DEUXIÈME PARTIE
Si le Fils de Dieu était intéressé à honorer sa chair, il ne l'était pas moins à honorer son corps mystique, qui est l'Église. Nous ne faisons tous qu'un même corps avec Jésus-Christ, dit saint Paul : Vos estis corpus Christi , et membra de membro 6. En qualité de Sauveur, Jésus-Christ est notre chef, et en qualité de Justes, nous sommes ses membres; et comme il est de l'honneur des membres d'avoir un chef couronné de gloire,
" Cant., 2. — " lbid. — 3 lbid. — 4 Ibid. — 5 Ibid. — 6 1 Cor., 12.
aussi est-il de l'honneur du chef de répandre sur ses membres toute la gloire dont ils sont capables. Or c'est ce que Jésus-Christ a fait dans l'institution de la divine Eucharistie , que nous pouvons proprement encore appeler la fête de l'Église , ou la fête du corps mystique de Jésus- Christ, Festum coporis Christi; pourquoi cela? parce que ce mystère est celui dont l'Église se tient plus honorée, et qui la rend plus glorieuse devant Dieu.
Non, Chrétiens, le Sauveur du monde, avec toute sa magnificence, ne pouvait rien faire de plus honorable pour son Église , ni de plus grand , que de lui laisser le sacrement de son corps : c'était le comble de toute la gloire qu'il lui pouvait procurer ; et Ton peut bien dire après cela que cet Homme-Dieu avait pleinement accompli le dessein qu'il s'était formé, d'avoir, comme parle F Apôtre , une Église illustre, éclatante , enrichie des plus beaux ornements du ciel : Ut exhiberet ipse sibi gloriosam Ecclesiam l ; parce qu'en effet la possession du corps et du sang de Jésus-Christ donne à l'Église tous ces avantages et toutes ces qualités. Vous voulez savoir comment? Ah ! mes chers auditeurs , la riche matière à vos réflexions ! Autrefois les Juifs se préféraient à toutes les nations du monde , et se glorifiaient d'avoir un Dieu qui ne dédaignait pas de demeurer au milieu d'eux et de marcher avec eux. Non , disait Moïse, il n'y a point de peuple qui ait des dieux si proches de soi , et par conséquent il n'y a point de peuple sur la terre si honoré que nous : Nec est alia natio tam grandis quœ habeat deos appropinquantes sibi 2. Mais de quelle manière Dieu demeurait-il avec les Juifs? Par cette arche d'alliance d'où il rendait des oracles, et à laquelle il avait attaché sa protection. Cette arche était-elle le vrai Dieu d'Israël ? Elle n'en était que la figure , que le tabernacle : et cependant parce qu'elle était placée au milieu des douze tribus, qu'elle les accompagnait dans toutes leurs marches , et qu'ils la portaient dans leurs camps et dans leurs armées , ils se vantaient que leur Dieu les suivait partout, et que partout il leur était présent. Mais qu'est-ce que cela, Chrétiens, si nous le comparons avec l'honneur que l'Église reçoit, et que nous recevons comme elle dans l'Eucharistie? Un Dieu lui-même, dans sa propre substance et avec toute la plénitude de sa divinité , demeure corporellement et réellement parmi nous ; il réside dans nos temples, il vient jusque dans nos maisons ; il se laisse non-seulement approcher, mais toucher, mais manger ; et c'est bien à nous désormais de dire : Nec est alia natio tam grandis quœ habeat Deos appropinquantes sibi. Ezéchiel nous parle d'une cité mystérieuse dont il décrit les richesses et la grandeur, et qui n'avait point d'autre nom que celui-ci : C'est le séjour de Dieu, et Dieu y est : Et nomen civitatis, Dominus ibidem 3. Mais cette cité ne pouvait être que l'Église chrétienne , dont Dieu représentait déjà l'excellence à ce prophète ; car quel nom plus propre peut-on donner à l'Église? Dominus ibidem : c'est là que Dieu habite ; c'est là que, par un engagement irrévocable, il s'est obligé de demeurer jusqu'à la consommation des siècles; et par quel engagement? Par l'Eucharistie qui le
' Ephcs., 5. — 2 Deut., i. — 3 Ezech., 48.
tient comme attaché à son Église, sans qu'il puisse jamais s'en séparer : Et nomen civitatis, Dominus ibidem.
Cependant est-ce en cela seul que consiste tout l'honneur qui revient à l'Église de ce sacrement? Non, Chrétiens, il y a quelque chose de plus important : écoutez-le. Être honoré de la présence d'un Dieu, cela est grand ; mais être honoré de ses entretiens , mais être honoré de sa familiarité la plus intime, c'est bien encore une autre gloire. Or tel est l'avantage de l'Église dans le sacrement du corps de Jésus-Christ. Que fait Jésus-Christ dans ce mystère? demande l'abbé Rupert. Il y converse avec les hommes, il y visite les hommes , et il y est visité des hommes ; il y écoute les plaintes des hommes, il y reçoit les requêtes que lui présentent les hommes, il y accorde les différends des hommes, il y instruit, il y console les hommes. Parce que les hommes sont les membres de son Église, c'est à son Église qu'il défère tout cet honneur. Sur quoi , mes Frères, il me souvient d'une remarque qu'a faite Guillaume de Paris, expliquant la prophétie de Daniel. Quand le roi de Babylone consulta les devins sur la vision qu'il avait eue, et qu'il les obligea de lui dire le songe qui l'avait occupé pendant son sommeil, ils lui répondirent qu'il n'y avait point d'homme mortel qui le put faire ; que cela n'appartenait qu'aux dieux , parce que les dieux n'avaient point de commerce avec les hommes : Nec reperietur quisquam qui indicet illum, exceptis diis, quorum non est cum hominibus conversation Cette parole, dit l'Écriture, l'irrita, et il reconnut que toute la sagesse des devins n'était qu'erreur et que mensonge : pourquoi? Ah! répond Guillaume de Paris, il y eut en ceci du mystère. Ils présupposaient que les dieux du ciel ne s'abaissaient pas jusqu'à s'entretenir avec les hommes ; et en cela ils firent paraître , sans y penser, leur ignorance, parce qu'il y avait un Dieu, le Dieu des chrétiens , qui devait honorer un jour les hommes de sa conversation , et qui mettrait là ses plus chères délices : Deliciœ meœ , esse cum filiis hominum*. Voilà, dis-je, la prérogative de l'Église de Jésus-Christ, de pouvoir traiter familièrement avec son Dieu; et par là, reprend saint Chrysostome, nous avons en quelque sorte, sur la terre, le même avantage que les bienheureux dans le ciel : car le bonheur du ciel est de posséder Dieu ; et ne le possédons-nous pas tout entier dans la divine Eucharistie? Jésus-Christ, ajoute saint Chrysostome, se trouvait partagé entre l'Église triomphante et l'Église militante : elles disputaient à qui aurait son corps adorable , et l'une et l'autre y prétendaient : mais ce nouveau Salomon a fait ce que le premier , avec toute sa sagesse , ne put faire. Sans diviser son corps , il fa donné à l'une et à l'autre : à l'Église triomphante, il fa donné sans voile et à découvert; à la militante, il l'a donné sous les espèces de son sacrement.
Peut-on, Chrétiens, enchérir sur ces pensées? Oui, on le peut; et voici •des avantages encore mille fois plus grands : et quoi? Souffrez que je les ramasse en abrégé, et que je vous en propose seulement l'idée, capable de ravir d'admiration les anges et les hommes. C'est que le sacrement de
1 Daniel., 2. — * Prov., 8.
l'Eucharistie est pour nous, et pour tous les fidèles qui le reçoivent, une extension continuelle et perpétuelle du mystère de l'incarnation. Ainsi parlent les Pères. Vous savez à quel point d'honneur fut élevée l'humanité de Jésus-Christ, dans ce bienheureux moment qui l'unit au Verbe divin. Or je dis que Jésus-Christ , se donnant à nous par le sacrement de l'autel , a fait entrer tous les membres de son Église en communication de la même gloire, puisqu'il vient en nous, qu'il s'unit à nous, qu'il ne fait , pour ainsi dire , qu'un avec nous. Et c'est de là , selon la doctrine de saint Cyrille, fondée sur la parole du Fils de Dieu , que ce sacrement s'appelle communion : Qui manducat meam carnem, et bibitmeum sanguinem, in me manet, et ego in eo l. D'où il s'ensuit même encore que, dans une certaine propriété de termes , le Sauveur du monde est à tous moments comme incarné de nouveau entre les mains des prêtres , qui sont ses ministres. 0 veneranda sacerdotum dignitas, in quorum manibus Films Dei perpétua incarnatur2\ s'écrie saint Augustin. 0 vénérable et sacré caractère des prêtres, puisque Jésus-Christ, puisque le Fils du Père éternel, puisque notre Dieu, qui ne s'est incarné qu'une fois dans le sein de Marie, s'incarne sans cesse dans leurs mains ! Jugez, Chrétiens, de cet honneur, par celui que Dieu fit à Marie, quand il la choisit pour sa mère. Nous rendons à cette Vierge un culte singulier de religion , parce que c'est en elle que le Verbe s'est fait chair ; et que devons-nous penser des prêtres qui ont le pouvoir de le former dans leurs propres mains, de le produire par l'efficace de leur parole, de le faire reposer jdans leur sein , non pas une fois, mais autant de fois qu'ils célèbrent les saints mystères? Mais pourquoi entrer dans les secrets de la divine Eucharistie , pour connaître les privilèges de gloire que l'Église y trouve ? Arrêtons-nous à ce qui se présente d'abord dans ce mystère, à ce qui en fait toute la substance , à ce que nous voyons , à ce qui frappe nos sens ; car c'est là que Jésus-Christ, pour honorer son Église, la repaît de son corps, lui donne son sang pour breuvage et sa chair pour aliment , c'est-à-dire la chair d'un Dieu, le sang d'un Dieu, le corps d'un Dieu. Ah! Chrétiens, que dirons-nous après cela ? Pouvons-nous jamais exprimer ce qui est au-dessus de toute expression , au-dessus de toutes nos pensées , et même de tous les souhaits de notre cœur? Être nourri de la chair d'un Dieu, c'était à l'Église , comme à la fille de Sion , comme à l'épouse du Roi de gloire , et particulièrement comme au corps mystique de Jésus-Christ , qu'un tel honneur était réservé ; car il faut que l'épouse soit nourrie conformément à la grandeur de son époux , la fille par rapport à la noblesse de son père , et les membres du corps selon la dignité du chef. Or, pour l'épouse d'un Dieu, pour la fille d'un Dieu, pour le corps mystique d'un Dieu, il n'y avait que la chair d'un Dieu qui pût être une viande sortable. Pour les Juifs qui furent les esclaves de Dieu, c'était assez, dit saint Jérôme, de manger la manne, appelée dans l'Écriture le pain des anges : mais à nous que Dieu a ennoblis jusqu'à nous faire ses enfants d'adoption, mais à l'Église qui a été engendrée du sang de Jésus-Christ, le pain
Joan., 6. — * Augusî.
des anges ne suffit pas ; il faut le pain de Dieu , et c'est pour cela que Jésus-Christ nous le donne dans F Eucharistie.
De tout ce que j'ai dit , Chrétiens, remportons deux sentiments, qui sont les conséquences naturelles de ce discours : l'un de respect et de vénération pour l'Église , et l'autre de zèle pour l'innocence et la pureté de nos corps. Respect et vénération pour l'Église , qui est le corps mystique de Jésus-Christ ; car pouvons-nous l'honorer assez, après que Jésus-Christ lui-même l'a tant honorée ? C'est par elle qu'il nous donne sa chair et son sang; c'est à elle qu'il veut que nous en soyons redevables, puisqu'il l'en a faite la dépositaire : et si nous recevions ce sang et cette chair divine par d'autres mains que par les siennes, la chair et le sang de Jésus-Christ, nonseulement ne nous seraient plus salutaires, mais deviendraient pour nous le poison le plus mortel. Il est vrai, c'est Marie, mère de Jésus , qui d'abord nous l'a donné, ce sacré corps : mais Marie, après tout, ne nous Fa donné qu'une fois , et l'Église nous le donne tous les jours ; mais Marie nous l'a donné à tous en général , et l'Église nous le donne à chacun en particulier ; mais Marie nous l'a donné comme un Sauveur qui devait régner sur nous , et l'Église nous le donne comme une viande qui s'unit à nous. D'où il nous est toujours aisé de conclure ce que nous devons à cette épouse du Fils de Dieu , avec quelle fidélité nous devons lui demeurer attachés , avec quelle ardeur nous devons défendre ses intérêts , avec quelle docilité nous devons recevoir ses ordres , avec quelle piété et quelle soumission nous devons les exécuter. Cependant à quels combats et à quelles insultes ne s'estelle pas vue exposée , en nous faisant le don le plus précieux , et même parce qu'elle nous le faisait et nous le conservait? Car vous savez combien de fois les hérétiques sont entrés dans ses temples pour le lui arracher ; vous savez quels excès ils y ont commis , comment ils ont souillé son sanctuaire, renversé ses autels, brisé ses tabernacles, enlevé ses vases sacrés ; comment ils ont porté leurs mains sacrilèges et parricides jusque sur ses enfants , jusque sur ses ministres , jusque sur son époux et son redoutable sacrement ; attentats dont le souvenir nous saisit encore d'horreur. Mais, Chrétiens, ce qu'il y a déplus déplorable, c'est que cette mère des fidèles, ainsi outragée par ses ennemis , reçoive de nous tous les jours les mêmes outrages ; et n'est-ce pas pour cela qu'elle peut bien dire , dans l'amertume de sa douleur : Filios enutiHvi, et exultavi; ipsi autem spreverunt me *? J'ai formé des enfants, je les ai élevés dans mon sein, je lésai nourris du lait de la plus saine doctrine, je leur ai donné un aliment tout divin, et ils m'ont méprisée? Car, prenez garde, mes chers auditeurs , et du moins faisons-y quelque réflexion : les hérétiques l'ont méprisée en profanant ses temples , et par tant de scandaleuses irrévérences n'en sommes-nous pas les profanateurs? les hérétiques l'ont méprisée en souillant son sanctuaire , en renversant ses autels , en brisant ses tabernacles ; et combien peut-être , dans ce même sanctuaire , à la face de ces mêmes autels , devant ces mêmes tabernacles , tout sanctifiés qu'ils sont par la présence réelle de Jésus-Christ , avez-vous formé de criminels des-
' Isaï., 1.
seins, et entretenu de honteuses passions ? les hérétiques Font méprisée en se jouant de ses mystères , et en déshonorant son adorable sacrement ; et n'est-ce pas le déshonorer , ce même sacrement , que de le recevoir dans l'état de votre péché? n'est-ce pas vous jouer de ces divins mystères, que d'y assister avec aussi peu d'attention , avec aussi peu de respect et de retenue qu'aux assemblées les plus mondaines ? Quand les hérétiques l'ont méprisée, c'étaient ses ennemis déclarés et ses persécuteurs; et dès là leurs mépris lui devenaient beaucoup moins sensibles : mais les nôtres la doivent toucher d'autant plus que nous sommes son troupeau, que nous sommes ses disciples, que nous sommes ses enfants : Filios enutrivi, et exaltavi; ipsi aittem spreverunt me!
Je dis de plus , que nous devons remporter un sentiment de zèle pour l'innocence et la pureté de nos corps. Oui , mes chers auditeurs , tout méprisables d'ailleurs que nous pouvons être, nous devons, si je l'ose dire, nous honorer nous-mêmes , puisque nous participons tous à cette glorieuse qualité de corps mystique du Rédempteur, et que c'est de nous comme de l'Église que saint Paul a dit : Vos estis corpus Christi 1 : Vous êtes le corps de Jésus-Christ. Quelque vils que soient nos corps par eux-mêmes, nous devons néanmoins avoir pour eux un certain respect que la foi de l'Eucharistie nous doit inspirer, et que la piété doit entretenir : pourquoi ? non plus seulement parce que nos corps sont les temples du Saint-Esprit, selon l'Écriture; cela dit beaucoup, mais cela ne dit pas encore assez : non plus seulement parce qu'ils sont les sanctuaires vivants où le corps de Jésus-Christ repose ; c'est encore trop peu : mais parce qu'en vertu de la communion , ils deviennent les membres de Jésus-Christ même , ainsi que l'Apôtre nous l'enseigne : Nescitis quoniam corpora vestra mehibra sunt Christi 2? Ne savez-vous pas, disait-il aux Corinthiens , que vos corps sont les membres de Jésus-Christ ; et par conséquent que vous n'êtes plus maîtres d'en disposer, mais qu'ils appartiennent à Jésus-Christ, qu'ils sont affectés à Jésus-Christ, qu'ils sont du corps de Jésus-Christ? Et non estis vestri 3. Ah! Chrétiens, la grande vérité , et le grand motif pour conserver vos corps innocents et purs ! voilà l'importante morale sur laquelle insistait continuellement saint Paul dans les instructions qu'il faisait aux chrétiens : il avait du zèle pour la sanctification de leurs âmes ; mais il avait encore un zèle spécial pour la sanctification de leurs corps , parce qu'il les considérait comme les membres de Jésus-Christ. Voilà sur quoi il s'expliquait dans les termes les plus énergiques et les plus forts. Quelle indignité, mes Frères, et quelle horreur ! ces membres de Jésus-Christ , les profaner, les souiller, les livrer aux sales désirs d'une prostituée! Plût au ciel, mon cher auditeur, que je n'eusse pas plus lieu que l'Apôtre de vous faire le même reproche ! mais à quoi ne vous a pas porté la corruption du siècle , à quels débordements et à quelles profanations ? Je dis à quelles profanations : car ne vous croyez pas seulement profanateur du corps de Jésus-Christ , quand vous le recevez dans l'état de votre péché; mais vous l'êtes encore,
1 1 Cor., 12. — Ml.id., 6. — 3 Ibid.
comment? par ces voluptés brutales et ces plaisirs infâmes où vous plonge la passion , et qui déshonorent le corps du Sauveur en déshonorant le vôtre. Tellement que je puis alors prononcer contre vous le même anathème que saint Paul a prononcé contre les chrétiens sacrilèges : Reus erit corporis et sanguinis Domini , non dijudicans corpus Domini 1. Parce que vous n'avez pas fait dans vous-même le juste discernement qu'il fallait faire du corps du Seigneur, vous êtes coupable devant Dieu de ce corps et de ce sang précieux. N'attirons pas sur nous , mes chers auditeurs, ce terrible arrêt; ne renversons pas les favorables desseins de Jésus-Christ. Honorons sur la terre , par la sainteté de nos corps, la sainteté du corps de cet Homme-Dieu, afin d'avoir part à sa gloire dans le ciel , où nous conduise , etc.
Jacob autem genuit Joseph vintm Marias, de quâ nalus est Jésus , qui vocatur Christus.
Jacob fut père de Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qu'on appelle Christ. Saint Matth., ch. I.
SlRE,
En peu de paroles , voilà Féloge le plus accompli de l'illustre Vierge dont nous célébrons aujourd'hui la fête : c'est celle de qui est né le Sauveur : De quâ natus est Jésus. Voilà ce qui rend la conception de Marie non-seulement si glorieuse , mais si sainte ; et sur quoi saint Augustin s'est fondé, quand il a dit que, pour l'honneur de Jésus-Christ, il exceptait toujours Marie lorsqu'il s'agissait du péché, et qu'il ne pouvait pas même souffrir qu'on mît en question si elle v avait été sujette : Excepta Virgine Maria, de quâ, propter honorera Domini, nullam prorsits, cura de peccato agitur, haberi volo quœstionem 2. La raison qu'il en apporte marque encore mieux sa pensée. Car nous savons, ajoute ce saint docteur, que cette Vierge incomparable a reçu d'autant plus de grâces pour triompher entièrement du péché , que c'est elle qui a mérité de concevoir et de porter dans ses chastes entrailles celui que la foi nous assure avoir été exempt de tout péché, et absolument incapable d'avoir rien de commun avec le péché : Inde enim scimus, quod ei tant à plus gratiœ collatum fuit ad vincendum omni ex parte peccatum, quia concipere et parère meruit eum, quem constat nullum habuisse peccatum 3. Témoignage bien authentique en faveur de la sainte Vierge ; règle sûre , que tout prédicateur de l'Evangile peut suivre encore aujourd'hui, puisqu'il y a tant de siècles que saint Augustin, le plus grand docteur de l'Église, se la prescrivait lui-même : Excepta, Virgine Maria. C'est ce qui détermina les Pères du concile de Trente à déclarer que leur intention n'était pas de comprendre l'immaculée et bienheureuse mère de Dieu (car ainsi 1 appellent-ils) dans le décret où il s'agissait du péché d'origine : Decla-
' l Cor., 11. — * Au{;ust. — 3 Ihid.
7%at hœc sancta synodus, non esse intentionis suœ, comprehendere in hoc decreto, ubi de peccato originali agitur , beatam et immaculatam Dei genitricem l. Or le saint concile n'ayant pas voulu la confondre avec le reste des hommes dans la loi générale du péché, qui serait assez téméraire pour l'y envelopper ? Tel est aussi le motif pourquoi l'Église , conduite par l'Esprit de Dieu, a institué cette fête particulière sous le titre de la Conception de Marie. Elle prétend honorer la grâce privilégiée et miraculeuse qui sanctifia la mère de Dieu dès le moment qu'elle fut conçue ; et c'est à moi, mes chers auditeurs , de contribuer à ce dessein de Y Église, et de vous faire trouver dans ce mystère, tout stérile qu'il paraît pour l'édification des mœurs, un fonds également avantageux, et pour la gloire de Marie, et pour notre propre utilité. Or c'est, comme vous Fallez voir, à quoi je me suis attaché. Mais il me faut, Vierge sainte, un secours puissant : il me faut des lumières pour m'éclairer, des grâces pour me soutenir; et c'est par vous que je les obtiendrai, en implorant auprès de Dieu votre intercession, et vous disant : Ave , Maria.
J'entre dans mon sujet par une pensée qui m'a paru digne de toutes vos réflexions, et à laquelle j'ai cru devoir m'arrêter, parce qu'elle me fournit une ample matière d'instruction et de morale touchant le mystère que nous solennisons. Car je prétends que ce mystère, par la comparaison que nous devons faire, et qu'il nous donne lieu de faire entre Marie et nous , ou plutôt entre la conception de Marie et la nôtre , nous découvre aujourd'hui trois choses, en quoi consiste la science la plus solide et la plus salutaire de l'homme chrétien, qui est la connaissance de nousmêmes : trois choses qu'il nous est surtout important de bien pénétrer, et que nous ne pouvons ignorer, sans ignorer le fond de notre religion : savoir, ce que nous sommes sans la grâce, ce que nous sommes par la grâce, et ce que nous devons à la grâce. Quand je dis la grâce, j'entends celle que les théologiens appellent grâce sanctifiante , et qui est en nous le plus précieux de tous les dons de Dieu , puisque c'est par elle que, de pécheurs, nous devenons Justes , et d'ennemis de Dieu , enfants de Dieu. J'entends cette grâce habituelle que Dieu répand dans nos âmes , et qui est l'effet ou du baptême , que je puis pour cela définir, après saint Jérôme , le sacrement de notre conception spirituelle et de notre régénération ; ou de la pénitence , qui , nous tenant lieu d'un second baptême , est le sacrement de notre justification. Je prétends, dis-je , que le mystère de la conception de Marie, bien médité et bien approfondi, nous fait parfaitement connaître ces trois choses : ce que nous sommes sans la grâce, c'est-à-dire la corruption de notre nature par le péché ; ce que nous sommes par la grâce , c'est-à-dire l'excellence de notre sanctification par le baptême ; ce que nous devons à la grâce , c'est-à-dire la vigilance et le soin avec lesquels nous devons la conserver en nous et l'honorer. Comprenez, s'il vous plaît, mon dessein. Marie , par le privilège de sa conception , pleinement victorieuse du péché , nous fait connaître , par une règle toute contraire ,
1 Concil. Trid.
l'état malheureux où nous a réduits le péché : ce sera la première | irtie. Marie , sanctifiée par la grâce de sa conception , nous fait connaître avec toute la proportion qu'il peut y avoir, l'heureux état où nous so âmes élevés par la grâce de notre adoption : ce sera la seconde partie. Marie, fidèle à la grâce de sa conception , nous fait connaître , par son exei îple , l'obligation indispensable que nous avons de ménager et d'honoi er la grâce en vertu de laquelle nous sommes devant Dieu tout ce que nous sommes : ce sera la dernière partie. Or, être instruit de tout cela c'est avoir une connaissance entière et parfaite de nous-mêmes ; car c'es l connaître tout à la fois , et notre véritable misère, et notre solide bonh< ar, et notre plus important devoir : voilà ce que j'appelle l'homme, et, selon l'expression de la Sagesse, tout l'homme : Hoc est enim omnis htmo K Notre véritable misère , pour en gémir devant Dieu dans l'esprit d'une sainte componction ; notre solide bonheur, pour en bénir Dieu , et I ui en rendre grâces dans l'esprit d'une humble confiance ; et notre plus important devoir, pour l'accomplir en marchant dans la voie de Dieu, selon l'esprit et les règles de la prudence chrétienne : c'est tout le partage de ce discours , et ce qui demande une attention particulière.