MYSTÈRES
On s'était bien attendu que les sermons du père Bourdaloue seraient aussi favorablement reçus qu'ils l'ont été. En voici la suite , qui semble devoir soutenir toute l'estime que le public a conçue des premiers. Quiconque même a du goàt pour les sermons, et en sait faire le discernement, trouvera dans ceux-ci cet avantage qu'étant d'un genre où il est plus rare de réussir, l'auteur en a pris le vrai caractère, et s'y est tracé une méthode qui, pour être devenue commune , ne lui en est pas moins propre , puisque c'est lui qui en a donné le modèle, ou, du moins, qui l'a beaucoup perfectionnée.
Avant le père Bourdaloue, les prédicateurs traitaient les mystères de la religion d'une manière abstraite et sèche ; et si quelques-uns les tournaient à la pratique et à la morale , ce n'était qu'en peu de mots et qu'assez superficiellement. Ils expliquaient le fond de chaque mystère , ils en établissaient la vérité , ils en montraient les convenances ; et , du reste , autant pour remplir leur sujet et ne pas manquer de matière , que pour donner du jour et de la force à leurs pensées, ils avaient recours à de longues citations , soit de l'Ecriture et des Pères , soit même des auteurs profanes. Voilà ce que faisaient les plus habiles, et ils en demeuraient là; de sorte que leurs discours étaient plutôt, à le bien prendre , des leçons de théologie que des prédications.
D'autres, moins solides, quoique plus diserts, s'en tenaient à une simple exposition des mystères , et s'appliquaient d'ailleurs à la relever par tous les agréments d'une élocution ou vive et brillante, ou seulement exacte et polie, mais souvent plus recherchée que naturelle. Certaines applications de l'Ecriture assez ingénieuses, quelques comparaisons et quelques figures, quelques sentiments même dévots et affectueux , beaucoup de fleurs , mais peu de substance et peu de suc : c'était là que se réduisait toute leur étude, et l'idée qu'ils se formaient de ce qu'il y a dans la religion de plus saint et de plus auguste.
Le père Bourdaloue vit le défaut de celte spéculation , trop vague pour arrêter les esprits , et pour faire sur les cœurs des impressions capables de les remuer et de les toucher. Il comprit qu'il fallait ramener à lui-même l'auditeur; et que, s'il n'est réveillé de temps en temps par une peinture de ses mœurs, qui le pique et qui l'intéresse , il laisse bientôt son attention s'égarer, ou s'affectionne peu à ce qu'il entend : tellement que le prédicateur doit à peu près se comporter dans la chaire , à l'égard des autres , comme il se comporte à son égard, et pour son édification propre, au pied d'un oratoire et dans la méditation. Un homme qui médite sur un mystère se le retrace d'abord dans l'esprit, et en considère toutes les circonstances : mais , après cette première vue , faisant un retour sur soi-même, et se comparant avec le modèle qu'il a devant les yeux, il s'instruit , il se confond, il s'anime, il prend des résolutions, et sort de la prière en disposition de les exécuter.
Tel fut le plan que le père Bourdaloue crut devoir suivre; et c'est par là même encore qu'il se garantit d'un autre excès. Car il est vrai que les prédicateurs donnent quelquefois là-dessus dans une extrémité tout opposée. Ce ne
sont plus proprement les mystères qu'ils traitent , mais , à l'occasion des mystères , de purs sermons de morale qu'ils font. Une vertu qui éclate dans le mystère dont ils ont à parler, et qui le distingue , c'est à quoi ils s'attachent ; et en cela il n'y a rien qu'on puisse reprendre, et qui ne soit selon les règles. Mais, après avoir proposé cette vertu comme le point capital du mystère , et comme le fruit qu'il en faut retirer, l'envisager seule dans toute la suite du discours, et perdre absolument le mystère de vue, sans y revenir jamais, si ce n'est peutêtre dans une courte conclusion , il paraît que c'est manquer à un des devoirs les plus essentiels du ministère évangélique. Le ministre de l'Évangile doit , avant toutes choses , instruire ses auditeurs de leur religion ; et ils n'en peuvent avoir qu'une connaissance très-imparfaite , si l'on ne prend soin de leur en expliquer les premiers principes et les vérités fondamentales , qui sont les mystères.
Au milieu de ces deux extrémités, il y a un tempérament dont le père Bourdaloue ne s'est guère écarté. Il donne à un mystère tout l'éclaircissement convenable ; mais il y joint ensuite une morale toute fondée sur le mystère même ; et par le parfait rapport qu'il sait trouver entre l'un et l'autre, il les assortit si bien ensemble, que le mystère sert de preuve à la morale, et que la morale est la plus juste conséquence du mystère. Il fait plus : outre la première division de son discours , tantôt en deux et tantôt en trois propositions générales , souvent il subdivise encore chaque partie ; et ces subdivisions, qui sont autant de circonstances du mystère, s'étendent également et sur le mystère et sur la morale : d'où il arrive qu'au même temps qu'il développe par ordre tout son mystère , il expose dans le même ordre et développe toute la morale qui y répond.
On a pu voir, par quelques-uns des sermons de cet excellent prédicateur qui ont déjà paru, comment il entrait dans le véritable esprit des mystères, et sous quels traits il les savait représenter : mais on le verra encore mieux ici. Il est difficile d'en concevoir des idées plus justes, et d'en faire de plus grandes images. Non qu'il use pour cela de termes pompeux et d'amplifications , ni qu'il ait besoin de ces ornements que l'art fournit à l'orateur comme des secours pour le soutenir : toute sa grandeur est dans les choses mêmes qu'il dit , et qu'il tire de son sujet. Sans s'arrêter à certaines pensées , ou toutes mystiques, ou seulement pieuses , et sans les rejeter aussi , ni les affaiblir en aucune manière , il n'avance rien qui ne lui paraisse solidement établi dans la religion. C'est là qu'il se renferme , et qu'en prédicateur habile et maître de son expression et de ses tours , il accommode , par un don qui lui était particulier, au style et à la dignité de l'éloquence chrétienne ce que la théologie a de plus profond sur nos mystères, et ce qu'elle exprime même dans le langage le plus obscur, et, si on l'ose dire, le plus barbare. La fin de chaque mystère, les desseins que Dieu s'y est proposé , les adorables perfections qu'on y découvre, les avantages qui nous en reviennent , les dispositions nécessaires pour le célébrer dignement et utilement , enfin les effets de grâce et de salut qu'il doit opérer en nous , voilà sur quoi roule tout son discours , mais avec une solidité qui convainc , et avec une majesté qui inspire de la vénéraiion pour notre foi.
L'esprit, prévenu de la sorte , n'a plus de peine à se rendre ; et le cœur, pénétré de ce sentiment de respect pour le mystère de Dieu, se porte de lui-même aux conséquences où le prédicateur le veut conduire. C'est ce qu'on éprouvera en lisant ces sermons. Le père Bourdaloue les a remplis d'instructions propres à tous les états. Comme il cherchait moins à plaire qu'à se rendre utile, et que son zèle était universel , il avait soin de proportionner sa morale à toutes les
conditions des hommes ; et ce qu'il y a même d'assez remarquable , c'est qu'il ne parle presque jamais en particulier à ceux que la Providence a distingués ou par leur naissance , ou par leur rang , sans adresser ensuite la parole aux autres que Dieu n'a pas ainsi élevés ; et que , par une merveilleuse diversité de vues , il trouve tout à la fois dans le même mystère , et pour les grands , et pour les petits , selon leurs situations différentes , des règles de conduite et des motifs de sanctification.
Ce qui ne fait pas moins connaître l'étendue et la fécondité de son génie , ce sont les divers discours qu'il a composés sur les mêmes sujets. Il y en a sur certains mystères jusques à quatre ; et sur les autres , communément deux ou trois : tous si complets, qu'à prendre chacun séparément , il semble qu'il y ait épuisé toute sa matière. Ce n'est pas , au reste , qu'il ne fût quelquefois obligé de rentrer dans les mêmes pensées , car les sujets ne sont pas infinis : mais ces pensées , mises sous d'autres jours , et diversement exprimées , sans avoir le dégoût de la répétition , ont, au contraire, une force et une grâce toujours nouvelle.
Il faut , après tout , convenir que , sur le mystère de l'Ascension de Notre- Seigneur, le père Bourdaloue n'a pas tout à fait observé la méihode qu'il s'était prescrite. Ce sermon est tout moral : et, horsl'exorde et quelques endroits trèscourts qui regardent le mystère , il n'y est parlé que de la gloire du ciel , et du mérite requis pour l'obtenir. Mais un des mystères où les prédicateurs se donnent plus aisément cette liberté , c'est , ce semble, celui-ci. L'auditeur y est assez accoutumé ; et nul à cette fête n'est surpris qu'on l'entretienne du souverain bonheur où Jésus-Christ nous a précédés , et qui est le terme de notre espérance. Quoi qu'il en soit , un seul discours , quelque beau qu'il puisse être, ni un exemple particulier, ne peut prévaloir contre une maxime générale.
On doit dire à peu près la même chose du second sermon de l'Assomption de la Vierge : et parce qu'il a rapport à un fait dont tout le monde n'est pas instruit, ou dont la mémoire commence peut-être à s'effacer, il est bon, pour rendre ce sermon plus intelligible , d'ajouter à quelle occasion le père Bourdaloue le composa. Il y a plusieurs années qu'il parut un petit ouvrage intitulé : Avis salutaire de la bienheureuse Vierge à ses dévots indiscrets , avec ces paroles de saint Paul au bas du titre : Que votre culte soit raisonnable. Il semblait que l'auteur n'eût eu en vue que de régler le culte de la Vierge : mais ce libelle tendait à le détruire. C'est ce qu'aperçurent d'abord toutes les personnes bien intentionnées qui prirent soin de l'examiner, et ce qui alluma le zèle des vrais catholiques en France , en Italie , en Allemagne, en Espagne et ailleurs. L'ouvrage donc, très-injurieux à la Mère de Dieu, et capable de troubler la piété des fidèles , fut déféré de toutes parts au Saint-Siège , et authentiquement condamné. Le père Bourdaloue entreprit de le combattre dans un sermon sur la dévotion à la Vierge , qui est celui même dont il s'agit. Ce n'est ni une controverse de l'école , ni une longue déclamation de la chaire , mais un discours solide , où ces avis prétendus salutaires sont réfutés avec autant de modération et de brièveté , que d'ordre et de précision.
On a délibéré si l'on mettrait le sermon du lundi de Pâques au rang des autres , parce qu'il est imparfait ; mais on a conclu qu'il ne fallait pas l'omettre ni le déplacer : et l'on a jugé même que le public serait bien aise d'avoir cette preuve de la fidélité avec laquelle on lui donne les sermons du père Bourdaloue.
Et hoc vobis signum : invenietis infanlem pannis involutum , et posilum in prœsepio.
Voici la marque à quoi vous connaîtrez le Sauveur qui vous est né : c'est que vous trouverez un enfant emmaillotté et couché dans une crèche. Saint Luc, ch. 2.
Sire ,
Est-il donc vrai que le Dieu destiné pour nous sauver , que le médiateur des hommes , que le Fils unique du Père , faisant son entrée dans le monde, y dût être reconnu par des langes et par une crèche? Est-il vrai que ce devaient être là les marques de sa venue , et que ce Messie , dont les prophètes avaient si magnifiquement parlé , que ce Messie envoyé de Dieu pour un si important dessein , ne devait être distingué dans sa naissance que par l'humilité et la pauvreté? Voilà, mes Frères, dit saint Augustin , ce qui a causé le scandale des Juifs. Ils attendaient un Sauveur : mais ils supposaient que ce Sauveur viendrait dans l'éclat de la majesté ; qu'il serait riche, puissant, heureux; qu'il rétablirait visiblement sur la terre le royaume d'Israël , qu'il comblerait ses sujets de biens et de prospérités. Prévenus qu'ils étaient de ces espérances, on leur a annoncé que ce Sauveur était né dans l'obscurité d'une étable , et c'est ce qui les a non-seulement troublés, mais choqués, mais révoltés. Ce scandale a passé jusque dans le christianisme : l'enfance et la crèche d'un Dieu, voilà par où a commencé parmi les chrétiens l'infidélité de l'hérésie. Otez-moi, disait, au rapport de Tertullien , l'impie Marcion, ôtez-moi ces langes honteux , et cette crèche indigne du Dieu que j'adore : Au fer à nobis pannos et dura prœsepia i. Ainsi parlait cet hérésiarque , si injustement et si faussement préoccupé contre les bassesses apparentes de Jésus-Christ naissant. Or ce qui a scandalisé les Juifs , ce qui a servi de fond à l'erreur des premiers hérétiques , c'est ce qui nous trouble encore aujourd'hui. Car c'est là le signe que notre orgueil combat intérieurement, le signe qui blesse notre amour-propre, et contre lequel il s'élève; le signe que notre raison même a bien de la peine à ne pas condamner ; en un mot , le signe qui devait être, selon le Prophète, et qui sera toujours pour le monde un sujet de contradiction : Signum eut contradicetur l. Cependant , Chrétiens , c'est à ce signe qu'est ajttaché notre salut , et c'est de là que dépendent les fruits de grâce que nous devons retirer de ce mystère. Il est donc de mon devoir de justifier, si j'ose parler de la sorte, ce signe adorable ; et c'est ce que je vais faire, après que nous aurons rendu à Marie l'hommage ordinaire. Ave Maria.
Dieu , parlant au roi d'Israël , lui dit : Demandez au Seigneur votre Dieu qu'il vous fasse voir un signe de sa toute-puissance , Pete tibi signum
' Tertul. — » Luc, 2.
à Domino Deo tuo ' ; et sur le refus que fit Acliaz de demander ce signe à Dieu, parce qu'il ne voulait pas tenter le Seigneur, le Seigneur luimême lui donna, sans qu'il le voulût, un signe qu'il ne demandait pas : Propter hoc dabit Uominus ipse vobis signum*. C'est ainsi, Chrétiens, que Dieu dans ce mystère en use à notre égard. Pour nous faire entendre que le Messie est né, il nous donne un signe, mais un signe que nous ne demandions pas, un signe que nous n'attendions pas, un signe auquel nous ne pensions pas; je dis plus, un signe que nous ne voulions pas, et contre lequel il prévoyait bien que le monde se révolterait. Cependant, c'est lui-même qui nous le donne, lui-même qui le choisit pour nous : Propter hoc dabit Dominus ipse vobis signum. Et il est question de savoir si nous avons droit de le rejeter, et si le choix qu'a fait Dieu de ce signe doit trouver tant de contradiction dans nos esprits. Or je prétends que jamais contradiction n'a été plus mal fondée : pourquoi ? parce que jamais signe n'a été plus raisonnable, plus saint, plus divin, ni par conséquent plus digne et du choix de Dieu , et de l'approbation des hommes, que celui de la pauvreté et de l'humilité de Jésus-Christ. Écoutez-en la preuve, qui va faire le partage de ce discours. Le signe que l'ange donne aux pasteurs , en leur annonçant la naissance de Jésus-Christ, est le signe du Dieu Sauveur : Natus est vobis hodiè Salvator, et hoc vobis signum 3 , Il vous est né un Sauveur , et voici la marque à quoi vous pourrez le reconnaître. C'est donc par rapport à l'office de Sauveur que nous devons considérer ce signe. D'où je conclus d'abord que c'est de tous les signes que Dieu ait jamais donnés aux hommes le plus admirable : pourquoi ? parce que c'est le signe le plus naturel et en même temps le plus efficace que Dieu ait jamais employé pour découvrir aux hommes les richesses de sa grâce , et pour leur faire sentir les effets de sa miséricorde. Deux qualités qui distinguent ce signe , signe le plus naturel , et signe le plus efficace : le plus naturel , c'est-à-dire le plus propre à marquer et à bien faire connaître la chose qu'il signifie ; le plus efficace , c'est-à-dire le plus propre à opérer même ce qu'il signifie. Non , Chrétiens ; Dieu avec toute sa sagesse ne pouvait aujourd'hui nous donner un signe, ni plus naturel, puisqu'il nous marque parfaitement que le Sauveur est né, et pourquoi il est né; première partie : ni plus efficace, puisqu'il commence déjà à produire dans les esprits et dans les cœurs les merveilleux elfets pour lesquels le Sauveur est né ; seconde partie. Conformité de ce signe avec la qualité de Sauveur, vertu de ce signe dans les miracles qu'il a opérés dès la naissance du Sauveur : c'est tout mon dessein.