DEUXIÈME PARTIE
C'était un principe établi , même parmi les païens , et dont ils ont fait comme le point capital de leur morale , que de se connaître est l'abrégé de toute la sagesse et de toute la perfection. Connaissez-vous vous-mêmes, disaient ces sages du monde , dépourvus du don de la foi , mais dont les maximes ne laisseront pas de servir un jour à la condamnation des chré-
tiens : connaissez-vous vous-mêmes, et vous serez humbles. Or, étant humbles, nous vous répondons de vous ; et sûrs de cette seule vertu, nous vous garantissons toutes les autres. Connaissez-vous vous-mêmes, ajoutaient-ils , et quelque figure que vous fassiez dans le monde , vous avouerez que vous êtes peu de chose, que peu de chose vous enfle, et que peu de chose vous abat ; connaissez-vous, et vous découvrirez dans vous des misères qui vous confondront, des vices qui vous effraieront, des faiblesses d'esprit dont vous rougirez, des bassesses de cœur dont la seule vue réprimera tout votre orgueil et tout votre amour-propre ; connaissez-vous , et vous trouverez dans vous une raison pleine d'erreurs , une volonté fragile et inconstante , des passions insensées , et souvent les plus lâches et les plus honteux désirs. Tout cela vous humiliera , tout cela vous détrompera des vaines idées que vous avez de vous-mêmes ; mais c'est par là que vous parviendrez au mérite des vertus solides ; c'est par là que vous serez justes , modérés, doux, charitables; en un mot, connaissez votre néant, et vous deviendrez des hommes parfaits. Ainsi raisonnaient ces infidèles, et c'était sur ce fondement que le savant Gassiodore , chrétien de profession et de religion , croyait avoir droit de conclure que la véritable grandeur est de bien comprendre sa petitesse : Nimia magnitudo, suî est intelligere parvitatem l. Et moi , mes chers auditeurs , prenant la chose dans un sentiment, ce semble, opposé, mais également propre à nous instruire et à nous édifier , je prétends que la petitesse dont nous avons le plus à nous confondre, et que nous devons plus souvent nous reprocher, c'est de ne pas connaître assez notre véritable grandeur. Je soutiens que l'homme étant aussi grand dans les idées de Dieu qu'il est petit dans lui-même , sa perfection et son bonheur est de se regarder toujours dans Dieu , et jamais dans lui-même ; de s'élever continuellement à Dieu et de ne faire nul retour sur lui-même : de se confier, de se glorifier en Dieu, et, s'il était possible , de s'oublier éternellement lui-même : pourquoi? parce que la vue de lui-même , détachée de celle de Dieu , ne peut que le désespérer et le désoler , et qu'il est question de le fortifier et de l'encourager.
Mon dessein n'est donc pas maintenant de vous inspirer ces pensées basses de vous-mêmes , ni de vous représenter ce fond d'humiliation qui ,. Comme parle un prophète , est au milieu de vous : mais je veux au contraire, sans préjudice de l'humilité chrétienne, et pour vous attacher à vos plus importants devoirs , vous mettre devant les yeux votre excellence et votre dignité ; excellence que vous avez jusqu'à présent ignorée , dignité dont vous avez été mille fois les profanateurs. Je veux vous rendre l'une et l'autre sensible , et, à l'exemple du grand saint Léon , réveiller par là votre foi , en vous disant : Connaissez , ô homme , ce que vous valez , et connaissez ce que vous êtes. Deux choses à quoi se réduit toute la science , je dis la science pratique et salutaire de nous-mêmes ; deux choses qu'il faudrait étudier tous les jours de notre vie : ce que nous valons et ce que nous sommes : ce que nous valons dans l'estime de Dieu, et ce que nous sommes par la vocation et la prédestination de Dieu ; ce
1 Cassiod.
que nous valons, quoique pécheurs , et ce que nous sommes comme chrétiens. Or, pour l'apprendre , il suffit de considérer ce qui se passe aujourd'hui dans le temple de Jérusalem; et c'est ici que j'ai encore besoin de toute votre attention.
Ce que nous valons dans l'estime de Dieu : pouvons-nous l'ignorer , Chrétiens , en voyant Jésus-Christ offert pour nous , Jésus-Christ livré pour nous, Jésus-Christ accepté pour nous; c'est-à-dire Jésus-Christ offert , livré et accepté comme le prix de notre rédemption ? Dans l'estime des hommes, cette règle pourrait n'être pas sûre, parce que les hommes ne connaissent pas toujours la valeur des choses , et qu'ils se trompent souvent en donnant beaucoup pour avoir peu ; mais dans celle de Dieu , qui est infaillible , le raisonnement de saint Augustin est vrai et convaincant, lorsqu'il nous dit : Voulez-vous savoir l'excellence et le mérite de ce que Jésus-Christ a racheté? voyez à quel prix et à quelle condition il l'a racheté : or ce qu'il a racheté, c'est votre âme , c'est votre salut , c'est vous-mêmes ; et il l'a racheté au prix de son sang, au prix de sa vie , au prix de sa personne même. Il y a donc de la proportion entre votre salut et le sang d'un Dieu , entre votre âme et la vie d'un Dieu , entre vous-mêmes et la personne d'un Dieu. Peut-être ne l'aviez-vous jamais compris ; mais voilà néanmoins la grande leçon que vous fait le Rédempteur des hommes , en se présentant dans le temple. Qu'est-ce que le salut de l'homme? un bien pour lequel Dieu, agissant selon les lois de sa sagesse , n'a pas épargné son propre fils ; un bien qui , mis dans la balance, mais la balance du sanctuaire, l'a emporté par-dessus tous les mérites d'une vie divine, puisqu'il est vrai qu'une vie divine, avec toutes ses perfections et tous ses mérites , lui est aujourd'hui sacrifiée.
Voilà , homme du monde , ce que vous avez coûté à Dieu , et ce que vaut, dans l'idée de votre Dieu, votre salut. Prenez garde, s'il vous plait : quand on nous dit qu'en comparaison de ce salut , tous les biens de la terre , que nous prisons tant , ne sont que des ombres et des fantômes ; que ce salut est l'unique nécessaire dont nous puissions compter l'acquisition et la possession pour un gain , et que tout ce qui ne s'y rapporte pas doit être censé comme une perte , selon l'Apôtre : Verumtamen hœc omnia detrimentum feci 1 ; qu'il n'y a que ce salut qui subsiste et qui soit éternel, au lieu que tout le reste est passager; que notre cœur inquiet et volage ne peut trouver de repos que dans ce salut , et que rien de visible ne le peut fixer , beaucoup moins le remplir ni le rassasier ; quand on nous prêche ces vérités , nous en convenons malgré nous ; et , quelque préoccupés que nous soyons en faveur du monde , nous nous disons intérieurement qu'il n'y a en effet que le salut qui soit digne de notre estime , et qui mérite absolument nos soins. Or tout cela , pour parler avec Tertullien , ce sont les témoignages d'une âme naturellement chrétienne ; et c'est assez pour en juger de la sorte de n'être pas déraisonnable , puisque les philosophes , prévenus du sentiment de leur immortalité , en ont ainsi jugé eux-mêmes , et qu'ils s'en sont fait honneur. Mais quant à ces témoi-
« Philip., 3.
gnages de la nature la foi ajoute les siens , et que , nous proposant un Dieu offert pour nous en sacrifice , elle nous fait comprendre que notre salut n'a pu être mis à un moindre prix que celui-là ; que tout autre que ce Dieu de gloire reçu, si j'ose user de ces expressions, en paiement, et consigné sur l'autel comme notre rançon, n'aurait pas suffi pour racheter le plus vil de tous les pécheurs ; qu'il a fallu qu'il s'y employât tout entier ; que c'est en considération de ce mystère que David , par un esprit de prophétie , appelait ce Dieu qui le devait sauver , non plus le Dieu du ciel et de la terre, mais le Dieu de son salut, Domine, Deus salut is meœ l ; comme si l'on pouvait dire sans blasphème , que toute la divinité est aujourd'hui restreinte à l'ouvrage de la rédemption de l'homme, et que ce Dieu de majesté n'est plus ce qu'il est que pour l'homme , et pour son salut „ puisque c'est pour le salut de l'homme qu'il est non-seulement donné, mais donné, reprend saint Augustin, jusqu'à devoir être un jour détruit, et en quelque sorte anéanti; tellement que cet incomparable docteur, pénétré de la pensée du Prophète, s'écrie encore avec lui : Et factus esmihi in salutem 2 : Oui, mon Dieu, je suis votre créature, et en cette qualité j'ai été fait pour vous; mais lorsque je vous vois revêtu d'un corps et entre les bras de Marie , dans votre adorable présentation, il me semble que tout Dieu que vous êtes , vous avez été fait pour moi , et je ne me trompe pas, Et factus es mihi in salutem; quand la foi, dis-je, venant au secours de notre raison , remplit nos esprits de ces vérités importantes et convaincantes , ah ! Chrétiens , pour peu que nous ayons de christianisme, que devons-nous penser de ce salut, dont l'excellence et la prééminence , au-dessus de tous les autres biens, nous est si authentiquement révélée?
Mais si cela est, comme nous n'en pouvons douter, où en sommes-nous , et que devons-nous penser de nous-mêmes , en voyant l'affreuse contradiction qu'il y a sur ce point entre notre vie et notre foi? Car enfin, comment accorder une telle foi avec cette indifférence pour le salut , avec cet oubli du salut , avec ce mépris du salut , avec cet abandon volontaire du salut où nous vivons? est-ii rien de plus négligé dans le monde? Vous demandiez autrefois , Seigneur, ce que l'homme pourrait donner en échange pour son âme, et par où il pourrait se racheter, s'il venait jamais à se perdre : Aut quam dabit homo commutât ionem pro anima swa3? Et je ne suis point surpris que vous en ayez ainsi parlé ; car après vous être donné pour l'homme, ne l'aviez-vous pas réduit dans l'impossibilité d'imaginer jamais un échange qui le dédommageât de la perte de son salut? ne devait-il pas être le premier à se dire un million de fois : Quam dabit homo commutationem pro anima sua ? Depuis que ton Dieu t'a racheté à ses propres dépens, pour quel avantage et quelle espérance du siècle, malheureux , te commettras-tu désormais, et t'exposeras-tu à périr? Mais, hélas ! ne faut-il pas ici changer la proposition , et , saisi d'un prodige aussi outrageux pour vous, Seigneur, qu'il nous est funeste, ne puis-je pas demander pour quel sujet, fût-ce le plus frivole, l'homme mondain
' Psalm. 37. — * Ibid., \\1. —3 Maufe., K>.
n'est-il pas prêt à tout moment de donner son âme , de la vendre , de la prostituer? Est-il un intérêt qui ne Y aveugle? est-il un caprice qui ne l'emporte? est-il une chimère d'honneur dont il ne s'entête? est-il un attrait de volupté qui ne le charme, et ne le corrompe jusqu'à vouloir bien se damner? A en juger par ses actions et sa conduite, ce salut si prisé de Dieu ne paraît-il pas avoir dans son estime le dernier rang ; et tous les jours, par la plus insigne folie et le renversement le plus monstrueux , à quoi ne le sacrilîe-t-il pas? comme s'il avait entrepris de vérifier la proposition contradictoire à celle de Jésus- Christ : Quam non dabit homo commutationempro anima sua? Combien de chrétiens, plus maudits et plus réprouvés qu'Esaù, vivent tranquilles, après avoir renoncé pour un vain plaisir à leur droit d'aînesse et à l'héritage des enfants de Dieu ? combien de pécheurs , aussi sacrilèges que Judas , font encore sans frémir le pacte exécrable que fit cet infortuné disciple , et vendent comme lui à un vil prix le sang du Juste , c'est-à-dire leur salut , qui a coûte le sang d'un Dieu ? en cela même d'autant plus sacrilèges que Judas, qu'au moins ce traître se reconnut, détesta son crime et en témoigna de l'horreur ; au lieu que ceuxci y sont insensibles. Or c'est ce prodigieux aveuglement que Jésus-Christ, comme la lumière du monde, est venu guérir; et voici l'excellent remède qu'il y a apporté. Car, pour ne point sortir de notre mystère, et pour faire toujours rouler cette divine morale sur la présentation du Sauveur, voici par où mon salut m'est devenu précieux. Je l'abandonnais, ce salut, et l'abandonnant , je m'avilissais moi-même, je me livrais à ma passion, je servais en esclave la créature, j'obéissais aux sens et à la chair, et par là, selon la parole sainte, je me dégradais jusqu'à me rendre semblable aux bêtes. Mais viens, me dit aujourd'hui cet Homme-Dieu , viens, et à la faveur des lumières dont le temple est éclairé, profitant de l'état où tu me vois , et du sacrifice , quoique non sanglant , que je présente pour toi , Commence enfin à te connaître. Me voilà sur l'autel comme la victime et le prix de ton âme : regarde, et par le prix auquel je l'achète , comprends ce que tu perds en la perdant. C'est là, dis-je, ce qu'il nous fait entendre; et malheur à nous, si, par l'endurcissement de notre cœur, et par une indocilité criminelle, nous n'écoutons pas sa voix! si jamais nous perdons le souvenir de notre excellence et de ce que nous valons, et de plus, si nous ne soutenons pas encore , par la sainteté de nos mœurs, notre dignité et ce que nous sommes !
Car , en conséquence de cette rédemption que le Sauveur des hommes vient de commencer en se présentant pour nous à Dieu, nous sommes spécialement l'héritage de Dieu, la conquête de Dieu, le peuple de Dieu. Il est vrai, comme créatures formées de la main de Dieu , nous appartenions déjà à Dieu ; mais comme rachetées d'un Dieu , nous lui appartenons encore par un droit tout nouveau, et nous lui sommes consacrés d'une façon toute spéciale : or voilà ce que j'appelle notre dignité. Car remarquez ici une différence essentielle entre Dieu et les hommes : appartenir aux hommes , c'est un esclavage qui nous humilie et nous rabaisse ; mais appartenir à Dieu et être à Dieu , c'est , selon l'Écriture , un état de liberté
qui nous relève et qui nous honore , en nous dégageant de la plus honteuse servitude, qui est celle du monde et de l'enfer. C'était la belle leçon que faisait saint Paul aux premiers fidèles , quand il leur disait : Mes Frères , vous n'êtes plus à vous : Non estis vestri 1 ; mais vous êtes à Dieu; et appartenir à un si grand maître, c'est votre gloire. Et sur quel principe l'Apôtre appuyait-il cette consolante vérité , qu'ils n'étaient plus à eux, mais à Dieu? sur ce qu'ils avaient été rachetés de Jésus-Christ, et rachetés à un très-grand prix : Empti enim estis pretio magno 2. Ce n'est pas assez : mais parce qu'en qualité de chrétiens nous avons beaucoup plus de part à cette rédemption , d'ailleurs universelle et commune , c'est surtout comme chrétiens que nous sommes à Dieu , surtout comme chrétiens que nous appartenons à Dieu ; et par conséquent, surtout comme chrétiens que nous avons été été honorés du saint et glorieux caractère d'enfants de Dieu.
D'où le même apôtre, instruisant toujours les mêmes fidèles, concluait deux choses que je vous prie, mes chers auditeurs, de n'oublier jamais , et qui vous doivent servir de règles dans toute la conduite de votre vie. Empti estis pretio magno : Vous avez été achetés à un grand prix ; glorifiez donc Dieu , et portez-le dans vos corps : première conséquence : Glorificate, et portate Deum in corpore vest?^oz. C'est-à-dire qu'il ne suffit pas que , en vertu de cette rédemption, Dieu règne dans nos esprits ; mais qu'il faut que nos corps participent à la grâce de ce mystère, et que, par l'exercice d'une continence exacte, ils paraissent, aussi bien que nos âmes, rachetés de Jésus-Christ, et purifiés de tout ce qui les pourrait souiller. Or, pour cela , ils doivent être revêtus de la mortification du Seigneur Jésus , et c'est ce que l'Apôtre entend , quand il nous exhorte à porter Dieu dans nos corps : Empti estis pretio magno ; Vous avez été achetés à un grand prix , ne vous engagez donc pas dans la servitude des hommes : seconde conséquence : Nolite fieri servi hominum k. Car il y a une servitude des hommes incompatible avec le bienheureux état de cette rédemption parfaite où nous entrons aujourd'hui , une servitude des hommes essentiellement opposée à la liberté que Jésus-Christ nous a acquise , une servitude des hommes redoutable à tous les serviteurs de Dieu. Mais à qui le prédicateur de l'Évangile en doit-il donner plus d'horreur, qu'à ceux qui mènent la vie de la cour? et où les effets que produit cette damnable servitude sont-ils plus funestes et plus pernicieux qu'à la cour? Servitude des hommes, engagement comme nécessaire à l'iniquité, disposition prochaine à l'injustice, assujettissement aux erreurs d' autrui, aux caprices d'autrui, aux passions d'autrui : servitude des hommes, dont on sent tout le poids, dont on voit toute l'indignité, dont on connaît les dangereuses suites, dont on gémit dans le cœur, dont on voudrait être délivré, et dont on n'a pas le courage de secouer le joug : servitude des hommes, qui vous fait entrer dans toutes leurs intrigues et tous leurs desseins, quelque criminels qu'ils soient ; qui vous fait acheter leur faveur aux dépens de tous les intérêts de Dieu , aux dépens de tous les intérêts de la conscience et du sa-
' 1 Cor., 6. — » Ibid. — ■ Ibid. — 4 Ibid., 7.
lut, aux dépens de vous-mêmes et de votre âme. Ah! mes Frères, êtesvous hommes, et surtout êtes-vous chrétiens, pour servir de la sorte? Prenez garde, je dis pour servir de la sorte : car à Dieu ne plaise que je fasse d'ailleurs consister la liberté chrétienne à s'affranchir du juste devoir qui nous soumet aux puissances légitimes. Je reconnais avec l'Apôtre, et selon l'ordre sagement établi de Dieu , qu'il y a des hommes qui doivent être obéis par d'autres hommes et servis par d'autres hommes. Je puis même ajouter que jamais ils ne sont mieux obéis , ni mieux servis que par des hommes vraiment chrétiens , parce que l'esprit du christianisme est un esprit de subordination et de soumission. Mais, du reste, cette dépendance que nous inspire la religion a ses bornes, et j'en reviens toujours à la maxime de saint Paul : Nolite fieri servi hominum. Non , vous ne devez point servir les hommes jusqu'à en faire des divinités, jusqu'à les substituer. en la place du premier et souverain maître à qui vous appartenez, jusqu'à leur vendre sa loi, à leur vendre votre innocence, à leur vendre votre éternité, en vous rendant fauteurs de leurs vices, complices de leurs désordres , compagnons de leurs débauches , approbateurs perpétuels de tout ce que leur suggèrent la cupidité, le plaisir, l'ambition , l'envie, la haine, la vengeance, le libertinage et l'impiété. Voilà ce que j'appelle, non plus une obéissance raisonnable, mais une servitude, et la plus vile servitude ; voilà de quoi un Dieu Sauveur a prétendu nous dégager.
Prenons donc des sentiments dignes de lui et dignes de nous. Respectons dans nous-mêmes le droit de Dieu , et ne profanons pas ce qui lui vient d'être solennellement dévoué par l'oblation de l'Homme-Dieu. Car je puis bien vous appliquer cette parole que nous avons lue dans l'évangile de ce jour, et selon le sens qu'elle exprime, dire de chacun de vous qu'il est le Saint du Seigneur : Sanctum Domino vocabitur l ; le Saint du Seigneur , parce que dans la personne de Jésus- Christ il a été offert au Seigneur; le Saint du Seigneur, parce qu'il ne doit servir et qu'il n'est destiné qu'à procurer la gloire du Seigneur ; le Saint du Seigneur , parce qu'il en est la demeure, qu'il en est le temple vivant, et que c'est en lui que l'esprit du Seigneur est venu habiter pour en prendre possession : Sanctum Domino vocabitur : tellement que sans rien diminuer en nous des sentiments de l'humilité chrétienne , nous pouvons nous regarder devant Dieu comme quelque chose de sacré ; et que dans cette vue nous devons en tout nous comporter avec la même attention et la même circonspection qu'on traite les choses saintes. Or ce qui est saint ne doit être employé que pour Dieu , ne doit être rapporté qu'à Dieu ; autrement ce serait le méconnaître , et nous méconnaître nous-mêmes : Sanctum Domino vocabitur.
C'est, Sire, cette intention droite, cette vue de Dieu, qui consacre et qui relève les grandes actions de Votre Majesté. A en juger seulement selon les principes de la sagesse humaine, nous y trouvons tout ce qui peut faire un grand roi selon le monde ; c'est-à-dire un roi puissant , ab-
' Luc, 2.
solu, régnant par lui -môme , magnifique dans la paix, invincible dans la guerre , impénétrable dans ses conseils , infaillible dans ses entreprises , vénérable à ses sujets , fidèle à ses alliés , redoutable à ses ennemis , donnant la loi aux souverains , tenant dans ses mains la destinée et le sort de l'Europe , au-dessus de la flatterie et de l'envie par son élévation , et audessus de sa propre gloire par sa modération. Mais, Sire, Votre Majesté est trop chrétienne et trop instruite des saintes maximes de l'Évangile , pour ne pas voir F inutilité et le néant de tout ce qui brille aux yeux des hommes , s'il n'est consacré au Seigneur , et si Ton n'en peut dire : Sanctum Domino vocabitur. De cet éclat qui vous environne, de ce nom qui a retenti dans toutes les parties de la terre , de cette réputation qui a passé jusqu'aux extrémités du monde , et qui vivra dans la plus longue postérité ; de ces batailles gagnées , de ces victoires remportées , de tant de faits mémorables , rien ne restera devant Dieu que ce qui se trouvera marqué de son sceau : cela seul subsistera , cela seul sera pour vous le fonds d'une gloire solide et d'un mérite éternel. Vous vous êtes aujourd'hui présenté , Sire , à ce suprême Seigneur de toutes choses , non-seulement comme le premier-né de la plus auguste famille qui soit sous le ciel , mais •comme le fils aîné de l'Église. De tout temps nos rois se sont glorifiés de cette qualité; mais Votre Majesté s'en est fait un engagement aux plus éclatantes et aux plus héroïques vertus. Elle ne s'est pas contentée du titre de fils aîné de l'Église, mais elle a voulu le remplir et le soutenir d'une manière dont les siècles passés ont vu peu d'exemples , et qui pourra servir de modèle aux siècles futurs. Gomme fils aîné de l'Église , elle a écouté les ministres de Jésus-Christ, elle s'est rendue à leurs remontrances, elle a secondé , ou plutôt prévenu , excité , fortifié leur zèle : et puisque c'est ainsi qu'elle-même s'en explique , elle a consenti à la diminution de ses droits , pour contribuer au rétablissement de la discipline et à la conservation de la pureté de la foi ; n'ayant compté pour rien ses intérêts , parce qu'il s'agissait des intérêts de l'Église , et , sans consulter une fausse fprudence, ayant fait céder à sa religion, non-seulement ses prétentions, mais ce qui lui était déjà tout acquis par une longue possession. C'est de quoi cette déclaration que Votre Majesté vient de donner , si authentique , si sensée , si pleine de l'esprit chrétien , si propre à concilier le sacerdoce et la royauté , fera le précieux monument. La postérité la lira, et, en la lisant , confessera que Louis le Grand n'a pas été moins grand par son inviolable attachement à l'Église, que par toutes les vertus politiques et militaires. Voilà, Sire, ce qui est marqué dans le livre de vie, avec des caractères ineffaçables. On oubliera enfin tout le reste; et, quelque immortalité que le monde lui promette , le monde périra lui-même , et toute grandeur humaine périra avec le monde. Ce que Votre Majesté fait pour l'Église ne s'oubliera , ni ne mourra jamais : l'Église le publiera; et, comme elle ne doit point avoir de lin , sa reconnaissance n'aura point de terme , non plus que la récompense qui vous est réservée dans l'éternité (bienheureuse , où nous conduise , etc.
Poslquam impleti sunt dies purgalionis ejus secundùm legem Moysi , tulerunt illum in Jérusalem, ut sisterent eum Domino.
Le temps de la purification de Marie étant accompli selon la loi de Moïse, ils portèrent l'enfant à Jérusalem , pour le présenter au Seigneur. Saint Luc , cli. 2.
Sire,
C'était une figure que ce qui se pratiquait parmi les Juifs dans la cérémonie de ce jour, où ils présentaient à Dieu le premier-né de chaque famille ; et c'est dans la personne de Jésus-Christ , présenté par Marie au Père éternel, que cette figure a trouvé son entier accomplissement, puisque ce divin Sauveur , selon l'expression de saint Paul , est par excellence le premier-né de toutes les créatures. Mais en ceci , Chrétiens , il est arrivé quelque chose de bien singulier , et de bien remarquable pour votre intruction. Car au lieu que les autres figures, s' accomplissant en Jésus- Christ, ont cessé pour nous, celle-ci non-seulement a subsisté, mais a reçu comme un nouvel accroissement d'obligation qu'elle n'avait pas du temps de Moïse; c'est-à-dire que Dieu veut que dans la loi de grâce, aussi bien et même encore plus que dans la loi écrite , nous nous présentions à lui pour lui être consacrés; et voilà ce que l'Église a prétendu nous déclarer en nous mettant des cierges dans les mains , comme les symboles du sacrifice que nous devons faire de nos personnes au souverain Auteur de notre être. Car, si nous l'avons bien compris, telle est la pensée qu'a dû nous inspirer ce mystère. Nous avons reconnu que nos vies , comme cette cire sanctifiée par la bénédiction des prêtres , devaient être employées au service du Dieu que nous adorons, et consumées pour sa gloire. Nous avons hautement protesté que nous appartenions à Dieu , et que nous ne voulions plus être désormais qu'à Dieu : ou si ce n'est pas ainsi que vous l'avez conçu, il est du devoir de mon ministère de vous le faire comprendre, et de vous instruire à fond d'un point aussi important que celuilà. Vierge sainte, c'est vous qui , dans la présentation de votre Fils, nous mettez devant les yeux le grand modèle que nous devons imiter : obtenez-nous encore les grâces nécessaires pour apprendre à profiter de son exemple , et daignez écouter la prière que nous vous faisons en vous saluant. Ave, Maria.
Peut-être, Chrétiens, n'avez-vous jamais fait toute la réflexion qu'il faut au mystère que célèbre aujourd'hui l'Église; et peut-être, ne vous attachant qu'à l'extérieur de cette cérémonie , ne vous êtes-vous jamais appliqués à en pénétrer le fond. C'est donc à moi de vous en donner toute l'intelligence nécessaire , et voici sans doute un des sujets les plus importants que j'aie jusqu'à présent traités dans cette chaire, et que j'y puisse traiter : car il s'agit d'étudier le christianisme dans ses premiers éléments,
selon le langage de l'Apôtre ; il s'agit d'étudier Jésus-Christ même , et de Timiter dans une des plus grandes et des plus saintes actions de sa vie , qui est sa présentation. Nous avons paru comme lui dans le temple du Seigneur , et cette fête , qui était la fête des Juifs , est encore plus la nôtre ; mais il est question de voir comment nous la solennisons , et si nous en avons bien pris l'esprit : de là dépend votre édification et la mienne , et sans cela je ne satisferais qu'imparfaitement à ce que demande ici de moi mon ministère. Comprenez, s'il vous plaît, le dessein de ce discours. Jésus-Christ dans le temple se présente à Dieu : pourquoi? pour reconnaître et pour honorer le domaine de Dieu ; car voilà ce qui nous est expressément marqué dans ces paroles de mon texte : Ut sisterent eum Domino ; pour l'offrir au Seigneur , c'est-à-dire au souverain maître de toutes choses. Or c'est ainsi , mes chers auditeurs , que nous avons dû ou que nous devons nous offrir nous-mêmes ; et pour vous expliquer en trois mots toute ma pensée, je trouve que ce suprême domaine de Dieu a trois qualités principales et trois caractères qui le distinguent : c'est un domaine essentiel , c'est un domaine universel , et c'est un domaine éternel.'Domaine essentiel, fondé sur la nature même de Dieu; domaine universel, qui, sans exception et sans bornes, s'étend à tout; enfin, domaine éternel , qui n'eut jamais de commencement, et qui ne doit jamais avoir de fin. Sur cela je reprends, et je dis : domaine essentiel que nous devons reconnaître, comme Jésus-Christ, par une sincère oblation de nous-mêmes ; ce sera la première partie : domaine universel que nous devons reconnaître, comme Jésus-Christ, par une entière oblation de nous-mêmes ; ce sera la seconde partie : domaine éternel que nous devons reconnaître , comme Jésus-Christ , par une prompte oblation de nousmêmes; ce sera la conclusion. Trois points de morale d'une conséquence infinie, et que je vais développer.