‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 4)Chapitre 9 sur 114 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pour vous faire entendre d'abord ma pensée , et pour raisonner dans les principes de la théologie sur le sujet que je me suis proposé, deux choses, selon saint Thomas, sont essentiellement requises pour faire un chrétien : la grâce ou la vocation du côté de Dieu , et une fidèle correspondance à cette vocation ou à cette grâce du côté de l'homme. Or l'une et l'autre , bien considérées , n'ont point de caractère qui leur soit plus propre que celui de la séparation du monde. D'où je conclus qu'être véritablement séparé du monde, c'est être véritablement chrétien. Voilà tout le fond de cette première partie.

Qu'est-ce que la grâce , je dis la première de toutes les grâces , qui est la vocation au christianisme? Les théologiens et les Pères se sont efforcés de nous en donner de hautes idées. Mais je n'en trouve point de plus exacte ni de plus solide que celle de saint Augustin , quand il dit en un mot que

* Hieron. — 2 Joan., $, — 3 Ibid.

c'est une grâce de séparation : Qui autem congruenter surit vocati, hi electi, et Del altiore judicio gratiœ prœdestinatione discretiK Voulezvous savoir, mes Frères, dit ce saint docteur, qui sont ces élus appelés comme l'Apôtre selon le décret, mais le décret favorable de Dieu? ce sont ceux dont Dieu a fait le discernement , qu'il a tirés de la masse corrompue du monde, et qu'il en a séparés en vertu de la grâce de leur vocation. C'est donc en effet dans la séparation du monde que consiste l'attrait , le mouvement et l'impression particulière de cette grâce. De là vient que saint Paul, pour exprimer le don de grâce qu'il avait reçu dans cette vocation miraculeuse et pleine de prodiges dont sa conversion fut suivie, ne se servait point d'autre terme que celui-ci : Qui me segregavit ex utero, et vocavit per gratiam suam 2. Tout ce que je suis, je le suis par la miséricorde de mon Dieu qui m'a appelé. Et comment m'a-t-il appelé? en me séparant dès le ventre de ma mère; c'est-à-dire, selon l'explication de saint Ambroise , en me choisissant pour vivre séparé de la corruption du monde. De là vient que quand l'esprit de Dieu répandait sur les premiers disciples ces grâces visibles et abondantes qui les élevaient aux plus saints ministères, ainsi qu'il est rapporté au livre des Actes, c'était toujours en ordonnant que ceux qu'il avait choisis pour cela fussent séparés du reste même des fidèles. Segregate rnihi Saulum et Bamabam 3 : Séparez-moi Saul et Barnabe pour l'œuvre importante à laquelle je les ai appelés : comme si cette séparation , ajoute saint Chrysostome , eût été une espèce de sacrement , par lequel la grâce de la vocation divine leur dût être communiquée. De là vient que le Sauveur du monde , pour signifier qu'il était venu appeler les hommes à la perfection évangélique , disait hautement qu'il était venu séparer le père d'avec son fils, et la fille d'avec sa mère : Veni separare hominem adv er sus pair em suum, et filiam adversus matrem suam 4 ; réduisant toute la grâce de cette perfection à cet esprit de séparation. De là vient que le grand Apôtre voulant nous faire comprendre la grâce suréminente et infinie de la sainteté de Jésus-Christ , en a renfermé tout le mystère dans ce seul mot , Segregatas à peccatoribus 5 : c'est un pontife qui nous a été donné de Dieu , mais un pontife qui , par l'onction céleste dont il était rempli, a été parfaitement séparé des pécheurs. Or vous savez que la sainteté de Jésus- Christ est l'exemplaire de la nôtre ; et que la nôtre, pour être agréée de Dieu, doit être conforme à la sienne. Puisqu'il est donc vrai que cet Homme-Dieu a été sanctifié par une grâce qui l'a pleinement séparé du monde , il faut par proportion que la grâce qui nous sanctifie produise en nous un semblable effet ; et qu'en conséquence de cette grâce Dieu nous puisse dire ce qu'il disait aux Israélites : Vous êtes mon peuple , et c'est en cette qualité que je vous regarde ; mais pourquoi et comment l'êtes-vous? parce que je vous ai séparés de tous les autres peuples de la terre, qui vivent dans l'idolâtrie et dans les ténèbres de l'infidélité. Voilà, encore une l'ois, le caractère essentiel de la vocation ou de la grâce du christianisme.

Or c'est de là que je tire la preuve de ma première proposition, et que

» Au;;. — • Calât., 1. ~ 3 Act , 13. — < Mattli., 10. - 5 Hehr., 7.

mesurant , selon la règle de saint Bernard , par l'action de Dieu en nous notre obligation envers Dieu . j'entre dans la plus édifiante moralité que ce sujet me puisse fournir. Car voici comment je raisonne : la vocation chrétienne, en tant qu'elle procède et qu'elle est inspirée de Dieu, est une grâce de séparation ; donc la correspondance qui lui est due , et qui fait proprement le devoir du chrétien , doit être une correspondance de séparation du côté de l'homme. Pourquoi cela? Ah! mes chers auditeurs, le voici : parce que la correspondance à la grâce doit nécessairement se rapporter à la fin et au terme de la grâce même. Car comme il y a diversité de grâces et d'inspirations, Divisiones gratiarum sunt * ; aussi faut-il reconnaître qu'il y a diversité d'opérations dans l'homme et de devoirs , Et divisiones operationum sunt 2. C'est-à-dire que toutes sortes de devoirs ne répondent pas à toutes sortes de grâces. Je m'explique. Dieu me donne une grâce de résistance et de défense contre la passion qui me porte au péché : je ne puis correspondre à cette grâce qu'en résistant à ma passion et en la combattant. Au contraire , Dieu me donne une grâce d'éloignement et de fuite dans l'occasion du péché : je ne puis être fidèle à cette grâce qu'en fuyant et en m'éloignant : et ainsi des autres , parce que c'est à nous, dit saint Prosper, de suivre le mouvement de la grâce, et non pas à la grâce de suivre le mien. Comme il est donc vrai que la grâce par laquelle Dieu m'appelle au christianisme ou à la perfection du christianisme, est une grâce de séparation du monde, quoi que je fasse, je n'accomplirai jamais le devoir du christianisme, si je ne me sépare du monde, et si je ne fais avec Dieu ce que Dieu fait le premier dans moi.

Car en vain Dieu me sépare-t-il du monde en me prédestinant pour être chrétien, si je ne m'en sépare moi-même en exécutant ce décret, et en coopérant à cette grâce qui me fait chrétien. Il faut, s'il m'est permis de parler de la sorte , que ces deux séparations concourent ensemble , et que la mienne seconde celle de Dieu , de même que celle de Dieu est le principe de la mienne. Concevez-vous cette vérité? Voilà en substance toute la théologie nécessaire au chrétien , et sur laquelle un chrétien doit faire fond. Car de là s'ensuivent quelques conséquences, que chacun de nous peut et doit aujourd'hui s'appliquer, comme autant de règles pour se connaître devant Dieu et pour se juger soi-même. Ne perdez rien de ceci , s'il vous plaît.

Première conséquence : il suffit précisément d'être chrétien , pour être obligé de vivre dans cet esprit de séparation du monde. Qu'est-ce à dire du monde? c'est-à-dire des faux plaisirs du monde, des joies profanes du monde , des vaines intrigues du monde , du luxe du monde , des amusements , des folies , des coutumes , ou plutôt des abus du monde ; en un mot, de tout ce qui entretient la corruption et la dissolution du monde. C'est-à-dire de tout ce qu'entendait le disciple bien -aimé, quand il nous défendait de nous attacher au monde et à tout ce qui est dans le monde, Nolite diligere mundum , neque ea quœ in mimdo sunt 3 ; c'est-à-dire de ce qu'il prenait soin lui-même de nous expliquer en détail ,

• 1 Cor., 12. — * Ibid. — 3 1 Joan., 2.

quand il ajoutait que tout ce qu'il y a dans le monde est, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie, Omne quod est in mundo, concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum, et superbia vitœ * ; c'est-à-dire de ce qu'il nous ordonnait de détester et de fuir, lorsqu'il concluait que le monde n'est que désordre et qu'iniquité : Mundus totus in maligno positus est*. Il suffit, dis-je, pour être obligé par profession et par état de s'en séparer, d'être chrétien ; et il n'est point nécesssaire pour cela d'être quelque chose de plus que chrétien : pourquoi? parce que la grâce seule du christianisme nous sépare de tout cela ; et parce que au moment que nous avons été régénérés par cette grâce, nous nous en sommes séparés nous-mêmes. Vous le savez, mes chers auditeurs; et à moins de désavouer ce que l'Église a fait solennellement en votre nom , et ce que vous avez mille fois ratifié depuis , vous n'en pouvez disconvenir. Et en effet, quand les Pères voulaient autrefois détourner les fidèles de certains divertissements qui ont été de tout temps la passion du monde , et par lesquels les hommes du monde se sont de tout temps distingués, ils ne leur en apportaient point d'autre raison, sinon qu'ils étaient chrétiens et séparés du monde ; et cette raison seule les persuadait. A theatro separamur, quod est quasi consistorium impudicitiœ* , disait l'un d'entre eux : le théâtre, qui est comme une scène ouverte à l'impureté , fait une séparation entre les païens et nous ; car les païens y courent, et nous l'abhorrons : et cette différence n'est qu'une suite de leur religion et de la nôtre. De même , quand Tertullien recommandait aux dames chrétiennes la modestie et la simplicité dans l'extérieur de leurs personnes, ce que l'on peut dire être à leur égard un commencement de séparation du monde , comment est-ce qu'il leur parlait? Vous êtes chrétiennes , leur disait-il , et par conséquent séparées de toutes les choses où cette vanité pourrait avoir lieu. Vous avez renoncé aux spectacles , vous n'êtes plus de ces assemblées où l'on ne va que pour voir et pour être vu; ces cercles où l'orgueil, où le faste, où la licence, où l'incontinence entretient tant de commerces criminels, ne sont plus pour vous : en qualité de chrétiennes, vous ne paraissez plus dans le monde que pour les exercices de la charité ou de la piété ; que pour visiter les pauvres , qui sont vos frères , pour assister au sacrifice de votre Dieu , pour venir entendre sa parole : or tout cela est directement opposé à cette mondanité, qui est le charme de votre amour-propre. Devez-vous traiter avec les femmes infidèles ? à la bonne heure ; mais pour cela même vous êtes indignes du nom que vous portez , si , leur donnant par votre exemple l'idée de ce que vous êtes , vous n'avez encore plus de soin de paraître toujours revêtues des véritables ornements de votre sexe , qui sont la retenue et la pudeur. Voilà le raisonnement dont se servait Tertullien , fondé sur la profession simple du christianisme. Raisonnement qui convainquait les fidèles de ce temps-là , et malheur à nous , si nous n'en sommes pas convaincus comme eux !

C'est donc une erreur , non-seulement grossière , mais pernicieuse , de

« I JoaH., % — » Ibid., 5. — 3 Teriul.

dire : Je suis du monde, et je ne puis me dispenser de vivre selon le monde, ni de me conformer au monde. Car c'est ce qui vous perd , et ce qui est la source de tous vos égarements. Or vous me permettrez bien de vous dire que de parler ainsi c'est une espèce de blasphème ; car le Fils de Dieu vous a déclaré expressément dans l'Évangile que vous n'êtes plus du monde , et vous supposez que vous en êtes encore ; et , ce qui est bien plus étrange , vous prétendez en être encore dans le même sens qu'il a voulu vous faire entendre que vous n'en étiez plus. Il faut donc renverser la proposition , et dire : Je ne suis plus du monde , parce que je suis chrétienne ; donc il ne m'est plus permis de vivre selon le monde , ni de me conformer aux lois du monde. Alors vous parlerez selon l'esprit et selon la grâce de votre vocation.

Mais cela est trop général. Seconde conséquence : plus un homme dans le christianisme a soin de se séparer du monde, plus il est chrétien ; et plus il a d'engagement et de liaison avec le monde (je dis de liaison hors de son devoir , et d'engagement hors de la nécessité et de sa condition ) , moins il est chrétien : pourquoi ? parce que , selon la mesure de ces deux états , il participe plus ou moins à cette grâce de séparation qui fait le chrétien. Chose si avérée ( c'est la remarque du saint évêque de Genève , François de Sales ) , que quand la grâce du christianisme a paru agir sur les hommes dans toute sa plénitude , elle les a portés à des séparations qui , de l'aveu du monde même, ont été jusqu'à l'héroïque. Ainsi un Arsène est en crédit dans la cour des empereurs ; cette grâce l'en arrache pour le transporter au désert. Une Mélanie vit dans la pompe et dans l'affluence des délices de Rome ; cette grâce l'en détache pour lui faire chercher d'autres délices dans la retraite de Bethléem. Jamais tant d'illustres solitaires , c'est-à-dire tant d'illutres séparés que dans ces premiers siècles de l'Église, parce qu'il n'y eut jamais tant de parfaits chrétiens. Et pourquoi pensons-nous que les monastères aient été de tout temps regardés comme des asiles de sainteté, sinon parce qu'on y est dans une entière séparation du inonde? Qu'est-ce qu'une religion fervente et réglée (écoutez saint Bernard, et souffrez que je rende ce témoignage à la vérité connue) , qu'est-ce qu'une religion fervente et réglée , telle que nous en voyons encore aujourd'hui? c'est une idée subsistante du christianisme. C'est un christianisme particulier, dit saint Bernard, qui , dans les débris du christianisme universel, s'est sauvé, pour ainsi dire, du naufrage, et que la Providance a conservé , comme au commencement de ce premier christianisme révéré par les païens mêmes ; car voilà , mes chers auditeurs , ce qui me rend la religion vénérable. Au contraire , l'expérience m'apprend que plus un chrétien s'ingère dans le commerce et les intrigues du monde , inoins il est chrétien; et qu'autant qu'il fait de pas et de démarches pour y entrer, autant l'esprit chrétien s'altère-t-il ou se corrompt-il dans lui. Jusque-là que quand les Pères de l'Église ont parlé ou de ces recherches empressées du monde, ou de ces vanités et de ces plaisirs qui marquent l'attachement au monde, ils n'ont point fait difficulté de dire qu'il y avait en tout cela une apostasie secrète : pourquoi ? parce que la grâce de la foi étant

un principe de séparation à l'égard de toutes ces choses, ne pas renoncer à ces choses, c'était renoncer, en quelque manière, à la grâce de la foi.

Mais je vais plus loin. Troisième conséquence : il est impossible à une âme chrétienne de se convertir et de retourner véritablement à Dieu , à moins qu'elle ne soit résolue de faire un certain divorce avec le monde , qu'elle n'a pas encore fait ; et il y a de la contradiction à vouloir être autant du monde et aussi engagé dans le monde qu'auparavant , et néanmoins à prétendre marcher dans la voie d'une pénitence sincère qui produise le salut , car le moyen , mon cher auditeur , de concilier ces deux choses? Vous avouez vous-même que c'est le monde qui vous a fait perdre l'esprit de votre religion et l'esprit de Dieu : il faut donc que pour retrouver cet esprit vous vous sépariez du monde , et qu'au lieu de persister à vous figurer en vain cet esprit où il n'est pas, vous l'alliez chercher où il est. Or il est évident que l'esprit de Dien n'est point dans cette espèce de monde dont nous parlons , puisque , bien loin d'y être pour vous , c'est là que vous l'avez perdu : et c'est ici où je ne puis m'empêcher d'être touché de la plus tendre compassion, en voyant certaines âmes dont on peut dire que le monde est plein , et qui , pour ne se pas résoudre une bonne fois à cette séparation du monde , délibèrent éternellement sur leur conversion, et ne se convertissent jamais. Dieu les presse, la grâce agit en elles , elles conçoivent mille désirs ardents de leur salut ; vous diriez qu'elles sont toutes changées , et que le charme est levé : mais quand il en faut venir à ce point , de rompre avec le monde et de se séparer du monde, ah! Chrétiens, c'est une conclusion qui leur paraît plus affligeante que la mort, et qu'elles éloignent toujours. Voilà pourquoi elles sont si ingénieuses à trouver des raisons et des prétextes pour faire valoir les engagements qui les retiennent dans le monde ; voilà pourquoi elles sont si éloquentes dans les apologies qu'elles font du monde. Hé quoi ! disent-elles , ne peut-on pas être du monde et se sauver? Dieu n'est-il pas l'auteur de ces conditions, que l'on réprouve sous le nom de monde; et n'y a-t-il pas une perfection pour les gens du monde comme pour les religieux? Mais quand on leur répond qu'il n'est pas question du monde en général ; qu'il s'agit d'un certain monde particulier , qui n'est point l'ouvrage de Dieu ; d'un monde qui les pervertit et qui les pervertira toujours , parce que c'est un monde où règne le péché , parce que c'est un monde où le libertinage passe pour agréable et pour honnête , parce que c'est un monde dont la médisance fait tous les entretiens , parce que c'est un monde où toutes les passions se trouvent comme dans leur centre et dans leur élément, parce que c'est un monde où l'on ne peut éviter mille écueils auxquels la conscience ne manque pas d'échouer : que c'est ce mondelà dont il faut qu'elles se séparent , si elles veulent être à Dieu ; qu'il n'y a point sur cela de tempérament à prendre , ni de ménagement à observer ; que leur conversion est attachée à ce divorce : quand on leur parle ainsi, c'est, encore une fois, l'obstacle éternel que la grâce trouve à surmonter dans ces âmes mondaines , et qu'elle ne surmonte presque jamais ; parce que les séparer d'un tel monde, c'est les séparer d'elles-mêmes, ce

qu'elles ne veulent jamais tout de bon , quoiqu'elles le veulent toujours imparfaitement.

Est-il possible, dit-on, que je puisse vivre sans voir le monde? Que ferai -je quand je me serai déclarée n'être plus du monde? quelle ressource aurai-je contre l'ennui qui m'accablera dans cette séparation du monde? quel jugement fera-t-on de moi dans le monde? car voilà les difficultés que l'esprit du monde a coutume de former dans une âme qui traite avec Dieu de sa conversion. Et moi je dis, âmes chrétiennes , que si vous aviez tant soit peu de foi, ou plutôt si*vous écoutiez tant soit peu votre foi, vous rougiriez de ces sentiments. Non, non , Seigneur, diriez- vous à Dieu , ce n'est point de là que doit dépendre ma résolution , et je raisonne en infidèle lorsque je parle de la sorte. Que cette séparation du monde me soit difficile ou aisée, qu'elle me cause de la tristesse ou de la joie, que le monde l'approuve ou qu'il la condamne ; puisqu'elle m'est nécessaire , c'est assez pour m'y soumettre. S'il m'est pénible d'être séparée du monde , j'accepterai cette peine comme une satisfaction de tous les attachements criminels que j'ai eus au monde : et combien de fois, ô mon Dieu, le monde même m'a-t-il causé de mortels ennuis? est-ce un grand effort que je ferai , quand je serai prête à en souffrir autant que vous ? Le monde me condamnera : et que m'importe d'être louée ou condamnée du monde , puisque je veux sincèrement m'en séparer? Je cherche quelles seront alors mes occupations : et n'en aurai-je pas trop , pourvu que je m'attache aux devoirs de ma religion et aux devoirs de mon état? ces occupations ne sont-elles pas plus dignes de moi que celles que je me faisais dans le monde , qui dissipaient mon esprit sans le remplir , et qui corrompaient mon cœur sans le satisfaire?

Cependant, Chrétiens, vous me demandez quelle doit être cette séparation du monde , et c'est le grand point de pratique qui me reste à vous expliquer. Je ne parle point des qualités vicieuses et mauvaises que cette séparation peut avoir : c'est une matière qui me fournirait mille réflexions très-solides, mais qui ne seraient peut-être pas universellement goûtées. Or mon dessein est de tâcher à entrer dans vos cœurs, pour les gagner à Dieu. Il y a des séparations du monde fausses, et il y en a de vraies. Je suppose que celle que nous embrasserons sera telle qu'elle doit être; qu'elle sera sincère, désintéressée, et qu'elle aura Dieu pour motif. Mais cela posé , je dis ( et voici les règles qui nous regardent ) , je dis qu'il y a deux sortes de séparations du monde : l'une corporelle et extérieure , l'autre de cœur et d'esprit. Je dis que pour vivre en véritable chrétien , toutes deux sont nécessaires , parce que la séparation extérieure du monde n'est qu'un fantôme , si elle n'est soutenue et animée de celle de l'esprit ; et que celle de l'esprit ne peut se soutenir ni subsister , si elle n'est aidée de l'extérieure. C'est la maxime de saint Bernard et de tous les Pères. Il faut une séparation du cœur et de l'esprit ; car en vain suisje séparé du monde, d'habit, d'état, de demeure, de fonction et de conversation, si mon esprit et mon cœur y sont attachés. C'est par le cœur qu'il faut que je commence à m'en séparer. Or vous qui m'écoutez , Chré-

tiens, au milieu des embarras de la vie du siècle, vous pouvez avoir cette séparation du cœur; et vous pouvez l'avoir, si vous le voulez, aussi parfaitement que les solitaires et les religieux mêmes, parce que votre cœur est entre vos mains , et que vous en pouvez disposer.

Mais ce n'est pas tout : il faut que la séparation du cœur soit accompagnée , ou , pour mieux dire , soutenue de la séparation extérieure et corporelle : par quelle raison? parce que, dit saint Grégoire pape, la contagion du siècle est telle, que les hommes les plus purs , les plus saints et les plus dégagés de l'amour du monde, ne laissent pas d'en ressentir les atteintes. Il faut donc de temps en temps lee affaiblir et en diminuer l'impression , en se retirant et se séparant extérieurement du monde , et faire comme ces consuls et ces princes de la terre dont Job a parlé , qui jusque dans leurs palais se bâtissent des solitudes, où ils sont au milieu du monde comme s'ils n'y étaient pas : Cum re gibus et consulibus terrœ , qui œdificant sibi solitudines i . C'est de là qu'est venu l'usage de ces saintes retraites qui se pratiquent aujourd'hui dans le christianisme, et qui y produisent des effets de grâce si merveilleux. Que fait-on dans ces retraites ! on écoute Dieu parler, on converse familièrement et paisiblement avec lui, on reçoit ses communications les plus intimes , et on y répond. Ah ! mes Frères , les jours que vous passerez dans ces pieux et salutaires exercices seront proprement vos jours ; et l'on peut dire que sans ceux-là , presque tous les autres sont perdus pour vous. Ce qu'il y a de bien déplorable , c'est que nous ne les voyons pratiquer ordinairement qu'à ceux qui en ont moins de besoin ; car à qui est-ce que ces retraites sont plus nécessaires ? Ce n'est pas à cet ecclésiastique ni à ce religieux , qui mènent une vie réglée dans leur profession : c'est à cet homme d'affaires, dont la conscience est chargée de mille injustices qu'il ne verra jamais bien que dans une retraite : c'est à cet homme de cour , qui ne pensera jamais sérieusement à son salut si une retraite ne l'y fait penser : c'est à cette femme du monde, laquelle se trouve dans un abime de corruption dont il n'y a qu'une retraite qui soit capable de la tirer. C'est à ces personnes qu'il faut des retraites. Aux autres elles sont de conseil, mais à ceux-ci elles peuvent être et sont très-souvent d'obligation , parce que, dans l'ordre naturel des grâces et dans la voie commune de la Providence, elles leur deviennent un moyen unique pour se sauver.

Voilà , mes chers auditeurs , la première idée du christianisme. Séparons-nous du monde avant que le monde se sépare de nous ; car il faut de deux choses l'une , ou que nous nous en séparions nous-mêmes par choix et par vertu , ou que nous en soyons séparés par force et par nécessité. Or ne vaut-il pas bien mieux que cette séparation se fasse en nous par l'attrait de la grâce , que d'attendre qu'elle se fasse malgré nous par la violence de la mort? Séparons-nons du monde , tandis que nous pouvons devant Dieu nous rendre le témoignage que nous nous en séparons pour lui. Car quel honneur faisons-nous à Dieu quand nous nous convertissons à lui parce que nous ne sommes plus en état de goûter le monde , ou

' Job, 3.

plutôt parce que le monde commence à ne nous plus goûter? Quelle obligation Dieu, pour ainsi parler, nous peut-il avoir, quand nous lui donnons le reste du monde? Quelle gloire tire-t-il de nous, quand nous nous mettons dans Tordre , non pas par un effort que nous fassions en quittant la créature , mais par un secret désespoir de ce que la créature nous a quittés ? Séparons-nous du monde de la manière dont nous en voulons être séparés dans le jugement de Dieu ; et puisque , selon saint Augustin , le jugement de Dieu à l'égard du Juste ne sera point une punition , mais une séparation, Non punitio , sed discretio i ; anticipons dès cette vie l'effet de ce jugement ; faisons dès maintenant ce que Dieu fera alors : paraissons sur la terre dans le même rang où il faudra que nous paraissions , c'est-à-dire séparés des impies et des réprouvés ; et , sans différer jusqu'à la venue de Jésus-Christ , faisons en sorte que , trouvant en nous cette séparation déjà faite , il n'ait qu'à la ratifier quand il viendra pour nous juger. Séparons - nous du monde , afin que dans ce jour terrible Dieu ne nous sépare pas de ses élus. Car comme il y a, selon l'Écriture , une séparation de miséricorde et de grâce , aussi y en a-t-il une de rigueur et de justice ; et la plus forte imprécation que faisait David contre ses ennemis , qui furent toujours les ennemis de Dieu , était de dire à Dieu : Domine, à paucis divide eos^ : Séparez-les, Seigneur, de ce petit nombre d'élus que vous avez choisis. Surtout , Chrétiens , n'appréhendez point la séparation du monde, comme un état triste et affreux. Quand elle serait telle , vous étant d'ailleurs aussi salutaire et aussi nécessaire qu'elle l'est , vous devriez l'aimer. Mais j'ose bien dire que si vous y êtes fidèles à Dieu, Dieu vous y fera trouver des douceurs préférables à toutes les joies et à tous les plaisirs des sens. En effet , il n'y en a point de plus heureux dans le monde que ceux qui sont parfaitement séparés du monde : c'est ce que nous avouons tous les jours ; et il est bien étrange que , reconnaissant dans les autres ce qui doit faire notre bonheur, nous le craignions pour nous-mêmes. Cependant, mes chers auditeurs , tel est l'enchantement de nos esprits et le désordre où nous vivons : toujours persuadés du néant du monde , et toujours possédés de l'amour du monde , nous dégoûtant sans cesse du monde et ne nous en détachant jamais. Quoi qu'il en soit , mes Frères , voilà le premier caractère de l'homme chrétien, d'être séparé du monde. Mais il n'en faut pas demeurer là , et le second est d'être consacré à Dieu, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

Page 1