‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 156 sur 164 · LE SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE · texte numérisé non relu

LE SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Sujet. Alors Jésus prit les sept pains qui lui avaient été présentés ; et rendant des actions de grâces , il les rompit et les donna à ses disciples pour les distribuer} et ils les distribuèrent au peuple.

Le Sauveur du monde , en nourrissant le peuple, nous enseigne la tempérance que nous devons garder dans les repas.

Division. Dans le mys;ère de la multiplication des pains et dans le soin que prend Jésus-Christ de nourrir ces saintes troupes qui l'avoieut suivi, il nous apprend à retrancher de la réfection du corps ce qu'il y a de défectueux et de déréglé : première partie. Et ce même Sauveur nous fait encore connoître de quelle sainteté cette réfection du corps est susceptible, et nous apprend à la perfectionner : deuxième partie.

Première partie. Jésus-Christ nous apprend à retrancher de îa réfection du corps ce qu'il y a de défectueux et de déréglé, s ivoir : l'attachement , l'excès, la délicatesse.

\. L'attachement, c'est à-dire une attention trop grando à ce qui regarde le soulagement et l'entretien du c nps, Pour corriger ce défaut, Jésus-Christ mène le peuple

qu'il traîQC à sa suite, dans uu lieu solitaire, inculte, dénué de tout; et c'est là en effet que ce peuple, bien différent des anciens Juifs , et uniquement attentif à écouter la parole de Dieu, se laisse conduire sans murmurer. Mais combien y a-t-il maintenant dans le christianisme de ces hommes dont saint Paul a dit qu'ils font de leur corps leur divinité, ne pensant à rien autre chose et ne s'occupant de rien autre chose? Comparons cette insatiabie avidité avec la sobriété de ces religieux dout parle Cassien, et combattons cet attachement immodéré , comme saint Augustin nous témoigne luimême qu'il étoit sans cesse obligé de le combattre.

2. L'excès. La nature se contente du nécessaire; mais la convoitise cherche le superflu. Jésus- Christ ne pensa à la subsistance de ces quatre mille hommes , dont il se îrouvoit chargé, que lorsqu'ils furent dans une nécessité extrême : mais aujourd'hui , comme dans tous les autres temps, on va bien au-delà de cette nécessité. De sorte que la parole du Saint-Esprit ne se vérifie que trop en nous, lorsqu'il nous dit que l'homme s'est rendu semblable aux bètes. Encore les bêtes ont-elles cet avantage, qu'elles s'en tiennent à ce qui leur suffit. Quel opprobre pour nous, et en particulier pour les personnes du sexe, lesquelles se portent maintenant à des intempérances qui jeur étoient autrefois inconuues !

3. La délicatesse. Jésus-Christ ne nourrit le peuple que de pain. Dieu, remarque l'abbé Rupert, avoit fourni aux Israélites dans le désert les mets les plus exquis : FA pluit super eos volaidia pcnnata. Mais ce n'étoit point par un effet de sa libéralité; c'élnit plutôt par un châtiment de sa justice et pour punir leurs murmures. Car il n'est rien de plus dangereux ni de plus pernicieux que cette délicatesse ; elle donne des forces à la chair pour se révolter et pour secouer le joug. Aussi les Saints en ontils eu tant d'horreur : et c'est de là que les conditions les plus relevées et les plus aisées sont communément les plus corrompues.

Deuxième paiitie. Jésus-Christ nous fait encore connoîtrede quelle sainteté la réfection du corps est susceptible, et nous apprend à la perfectionner; par où? par la bénédiction des viandes et l'action de grâces, par &a présence adorable , et par les œuvres de charité.

\ . Par la bénédiction des viandes et l'action de grâces. Il bénit les pains et rendit grâces à son Père. Il est bien juste que nous nous acquittions de l'un et de l'autre devoir , puisque c'est de Dieu que nous recevons notre nourriture. C'est par-là que se laisoient distinguer les premiers fidèles, et saint Ambroise observe que ces deux voyageurs à qui le Sauveur des hommes se joignit sur le chemin d'Emmaùs le reconnurent dans la fraction du pain, et à la bénédiction qu'il lui donna avant que de le manger. N'est-il pas étrange.que nous jouissions des bienfaits de Dieu, sans penser à Dieu et sans le remercier ?

2. Par sa présence adorable. Ce fut en la présence de Jésus-Christ que le peuple prit la nourriture qui lui avoit été distribuée. Dieu est présent partout pour tout voir; mais ou peut dite qu'il redouble en quelque sorte son attention dans les lieux et dans les rencouires où nous pouvons plus aisément nous échapper, comme dans les repas. C'est donc là que nous devons le perdre moius de vue. Les païens eux mêmes laisoient exposer leurs idoles devant leurs tables, afin que l'idée de ces faux dieux les tiut dans une juste modération. Mais parceque nous oublions notre Dieu, tout présent qu'il est, qu'arrive-t-il souvent? Jugeons-en par l'exemple de Baltasar. Si Dieu n'éclate pas ouvertement contre nous, comme il éclata contre ce prince, ses jugements secrets n'en sont pas moins redoutables ni moins funestes.

5. Par les œuvres de charité. Jésus-Christ fit recueillir les restes pour ceux qui pouvoient survenir. Ainsi les riches doivent-ils entretenir les pauvres du superflu de leurs tables. Saint Louis en nourrissoit tous les jours, dans sou palais, un certain nombre. On laisse périr dans les maisons tant de choses dont les pauvres pourroient se nourrir. On les laisse périr eux-mêmes, et par-là l'on s'expose au triste sort de ce mauvais riche de l'Évangile qui fut enseveli dans l'enfer. Puissions-nous, pour fruit de ce discours, uous affranchir de l'esclavage de nos corps !

LE SEPTIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE. sur l'hypociusie.

Sujet. Jésus dit à ses disciples : Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis , et qui dans le fond sont des loups ravissants*

Voilà en peu de paroles le caractère des hypocrites ; mais, du reste, ce n'est point tant de notre hypocrisie propre qu'il s'agit ici que de l'hypocrisie d'autrui.

Division. Montrons au libertin combien il est mal fondé, quand , pour se confirmer dans son libertinage et son désordre, il se sert de l'hypocrisie d'autrui, première partie : au chrétien lâche , combien il est foible et coupable dans sa foiblesse, quand il se trouble de l'hypocrisie d'autrui , jusqu'à s'éloigner des voies de Dieu, deuxième partie : et au qbrétien ignorant et simple, combien il est inexcusable devant Dieu lorsqu'il se laisse surprendre à l'hypocrisie d'autrui, troisième partie.

Première partie. Le libertin mal fondé , quand , pour se confirmer dans son libertinage et son désordre, il se sert de l'hypocrisie d'autrui. Parceque la vraie piété condamne le libertin et que c'est un reproche de ses désordres, que fait-il ? il tâche à se persuader que tout ce qui paroît piété dans le monde n'est que fausse piété, ou du moins n'est qu'uue piété très suspecte. D'où il tire cette conséquence, que les autres ne valent pas mieux que lui , et qu'il n'a qu'à vivre toujours comme il vit. Or ce raisonnement se détruit en deux manières.

t. Quand il n'y auroit point dans le monde de vraie piété, Dieu n'en seroit pas moins Dieu , et par conséquent nous ne serions pas moins obligés à le servir; la loi n'en seroit pas moins loi, et par conséquent nous ne serions pas moins obligés de la garder. Nous ne serons pas jugés sur la conduite des autres, mais sur la notre. Exemple de David et de Tobie.

2. Quoi qu'en puissent dire les libertins, il y a encore dans tous les états de vraies vertus ; et c'est par malignité que les mondains et les impies ne veulent pas les reconnoître.

Deuxième partie. Le chrétien lâche et foibîe , coupable dans sa foiblesse quand il se trouble de l'hypocrisie d'autrui jusqu'à s'éloigner des voies de Dieu. Cette tentation a trois pernicieux effets dans les chrétiens lâches et foibles. 1° Elle leur imprime une crainte servile de passer dans le monde pour hypocrites et pour faux dévots; et celte crainte leur est un obstacle à l'accomplissement des plus saints devoirs de la religion. 2° Elle produit en eux un dégoût de la piété, fondé, disent-ils, sur ce que la piété, quoique solide en elle-même, a le malheur d'être sujette à la censure des hommes et à la malignité de leurs jugements. 5° Ils tombent par-là dans un abattement de cœur qui va souvent jusqu'à leur faire abandonner le parti de Dieu plutôt que de s'engager à soutenir la persécution. Or ce scandale est très déraisonnable, et à l'égard d'un chrétien il ne peut être justifié dans aucun de ces trois chefs.

i. Il ne tient qu'à un chrétien de vivre de telle sorte qu'on ne le puisse soupçonner d'hypocrisie; car il y a certains caractères de vertu qui ne peuvent être suspects.

2. Bien loin que le malheur qu'a la piété d'être exposée au soupçon de l'hypocrisie en doive dégoûter un chrétien, c'est ce qui doit au contraire allumer son zèle pour elle, et l'exciter à prendre ses intérêts.

5. Au lieu donc de se décourager et de s'abattre , un chrétien doit s'animer, et se souvenir combien il lui sera glorieux et avantageux de combattre et d'être persécuté pour la cause de Dieu. Le monde même ne pourra s'empêcher de lui rendre justice.

Troisième partie. Le chrétien ignorant et simple , inexcusable devant Dieu , lorsqu'il se laisse surprendre à l'hypocrisie d'autrui. On s'y laisse en effet tons les joors surprendre , jusqu'à quitter le parti de la vérité pour embrasser celui de l'erreur, et jusqu'à se déclarer contre le bon droit pour favoriser l'injustice. Or est-on excusable d'avoir ainsi été surpris? non , et pour deux raisons.

i. Jésus-Christ ne nous a rien recommandé davantage dans l'Evangile que de nous garder des surprises d'une fausse piété , et d'y apporter une extrême vigilance. Or c'est à quoi nous ne pensons point assez.

2. Jésus-Christ nous a donné les règles nécessaires pour nous garantir de ces surprises de la fausse piété. Par exemple , il nous a déclaré que la preuve infaillible de la vérité étoit l'attachement et la soumission à l'Église. Du reste, ayons recours à Dieu, et demandons-lui qu'il nous découvre ses voies.

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