PREMIÈRE PARTIE
De tous les mystères de notre religion , il n'y en a pas un où Dieu soit plus incompréhensible à l'homme que le mystère de la Trinité ; d'où je conclus qu'il n'y en a aucun dont la créance et la profession soit plus honorable et plus glorieuse à Dieu. Car il est certain que nous ne nous formons jamais d'idées plus hautes ni plus dignes de la grandeur de Dieu, que quand nous avouons qu'il est incompréhensible; et la plus excellente protestation que je lui puisse faire, et que vous puissiez tous lui faire avec moi, c'est sans doute celle-ci : Non , mon Dieu , je ne vous comprends pas, et je ne suis pas capable de vous comprendre. Quand j'épuiserais toutes les forces et toutes les puissances de mon âme , quand j'y emploierais toutes celles des anges, quand tous les dons de la grâce et de la gloire me seraient communiqués , quand je vous verrais aussi parfaitement que les bienheureux et que l'humanité de Jésus-Christ même ; non , Seigneur, je ne vous comprendrais jamais , et ma connaissance sera toujours autant éloignée de vous que le fini l'est de F infini. Si je vous comprenais, mon Dieu , vous ne seriez plus ce que vous êtes , ou bien je ne serais plus ce que je suis : mais en ne vous comprenant pas je reconnais que vous êtes mon Dieu , et que je suis votre créature : car comment pourrais-je mieux expliquer l'un et l'autre , et d'une manière plus avantageuse à votre divinité , qu'en disant que vous êtes ce que je ne puis comprendre , et ce qui ne peut jamais être compris ? Bien plus , dit saint Augustin (écoutez , Chrétiens, une belle remarque de ce Père) , à proprement parler, l'unique chose que nous pouvons connaître de Dieu et que nous pouvons lui attribuer , c'est cette qualité d!incompréhensible : Tune vere oliquid de Deo cognoscimus, quum ipsum comprehendere non possumus l. Dans tout le reste nos esprits se perdent, dans tout le reste nous nous égarons souvent, sur tout le reste nous sommes en danger de tomber dans l'erreur. Quand nous disons : Dieu est puissant', Dieu est juste, Dieu est saint, Dieu est miséricordieux; dans la rigueur des termes, toutes ces propositions ne seraient pas convenables, si nous n'ajoutions ou si nous ne supposions l'incompréhensibilité de Dieu pour les modifier. Afin qu'elles soient exactement vraies, il faut dire, ou du moins sous-entendre : Dieu est puissant, mais d'une puissance que je ne comprends pas; Dieu est juste, mais
■ August.
d'une justice tout autre que je la connais ; Dieu est saint , mais d'une sainteté qui passe toutes les vues de mon esprit. Il en faut donc toujours revenir à son incompréhensibilité , et se réduire au sentiment de saint Augustin, que là où Dieu nous paraît plus incompréhensible, c'est là que nous le connaissons mieux , là que nous sommes plus en état de le glorifier, là que notre foi lui rend un témoignage plus parfait. Or, je vous demande dans quel mystère de la religion chrétienne Dieu est-il plus incompréhensible à l'homme? n'est-ce pas dans la Trinité? Que concevonsnous dans ce mystère , sinon que nous n'y concevons rien ? Et c'est pourquoi les prophètes , qui en ont eu les premières révélations , lui ont toujours donné ce caractère , nous le représentant tantôt comme une lumière inaccessible , tantôt comme une obscurité impénétrable , tantôt comme un abîme sans fond , pour nous signifier que la trinité des Personnes divines est le grand mystère de l'incompréhensibilité de Dieu : d'où il s'ensuit que je ne puis plus exalter de ma part, ni plus relever le souverain être de Dieu que par la créance de cette ineffable Trinité.
N'en demeurons pas là. Que fais-je , Chrétiens , quand je crois un Dieu en trois personnes? Je lui fais un sacrifice : et de quoi? de la plus noble partie de moi-même , qui est ma raison ; et comment le fais-je? de la manière la plus excellente et la plus héroïque : et en quoi consiste-t-il ? le voici. Je crois un mystère dont je n'ai nulle expérience, et dont il m'est impossible d'avoir la moindre idée , avant que Dieu me l'ait révélé ; et quand Dieu me l'a révélé, je le crois de telle sorte , que ma raison ne peut s'en faire juge , ni l'examiner ; enfin , ce qui fait la perfection de mon sacrifice, je crois ce mystère, quoiqu'il semble répugner positivement à ma raison. N'est-ce pas là tout l'effort que la raison humaine peut faire pour Dieu ? ne sont-ce pas tous les droits auxquels elle peut renoncer ? et n'est-ce pas surtout dans ce mystère qu'elle y renonce pleinement , et qu'elle se sacrifie tout entière? car il n'en est pas de même des autres : je connais mille choses de Dieu , indépendamment des révélations de Dieu. Quand Dieu ne m'aurait jamais parlé . je sais qu'il est sage, je sais qu'il a une providence, je sais que le monde est gouverné par lui : toutes les créatures me le disent ; je n'ai qu'à ouvrir les yeux , j'en ai des preuves sensibles. Et en cela la foi ne marche point devant la raison , mais elle la suit; elle ne lui apprend rien de nouveau, quoiqu'elle le lui apprenne mieux : elle augmente ses lumières et les perfectionne , mais elle les suppose en les perfectionnant : [je crois ce que je savais déjà en partie. Mais qu'en Dieu il y ait trois différentes personnes ; que la première s'appelle Père , la seconde Verbe, et la troisième Saint-Esprit ; que le Fils soit engendré par la connaissance féconde que Dieu a de soi-même , et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils par voie d'amour; ce sont des secrets dont je ne découvre aucun vestige dans l'univers , et dont tous les hommes n'auraient pu même former de conjectures, si Dieu ne les en avait instruits. On dit qu'un philosophe païen en a eu autrefois quelque connaissance; mais si cela est, saint Augustin répond qu'elle lui était venue du commerce avec les Juifs. (Test donc à la foi seule que je suis obligé de
m'en rapporter touchant ce mystère. Mais quand ce mystère m'est révélé de Dieu par la foi , puis-je raisonner, puis-je discourir, puis-je occuper mon esprit à le connaître et à en chercher les principes? Non , Chrétiens, cela n'est point du ressort de ma raison. Dans le mystère de l'incarnation, je le puis faire : supposé la foi que le Verbe se soit fait chair, mon esprit y trouve je ne sais combien de convenances admirables. Je dis qu'il n'y avait qu'un Dieu qui pût satisfaire à Dieu pour le péché ; or, ce Dieu ne pouvait satisfaire sans se faire homme : ainsi je raisonne alors sur la foi. Quoique la foi précède mon raisonnement, mon raisonnement ne laisse pas de venir ensuite au secours de la foi. Mais quand il s'agit de l'auguste mystère de la Trinité , d'une essence indivisible en plusieurs personnes, du Père qui n'est pas plus que le Fils, du Fils qui n'a nulle dépendance de son Père , du Saint-Esprit qui est l'amour substantiel de l'un et de l'autre : c'est là que notre raison demeure, qu'elle s'humilie, qu'elle se couvre de ses ailes , comme ces anges que vit le prophète ; qu'elle s'interdit tout examen , toute réflexion , toute curiosité. Tout ce qu'elle fait , c'est de reconnaître son ignorance ; et cet aveu, dans la pensée d'un Père, est la seule confession véritable de la Trinité.
Ce qui met le comble au sacrifice que je fais à Dieu , en croyant la Trinité, c'est que je me soumets à croire un mystère qui paraît choquer la raison même, et contredire toutes ses lumières. Car il faut que je croie que trois personnes divines , celle du Père , celle du Fils, et celle du Saint- Esprit, n'étant qu'une même chose avec l'essence de Dieu, je dis une même chose indivisible, sans composition, sans partie, sont néanmoins distinguées entre elles. Voilà, si j'ose parler ainsi, la pierre de scandale pour l'homme; voilà la plus apparente contradiction qui se rencontre dans tous nos mystères. Mais c'est de là même aussi que notre foi tire sa perfection, quand nous disons à Dieu : Oui, Seigneur, je crois tout ce que vous m'avez révélé de cet incompréhensible mystère ; ma raison semble d'abord s'y opposer, mais je la désavoue, mais je la renonce, mais je vous l'immole aux pieds de vos autels. Je crois, mon Dieu, votre unité et votre Trinité tout ensemble, et je crois l'une et l'autre dans la même disposition de cœur que s'il fallait mourir. En vertu de cette foi , dont je fais ici profession, je voudrais pour la défendre donner ma vie et verser mon sang : et comme vous êtes trois dans le ciel dont je reçois aujourd'hui le témoignage, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit , aussi voudrais-je , Seigneur, être en état de vous rendre sur la terre les trois témoignages dont parle le bien-aimé disciple, le témoignage de l'esprit, le témoignage de l'eau, et le témoignage du sang. Voilà ce que nous disons , Chrétiens ; mais savez-vous ce que Dieu nous répond ? Il est important que je vous le fasse entendre. Non , non , nous dit-il, il ne s'agit plus de mourir, ni de perdre la vie : je voulais des martyrs autrefois pour fonder ma religion ; mais maintenant les choses ont changé : ce n'est plus dans la persécution , mais dans la paix qu'il faut prouver votre foi ; ce n'est plus sur des échafauds, ni sur des roues, mais dans les pratiques d'une vie commune et ordinaire, qu'il faut faire paraître ce que vous êtes ; ce n'est plus devant les juges et les tyrans qu'il
faut me confesser, mais au milieu de vos proches et de vos amis ; ce n'est plus le témoignage du sang que je vous demande, mais le témoignage de l'esprit. Ne pensez donc point à ce que vous feriez , s'il y avait encore des persécuteurs dans le monde : il n'y en a plus, il est permis de se déclarer, et commencez à le faire par la sainteté de votre vie, par l'innocence et la pureté de vos mœurs. En effet, Chrétiens , nous nous flattons, en formant ces résolutions imaginaires, de confesser notre foi à quelque prix que ce fût , et en disant comme nous disons quelquefois : Je souffrirais plutôt mille morts que de la trahir , cette foi : car nous la trahissons à toute heure ; et ce qui est plus déplorable , nous la trahissons pour un vil intérêt , pour un moment de plaisir, pour contenter un désir, une passion honteuse ; et tout ce grand zèle n'est qu'en spéculation et en idée , n'est que sous des conditions chimériques, n'est que pour des occasions et des conjonctures où nous ne trouverons jamais rien de réel, ni rien de présent.
Ah! Chrétiens , la belle parole que celle d'un saint évêque , en parlant des premiers martyrs : Ils ne savaient pas disputer des choses de la foi , disait Pacien, évêque de Barcelone; mais ils savaient bien souffrir et mourir pour la foi : Sciebant mori, et non sciebant disputare i. Mais de nous, on peut dire à notre confusion tout le contraire : nous savons disputer des choses de la foi , mais nous ne savons ni mourir, ni vivre pour la foi. Jamais tant de raffinements , jamais tant de contestations ni tant de disputes, jamais tant de liberté qu'il y en a aujourd'hui à s'expliquer sur les mystères de la foi et de la religion , et néanmoins jamais si peu de foi et de religion : pourquoi ? parce qu'il n'y a rien qui soit plus capable de détruire la religion et la foi que cette vanité dont on se pique , et ce prétendu mérite qu'on se fait d'en savoir raisonner. Ceux dont parle Pacien se contentaient de savoir deux choses , qui étaient de croire et de mourir. Ils bornaient là toute leur science; et nous, nous savons toutes choses hors ces deux-là , parce que nous ne voulons croire que ce qui nous plaît , et que nous ne voulons pas d'ailleurs nous faire la moindre violence pour pratiquer ce que nous croyons. Ceux-là savaient mourir pour la foi : Sciebant mori ; et nous , avec toute notre subtilité , nous n'avons pas encore appris à vivre selon la foi , car nous nous disons chrétiens , et nous vivons en païens ; et par cette alliance que nous faisons dans nous-mêmes d'un certain paganisme d'actions et de vie avec le christianisme de profession et de créance , nous formons un monstre pire que le paganisme même , puisqu'il ajoute à tous les désordres de celui-ci la profanation de l'autre.
Voilà , mes chers auditeurs, la réflexion que je vous prie de faire en la présence de Dieu. Souvenez-vous que vous adorez une Trinité dont le caractère propre et essentiel est la sainteté ; et qu'il n'y a point de sainteté , quelque éminente qu'elle puisse être , à laquelle nous ne devions aspirer, pour nous rendre de dignes adorateurs de cette auguste Trinité. Pour l'adorer en esprit et en vérité , il faut , par proportion , être saint comme
' Pacian.
elle ; car ce sont là les adorateurs que le Père demande : Nam et Pater taies quœrit, qui adorent eum l. Voilà ceux qu'il cherche, et il ne se tiendra jamais vraiment adoré par d'autres : Nam et Pater taies quœrit. C'est un Dieu saint , et il veut être servi par des Saints. Le premier ange ne le fut pas : et ce Dieu de sainteté n'a pu souffrir qu'il fût du nombre de ceux qui l'adorent , et il aime mieux en être blasphémé dans l'enfer, que d'en être loué dans le ciel. Or, il n'est pas probable qu'il en doive user autrement à l'égard des hommes. Avançons ; et après avoir vu comment la confession de la Trinité est le plus grand hommage de foi que la créature rende à son Dieu , voyons encore comment c'est le plus grand sujet de confiance qu'une créature puisse avoir en ce même Dieu : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME TARTIE.
Il y a, Chrétiens, dans notre religion, une chose bien particulière, et que vous n'avez peut-être jamais remarquée. Quand on nous instruit au christianisme , et qu'on nous donne les premiers éléments de la foi , par où commence-t-on? Par ce qu'il y a de plus relevé et de plus difficile à croire , qui est le mystère de la Trinité. Dans les sciences humaines , on enseigne d'abord les choses les plus communes et les plus aisées , et puis on élève peu à peu l'esprit aux plus obscures et aux plus sublimes. Mais quand il s'agit de la science d'un chrétien, la première leçon, c'est le précis de toutes les obscurités qui s'y rencontrent ; il faut , pour ainsi dire , que la foi fasse son apprentissage par son chef-d'œuvre , savoir, par la confession d'un Dieu en trois personnes. Vous voulez apprendre à un enfant les principes de la doctrine chrétienne : c'est un enfant , il ne sait pas encore raisonner, à peine a-t-il l'usage de la parole ; cependant que lui dites-vous? Trois personnes et un seul Dieu, voilà l'instruction que vous lui faites. Mais c'est l'instruction la moins proportionnée à son esprit, mais c'est celle dont il est le moins capable, mais c'est celle par où finissent les plus savants théologiens : il n'importe , c'est à cela qu'il faut s'attacher avant tout le reste ; et pourquoi ? Ah ! Chrétiens , en voici la raison : parce que la foi des trois personnes divines est le fondement de toute notre espérance , la source de tous nos mérites , le principe de toute sainteté, et, pour m' expliquer dans les termes du concile de Trente, le commencement et la racine de toute la justification des hommes : Initium et radix tôt ius justifie ationis nostrœ 2. Peut-on être sauvé sans la foi? Non. Mais quelle est la foi essentielle et nécessaire ? Celle de la Trinité. Tousses autres mystères de la créance catholique, hors l'incarnation du Verbe, n'ont pas le même avantage. Je pourrais absolument les ignorer, et me sauver : pour celui-ci , qui comprend un Dieu en trois personnes , si je l'ignore, je n'ai rien à attendre de Dieu ; et si je le crois, j'en espère tout. J'avoue, Chrétiens, et je l'ai dit, que ce premier acte de religion par lequel nous confessons que trois ne font qu'un , est le plus grand effort de la foi ; mais c'est pour cela même que Dieu en a fait dépendre tout
1 Joan., 4. — * Concil. Trident,
notre bonheur. Il voyait bien la violence qu'il y aurait à se faire pour assujettir nos esprits à ce mystère : et voilà pourquoi il a arrêté , dans le conseil de sa sagesse , que la foi de ce mystère serait le principe de tous nos mérites devant lui, et de notre éternelle prédestination.
Et en cela , dit saint Chrysostome , Dieu nous a traité avec la même bonté dont il usa autrefois envers son serviteur Abraham. Ce patriarche, vous le savez , s'était mis en devoir de sacrifier son propre fils , malgré les répugnances que la nature formait dans son cœur. Il était prêt à frapper le coup ; mais Dieu en fut touché , et ne voulut pas avoir moins de libéralité pour Abraham , qu'Abraham n'avait eu pour lui de fidélité. Quia fecisti hanc rem, et non pepercisti unigenito tuopropter me , multiplicabo semen tuum 1 : Parce que tu as fait cela , lui dit le Seigneur, et que tu n'as pas épargné ton unique pour moi , je multiplierai ta postérité , je te comblerai de bénédictions , je te ferai le plus riche et le plus puissant de la terre ; et cette obéissance que tu m'as rendue sera suivie de toutes sortes de prospérités. C'est ainsi que Dieu dit aujourd'hui à un chrétien : Parce que tu as cru un mystère si fort au-dessus de toi et de toutes les idées humaines , Quia fecisti hanc rem , et que tu as sacrifié ton unique, c'est-à-dire ton esprit et ta raison, et non pepercisti unigenito tuo , c'est pour cela que je te remplirai de grâces , que je multiplierai le mérite de tes actions , que je t'adopterai parmi mes enfants , que je t'enrichirai de vertus , que je te sanctifierai et que je te glorifierai. Car cette foi que tu as professée est le petit grain de l'Évangile, lequel ayant pris racine dans ton cœur, poussera ses branches jusqu'à la hauteur du ciel , et produira tous les fruits de gloire que tu dois recueillir dans l'éternité. Et voilà , Chrétiens , pourquoi la formule de foi que nous prononçons en confessant la Trinité , et qui est conçue en ces termes, Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit , est si sainte, si auguste, si vénérable dans notre religion. Voilà pourquoi , selon l'institution de Jésus- Christ , elle entre dans presque tous les sacrements de la loi de grâce. Car si nous sommes régénérés dans le baptême , c'est au nom du Père , et du Fils, et du Saint-Esprit ; si nous sommes fortifiés par la grâce de la confirmation , c'est au nom du Père , et du Fils , et du Saint-Esprit ; si nos péchés nous sont remis par la pénitence , c'est au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; si nous sommes consacrés par le caractère de l'ordre, c'est au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; si nous recevons la bénédiction des prêtres , des pasteurs , des prélats , c'est au nom du Père , et du Fils , et du Saint-Esprit : pour nous apprendre , dit saint Augustin , que dans le christianisme il n'y a point de grâce , point de salut , point de justification que par la foi de la Trinité.
De là vient aussi que , suivant la sainte et religieuse coutume , nous mettons à la tête de toutes nos actions cette profession de foi ; n'entreprenant rien , n'exécutant rien , que nous n'ayons auparavant marqué sur nous le signe de la croix , avec ces paroles : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit , reconnaissant que le mérite de notre action dépend
1 Gènes,, 22.
de là , et que sans cette foi tout ce que nous allons faire serait inutile , rejeté de Dieu et perdu pour le ciel. Pratique qui nous est venue des apôtres , dont la tradition est constante , que les fidèles ont toujours gardée, et que nos hérétiques n'ont pu condamner sans faire paraître qu'ils étaient déterminés à condamner tout. Car enfin , qu'y a-t-il de plus conforme à l'esprit chrétien, que ce saint exercice d'invoquer la Trinité, et de nous imprimer nous-mêmes sur le front le signe de notre salut au commencement de chaque action ? cela néanmoins leur déplaît , et un des articles de leur prétendue réforme a été d'en abolir l'usage : mais c'est pour cela même que l'Église a témoigné encore plus de zèle à le retenir et à l'observer. C'est pour cela qu'elle commence ses divins offices par la foi du Père , et du Fils , et du Saint-Esprit ; que toutes les prières qu'elle adresse à Dieu par forme de demande, expriment toujours ces trois divines personnes ; qu'elle ne chante pas un psaume, un hymne, un cantique, sans les conclure parla; que plus de cent fois le jour elle nous oblige, nous qui sommes les ministres de ses autels , à répéter ce sacré verset , « Gloire au Père , au Fils , et au Saint-Esprit ! » parce qu'elle sait bien que nous ne pouvons rien dire à Dieu de plus agréable , ni qui soit plus propre à lui gagner le cœur, et que cette prière seule a plus de vertu et plus de force que toutes les autres pour nous sanctifier. Ainsi elle voudrait que nous puissions la faire continuellement, et que jour et nuit notre bouche fût occupée à dire : Gloire au Père , gloire au Fils , gloire au Saint-Esprit ! ^l'exemple de ce saint solitaire qui , s' étant placé sur une haute colonne, où il demeura plusieurs années, n'avait point d'autre exercice que celui-là. Ah ! Chrétiens, permettez-moi de prendre ici occasion de vous instruire sur un point d'une grande utilité , quoique peut-être vous ne l'estimiez pas tel. Si toutes les fois que vous et moi nous avons prononcé ces vénérables paroles , Gloire au Père , au Fils , au Saint-Esprit ! ou celle-ci , Au nom du Père , et du Fils , et du Saint-Esprit , nous l'avions fait avec le même respect et la même affection que ce saint anachorète, combien de mérites aurions-nous acquis devant Dieu ! si nous étions bien remplis de cette pensée , moi qui vous parle , et vous qui m'écoutez , nous les dirions sans cesse par une solide dévotion , et comptez quel fonds de richesses spirituelles elles nous produiraient. Car ces courtes paroles renferment les actes les plus méritoires de toute la religion. Mais parce que si nous les disons , c'est sans réflexion et avec une imagination égarée , pensant à toute autre chose , ou ne pensant à rien , nous avons beau les dire , et confesser ainsi la Trinité , peut-être ne nous ont-elles pas procuré un seul degré de grâce- Ce qui doit encore plus nous toucher, c'est qu'en prononçant ces paroles sans attention , nous faisons injure aux trois personnes à qui elles s'adressent : non-seulement nous ne louons pas la Trinité, mais nous la déshonorons ; non-seulement nous perdons ce trésor de grâce que nous pouvions acquérir, mais nous amassons contre nous un trésor de colère. Car ces noms de Père, de Fils et de Saint-Esprit sont des noms divins, des noms de gloire et de majesté , des noms terribles à l'enfer, des noms souverainement respectables pour nous , et par conséquent qui ne
doivent jamais passer par notre bouche sans que notre esprit et notre cœur les accompagnent. Que dis-je? ce sont des noms encore plus aimables que redoutables, des noms de salut, et par là même plus dignes de l'attention de nos esprits et des sentiments affectueux de nos coeurs. Appliquezvous , Chrétiens, à ma pensée. Quand nous nous trouverons au lit de la mort , et que le prêtre , dans les derniers moments de notre vie , viendra soutenir notre âme prête à paraître devant Dieu , et former des vœux pour elle, quel nom emploiera-t-il pour rendre ses vœux plus efficaces? Les noms du Père , et du Fils, et du Saint-Esprit. Proficiscere , anima christiana i : Partez , âme chrétienne , dira le ministre de l'Église ; partez , au nom du Père qui vous a créée , au nom du Fils qui vous a rachetée , au nom du Saint-Esprit qui vous a sanctifiée! noms tout-puissants pour mettre en fuite les légions infernales, pour rendre inutiles tous leurs efforts, et pour attirer sur nous , dans ce passage si dangereux , les grâces et les secours du ciel. Il y a plus encore : car quand ensuite le même ministre, s'adressant à Dieu, lui recommandera l'âme du mourant , de quelle raison se servira-t-il pour toucher en sa faveur la divine miséricorde ? Peut-être, mes chers auditeurs, n'y avez-vous jamais fait réflexion, peut-être ne l'avez-vous jamais entendue ; mais elle est capable de réveiller toute votre confiance , et de vous inspirer un zèle tout nouveau pour l'honneur de l'adorable Trinité. Écoutez-la. Licet enim peccaverit , tamen Patrem, et Filium, et Spiritum Sanctum non negavit, sed credidit 2. Ah! Seigneur, s'écriera le prêtre du Dieu vivant, il est vrai, c'est pour un pécheur que j'implore votre clémence ; il n'a pas été exempt des faiblesses humaines, et le poids de sa fragilité l'a fait tomber : mais du reste, vous savez, mon Dieu, que, tout pécheur qu'il est, il a confessé votre auguste Trinité ; qu'il a reconnu le Père , le Fils , et le Saint-Esprit : Tamen Patrem , et Filium, et Spiritum Sanctum non negavit ;, sed credidit ; vous savez qu'il s'est intéressé à la gloire de ces trois divines personnes, et qu'en vous adorant , ô souverain Auteur du monde , il les a fidèlement et religieusement adorées : Et zelum Dei in se habuit , et Deum, qui fecit omnia, fideliter adoravit*. Voyez-vous, Chrétiens, comment la confession de la Trinité , mais une confession respectueuse , une confession religieuse , est un des plus grands sujets de confiance que la créature puisse avoir en son créateur? Finissons; et pour dernière leçon, apprenons encore comment la confession de cette même Trinité est le motif le plus puissant et le plus excellent modèle de la charité chrétienne : c'est la troisième partie.