‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 122 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Quoique, dans la doctrine des Pères , la justification d'un pécheur soit le plus grand de tous les ouvrages de Dieu , et que cet ouvrage coûte plus à Dieu que la résurrection des morts et la création de tout un monde, on peut dire néanmoins , et il est vrai, que ce seroit peu pour un pécheur d'être justifié par la grâce de la pénitence, s'il n'avoit pas de quoi se maintenir dans celle grâce, et s'il manquoit des moyens nécessaires pour se garantir des rechutes dans le péché. Car, comme dit saint Jérôme , être guéri pour retomber dans une plus griève maladie, et ressusciter pour mourir d'une mort encore plus funeste, c'est plutôt une punition et un malheur, qu'une grâce et un bienfait. De là je juge, et vous devez juger avec moi, quelle est l'excellence de la confession, et quels avantages nous en relirons, puisqu'en même temps qu'elle nous réconcilie avec Dieu , elle nous lixe, autant qu'il est possible et que notre foiblcsse le permet, dans ce bienheureux état de réconciliation , nous tenant lieu du plus puis-

sont préservatif que la religion nous fournisse contre le péché. En voici la preuve. Je considère la confession , ou , pour mieux: dire, le sacrement de pénitence, selon trois rapports qu'il a et qui lui sont essentiels. Le premier à Dieu, ou plutôt à Jésus-Christ, qui en est l'auteur; le second au prêtre, qui en est le ministre; et le troisième a nous-mêmes, qui en sommes les sujets. Or dans ces trois rapports je trouve ma seconde proposition si bien établie, qu'il m'est évident qu'un chrétien oublie tout le soin de son ame quand il néglige l'usage de ce sacrement.

Car qu'est-ce que la confession selon le premier rapport qu'elle a avec Jésus-Christ? C'est une de ces sources divines dont parle le prophète, que le Sauveur en mourant fit couler de son sacré. côte, et où les fidèles peuvent puiser à toute heure les eaux de sa grâce, c'est-àdire certains secours particuliers que chacune de ces sources leur communique abondamment, lorsqu'ils se mettent en disposition de les recevoir. Ainsi doit s'entendre la prédiction d'Isaïe, môme dans le sens littéral : lîaurictis aejuas in gaudio de fonlibus Salvaloris (Isai., 12). Mais quelle différence y a-t-il entre ces grâces delà confession sacramentelle et ceiies des autres sacrements ? La voici : c'est que les grâces de la confession sacramentelle sont spécialement des grâces de défense, des grâces de soutien, des grâces que Dieu nous donne pour combattre le péché, pour tenir ferme dans la tentation, pour ne plus succomber sous le poids de la fragilité humaine, en un mot pour persévérer dans les résolutions que la pénitence nous a inspirées. Telle est la fin principale de ce sacrement. Or vous savez que les grâces d'un sacrement ont une subordinaiion et une liaison nécessaire avec sa fin. Quiconque vient au saint tribunal, et y apporte les dispositions convenables, a-t-il droit à ces sortes de grâces? Oui, Chrétiens, et ce droit est fondé sur le pacte que le Fils de Dieu en a fait avec .'-on Père. C'est ce que toute la théologie nous enseigne. Tellement qu'un pécheur, après avoir confessé son péché, peut sans présomption exiger de Dieu non seulement des grâces communes et générales pour ne le plus commettre, mais des grâces de réserve et de choix, qui sont les grâces propres du sacrement; et Dieu ne pourroit sans injustice les lui refuser. Je dis sans injustice envers son Fils qui les a méritées, et non envers l'homme qui les reçoit. Hors de la confession, Dieu donne-t-il ces sortes de grâces, et Jésus-Christ nous les a-t-il promises ailleurs que dans ce sacrement? Non, mes Frères : il veut que nous- les allions puiser dans la source publique : Iïaiirietis de fonlibus Salvaloris. Et en cela i! ne nous fait nul tort; car c'est à nous d'accepter ces grâces de la manière qu'il lui plaît de les dispenser, et c'est à nous de les chercher et de les prendre où il les a mises. Or il a renfermé celles-ci, qui nous fortifient contre les rechutes , dans le sacrement de pénitence. C'est donc à ce sacrement et à la confession que nous devons avoir recours pour les obtenir.

Delà quelles conséquences? Ah! mes chers auditeurs, il est aisé de les tirer, et encore plus important de les méditer. 11 s'ensuit de là qu'un chrétien qui quitte l'usage de la confession renonce aux grâces du salut les plus essentielles , qui sont les grâces de précaution contre le péché; et que quand ensuite il se laisse emporter au torrent du siècle, aux désirs de la chair, aux désordres d'une vie libertine et déréglée, il est doublement coupable devant Dieu ; pourquoi? parceque Dieu lui peut faire ce double reproche : Tu as commis tout cela; et, par un surcroît de crime et d'infidélité, tu n'as pas voulu te servir du moyen que je te présentois pour te préserver de tout cela, qui étoit de purifier souvent ton ame par la fréquente confession. Il s'ensuit de là que dans l'ordre que Jésus-Christ a établi pour le partage des grâces qu'il distribue à son Église en qualité de chef et de souverain pontife, plus l'homme chrétien s'éloigne de la confession , plus il devient foible pour vaincre le péché ; et qu'au contraire plus il en approche, plus il devient fort, parcequ'il reçoit plus ou moins de ces secours que Jésus-Christ y a attachés; et que le moyen le plus infaillible pour se soutenir au milieu du monde et contre ses attaques, est d'aller de temps en temps à cette source salutaire d'où se fait encore aujourd'hui sur nous une effusion si abondante du sang du Sauveur et de ses mérites infinis : Haurielis aquas in gaudio de fontifms Salvatoris. Voilà ce qui s'ensuit : mais que fait l'ennemi de noire salut? Toujours attentif à notre perte , et voyant que cette source de la confession est si féconde en grâces pour nous, il lâche (permettez-moi d'user de ces expressions figurées) , il tache de l'empoisonner ou de la dessécher : de l'empoisonner, par le mauvais usage qu'il nous en lait faire ; ou de la dessécher, en nous persuadant de n'en faire nul usage et de l'abandonner. Il se comporte à notre égard comme Iloloferne se comporta dans le siège de Béthulie ; car, de même que ce lier conquérant, pour réduire les habitants de Béthulie à l'extrémité, coupa tous les canaux par où l'eau y étoit conduite , ainsi l'esprit séducteur, qui nous assiège de toutes parts, s'efforce de rompre ce sacré canal de la confession, par où le sang du Fils de Dieu découle sur nous; c'est-à-dire qu'il nous donne du dégoût pour le sacrement de pénitence, qu'il nous exagère la difficulté de le fréquenter, qu'il fait naître sans cesse des occasions qui nous en détournent, qu'il se transforme en ange de lumière, pour nous faireentendre qu'il esta craindre qu'on ne profane ce sacrement, qu'il vaut mieux s'en retirer que de s'exposer aux suites malheureuses d'une confession sacrilège , qu'il y faut une longue préparation, et que sans cela on y trouve la mort, au lieu d'y reprendre une nouvelle vie et de nouvelles forces. Ah ! Chrétiens, combien y en a-t-il qui se laissent surprendre à cet artifice et qui tombent dans ce piège? Pour nous tenir là-dessus en garde, ayons toujours devant les yeux les avantages de la confession , et considérons-Iu , non seulement par rapporta Jésus -Christ, l'auteur du

sacrement de pénitence, mais par rapport au prêtre , qui en est le ministre.

Il n'est rien, j'ose le dire(etplûtà Dieu que je pusse bien aujourd'hui vous faire comprendre cette maxime!), il n'est rien de si efficace ni de si engageant pour nousmaintenirdans le devoir d'une vie réglée, que l'assujettissement volontaire de nos consciences et de nous-mêmes à un homme revêtu du pouvoir de Dieu, et établi deDieu pour nous gouverner. En effet, Chrétiens, que ne peut point un directeur prudent et zélé pour la sanctification des âmes, quand une fois elles sont résolues de se confier en lui et d'écouler ses remontrances? Si ce sont des amcs mondaines, quels commerces ne leur fait-il pas rompre, à quoi ne les oblige-t-il pas de renoncer, et de quels engagements ne les détache-t-il pas, par la seule raison de la sainie déférence qu'elles lui ont vouée? Si ce sont des âmes passionnées, combien de haines leur arrache-t-il du cœur? combien leur fait-il oublier d'injures? à combien de réconciliations les porte-t-il, auxquelles on n'avoit pu les déterminer, et que tout autre que lui auroit tentées inutilement? N'est-ce pas son zèle, ou plutôt n'est-ce pas par la confiance que l'on a en son zèle, que les âmes intéressées réparent l'injustice, abandonnent leurs trafics usuraires, et consentent à des restitutions dont elles s'éloient défendues depuis de longues années avec une obstination presque invincible? Qui fait cela, Chrétiens ? cette grâce de direction que Dieu a donnée à ses ministres pour la conduite des fidèles ; car le même caractère qui les constitue nos juges dans le tribunal de la pénitence pour prononcer sur le passé, les constitue nos pasteurs, nos guides, nos médecins pour l'avenir. Je dis nos médecins, pour nous tracer le régime d'une sainie vie ; nos guides, pour nous montrer le chemin où nous devons marcher ; nos pasteurs, j our nous éclairer dans nos doutes, pour nous redresser dans nos égarements, pour nous ranimer dans nos défaillances , pour nous donner une pâture toute céleste qui nous soutienne. Comme en vertu de leur ministère ils sont tout cela, ils ont grâce pour tout cela; et cette grâce, qui n'est que gratuite pour eux-mêmes, mais sanctifiante pour nous, est justement celle qui agit en nous quand nous nous soumettons à eux avec toute la docilité convenable. Tel est Tordre de Dieu, mes chers auditeurs. C'est ainsi qu'il a gouverné les plus grands hommes et les plus éminents en sainteté. 11 pouvoit les sanctifier immédiatement par lui-même, mais il ne l'a pas voulu ; il les a assujettis à d'autres hommes, et souvent même à d'autres hommes moins élevés et moins parfaits; il s'est servi des foibles lumières de ceux-ci pour perfectionner les hautes lumières de ceux-là : voilà comment en a toujours usé sa providence. Or il n'est pas croyable que celte loi ayant été faite pour tous les Saints, Dreu en doive faire une nouvelle pour nous.

Sur quoi je ne puis assez déplorer l'aveuglement des gens du siècle, qui, par une erreur bien pernicieuse, ou pour mieux dire par une

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mortelle indifférence à l'égard de leur salut, au lieu de prendre celle règle de direction qui leur est si nécessaire, osent la traiter de simplicité et de foiblesse d'esprit. Demandez-leur, selon le langage de saint Pierre, quel est le pasteur de leur ame (je ne dis pas le pasteur en titre, car ils ne peuvent se dispenser d'en avoir un établi par Jésus-Christ pour le gouvernement de chaque église , mais le pasteur particulier qui les dirige et qui les conduit dans les voies de Dieu) , ils tourneront ce discours en raillerie, et ils en feront un jeu; d'où il arrive que dans les choses du ciel et de la conscience, qui sont si importantes et si délicates, dont ils ont tant de fausses idées, et sur lesquelles ces prétendus esprits forts auroient souvent besoin d'être instruits comme des enfants , toute leur conduite se termine à n'en avoir que d'eux-mêmes , ou à n'en point avoir du tout : ils ne craignent rien tant que celte direction qui Kur paroît importune, parcequ'elle lesmèneroit plus loin qu'ils ne souhaitent. Ils veulent, disentils, des confesseurs, et non des directeurs; comme si l'un pouvoit être séparé de l'autre, et que ie confesseur, pour s'acquitter de son devoir et pour assurer l'ouvrage de la grâce, ne fût pas obligé d'entrer dans le même détail que le directeur. Tout cela veut dire qu'ils veulent des confesseurs qui ne les connoissent pas, qui ne les examinent pas, qui ne les gênent pas ; des confesseurs dont ils ne reçoivent nuls avis, dont ils n'entendent nulles remontrances, à qui ils ne rendent nul compte ; pareequ'ils savent bien que s'ils se mettoient entre les mains de quelque ministre zélé, ils n'auroient pas la force de lui résister en mille rencontres et sur mille sujets, où ses décisions ne s'accorderoient pas avec leurs inclinations vicieuses et leurs passions ; pareequ'ils ne sont pas bien résolus de changer de vie, ou de persévérer dans celle qu'ils ont embrassée; pareequ'ils sentent bien et qu'ils ne peuvent ignorer quel soroit l'effet d'une direction ferme et sage, soit pour les confirmer dans ce qu'ils ont entrepris, soit pour faire de nouveaux progrès dans le service de Dieu.

Enfin, à considérer la confession par rapport à nous-mêmes, l'expe'rienec nous l'apprend, et nous n'en pouvons disconvenir, que c'est un frein merveilleux pour arrêter notre cœur, et pour réprimer ses desirs criminels. Cette seule pensée, îl faudra déclarer ce péché, a je ne sais quoi de plus convaincant et de plus fort que les plus solides raisonnements et que les plus pathétiques exhortations, surtout si la confession est fréquenté, et que par-là elle ne soit jamais éloignée ; car la pensée d'une confession prochaine fait alors la même impression sur nous que la pensée de la mort et du jugement de Dieu. Oui, mon cher auditeur, se dire à soi-même, Je dois demain, je dois dans quelques jours comparoître au tribunal de la pénitence, et m'accuser sur tel ou tel article, c'est une réflexion presque aussi effioce et aussi touchante que de se dire : Je dois peut-être demain , peut-être dans quelques jours, comparoître devant le tribunal de Dieu et y être jugé. Combien

celte vue a-t-elle relire d'ames du précipice où le penchant les entraînoif, et combien y en a-t-il encore dont elle soutient tous les jours la fr&gifité naturelle et l'infirmité contre les plus violentes tentations!

Mais, par une règle toute contraire, quand une fois nous avons secoué le joug de la confession que Jésus-Christ nous a imposé , il n'y a plus rien qui nous retienne; et, livrés à nous-mêmes, en quels abîmes n'allons-nous pas nous jeter? Comme la vue de la mort ne nous effraie point lorsque nous la croyons bien éloignée, la vue d'une confession remise jusqu'à la lin d'une année ne nous inquiète guère. On dit , Il ne m'en coûtera pas plus d'en dire beaucoup que d'en dire peu. Ce péché passera bien encore avec les autres. Plus ou moins dans la même espèce, c'est à peu près la même chose. On le dit, et cependant on accumule dettes sur dettes , on ajoute offenses à offenses, on grossit ce trésor de colère qui retombera sur nous au dernier jour, pour nous accabler. De là vient que les hérésies qui se sont attaquées à la confession ont été suivies d'une si grande corruption de mœurs ; ce qui ne parut que trop dès la naissance du luthéranisme. Partout où. l'usage de la confession s'abolissoit , le libertinage et la licence s'introduisoient. Cette décadence frappoit tellement les yeux et devenoit tous les jours si sensible, que les hérétiques eux-mêmes en étoient surpris. Jusrrue là (vous le savez, et qui oseroit m'en démentir?), jusque là que des villes entières, quoique attachées au parti de l'erreur et infectées de son venin , s'adressèrent au prince qui les gouvernoit , pour rétablir l'ancienne discipline de la confession ; reconnoissant qu'il n'y avoit plus chez elles ni bonne foi, ni probité , ni innocence, depuis que les peuples étoient déchargés de ce joug qui les retenoit. De là vient que l'hérésie de Calvin fit d'abord de si grands progrès et trouva tant de sectateurs , pareequ'en les affranchissant de la confession , elle leur donnoit une libre carrière pour se plonger impunément dans tous les excès, et pour vivre au gré de leurs mœurs corrompues. De là vient qu'à mesure que l'iniquité croît dans le monde, la pratique de la confession diminue, et que l'on commence à la quitter dès que l'on commence à se dérégler.

Vous me direz qu'il se glisse bien des abus dans la confession. Je le veux ; et de quoi dans le christianisme ne peut-on pas abuser et n'abuse-t-on pas en effet? mais tous les abus qu'on peut faire d'un exercice chrétien ne lui ôtent rien de son excellence et de ses avantages, puisque ce n'est pas de l'exercice même que viennent les abus, mais de nous qui les profanons. Ainsi , malgré les fautes qui se commettent dans la confession , ou qui peuvent s'y commettre, trois vérités sont toujours incontestables. La première , que d'elle-même et de son fonds, c'est pour ie pécheur un moyen de conversion, et de persévérance dans sa conversion : la seconde, que c'est encore pour le Juste un moyen de perfection et de sanctification : et la troisième , que la conséquence qui suit naturellement de là, c'est de retenir l'usage de

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la confession , et cependant d'en corriger les abus. Grâces immortelles vous soient rendues , Seigneur, Dieu de toute consolation et Père des miséricordes! Vous pouviez après notre péché nous abandonner, et par un prompt châtiment punir notre ingratitude et réparer ainsi votre gloire ; votre justice le demandoit : mais votre bonté s'y est opposée, et vous a inspiré des sentiments plus favorables. Elle nous a ouvert une voie sûre , une voie courte et facile pour retourner à vous. C'est par-là que vous nous rappelez, par-là que vous venez vousmême nous chercher. Heureux si nous écoutons votre voix, si nous la suivons, si nous rentrons, comme la brebis égarée, dans votre troupeau, pour entrer un jour dans votre royaume, où nous conduise, etc.

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