‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 159 sur 164 · LE DIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE · texte numérisé non relu

LE DIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

sur l'état oe vie et le soin he s'y perfectionner.

Sujet. Le pharisien se tenant debout faisoit intérieurement cette prière : Seigneur, je vous rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes.

Voilà l'esprit de l'ambitieux : il veut toujours monter, toujours s'élever au-dessus des autres , au lieu de demeurer sagement dans son état et de travailler à s'y perfectionner.

Division. L'ambition nous porte à un rang où nous ne devons point aspirer, puisqu'il est au-dessus de notre état; et elle nous entretient dans une négligence entière des obligations de notre état , où néanmoins nous devons vivre et nous perfectionner. En deux mots , on veut être ce qu'on n'est pas : première partie; et l'on ne veut pas être ce qu'on est : deuxième partie.

Première partie. On veut être ce qu'on n'est pas , on veut s'élever au-dessus de son clat : ambition que les philosophes mêmes et les sages du paganisme ont condamnée. Mais tenons-nous-en aux maximes de la foi, qui nous apprend que rien n'est plus fatal pour le salut que ce désir de sa propre élévation. Cinq raisons :

t . Parcequ'il n'est rien de plus difficile que de s'élever dans le monde et de ne pas

oublier Dieu ni s'oublier soi-même ; c'est la belle leçon que faisoit saint Bernard au pape Eugène.

2. Parcequ'cn s'élevant, on s'attire par une suite nécessaire des obligations infinies de conscience auxquelles on ne satisfait presque jamais, ou l'on ne satisfait qu'imparfaitement. Dans cette vie , disoit Cassiodore , le pouvoir et le devoir sont deux choses inséparables. Etre plus que nous n'étions , c'est devoir plus que nous ne devions et à Dieu et aux hommes. Quelles sont, par exemple , dans l'Église , les obligations d'un prélat ? Après cela ne nous étonnons pas que les Saints aient fui ces dignités éclatantes dont la vue nous éblouit ; mais ce qui doit nous étonner, c'est que des hommes mille fois moins capables qu'eux d'en remplir les obligations , les recherchent avec tant d'ardeur.

5. Parceque, pour s'élever dans le monde , il faut avoir des qualités et des vertus acquises qu'on a fort rarement , et dont alors le défaut est criminel. Rien de plus raisonnable que cette règle. Mais les emplois , dit-on , font les hommes : erreur; les emplois doivent perfectionner les hommes , et non pas les préparer. Or a-t-on soin de s'éprouver soi-même avant que de travailler à son agrandissement , pour voir si l'on a toutes les dispositions convenables, et pour s'appliquer à les acquérir ?

4. Parceque bien même qu'on eût du reste tout le mérite nécessaire pour être élevé, rechercher l'élévation c'est s'en rendre indigne : car une des premières qualités requises, c'est l'humilité; et il y a une indécence positive à vouloir être supérieur aux autres. Chose si vraie, que ceux qui, par leurs intrigues, parviennent à certains rangs, affectent le plus de faire croire qu'ils n'y ont en rien contribué. Jésus-Christ , notre maître, ne s'est point attribué l'honneur, comme parle saint Paul; et nous, pécheurs , nous allons au-devant des honneurs du monde , et nous nous les procurons. Cela est-il tolérable, et comment alors pouvons- nous paroître devant un Dieu humilié et anéanti?

5. Parceque le désir de s'élever est une source de désordres qui ruinent presque inévitablement la charité et la justice parmi les hommes. De là les cabales, les perfidies , les querelles , les vengeances , et mille autres maux dont nous ne sommes que trop témoins tous les jours. Voilà néanmoins la grande maladie de notre siècle , ce désir de s'avancer et de se distinguer.

Deuxième partie. On ne veut pas être ce qu'on est , c'est-à-dire qu'on néglige la perfection de son état. Cependant toute la prudence de l'homme, même en matière de salut, se réduit à s'avancer dans la perfection de son état , et à éviter toute autre perfection, ou contraire à celle-là, ou qui en empêche l'exercice. Voici les preuves de celte importante vérité.

i . Parceque la perfection de notre état est ce que Dieu veut de nous : car il ne nous a appelés à cet état que pour en accomplir les devoirs et pour nous y sanctifier. Hors de là , quoi que nous fassions, ce n'est plus proprement la volonté de Dieu. Si chacun dans le monde s'appliquoit à être ce qu'il doit être , on peut dire que le monde seroit parfait ; mais pareequ'on ne suit que son caprice et son inclination, de là vient un renversement général dans toutes les conditions.

2. Parceque ce n'est que par rapport à notre état et à la perfection de notre état que Dieu nous a préparé des grâces. C'est la théologie expresse de saint Paul : et il est d'ailleurs de la foi, que nous ne ferons jamais d'autre bien que celui pour lequel Dieu nous accorde sa grâce.

5. Parceque c'est dans la perfection de notre état que notre sainteté est renfermée , et que c'est par conséquent à cela seul qu'est attachée notre prédestination. Voilà par où les Saints se sont sanctifiés , voilà la régie que Jésus-Christ même a suivie ; voilà ce que saint Paul a si fortement recommandé aux fidèles.

Trois avis importants. 1° De nous défaire du zèle d'une perfection chimérique et imaginaire que Dieu n'attend pas de nous , et qui nous détourne de celle que Dieu exige de nous. 2° De modérer ce zèle inquiet de la perfection d'autrui , qui nous fait négliger la nôtre, et que nous entretenons souvent au préjudice de la nôtre. 5° De réformer ce zèle tout païen que nous avons d'être parfaits et irréprochables dans notre état selon le monde , sans travailler à l'être selon le christianisme et selon Dieu.

Page 1