire, et qu'il parla selon sa créance, qu'il s'expliqua hautement, qu'il confessa Jésus-Christ de bouche et par œuvres, sa conversion seule fut le principe de toutes les autres conversions : Credidit ipse , et domus ejus tota. Or voilà le zèle que je voudrais allumer dans vos cœurs. Voilà, Chrétiens, par où je voudrais corriger mille scandales que nous causons à notre religion, et qui la déshonorent. Je vais vous faire comprendre ma pensée ; mais pour vous la bien développer j'ai besoin de l'assistance du Saint-Esprit, et je la demande par l'intercession de Marie : disons- lui \ Ave.
Nous avons tous une obligation indispensable et naturelle d'honorer notre religion, comme nous en avons une d'honorer notre Dieu. Ces deux obligations sont fondées sur le même principe, et l'une est une suite nécessaire de l'autre. Dieu et la religion, dit saint Thomas , ne se peuvent séparer. Car Dieu est la fin dernière que nous cherchons , et la religion est le moyen qui nous lie à cette fin. Comme il est donc impossible d"aimerla fin sans aimer le moyen, aussi est-il impossible d'honorer Dieu sans honorer la
religion. Voilà le plus noble zèle que nous puissions jamais concevoir, et celui de tous auquel nous sommes le plus étroitement engagés. C'est le plus excellent et le plus noble, parce que faire honneur à la religion, c'est le faire à Dieu même. Or quel avantage pour une créature, quelle soit capable de faire honneur à son Dieu ! C'est celui auquel nous sommes le plus étroitement engagés, parce que le premier de tous les devoirs, comme les païens mêmes l'ont reconnu, regarde la divinité et la religion. L'amour de la patrie, la foi conjugale, la piété des enfants envers leurs pères , le lien des amitiés les plus intimes , tout cela est fort et ce sont de grandes obligations : mais tout cela doit céder à l'obligation dont je parle ; et plutôt que d'y manquer, il faut être prêt de renoncer à tout le reste.
Qu'est-ce que notre religion? C'est un précieux héritage que nous avons reçu de nos ancêtres , comme ils l'avaient eux-mêmes reçu de Dieu. C'est à nous de le conserver et de le maintenir avec honneur. Moïse, Josué et les autres conducteurs du peuple de Dieu , pouvaient tout sur lui quand ils l'intéressaient par cette considération. Allons, disaient-ils, généreux Israélites , c'est pour le Dieu d'Abraham qu'il faut combattre ; c'est le Dieu d'Isaac et de Jacob qui vous commande de marcher ; c'est le Dieu de vos pères qui nous envoie pour vous témoigner combien il se tient offensé de vos superstitions. A cette parole du Dieu de leurs pères, ils se sentaient émus, ils obéissaient sans réplique, ils brisaient leurs idoles, les armées entières se mettaient sur pied , et se présentaient à l'ennemi. Quoi donc ! demande saint Chrysostome , est-ce que Dieu était pour eux quelque chose de plus , parce qu'il avait été le Dieu d'Abraham ; ou que leur religion était plus sainte, parce qu'elle avait été celle de leurs pères ? Non , répond ce saint docteur ; mais cependant cette vue du Dieu de leurs pères réveillait en eux les plus purs sentiments de leur foi. Se regardant comme les successeurs d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ils avaient honte d'avoir dégénéré de leur piété , et ce seul motif leur inspirait le zèle de ces grands patriarches, je veux dire le zèle de la vraie religion.
Je ne suis, Chrétiens, ni un Moïse, ni un Josué, pour prétendre la même autorité sur vous : mais j'en ai une autre en vertu de mon ministère , qui ne m'autorise pas moins à vous parler de la part de Dieu ; et c'est par un mouvement particulier de son esprit que je viens vous solliciter pour les intérêts de votre religion et de la mienne , me promettant au reste bien plus de vous , que jamais Moïse n'eut droit d'attendre du peuple juif. Car c'était un peuple grossier et incrédule , un peuple insensible aux bienfaits de Dieu , un peuple léger et inconstant : et moi j'espère trouver en vous un peuple docile , qui sera touché des scandales dont la religion de Jésus-Christ est déshonorée, et qui conspirera avec moi pour les retrancher du royaume de Dieu et de son Église : Et colligent de regno ejus omnia scandala l. Il ne s'agit ici que des scandales qui attaquent spécialement la religion , et voici le dessein de ce discours. Je suppose deux qualités essentielles dont je vous ai déjà entretenus , et
• Matth., 13,
que nous reconnaissons, comme chrétiens, dans notre religion; savoir : la vérité et la sainteté. La vérité de sa doctrine , et la sainteté de sa morale. Or de là je tire deux conséquences qui vont partager ce discours. Notre religion est vraie ; donc nous devons tous l'honorer par la profession de notre foi : c'est la première partie. Notre religion est sainte ; donc nous devons tous l'honorer par la pureté de nos mœurs : c'est la seconde partie. Voilà où se réduit ce zèle dont j'ai entrepris de vous entretenir, et ce qui me donnera lieu de combattre bien des désordres , que nous ne pouvons assez déplorer dans le christianisme. Donnez-moi votre attention.