DEUXIÈME PARTIE
C'est un principe de foi, que la loi de Dieu, quelque parfaite qu'elle puisse être, non-seulement n'est point impossible, mais qu'elle n'est pas même tellement élevée au-dessus de nous , que nous ayons droit de nous plaindre de sa difficulté , et de nous en faire un prétexte pour justifier nos lâchetés et nos infidélités. Mandatum hoc , quod ego prœcipio tibi hodiè, non supra te est , nec procul positum : nec in cœlo situm , ut possis dicere : Quis nostrûm valet in cœlum ascendere, ut déferai illud ad nos 3? Le commandement que je vous fais , disait Dieu aux Israélites , n'est ni au-dessus de vos forces, ni hors de l'étendue de vos conditions ; en sorte que vous puissiez dire : Qui de nous arrivera là? et pour le garder, il ne faut ni passer les mers , ni se retirer dans les déserts et dans les solitudes, comme s'il était bien éloigné de vous : Nec trans mare positum , ut causeris et dicas : Quis nostrûm poterit transfretare 4? Car c'est un commandement, ajoutait le Seigneur, que j'ai mis dans vos mains, dans votre
> Psalm. 118. — 2 August. — 3 Dent., 30. — « Ibid.
bouche et dans votre cœur : dans votre cœur , en vous le rendant aimable ; dans votre bouche , en vous faisant avouer qu'il est souverainement juste; et dans vos mains , en vous donnant de puissants secours pour l'accomplir avec facilité : Sed juxta te est , in ore tuo , et in corde tuo , ut facias illud 1. Ainsi parlait le Dieu d'Israël par l'organe de Moïse, en publiant une loi qui néanmoins , comme nous le savons , était une loi de crainte , une loi de rigueur et de servitude. Qu'aurait-il dit (c'est l'excellente réflexion de saint Augustin) et que n'aurait-il pas pu dire , s'il avait été question de publier la loi évangélique , qui est une loi de grâce , une loi d'amour et de liberté?
Cependant, Chrétiens, nous établissons un principe tout contraire; et pour avoir de quoi nous défendre de toutes les accusations que cette sainte et adorable loi formera contre nous un jour , ou qu'elle forme déjà devant Dieu, nous l'accusons elle-même de n'être pas assez proportionnée à notre faiblesse ; nous nous la figurons dans un degré de sévérité où nous prétendons que nul de nous ne peut atteindre ; et , par une pusillanimité dont nous voudrions la rendre responsable, nous disons sans cesse, comme l'Israélite prévaricateur, Quis in cœlum ascendet ? Et qui est l'homme qui pourra jamais parvenir à un point de sainteté si sublime? en un mot , nous nous persuadons que cette loi , pour exiger trop de nous , est absolument au-dessus de nous : et pourquoi? appliquez-vous à ceci : Parce qu'elle nous engage , disons-nous , à nous dépouiller en mille occasions de ce que nous avons de plus cher ; parce qu'elle contredit certaines affections tendres de notre cœur, et qu'elle nous oblige à les étouffer; parce qu'elle nous prive de certaines joies et de certaines douceurs de la vie à quoi nous sommes attachés ; parce qu'elle nous ordonne de renoncer à un certain honneur mondain dont nous nous piquons , et que souvent elle nous réduit à paraître devant les hommes dans des états très-humiliants. Car voilà ce que nous concevons de plus rigoureux dans la loi chrétienne, et où volontiers nous supposerions que notre faiblesse , secourue même de la grâce, ne peut s'élever. Mais envisageons aujourd'hui Marie; et, témoins de sa fermeté et de sa constance, instruisons-nous et confondonsnous. Car voici les importantes leçons que nous pouvons tirer de la conduite de cette vierge , et que nous devons opposer aux sentiments lâches qui nous arrêtent : leçons que nous rendent sensibles les trois principales circonstances de ce mystère, c'est-à-dire le sacrifice que fait Marie du bien le plus précieux pour elle et le plus cher , qui est son Fils ; le sacrifice qu'elle fait de toutes les douceurs de la vie , en acceptant le glaive de douleur dont Siméon lui prédit que son âme sera percée ; surtout le sacrifice qu'elle fait de son honneur, en voulant paraître, comme les autres femmes, impure et pécheresse, elle qui était l'innocence et la pureté même. Ah! Chrétiens, que n'ai-je le zèle des apôtres pour vous faire sentir, mais efficacement, mais vivement, toute la force d'un si grand exemple!
Première leçon : Marie n'a qu'un fils , et , pour obéir à la loi , elle se résout à le sacrifier. Ce fils qu'elle aimait de Tamour le plus tendre, ce
' Deut.
fils qu'elle avait conçu par miracle , ce fils en qui elle possédait tous les trésors, elle l'offre dans le temple de Jérusalem; mais elle l'offre de la manière la plus héroïque , sans condition et sans réserve , sachant les ordres rigoureux que le ciel a portés , et qui doivent un jour s'exécuter dans la personne de ce divin enfant; consentant déjà qu'il soit la victime et le prix de la rédemption des hommes ; renonçant pour cela à tous les sentiments de son cœur ; et , par un dernier effort de la plus généreuse et de la plus rigoureuse obéissance , voulant bien que ce fils ne soit plus à elle , qu'avec le triste , mais l'indispensable engagement de le voir dans la suite des années immolé sur la croix : voilà ce qu'il en a coûté à Marie pour accomplir la loi. Or, est-ce là, mes chers auditeurs, ce qu'il nous en doit coûter à nous-mêmes? Il est vrai, pour obéir à la loi de Dieu, il nous en doit quelquefois coûter le sacrifice de ce que nous avons de plus cher ; mais confessons-le de bonne foi , et ne nous déguisons rien à nous-mêmes : ce que nous avons alors de plus cher, est-il assez considérable pour le faire tant valoir à Dieu? Quelque cher qu'il nous soit, du moment qu'il répugne à la loi de Dieu , n'est-ce pas ce qui nous trouble ? n'est-ce pas ce qui nous dérègle ? n'est-ce pas ce qui nous corrompt ? n'est-ce pas ce qui nous décrie? et enfin n'est-ce pas ce qui nous damne? Si la loi de Dieu nous retranche un mal aussi pernicieux que celui-là, avons-nous sujet de nous en plaindre ; et la sainte violence qu'elle nous fait en nous obligeant à un renoncement si salutaire, doit-elle passer pour un excès de rigueur? prenez garde , s'il vous plaît ; ceci mérite une réflexion particulière. Dans cette sainte solennité , Dieu nous dit comme à Marie , ou , si vous voulez, comme à Abraham : Toile unigenitum tuum quem diligis, et offer illum mihi in holocaustum l : Sacrifie-moi ce premier-né , c'est-à-dire cette passion dominante qui est dans ton cœur. Cela nous semble dur ; mais , en même temps , faisant un retour sur nous , nous sommes contraints d'avouer que cette passion dominante est, par exemple, un attachement honteux qui nous déshonore , un esclavage des sens qui nous abrutit, une loi de péché qui nous captive et qui nous tyrannise : mais en même temps nous sommes forcés de reconnaître que cet attachement dont nous nous faisons une passion , n'est qu'une fascination d'esprit , qu'un ensorcellement de cœur, qu'une source d'égarements dans notre conduite, et de dérèglements dans nos affections et dans nos actions ; mais en même temps l'expérience nous montre que cette passion , dont nous sommes possédés, n'a point d'effet plus présent ni plus ordinaire que de remplir notre âme de chagrins, de jalousies, de remords, de désespoirs; que, tandis que cette passion nous dominera, nous n'aurons jamais de paix ni avec Dieu , ni avec nous-mêmes ; que notre conscience , notre raison , notre foi , s'élèveront toujours contre elle ; qu'elle nous exposera même à la censure du monde , et qu'ainsi le monde , tout corrompu qu'il est, préviendra , par son jugement, le jugement terrible de Dieu que nous avons à craindre ; en un mot , nous sentons bien que cette passion , avec ses prétendus charmes, du moment que nous nous y sommes livrés, est
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comme un démon qui s'est emparé de nous , et qui , malgré nous , nous fait trouver dans nous-mêmes une espèce d'enfer. Or cela étant , quelle plainte avons-nous droit de former contre la loi de Dieu? et quand il nous dit : Toile, délivre-toi, chrétien, de cet enfer, sors de cet esclavage, arrache cette passion de ton cœur ; pouvons-nous lui répondre : Seigneur , vous m'en demandez trop ?
Ah ! mes Frères, reprend saint Chrysostome, si Dieu en usait avec nous dans toute l'étendue de sa puissance , et que , sans nul égard au plus et au moins de ce qu'il nous en peut coûter, mesurant les choses par la seule règle de ce qui lui est dû, il nous commandât de lui sacrifier nos inclinations même les plus innocentes et les plus légitimes ; s'il disait à l'un : Descends de cet état de grandeur qui te distingue dans le monde ; à l'autre : Dépouille-toi de ces biens que tu as si justement acquis ; à celui-ci : Oublie cet enfant qui est l'espérance de ta maison; à celui-là : Romps ce commerce , quoique honnête , que tu entretiens avec cet ami , et qui fait la^douceur de ta vie : si Dieu, dis-je, nous parlait de la sorte, nous n'aurions rien à répliquer ; et pour le seul respect de sa loi , nous devrions être disposés à tout. Amitié, grandeur, intérêts, famille, il faudrait abandonner tout : pourquoi ? parce qu'en matière de loi , dit Tertullien , mais particulièrement de loi divine , l'autorité de celui qui commande ne doit point être mise en comparaison avec l'utilité de celui qui obéit. Mais Dieu , mes chers auditeurs , tient à notre égard une conduite bien différente ; et , par une condescendance digne de lui , il ne nous fait point de loi qui ne nous soit avantageuse. Que nous dit-il? Sacrifie-moi, chrétien , ce qui te nuit , ce qui te perd , ce qui te damne , car tout le reste , je le laisse à ton pouvoir ; possède ces biens dont je t'ai pourvu , mais défais-toi de cet amour criminel , qui serait le principe de ta réprobation ; mets-toi au-dessus de cet ennemi que tu nourris dans ton sein , et qui t'éloignerait de la voie du salut ; quitte ce péché dont tu t'es fait une habitude , et qui , par les dégoûts et les amertumes dont il est mêlé , te fait bien payer par avance les faux plaisirs que tu y goûtes. Voilà comment Dieu nous traite , plutôt en père qu'en souverain et en législateur : et ne sommes-nous pas inexcusables si , pour autoriser nos lâchetés , nous osons encore alléguer que le joug de sa loi est dur et pesant ?
Il est dur de renoncer à ce qu'on a de plus cher ; mais moi, je soutiens que cela n'est dur que parce qu'il ne nous plaît pas de l'adoucir par les grands et puissants motifs que Marie se proposa dans la présentation du Sauveur. Car, comme remarque saint Bernard , ce qui rendit à Marie l'accomplissement de cette loi , je ne dis pas supportable , mais aimable , ce fut la vue qu'elle eut , qu'en présentant son fils , elle le sacrifiait à Dieu , elle fléchissait la colère et la justice de Dieu, elle s'acquittait elle-même des obligations infinies qu'elle avait à Dieu , elle attirait sur elle et sur nous les faveurs de Dieu : voilà ce qui l'anima, et ce qui lui fit surmonter cette tendresse maternelle qui s'opposait à son sacrifice. Or à qui tient-il que nous n'agissions dans les mêmes vues? et que , dans la nécessité où nous nous trouvons quelquefois d'accomplir un précepte qui com-
bat la nature et à quoi elle répugne , nous ne nous soutenions par ces pensées. Il est vrai que ce qu'on me demande et ce qu'il faut que je sacrifie, c'est ce que j'aime uniquement; mais par là je donnerai à Dieu ce qu'il attend de moi ; mais par là je montrerai à Dieu que je veux reconnaître ses dons , et les grâces qu'il a répandues sur moi ; mais par là j'apaiserai Dieu, justement courroucé contre moi; mais par là, tout pécheur que je suis , j'engagerai Dieu à avoir compassion de moi ; mais par là je me rendrai Dieu propice , je le mettrai dans mes intérêts, je le porterai à user de miséricorde envers moi. Au lieu que cette passion a fait jusqu'à présent tout mon désordre, du moment que je la sacrifierai, elle fera devant Dieu tout mon mérite. Si nous avions ces motifs présents à l'esprit , quel précepte nous paraîtrait rigoureux ? et si , pour ne nous pas aider de ces motifs , la loi nous devient pénible , devons-nous nous en prendre à d'autres qu'à nous-mêmes? Il est dur de sacrifier sans condition et sans réserve ce que l'on aime : mais moi, je prétends qu'on le fait bien tous les jours pour obéir aux lois du monde. Car pour satisfaire à certaines lois du monde, que n'abandonne-t-on pas, et de quoi ne se prive-t-on pas ? Vous me direz que les lois du monde ne vont pas jusqu'au sacrifice du cœur : et n'est-ce pas pour cela même , répond saint Ambroise , qu'elles sont plus dures , en nous obligeant à sacrifier tout , tandis que le cœur n'y consent pas et qu'il y contredit ? au lieu que la loi de Dieu ne nous oblige à rien à quoi elle ne dispose notre cœur, jusqu'à nous en faire aimer la difficulté.
Seconde leçon : Pour garder la loi de Dieu , il y a des douceurs dans la vie dont il faut se passer : et c'est encore ce qui effraie notre amourpropre. Car, quelque disposition que l'on ait à vivre dans l'ordre, on se propose toujours , en vivant ainsi , un certain état de douceur ; et souvent même c'est cette douceur que l'on cherche , en se réduisant à l'ordre : et un des faibles les plus ordinaires de la piété est de se rebuter de l'ordre, dès qu'on n'y trouve pas cette douceur. Mais Marie nous apprend bien aujourd'hui à nous préserver de cet écueil : pour accomplir la loi du Seigneur, cette vierge incomparable sacrifie toutes les joies de son âme. Je m'explique. Elle sait bien que ce qu'elle va faire, en présentant Jésus-Christ, doit être pour elle une source de douleurs ; elle voit déjà Siméon qui lui montre le glaive dont elle sera percée , elle entend l'oracle du ciel qui lui est annoncé par ce saint vieillard , et elle n'ignore pas que la prédiction qu'il lui fait est le commencement de son martyre. Il n'importe : le zèle de la loi la presse ; elle entre dans le temple , elle paraît devant Siméon , elle lui met son fils entre les bras ; et par ces paroles prophétiques , Tuam ipsius animam pertransibit gladius l, elle reçoit de lui le coup mortel. Car ne pensez pas qu'elle n'en ait senti l'effet qu'au Calvaire , lorsqu'elle assista au crucifiement de son fils. Tout ce qu'elle doit souffrir alors , elle le souffre dès aujourd'hui , et dès aujourd'hui elle peut dire qu'elle est attachée à la croix. Mais pourquoi faut-il qu'en obéissant à la loi , elle endure ce martyre douloureux? Ah! Chrétiens, parce quelle était prédesti-
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née pour nous enseigner cette grande vérité , que là où il s'agit de la loi de Dieu , il n'y a ni plaisir, ni douceur de la vie à ménager. Or en voici la preuve authentique : car si des joies aussi saintes et aussi pures que les siennes ont dû être sacrifiées , il n'est pas juste, dit saint Bernard , que nous épargnions les nôtres, qui sont vaines, qui sont toutes profanes, qui nous dissipent, et qui nous font perdre l'esprit de Dieu. Et si la mère de Dieu , qui , par excellence entre toutes les femmes , était bienheureuse , a néanmoins consenti , en se soumettant à la loi , d'être la plus affligée , nous ne devons pas si aisément nous rebuter de cette divine loi , pour quelques peines qu'il y a à supporter en l'observant. Mais le moyen, direz-vous , de mener une vie insipide et ennuyeuse? car voilà le spécieux prétexte dont se couvre la lâcheté de tant d'âmes mondaines , quand on leur parle d'une soumission parfaite à la loi de Dieu. Le moyen de soutenir cet état? Mais, mon cher auditeur, comment le soutenez-vous tous les jours dans les engagements malheureux que vous avez avec le monde? Comment le soutenez- vous dans la dépendance servile où vous vous réduisez pour suivre toutes les volontés et tous les caprices d'un homme dont vous recherchez la faveur ? comment le soutenez-vous , quand votre ambition ou votre cupidité vous le commande? Si vous agissiez par l'esprit de la foi , je vous dirais que la grâce , qui est toute-puissante , saura bien vous adoucir cet ennui que vous craignez. Si vous connaissiez le don de Dieu , vous confesseriez que ces joies courtes et passagères auxquelles on renonce pour Dieu sont abondamment compensées par des consolations bien plus solides, et bien plus propres à remplir la capacité de votre coeur. Et si , au défaut de toute autre considération , vous vouliez vous souvenir des désordres où vous avez vécu , vous vous estimeriez heureux de trouver dans cet ennui et dans cet éloignement des fausses joies du monde de quoi faire pénitence ; et cette pénitence , quoique secrète et cachée , surpasserait en mérite toutes ces pénitences et ces réformes d'éclat , que la vanité quelquefois soutient plus que la religion. Quoi qu'il en soit, je vous dis qu'il est indigne que, sur un devoir aussi important que l'observation de la loi de Dieu, vous apportiez une excuse aussi frivole que l'est cet ennui prétendu qui vous y parait attaché.
Troisième et dernière leçon : Marie, pour obéir à la loi, sacrifie jusqu'à son propre honneur, puisqu'on se purifiant elle parait de même condition que les autres femmes. Ainsi l'éclat de sa virginité est obscurci ; de cette virginité dont elle avait été si jalouse dans le mystère de l'incarnation ; de cette virginité dont la gloire est de briller au dehors , et de ne pas laisser voir la moindre tache. Elle consent à en perdre la réputation et le nom ; et de toutes les humiliations, voilà , j'ose le dire, la plus difficile à soutenir, d'être pure devant Dieu comme le soleil , et de paraître impure aux yeux des hommes. Tel est néanmoins le sacrifice que fait la plus sainte de toutes les vierges : pourquoi ? afin de ne pas manquer à la loi. Or cette loi de Dieu, mes chers auditeurs, ne nous oblige à rien de si humiliant. Elle veut que nous paraissions ce que nous sommes ; qu'étant essentiellement soumis au souverain domaine de Dieu , nous ne rougissions point
des services qu'il exige de nous , et des hommages que nous devons lui rendre ; surtout, qu1 étant véritablement impurs et pécheurs, nous n'ayons pas honte des pratiques de la pénitence , qui doivent servir à nous laver, à nous réconcilier, à nous acquitter auprès de la justice divine. Mais que faisons-nous ? Par le plus étrange renversement , nous voulons être pécheurs et paraître justes : Marie abandonne les apparences, pourvu qu'elle soit du reste assurée de conserver le trésor de sa virginité ; et vous , souvent peu en peine de la chose même , vous ne cherchez qu'à sauver les apparences. Du moins , n'est-ce pas précisément alors le faux honneur du monde qui vous fait garder la loi de Dieu ? Mais en combien d'autres occasions cette adorable loi est-elle sacrifiée? Parce qu'on veut s'élever et tenir un certain rang, on viole toutes les lois de l'équité et de la justice, on opprime le faible, on trompe le simple, on forme mille intrigues contre des égaux et des concurrents ; on emploie contre eux le crédit, l'artifice, la médisance, la calomnie, et sur leur ruine on établit sa fortune et les fondements de sa grandeur. Parce qu'on est prévenu de cette damnable maxime, qu'en matière d'injure il faut avoir raison de tout , et qu'autrement on est sans honneur ; malgré la loi la plus authentique et la plus expresse qui nous ordonne de pardonner, quels ressentiments ne conserve-t-on pas? quels desseins ne conçoit-on pas ? à quelles extrémités et à quelles vengeances ne se porte-t-on pas ? On ne veut point entendre parler d'accommodement , on exige pour une offense assez légère , mais dont on se fait un monstre, des satisfactions infinies ; ou, pour mieux dire , on ne sera jamais satisfait qu'on n'ait vu périr cet homme de qui l'on se croit offensé, et qu'on ne l'ait perdu. Parce qu'on craint la raillerie, et qu'on s'y exposerait en se distinguant des autres , tout instruit qu'on est de la loi , tout disposé qu'on est à l'observer, on se laisse aller au torrent , engager par l'exemple, dominer par le respect humain ; et au lieu de mettre sa gloire à servir Dieu, on la met à le déshonorer et à l'outrager. Ah! mon Dieu , faudra-t-il donc que pour un fantôme d'honneur qui nous séduit, tous vos droits vous soient refusés, qu'on trahisse tous vos intérêts, qu'on renverse tous vos desseins, qu'on s'oppose à toutes vos volontés, qu'on méprise et qu'on foule aux pieds toutes vos lois? Et vous, ô homme, ne comprendrez-vous jamais en quoi consiste votre véritable grandeur? que c'est à dépendre du premier de tous les Maîtres , à vous attacher inviolablement à lui , à vous approcher continuellement de lui , à combattre généreusement pour lui , à vous rendre grands devant lui , à vous attirer son estime , et à mériter ses faveurs : tout cela par où? par l'accomplissement de sa loi.
C'est , Sire , ce que Votre Majesté a si bien compris ; c'est de cette loi de Dieu que vous faites gloire d'être le défenseur et le vengeur. Avoir fait des prodiges dans la guerre , vous être rendu l'arbitre de la paix , l'avoir donnée à toute l'Europe aux conditions qu'il vous a plu, avoir forcé par la seule crainte de votre nom, toutes les puissances à la recevoir, vous être surmonté vous-même, en arrêtant le cours de vos conquêtes; ce sont, Sire , des éloges auxquels la flatterie n'a point de part , que l'envie même
ne peut vous disputer, que vos ennemis, malgré eux, ont publiés aussi hautement que nous , et dont votre modestie commence à être fatiguée. Il y a, Sire, une autre gloire d'autant plus solide, que l'objet en est plus saint : une gloire qu'un roi très-chrétien ne peut acquérir que par son zèle pour la loi du Seigneur, et c'est ee que Dieu vous réservait pour mettre le comble à votre auguste destinée. Ces saintes ordonnances contre le duel, que Votre Majesté vient de renouveler, et pour l'exécution desquelles vous vous êtes fait une religion, si j'ose ainsi m1 exprimer, de n'être presque plus maître de vos grâces ; ces déclarations qui sortent chaque jour de votre conseil , si avantageuses à l'Église, et si sages pour contenir l'hérésie dans les bornes que les édits de vos ancêtres lui ont prescrites; ces tribunaux érigés pour exterminer le libertinage et le vice , ce sont autant de preuves, et de preuves authentiques, du zèle qui vous anime. Il y avait dans la France des monstres cachés , et Votre Majesté est le héros que Dieu a suscité pour les étouffer et les écraser. Le sacrilège, l'impiété, l'homicide , suites funestes mais infaillibles de la débauche et de la licence des mœurs , se répandaient dans le monde ; et c'est à vous , Sire , que le monde sera redevable d'en être purgé. Il fallait un monarque aussi puissant, aussi éclairé, aussi religieux que vous, pour prendre ainsi la cause de Dieu en main , pour faire de la loi de Dieu votre propre loi , et pour être le restaurateur du bon ordre et de la sûreté publique. Vous soutiendrez , Sire , votre ouvrage : vous y emploierez toute votre autorité , et par votre autorité royale vous y mettrez la dernière perfection. Autrefois, l'irréligion, la profanation des choses saintes, les jurements , les blasphèmes régnaient à la cour; mais ils y sont devenus des noms odieux, parce que Votre Majesté les a proscrits. Que ne peut-elle point encore contre d'autres désordres , et que doit-elle omettre de tout ce qu'elle peut pour les abolir ? Voilà , Sire , comment vous serez fidèle à la loi du souverain Maître qui vous a placé sur le trône , et fait part de son pouvoir pour la défendre : voilà ce qu'elle attend de vous. Mais autant que vous serez fidèle à la loi de Dieu, autant cette sainte loi vous sera-t-elle, selon l'expression du Sage , fidèle elle-même : Et lex Mi fidelis K Elle conduira vos pas, elle dirigera vos conseils , elle réglera vos entreprises, elle attirera sur votre personne sacrée toutes les bénédictions du ciel, et elle vous fera enfin mériter la couronne immortelle que je vous souhaite, etc.
" Eccli., 33.
Postquam impleU sunt elles purgationis ejus secundùm legem Mo) si , tulerunt Muni in Jérusalem, ut sisterent eum Domino.
Le temps de la purification de Marie étant accompli selon la loi de Moïse, ils portèrent l'enfant à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur. Saint Luc, ch. 2.
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Ce sont les deux mystères que célèbre l'Église, et qui partagent, pour ainsi dire , cette auguste solennité , la purification de Marie et la présentation de Jésus-Christ ; mystères vénérables où nous découvrons ce qu'il y a dans notre religion , non-seulement de plus sublime et de plus divin , mais de plus édifiant et de plus touchant. Un Homme-Dieu offert à Dieu, le Saint des saints consacré au Seigneur, le souverain Prêtre de la nouvelle alliance dans un état de victime , le Rédempteur du monde racheté lui-même , une Vierge purifiée et une mère enfin immolant son fils ; quels prodiges dans l'ordre de la grâce ! Voilà ce que le prophète avait prédit, ou plutôt voilà ce que le Dieu d'Israël , par la bouche de son prophète, avait promis aux Juifs, lorsqu'il leur disait : J'enverrai devant moi mon ambassadeur (c'était Jean-Baptiste, le précurseur de Jésus-Christ); il me préparera la voie , il vous annoncera ma venue : et aussitôt le Messie que vous attendez . cet Ange du nouveau Testament , et ce Sauveur que vous demandez depuis si longtemps et avec tant d'instance , entrera dans son temple , et y sera présenté comme le prix et le gage de votre rédemption : Et statim veniet in templum suum Dominator quem vos quœritis, et Angélus Testamenti quem vos vultis l. Il y entre en effet, Chrétiens, il y est aujourd'hui porté , il y est sacrifié ; et c'est à nous à profiter de son exemple pour notre instruction et pour la réformation de nos moeurs. Car ce n'est point seulement à la lettre que nous devons nous en tenir, comme les Juifs, mais il faut passer jusqu'à l'esprit; ce n'est point inutilement, ni dans une vide spéculation que nous devons considérer ces grands mystères, mais en chrétiens, et avec tous les fruits de sainteté qu'ils peuvent produire dans nos cœurs. Implorons pour cela le secours du ciel par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
Ce n'est pas sans sujet, Chrétiens , que le saint pontife Siméon, prenant aujourd'hui le Sauveur entre ses bras, l'appelle la lumière du monde, et l'adore comme le Messie destiné à éclairer toutes les nations de la terre : Lumen ad revelationem gentium^. Car je puis dire qu'une des grâces particulières du mystère de ce jour est de répandre la lumière dans nos esprits, et de nous donner deux connaissances qui font l'une et l'autre toute la science des Saints. Je m'explique , et je prétends que, dans la pré-
• Malach., 3 — 2 Luc, 2.
âlJR tA PURIFICATION DE LA VIERGE. 477
•sentation de Jésus-Christ, nous apprenons tout à la fois et à connaître Dieu , et à nous connaître nous-mêmes : deux choses souverainement nécessaires, deux choses dans l'ignorance desquelles le monde avait toujours vécu , deux choses d'où dépendait la perfection , le salut et le bonheur des hommes ; mais deux choses que l'Homme-Dieu pouvait seul parfaitement nous enseigner. Que je me connaisse, Seigneur, disait saint Augustin, et que je vous connaisse ; que je vous connaisse pour vous aimer, et que je me connaisse pour me haïr : avec cela je renonce à toute autre connaissance, et, sans rien savoir de plus, je crois tout savoir : 'Domine, noverim te, noverim me*. Or il me semble, Chrétiens, que c'est surtout au mystère que nous célébrons qu'étaient attachées ces deux connaissances. Car, pour vous expliquer mon dessein, je vais vous montrer, dans les deux parties de ce discours , que nul autre mystère n'est plus propre à nous faire comprendre tout à la fois et ce que c'est que Dieu , et ce que c'est que l'homme ; ce que c'est que Dieu , et ce qui lui est dû ; ce que c'est que l'homme , et ce qu'il se doit à lui-même. Cet enfant que Marie offre dans le temple , et dont Siméon fait l'éloge , nous apprend également l'un et l'autre; et s'il est exposé à la vue de tous les peuples, Ante faciem omnium populorum 2 , ce n'est que pour instruire tous les peuples de ces deux points essentiels , et sur quoi roule toute la religion. Tâchons à les bien concevoir ; et , fortifiés des lumières abondantes dont le bienheureux Siméon se trouva comme investi , quand il vit l'auteur et le réparateur de son salut , remplissons-nous de la science de Dieu et de la science de nousmêmes. Jésus- Christ , dévoué et consacré au Seigneur, nous donnera la science de Dieu : ce sera la première partie. Jésus-Christ , offert et immolé pour nous , nous donnera la science de nous-mêmes ; et ce sera la seconde partie. Vous voyez l'importance du sujet , commençons.