TROISIÈME PARTIE
Quelque diversité d'événements qu'il y ait dans le cours de la vie des hommes , c'est une vérité indubitable , que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu ; et nous savons , disait l'Apôtre , que cela même est une marque du choix que Dieu a fait de leurs personnes en les prédestinant pour être Saints : Scimus quoniam diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum, Us qui secundùm propositum vocati sunt Sancti 2. Or voilà, mes chers auditeurs, ce qu'ont éprouvé ces bienheureux dont nous honorons la mémoire ; tout a contribué à leur avancement à leur salut éternel. Car le monde , par un merveilleux effet de la grâce de Jésus-Christ , a visiblement contribué à leur sanctification ; et ce qu'ils étaient selon le monde , j'entends leur condition, sans être en soi différente de celle des païens, par l'usage qu'ils en ont fait , n'a pas laissé de servir à les rendre de parfaits chrétiens ; pourquoi? appliquez-vous à cette excellente morale de
1 Psalra. 138. ~ a Rom,, 8.
saint Paul : parce qu'il est constant que les Saints ont trouvé dans leur condition de puissants motifs pour s'exciter et s'animer à la pratique de leur religion ; parce qu'il est vrai que leur condition leur a fourni des moyens de glorifier Dieu , dont ils ont su admirablement profiter à l'avantage de leur religion ; parce qu'un de leurs premiers soins a été de bien ménager les croix et les peines inséparables de leur condition pour en faire la matière de leur patience , et des sacrifices qu'ils ont eu le bonheur d'offrir à Dieu, dans l'esprit de leur religion : pensées touchantes que je ne fais que vous proposer, et à quoi je réduis la dernière idée que j'ai prétendu vous donner de la science des Saints.
Ces prédestinés et ces élus de Dieu ont trouvé dans le monde même et dans leur condition , quoique mondaine , de puissants motifs pour s'exciter à la pratique de leur religion : c'est-à-dire , ce que leur condition les obligeait à faire pour le monde , leur a appris , mais vivement et sensiblement, ce qu'ils devaient à Dieu , leur a fait porter avec joie et avec douceur le joug de Dieu , leur a fait aimer tendrement la loi de Dieu , leur a fait embrasser généreusement ce qui leur a paru de plus sévère dans l'accomplissement des ordres de Dieu , leur a fait sentir et goûter délicieusement le bonheur qu'il y a d'être à Dieu. En fallait-il davantage à ces Saints de la terre ? car c'est ainsi que les appelle l'Écriture : Sanctis qui in terra sunt ejus *. En effet, dit saint Augustin , ils ont été les Saints de la terre avant que d'être les citoyens du ciel. Arrêtons-nous encore à ceux qui , après avoir passé dans le monde par les mêmes états que vous , doivent être les modèles de votre conduite. Leur en fallait-il, dis-je, davantage pour leur inspirer tout le zèle qu'ils ont eu dans le service de Dieu , que la réflexion qu'ils faisaient sur la manière dont on sert les grands de la terre, et dont ils les servaient eux-mêmes? On s'étonne qu'il y ait eu des Saints à la cour, et moi je prétends que c'est la cour même , où , par l'ordre de Dieu , ils se trouvaient attachés , qui les faisait Saints. Oui , la cour les formait à la religion ; la cour, qui pour tant d'autres a été et est si souvent une école d'impiété , par un don singulier de Dieu , apprenait à ceux-ci le christianisme et les élevait à la sainteté. Gomment cela? rien de plus naturel ni de plus simple. Attachés à la cour par leur condition , ils avaient honte de n'avoir pas pour Dieu une obéissance aussi prompte et une fidélité aussi inviolable que celle dont ils se piquaient à l'égard de leur prince, et cette comparaison les portait à tout entreprendre ; ils se reprochaient avec douleur d'être moins vifs et moins empressés pour le Dieu de leur salut que pour le maître de qui dépendait leur fortune temporelle ; et , à force de se le reprocher, ils parvenaient enfin à pouvoir se rendre le témoignage favorable que leur conscience sur ce point exigeait d'eux , et où consistait pour eux le capital et l'essentiel de la religion. Je veux dire , ils parvenaient enfin à avoir pour Dieu cet amour de préférence si nécessaire au salut , et néanmoins si rare à la cour : mais Dieu qui les avait choisis voulait que la cour même le leur enseignât^ et leur en fournit un motif auquel ni leur raison ni leur foi ne pussent résister ; et quel était ce motif? je le répète :
1 Psalm. 15.
l'application sans relâche avec laquelle ils faisaient leur cour à un homme mortel, la disposition sans réserve à n'épargner rien pour lui plaire, le parfait dévouement à ses intérêts , la soumission aveugle à ses volontés , l'infatigable assiduité auprès de sa personne , l'attention à mériter ses bonnes grâces , l'ambition d'être à lui , la crainte d'être oubliés de lui , beaucoup plus d'en être disgraciés et réprouvés , tout cela c'était pour les Saints autant de leçons du culte suprême et de l'amour souverain qu'ils devaient à Dieu ; et ces leçons bien étudiées , bien méditées , bien appliquées , faisaient sur eux des impressions qui les sanctifiaient. De même on est surpris qu'il y ait eu des hommes qui, dans la profession des armes , soient arrivés à la sainteté ; et moi je dis que rien ne pouvait mieux les disposer à la sainteté que la profession des armes. Comment les Maurice, les Sébastien , les Eustache, l'y ont-ils trouvée ? Ils devenaient sans peine les martyrs de Jésus-Christ et de leur religion , en se souvenant combien de fois ils avaient été les martyrs de' leur condition , lorsque tant de fois dans les combats ils s'étaient exposés à la mort , pour ne rien faire d'indigne de leur naissance , et qui intéressât leur honneur. Ainsi leur condition leur enseignaitelle , les engageait-elle , les forçait-elle malgré eux , non-seulement à avoir de la religion, mais à pratiquer tout l'héroïque de la religion. Car pour avoir une parfaite religion , il faut savoir parfaitement obéir ; il faut savoir se sacrifier, il faut savoir se renoncer. Or c'est ce qu'on ignore partout ailleurs , mais ce qu'un mondain , brave dans la guerre , ne pourra jamais dire à Dieu qu'il ait ignoré. Il est donc certain que sa condition lui apprend malgré lui la science des Saints ; et ceci , par proportion, convient à tous les états qui partagent la société des hommes, puisque chaque condition , quand on en sait user comme les Saints , a une grâce particulière pour coopérer par de semblables motifs à la sainteté de ceux que Dieu , selon les vues de sa sagesse , y a destinés.
Ce n'est pas tout : indépendamment des motifs . j'ai dit que les Saints ont trouvé dans leur condition des moyens de glorifier Dieu , dont ils ont su avantageusement se prévaloir pour acquérir tout le mérite de leur religion ; et je n'en veux point d'autre preuve que l'histoire de leur vie. Combien y en a-t-il dont la sainteté n'a été si éminente et si éclatante , que parce qu'ils ont eu dans leur condition des occasions de faire pour Dieu de grandes choses? Ils avaient dans le monde de la qualité (ne quittons point ce qui vous est propre, et qu'il n'y ait rien de vague dans cette morale ) ; ils avaient dans le monde de la qualité , de la dignité , de l'autorité ; comme élus de Dieu. , ils ont fait servir tout cela à la piété , à la charité , à l'humilité. Si saint Louis n'eût été roi , aurait-il fait pour Dieu ce qu'il a fait? aurait-il réprimé l'impiété,, aurait-il puni le blasphème, aurait-il dompté l'hérésie, aurait-il établi tant de saintes lois? La royauté donnait de la force à son zèle , et son zèle pour Dieu n'avait de succès que parce que la royauté en était le soutien. S'il n'eût été roi , aurait-il laissé à la postérité tant de somptueux monuments de sa tendresse paternelle envers les pauvres ; en aurait-il rempli la France , et y verripns-nous tant de maisons consacrées par lui à la charité publique? Sa
charité ne subsistait que sur le fonds de sa magnificence royale ; et il n'a été le père des pauvres que parce qu'en qualité de roi il a eu le pouvoir de l'être; en un mot, le mérite de ce monarque , et ce que j'appelle en lui la science des Saints , c'est qu'il a profité de sa condition pour être le héros de sa religion. Or , il n'y a point de condition dans le monde qui , selon la mesure et l'étendue du pouvoir qu'elle nous donne , n'ait par rapport à Dieu le même avantage ; et si je suis , comme les Saints , fidèle à la grâce et aux desseins de Dieu sur moi , sans être ce qu'a été saint Louis , je trouverai dans ma condition de quoi sans cesse honorer Dieu par ma condition même ; je ne ferai pas des actions d'un si grand éclat que saint Louis; mais en faisant tout le bien dont je suis capable, je glorifierai Dieu par mon obscurité, comme saint Louis l'a glorifié par son élévation ; car élévation et obscurité, à qui sait et veut s'en servir, ce sont également , quoique différemment , des sujets de sanctification : dans la médiocrité de mon état , je n'aurai pas les importantes occasions qu'a eues saint Louis , pour me signaler comme lui par une piété héroïque ; mais en pratiquant les vertus communes de mon état, sans être héroïquement saint , je pourrai l'être solidement ; sans l'être avec éclat aux yeux des hommes, je pourrai l'être avec mérite devant Dieu et dans l'idée de Dieu : or c'est uniquement ce que les Saints ont cherché , et à quoi ils ont rapporté cette science qu'ils avaient reçue d'en haut : Dédit Mi scient iam Sanctorum i.
Enfin les Saints ont trouvé des croix dans leur condition , et ils en ont fait la matière de leur patience , de leur résignation , de tous les sacrifices qu'ils ont offerts à Dieu dans l'esprit de leur religion : encore une fois , suivant ce principe , faut-il s'étonner qu'il y ait eu des Saints à la cour , et ne faut-il pas s'étonner plutôt qu'il y en ait eu et qu'il y en ait si peu? La condition de ceux qui vivent à la cour, et que leur devoir y retient , étant , de leur propre aveu , celle où les mortifications sont plus fréquentes et plus inévitables , celle où il y a plus de dégoûts et de chagrins à essuyer , celle où l'on est plus obligé à prendre sur soi et à se contraindre , devrait-il y en avoir une dans le monde plus propre à faire des Saints ? Trouver tout cela dans sa condition , et n'être pas saint , et ne penser à rien moins qu'à l'être , n'est-ce pas le comble de la malédiction? J'en appelle à vous-mêmes , mes chers auditeurs , et je suis sûr que, malgré votre peu de foi , vous en convenez. Quoi qu'il en soit , voilà le secret adorable que l'Esprit de Dieu a révélé à ces glorieux prédestinés , qui se sont sanctifiés à la cour. Des mortifications et des chagrins que leur attirait leur condition , ils se sont fait un état de pénitence , non pas , comme les mondains , d'une pénitence forcée , mais d'une pénitence volontaire , méritoire , sanctificatoire ; les revers de fortune et les disgrâces qu'ils ont eu à soutenir, leur ont inspiré, non pas d'inutiles et de vains dégoûts, mais un généreux et sincère détachement du monde; les injustices mêmes du monde ont été pour eux un exercice de ce parfait christianisme qui les obligeait de mourir à eux-mêmes : voilà ce que la science ' Sap., 10.
des Saints leur a appris ; au lieu que les enfants du siècle font de tout cela le sujet de leurs plaintes et de leurs murmures, les Justes et les amis de Dieu s'en sont fait des sujets de consolation et d'actions de grâces , parce qu'ils savaient bien que c'était là le partage des élus, et que la voie la plus certaine de leur prédestination était de passer par les souffrances , et d'en être réputés dignes. Gomme il n'y a point de Justes dans la gloire que Dieu n'ait voulu y conduire par là , aussi n'y en a-t-il point qui dans leur condition n'aient trouvé des peines et des afflictions; et c'est, dit saint Paul , ce qui a le plus contribué à leur sainteté. Contemplons-les donc aujourd'hui comme nos modèles. Quoi qu'il nous arrive de fâcheux et de chagrinant dans notre état , disons-nous à nous-mêmes : Qu'ont fait les Saints lorsqu'ils se sont vus traités comme moi? s'en sont-ils pris à la Providence? leur courage en a-t-il été abattu, leur foi en a-t-elle paru ébranlée, et ne se sont-ils pas, au contraire, estimés heureux d'être éprouvés sur la terre, afin d'être éternellement glorifiés dans le ciel?
Telle est pour nous tous, mes chers auditeurs, la science des Saints. Mais c'est à vous , Sire , de posséder éminemment cette divine science : car la science des Saints , pour un roi , doit bien être d'une autre étendue, et même d'une autre perfection que pour le commun des hommes. Comme les rois sont les images de Dieu , un roi , pour être saintement roi , doit être , à l'exemple de Dieu , non-seulement saint , mais grand et magnifique jusque dans la sainteté : Magnificus in sanctitate '. Il suffit aux autres d'être humbles dans la sainteté ; d'être patients , d'être fervents , d'être constants dans la sainteté ; mais il faut à un roi de la grandeur dans la sainteté même , puisque avec une sainteté vulgaire et commune il est impossible qu'il satisfasse aux importants devoirs dont il est chargé comme roi. En effet, si, selon l'évangile de ce jour, une partie de la science des Saints est d'être pacifique , la science d'un saint roi , et d'un roi chrétien, doit être, dit saint Augustin, de mettre sa gloire à donner la paix; doit être d'employer sa puissance et de n'épargner rien pour établir, pour affermir, pour faire fleurir et régner la paix. Aussi est-ce particulièrement aux priiîces et aux rois de ce caractère qu'il est dit aujourd'hui : Beati pacifici 2! Or, suivant cette règle, Sire, si jamais prince sur la terre a eu droit de prétendre au mérite de cette béatitude , on ne peut douter que ce ne soit Votre Majesté : car elle vient de donner la paix à toute l'Europe, de la manière la plus chrétienne dont jamais monarque chrétien l'ait donnée et l'ait pu donner ; je veux dire , au milieu de ses conquêtes , dans le comble des prospérités et des succès dont Dieu jusqu'à la fin a béni ses armes; dans le désespoir où étaient ses ennemis , malgré leur formidable ligue , de pouvoir lui résister , et lorsqu'ils étaient forcés de reconnaître et de confesser que vous étiez , Sire , le seul victorieux et le seul invincible. C'est en de si favorables conjonctures que vous avez voulu être le pacificateur du monde chrétien , et c'est ainsi que toute l'Europe vous est redevable de son bonheur. C'est par vous que tant de nations , après une sanglante guerre , vont commencer à respirer ; par
' Exod.j U. — 2 Maith., 5.
vous que tant d'églises désolées vont offrir librement et sûrement leurs sacrifices, dans le tranquille exercice du culte de Dieu; par vous que tant d'états et de royaumes vont jouir d'un profond repos : fut-il jamais un meilleur titre pour avoir part à la béatitude évangélique? Beati pacifici! Mais j'ose encore, Sire, pour ma propre consolation et pour celle de mes auditeurs, ajouter ici le motif qui vous a déterminé à la conclusion de ce grand ouvrage. Car puisqu'il m'est permis d'entrer dans les intentions de Votre Majesté , et puisqu'elle-même s'en est hautement expliquée, elle n'a consenti à la paix que par amour pour son peuple , que par un sincère désir de faire goûter à ses sujets la douceur de son règne , que dans la vue de les soulager ; elle s'est relâchée de ses droits pour nous rendre heureux ; et ce qu'elle a sacrifié à la paix nous est une preuve authentique de ses soins bienfaisants et de son attention à nos intérêts. Or voilà ce que j'ai appelé , pour un roi chrétien, le mérite de cette béatitude dont nous parle le Sauveur du monde : Beati pacifici! et c'est de quoi j'ai cru devoir féliciter aujourd'hui Votre Majesté. Non content d'avoir été jusqu'à présent le plus glorieux et le plus puissant de tous les rois , vous voulez encore , Sire , être le meilleur de tous les rois ; après avoir été, comme conquérant, l'admiration de tous les peuples, vous voulez, pour couronner votre règne , être le père de votre peuple. Le dirai-je , Sire , avec la respectueuse liberté que me fait prendre mon ministère? votre peuple n'en est pas indigne : car jamais peuple cous le ciel n'a tant aimé son roi , n'a été si passionné pour la gloire de son roi , ne s'est épuisé pour son roi avec tant de zèle , n'a fait pour la conservation de son roi tant de vœux à Dieu. Votre Majesté l'a senti , et elle ne l'oubliera jamais : tous les cœurs sur cela se sont ouverts, et le vôtre, Sire, en a été touché. Ce peuple , encore une fois , n'est donc pas indigne de vos bontés ; et si l'on pouvait les mériter , je dirais qu'il les a méritées par son attachement sans exemple , par sa fidélité à toute épreuve, par son obéissance sans bornes, par son amour tendre pour votre Majesté. Beati pacifici 7 Heureux les pacifiques, et encore plus les pacificateurs, puisque, malgré les faux raisonnements de la politique mondaine , c'est ce qui fait les saints rois , les rois selon le cœur de Dieu , les rois dignes de posséder le royaume de Dieu. A quoi tout le reste sans cela leur servira-t-il? J'ai été roi, disait Salomon, et j'ai surpassé tous les autres rois en grandeur, en puissance, en richesses , en magnificence ; mais j'ai reconnu par une longue expérience que tout cela, séparé de la sagesse, n'était que vanité , que peine, qu'affliction d'esprit. Votre Majesté , Sire , a trop de lumières pour ne pas penser aujourd'hui ce que Salomon pensait alors; et, convaincue aussi bien que lui du néant du monde , elle a trop de religion pour ne se pas dire à elle-même qu'elle doit donc chercher hors du monde son véritable bonheur. La science de gouverner les peuples , la science de se faire obéir, la science d'accroître ses états par le nombre de ses conquêtes , voilà ce que Votre Majesté possède dans un suprême degré , et ce qui a fait la matière de tant d'éloges. Mais, comme prédicateur de l'Évangile, je lui dis aujourd'hui quelque chose de plus grand , de plus solide , de plus digne
d'elle : et quoi? c'est qu'il n'y a rien de grand, rien de solide, rien qui soit ni puisse être digne d'elle , que la science des Saints, qui est la science des élus de Dieu , et qui la conduira à ce royaume éternel que je lui souhaite, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit.
Amen, amen dico vobis , quia vcnit hora , et nunc est, quando mortui audientvocem Filii Dei; et qui audierint, vivent.
Je vous dis en vérité que l'heure est venue , et c'est celle-ci , où les morts entendront la voix du Fils de Dieu , et où ceux qui l'entendront vivront. Saint Jean, ch. 5.
C'est un mystère que Jésus-Christ nous propose aujourd'hui dans l'Évangile , mais un mystère qui , même après la déclaration que Jésus- Christ nous en a faite, a encore son obscurité , puisque les Pères de l'Église ne s'accordent pas sur le sens de ce passage : les uns ont cru , et c'est la pensée d'Origène, qu'il fallait l'entendre de la résurrection générale, où en effet les morts , pour comparaître devant le tribunal du Fils de Dieu , et pour recevoir leur dernier arrêt , sortiront de leurs sépulcres; d'autres, comme saint Cyrille , l'ont expliqué des résurrections particulières , c'est-à-dire des miracles qu'opérait le Fils de Dieu , lorsquen vertu d'une seule parole il ressuscitait les morts. Saint Augustin l'a pris dans le sens moral de la résurrection spirituelle et de la justification des pécheurs, qui, de morts qu'ils étaient par le péché , se sont viviliés par la grâce intérieure de Jésus-Christ , et par la vertu de son sacrement. Trouvez bon , Chrétiens, que, dans un tel partage de sentiments, je m'attache à ce qui me parait le plus conforme à l'esprit de l'Église, et que, sans entrer plus avant dans la discussion de ce mystère , je me contente de l'appliquer à la fête que nous célébrons. Venit hora , et nunc est , quandô mortui audient vocem Filii Dei : C'est en ce jour que les morts ont entendu la voix du Fils de Dieu , parce que c'est en ce jour qu'on a offert pour les morts , dans toutes les parties du monde , le sacrifice solennel du corps et du sang de Jésus-Christ. Or le sang de Jésus-Christ a une voix aussi bien que le sang d'Abel , mais une voix bien plus forte que le sang d' Abel , une voix qui pénètre jusque dans les cieux , et qui se fait obéir jusque dans le centre des abîmes de la terre. Oui, mes Frères, le sang de cet agneau sans tache a crié aujourd'hui sur nos autels ; et qu'a-t-il demandé à Dieu? Le soulagement de ces âmes fidèles , qui , quoique séparées de leurs corps et prédestinées , ne laissent pas de souffrir et de gémir dans l'attente de leur béatitude , parce qu'elles ont encore des restes de péchés à expier : c'est pour cela que ce sang divin a été immolé ; c'est pour cela qu'il a poussé sa voix , premièrement vers le ciel , pour y solliciter Dieu en faveur de ces âmes souffrantes, et ensuite jusques au lieu où ces âmes sont arrêtées, pour leur annoncer l'heureuse nouvelle de leur liberté, et pour leur dire que
l'heure est venue de sortir de leur prison : car c'est ce qui se se fait dans cette solennité plus authentiquement et plus généralement qu'à nul autre jour de l'année , puisque celui-ci est uniquement consacré à la mémoire de ces saintes âmes , et au devoir public que nous leur rendons , en offrant pour elles le sacrifice de notre religion : Venit hora , et nunc est, quando mortui audient vocem Filii Dei. Au reste, Chrétiens, quiconque des morts entendra cette voix favorable du sang de Jésus-Christ, il jouira d'une vie bienheureuse : pourquoi? parce qu'en même temps délivré des liens du péché, il entrera en possession de l'héritage des enfants de Dieu, où il trouvera une source de vie qui ne finira jamais : Et qui audierint , vivent. Voilà de quoi j'ai à vous entretenir, après que nous aurons imploré le secours du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
Trois choses , selon saint Bernard, font la perfection d'un devoir chrétien, et doivent nécessairement y concourir, une foi pure pour le connaître, une dévotion tendre pour l'aimer, et des œuvres solides pour l'accomplir ; et trois choses, selon le même Père, y sont essentiellement opposées, l'aveuglement de l'esprit, l'indifférence du cœur, et l'inutilité des œuvres : l'aveuglement de l'esprit , qui fait qu'on ignore ce devoir ; l'indifférence du cœur, qui fait qu'on y est insensible; et l'inutilité des œuvres, qui fait qu'on s'en acquitte mal : or c'est sur ce principe, mes chers auditeurs, que je fonde ce discours, où j'entreprends de vous engager à secourir les âmes de vos frères que la mort a séparés de vous, et à leur donner des marques de votre charité dans l'état malheureux où je vais vous les représenter; car voici tout mon dessein. Je trouve dans le christianisme trois sortes de personnes qui , par différentes raisons , ne contribuent en rien au soulagement des âmes du purgatoire : les premiers sont ceux qui ne croient pas leurs peines ; les seconds ceux qui les croient, mais qui n'en sont pas touchés ; et les derniers, ceux mêmes qui en sont touchés, mais qui n'emploient pas les moyens efficaces pour les soulager : dans le premier rang, je comprends les libertins et les hérétiques, qui , par un esprit d'incrédulité, rejettent la foi du purgatoire ; dans le second, certains catholiques indifférents et sans compassion, qui, confessant la foi du purgatoire, ne se sentent émus d'aucun zèle pour la délivrance des âmes que la justice de Dieu y a condamnées ; et dans le troisième, un nombre de chrétiens presque infini, qui, se flattant d'avoir là-dessus tout le zèle nécessaire, n'en ont que les apparences, parce qu'ils ne l'exercent que par des œuvres stériles et vaines, qui ne sont devant Dieu de nul effet. Or, pour vous inspirer, autant qu'il m'est possible, la dévotion qui occupe aujourd'hui toute l'Église, et dont les âmes du purgatoire font l'unique objet, j'établirai contre les premiers la vérité de cette dévotion, j'exciterai les seconds à cette dévotion, et je réglerai les derniers dans l'exercice et l'usage de cette dévotion. Permettez-moi de vous développer encore ma pensée : ne pas secourir les âmes du purgatoire , parce qu'on n'est pas persuadé des peines qu'elles souffrent, c'est une conduite aussi déraisonnable qu'elle est pleine d'erreur ; voilà la première partie : être persuadé des peines que souffrent les âmes
du purgatoire, et ne pas s'intéresser à les secourir , c'est une dureté aussi criminelle qu'elle est contraire à la piété et aux lois mêmes de l'humanité ; voilà la seconde partie : être disposé à les secourir, et ne se servir pour cela que de moyens inefficaces, c'est un désordre aussi commun qu'il est déplorable dans le christianisme ; voilà la troisième partie. La première tient lieu d'une controverse, mais d'une controverse aisée, qui ne fera que vous affermir dans les sentiments orthodoxes touchant la charité qui est due aux morts ; la seconde sera une exhortation pressante pour vous porter à accomplir fidèlement le devoir de cette charité ; et la dernière, une instruction pratique, pour vous apprendre en quoi doit consister cette charité ; c'est tout le sujet de votre attention.