‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 29 sur 164 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

C'est saint Paul qui l'a dit, et je n'ai rien moins prétendu , dans la première proposition que j'ai avancée, que d'établir un principe de religion dont il ne nous est pas permis de douter : Jésus-Christ est vraiment ressuscité, et sur ce modèle Dieu veut que nous soyons vraiment convertis. Mais j'ajoute , comme la suite naturelle de ce principe, que Jésus Christ après être sorti du tombeau n'a plus vécu en homme mortel, mais en homme céleste et ressuscité ; et que c'est une loi pour nous qu'après notre conversion nous ne vivions plus en hommes charnels et mondains, mais d'une vie toute spirituelle, et conforme au bienheureux état où se trouvent élevés parla grâce des hommes sincèrement et solidement converti >. Deux pensées auxquelles je réduis ces admirables paroles de i'Épître aux Romains, dont je faisioute la preuve des vérités que je vous prêche : Consepulti sumws cum Cliristo per baptismum in mortem; at quomodo surrexit à mortuis, ita et nos in novitate vilce ambulemus (Rom., 6) : Nous sommes, mes Frères, ensevelis avec Jésus-Christ par le baptême, pour mourir au péché, afin que, comme ce Dieu sauveur est ressuscité par sa vertu toute puissante, nous soyons animés du même esprit, et intérieurement ressuscites, pour mener cette vie nouvelle qui est l'effet d'une véritable conversion. Appliquez-vous, Chrétiens, et ne perdez rien d'une instruction si nécessaire. Surrexit Dom'ums vere (Luc, 24). Le Seigneur est vraiment ressuscité : principe, encore une fois, auquel vous et moi nous devons nous attacher d'abord, pour nous former une juste idée de la conversion du pécheur. Ne vous étonnez pas, mes chers auditeurs, que Jésus-Christ, selon le rapport des évangélistes, s'intéressât tant à prouver, et à prouver par lui-même, sa résurection. Les apôtres étoient saisis de frayeur en le voyant, parcequ'ils croyoient voir un esprit : Conlurbati et conterrili existimabant se spirïlum vidcre ('Ibid.j ; et il ne pouvoit souffrir qu'ils demeurassent dans cette incertitude et dans ce trouble. Non, leur disoiî-ii pour les rassurer, ce n'est point un esprit, c'est moi-même. Regardez mes pieds et mes mains , touchez mes plaies, et vous apprendrez que je ne sisis point un fantôme, mais un corps solide et réel. Pourquoi, demande saint Chrysosîome, ce soin si exact de leur faire connoître la vérité de sa résurrection? Ah ! mes Frères, répond ce saint docteur, c'est qu'outre les autres raisons qu'il avoit d'en

user ainsi, ii savoit bien la loi qui nous étoit dès-lors imposée, et l'engagement où nous devions être, en qualité de pécheurs, de ressusciter à la vie de la grâce, comme il étoit lui même ressuscité à la vie de la gloire : Ut quomodo surrexit, ita et nos in novilate vitœ ambulemus. Or il étoit à craindre que cette résurrection spirituelle de nos âmes, au lieu d'être une vérité, ne fût une pure fiction, et que, passant pour des hommes convertis, nous ne fussions rien moins au-dedans que ce que nous paroissions au-dehors. De là vient qu'il n'omettoit rien pour convaincre ses disciples qu'il n'étoit pas seulement ressuscité en apparence, mais en effet ; voulant que cette résurrection véritable nous servît de modèle et d'exemple.

L'entendez-vous, Chrétiens, et aviez-vous jamais pénétré la conséquence de cette parole : Surrexit verè? Voilà néanmoins à quoi elle se rapporte : à condamner tant de conversions imaginaires, qui n'ont d'une vraie conversion que l'extérieur et le masque, sans en avoir le fonds et le mérite. Car, permettez-moi de faire ici une réflexion toute semblable à celle que faisoit saint Paul, instruisant les Curinthiens sur la résurrection des corps : Ecce mysterium vobis dico\; omnes quidem resurgemus, sed non omnes immutabimur (1. Cor. 15). Voici, mes Frères, leur disoit-il, un important secret que je vous déclare : Nous ressusciterons tous à la fin des siècles , mais nous ne serons pas tous changés. Il vouloit par-là leur faire entendre que quoique les réprouvés dussent avoir part à la résurrection future aussi bien que les élus, leurs corps n'y seroient pas transformés comme les corps des élus, ni rendus semblables au corps glorieux de Jésus-Christ; différence terrible sur laquelle insistoit l'Apôtre, pour donner aux fidèles une crainte salutaire du jugement de Dieu. Mais quelque terrible que doive être cette différence des réprouvés et d> s élus dans le jugement de Dieu, en voici une autre qui, pour être plus intérieure, n'en est pas moins fatale au pécheur, et qui, sans attendre la fin des siècles, se trouve aujourd'hui dans le* christianisme selon les différentes dispositions des chrétiens à cette fête. Nous avons tous célébré la résurrection de Jésus-Christ; mais je ne sais si nous avons tous éprouvé ce bienheureux changement que cette sainte solennité, par une grâce qui lui est propre, devoit opérer dans nos âmes. En recevant l'adorable sacrement du Sauveur, nous avons tous paru spirituellement ressuscites; mais peut-être s'en fout-il bien que nous ayons tous été renouvelés , et que dans ce grand jour nous puissions tous également nous rendre ce témoignage devant Dieu , que nous ne sommes plus les mêmes hommes. Voilà le mystère, mais le redoutable mystère que je vous annonce, et sur lequel chacun de nous doit s'examiner : Omnes quidem resurgemus, sed non omnes immutabimur (Ibid.).

Car avouons-le de bonne foi, et puisqu'une expérience malheureuse nous force à le reconnoître, ne nous en épargnons pas la conlusion. Le désordre capital qu'on ne peut assez déplorer ni trop vous repro-

cher, est que dans cette solennité de Pâques, abusantdela pénitence, qui, selon les Pères, est le sacrement de la résurrection des pécheurs, nous mentions souvent au Saint-Esprit, nous imposions au monde, et nous nous trompions nous-mêmes. Oui, mes Frères , jusque dans le tribunal de la pénitence nous mentons au Saint-Esprit, en détestant de bouche ce que nous aimons de cœur ; en disant que nous renonçons au monde , et ne renonçant jamais à ce qui entretient dans nous l'amour du monde; en donnant à Dieu des paroles que nous ne comptons pas de garder, et que nous ne sommes pas en effet bien déterminés à tenir, ayant avec Dieu moins de bonne foi que nous n'en avons avec un homme, et même avec le dernier des hommes. Nous imposons au monde par je ne sais quelle fidélité à nous acquitter dans ce saint temps du devoir public de la religion , par l'éclat de quelques bonnes œuvres passagères , par une ostentation de zèle sur des points où, sans être meilleur, on en peut avoir ; par quelques réformes dont nous nous parons et à quoi nous nous bornons , tandis que nous ne travaillons pas à vaincre nos habitudes criminelles, et à mortifier les passions qui nous dominent. Nous nous trompons nous-mêmes , en confondant les inspirations et les grâces de conversion avec la conversion même ; en nous figurant que nous sommes changés , parceque nous sommes touchés du désir de l'être; et, sans qu'il nous en ait coûté le moindre combat, en nous flattant d'avoir remporté de grandes victoires ; et parcequ'en fait de pénitence tout cela n'est qu'illusion et que mensonge, à tout cela l'Évangile oppose aujourd'hui cette seule règle : Surrexit vere, Il est vraiment ressuscité ; et, par cette règle, nous donne à juger combien nous sommes éloignés des voies de Dieu , puisque entre notre vie nouvelle et la vie glorieuse de Jésus- Christ, il y a une opposition aussi monstrueuse que celle qui se trouve entre l'apparent et le réel, entre le vide et le solide, entre le faux et le vrai. Ah! mes chers auditeurs, combien de fantômes de conversion, ou, pour user du terme de saint Bernard, combien de chimères de conversion ne pourrois-je pas vous produire ici , s'il m'étoit permis d'entrer dans le secret des cœurs et de vous en découvrir le fond ! Combien de conversions purement humaines , combien de politiques, combien d'intéressées, combien de forcées, combien d'inspirées par un autre esprit que celui qui nous doit conduire quand il s'agit de retourner à Dieu ! conversions, si vous voulez, fécondes en beaux sentiments, mais stériles en effets ; magnifiques en paroles, mais pitoyables dans la pratique ; capables d'éblouir, mais incapables de sanctifier. Combien de consciences se sont présentées devant les autels comme des sépulcres blanchis, et sous cette surface trompeuse cachant encore la pourriture et la corruption ! Sont-ce là les copies vivantes de cet Homme-Dieu, qui renaît du sein de la mort, pour être, comme dit saint Paul, l'aîné d'entre plusieurs frères : Ut sit ipse primogenitus in multis frutribus (Hom., 8), Non, non, Chrétiens, ce n'est point par-là

qu'on a le bonheur et la gloire de lui ressembler; il faut quelque chose de plus , et sans une conversion véritable on n'y peut prétendre. Or, qu'est-ce qu'une véritable conversion? Comprenez ceci, s'il vous plaît; c'est-à dire une conversion de cœur et sans déguisement, une conversion surnaturelle, dont Dieu soit le principe , l'objet et la fin. Que ne m'est-il permis de développer ces deux articles importants dans toute leur étendue !

Conversion sincère et sans déguisement; car, dit saint Bernard, pourquoi nous contrefaire devant Dieu, qui, nous ayant faits ce que nous sommes, voit mieux que nous-mêmes ce qui est en nous et ce qui n'y est pas? et pourquoi feindre devant les hommes, dont l'estime ne nous justifiera jamais, et dont l'erreur sur ce point fera même un jour notre confusion? N'est-ce pas pour cela que saint Paul, représentant aux chrétiens, comme autant d'obligations, les conséquences qu'ils dévoient tirer *de ce mystère, en revenoit toujours à cette loi que Jésus-Christ, notre agneau pascal, a voit été immolé pour nous, et que nous devions célébrer cette fête , non avec le vieux levain, avec ce levain de dissimulation et de malice dont peut-être nos cœurs jusques à présent avoient été infectés, Non in fermento veteri, neque in fermento maliliœ et nequitiœ, mais dans un esprit de sincérité et de vérité, sed inazymis sinceritatis et veritatis (i. Cor., 5) : pourquoi? parceque le Seigneur même avoit dit que cette sincérité de conversion étoit la condition essentielle qui devoit nous donner avec Jésus-Christ ressuscité une sainte ressemblance.

En effet, ce qui nous perd devant Dieu, et ce qui nous empêche de ressusciter en esprit, comme Jésus-Christ ressuscita selon la chair, c'est communément un levain de péché que nous fomentons dans nous, et dont nous ne travaillons pas à nous défaire. Je m'explique. On se réconcilie avec son frère et l'on pardonne à son ennemi , mais il reste néanmoins toujours un levain d'aigreur et de chagrin qui diffère peu de l'animosité et de la haine; on rompt une attache criminelle, mais on ne la rompt pas tellement qu'on ne s'en réserve, pour ainsi dire, certains droits à quoi l'on prétend que la loi de Dieu n'oblige pas en rigueur de renoncer, certains commerces que l'honnêteté et la bienséance semblent autoriser, certaines libertés que l'on s'accorde, en se flattant qu'on n'ira pas plus loin : voilà ce que saint Paul appelle le levain du péché , neque in fermento malitice et nequitiœ. Or il faut, mes Frères, ajoutoit l'Apôtre, vous purifier de ce levain si vous voulez célébrer la nouvelle paque. Il faut vous souvenir que, comme un peu de levain, quand il est corrompu, suffit pour gâter toute la masse, aussi ce qui reste d'une passion mal éteinte, quoique amortie en apparence , peut détruire et anéantir tout le mérite de notre conversion : Expnrgate vêtus fermentum , ut skis nova conspersio (Ibid . ) .

Conversion surnaturelle et dans la vue de Dieu : car que peuvent

tous les respects humains et toutes les considérai ions du monde, quand il s'agit de nous faire revivre à Dieu , et de reproduire en nous tout de nouveau l'esprit de la grâce, après que nous l'avons perdu? On nous dit que le désordre où nous vivons peut être un obstacle à notre for lune, que cette attache nous rend méprisables, que ce scandale nous rend odieux , et sur cela précisément nous nous corrigeons; on nous fait entendre que la piéié pourroit servir à notre établissement , et pour cela nous nous réformons. Qu'est-ce qu'une telle conversion, eût elle d'ailleurs tout l'éclat de la plus exacte et de la plus sincère régularité? On s'éloigne du monde par un dépit secret, par impuissance d'y réussir, par désespoir de parvenir à certains rangs que l'ambition y cherche; on se détache de cette personne, parcequ'on en est dégoûté, parcequ'on en a découvert la perfidie et l'infidélité; on cesse de pécher, parceque l'occasion, du péché nous quitte, et non pas parceque nous quittons l'occasion du péché : tout cela , ombres de conversion. Il faut qu'un principe surnaturel nous anime, comme Jésus-Christ ressuscita par une vertu divine; il faut que sur le modèle de Jésus-Christ, qui, dans sa résurrection, selon le beau mot de saint Augustin, parut entièrement Dieu : In resurrcclione lotus Deiis (August.), parcequ'en vertu de ce mystère l'humanité fut tout absorbée dans la divinité; aussi dans notre conversion il n'y ait rien qui ressente l'homme, n'en qui tienne de l'imperfection de l'homme, rien qui participe à la corruption de l'homme; que l'intérêt n'y entre point, que la prudence de îa c!«air ne s'en mêle point, et que si la créature e i est l'occasion, le créateur en soit le motif. Ainsi le pratiquait l'Apôtre, quand ildisoit : Loin de moi cette fausse justice que je pourrois trouver dans moi, et qui seroit de moi, parceque Dieu, dès-lors, n'en seroit pas l'objet ni le principe. Il ne me suffit pas même d'avoir cette justice imparfaite qui vient de la loi; mais il me faut celle qui vient de Dieu par la foi, celle qui me fait connoître Jésus-Christ et la vertu de sa ré;urreçÛon, afin que je parvienne, s'il est possible, à cette résurrection bienheureuse qui distingue les vivants d'avec les morts, c'est-à-dire les pécheurs justifiés d'avec ceux qui ne le sont pas : Ut inventât in Mo non liabens meam juslitiam quœ ex lege est , sedillam quœ ex fide est Chrkli Jesu : ad cognoscendum illum, etvirtutemresurreclionis ejus , si quomodo occurram ad resurreclionem quœ est ex mortuis. Ainsi , après l'Apôtre , en ont usé tous les vrais pénitents en se convertissant à Dieu, ils ont fermé les yeux à tout le reste, ils n'ont consulté ni la chair ni le sang, ils ont foulé le monde aux pieds, ils se sont élevés au-dessus d'eux-mêmes; et pourquoi ? parcequ'ils cherchoient, dit saint Paul, une résurrection plus solide et plus avantageuse que celle qui nous est figurée dans la conversion prétendue des mondains : Ut meliarem invenirent resurreclionem (Heb.y 11). Car, encore une fois, il y a maintenant une diversité de conversions, comme à la fin des siècles il y aura une diversité de résurrections ; et

comme, selon l'Evangile, les uns sortiront de leurs tombeaux pour ressusciter à la vie, les auires pour ressusciter à leur condamnation et à la mort : Et procèdent qui bona fecerunt, in rçsurrecûonem vitœ; qutvero mnla egerunt, in resurrectionem judicii (Joan., 5); de même voit-on des pécheurs sortir du tribunal de la pénitence, les uns vivifiés par la grâce et réconciliés avec Dieu; ies autres par l'abus du sacrement, encore plus endurcis dans le péché et plus ennemis de Dieu. Heureux, conclut le Saint-Esprit dans l'Apocalypse ., heureux et saint quiconque aura part à 3a première résurrection î 11 parle de la résurrection des Justes : Beatus et sanctus qui habel partent inresurrectione prima (Âpoc, 20)! Je dis , parla même régie : Heureux et saint quiconque a eu part à la première conversion ! heureux et saint celui qui, ressuscitant avec Jésus-Christ, ?>elon )a maxime de l'Apôtre, n'envisage dans sa conversion que les choses du ciel, détourne sa vue de tous les objets de la terre, ne cherche point les prospérités, s'élève au-dessus des adversités, est content de posséder Dieu , et s'attache à Dieu pour Dieu même! Or c'est cette conversion, Chrétiens, que Dieu vous demande aujourd'hui , et dont il vous propose le modèle dans la personne de son Fils.

Cependant n'en demeurons pas là ; j'ai dit que le Sauveur du monde, après être sorti du tombeau, n'avoit plus vécu en homme mortel, mais en homme céleste et ressuscité; et que c'est une loi pour nous de mener après notre conversion une vie nouvelle, et conforme à l'heureux état où sont élevés par la grâce des hommes vraiment convertis : Ut quomodo surrexit à mortuis, ita et nos in novitate vitœ ambulemus (Boni., 6). Mais en quoi consiste cette nouvelle vie? Retournons à notre modèle. Le voici. Jésus-Christ, en qualité d'homme, étoit composéd'un corps et d'une ame, maisson corps, au moment qu'il ressuscita, par un merveilleux changement, de matériel et de terrestre qu'il etoit dans sa substance, devint un corps tout spirituel dans ses qualités; et son ame, en vertu de la même résurrection, se trouva, par un autre prodige, parfaitement séparée du monde, quoiqu'elle fût encore au milieu du monde : deux traits de ressemblance que Jésus-Christ ressuscité doit nous imprimer pour faire en nous ce renouvellement, qui est la preuve nécessaire mais infaillible de notre conversion. Il avoit un corps, et ce corps, revêtu de gloire, sembloit être de la nature et de la condition des esprits; vérité si constante que saint Pau!, envisageant le mystère que nous célébrons, ne craignoit point de dire aux Corinthiens : ïtaque, eisi cognovimus secundhmcarnemCliristum, sednuncjamnonnovimus(2. Cor. 5). C'est pourquoi, mes Frères, quoique autrefois nous ayons connu Jés*2s-Christ selon la chair, maintenant qu'il est ressuscité d'entre les morts, nous ne le connoissons plus de la même sorte, ni selon cette mOme chair. Que dites-vous, grand Apôtre? reprend là-dessus saint Chrysostome; quoi ! vous ne connoissez plus voire Dieu selon cette chair adorable dans (a-

i52 SUR LA RÉSURRECTION DE JÉSUS-CHRIST.

quelle il a opéré votre salut? cette chair formée par le Saint-Esprit, conçue par une vierge, unie et associée au Verbe divin ; cette chair qu'il a immolée pour vous au Calvaire, qu'il vous a laissée pour nourriture dans son sacrement, et qui doit être un des objets de votre béatitude dans le ciel, vous ne la connoissez plus? Non, répond l'Apôtre sans hésiter ; depuis que cet Homme-Dieu, dégagé des liens de la mort, a pris possession de sa vie glorieuse, je ne le connois plus selon la chair : Etsi cognovimus secundùm carnem Christum, sed nunc jam nonnovimusfâ. Cor.,5.).AinsiledisoitlemaîtredesGentils;etn'en faites-vous pas d'abord l'application? C'est-à-dire que si vous êtes vraiment convertis, il faut que l'on ne vous connoisse plus, ou plutôt que vous ne vous connoissiez plus vous-mêmes selon la chair; que vous ne cherchiez plus à satisfaire les désirs déréglés de la chair; que vous ne soyez plus esclaves de cette chair qui vous a jusques à présent dominés ; que cette chair, purifiée par la pénitence, ne soit plus désormais sujette à la corruption du péché; et que nous, les ministres du Seigneur, qui gémissions autrefois de ne pouvoir vous regarder que comme des hommes sensuels et charnels, maintenant nous ayons la consolation , non seulement de ne vous plus connoître tels que vous étiez, mais de vous connoître là-dessus divinement changés et transformés ; en sorte que nous puissions dire de vous par proportion : Etsi cognovimus vos secundùm carnem, sed nunc jam non novimus.

Car c'est par-là, mes chers auditeurs, que nos corps, selon la doctrine de saint Paul, participent dès cette vie à la gloire de Jésus- Christ ressuscité ; c'est par-là qu'ils deviennent spirituels , incorruptibles , pleins de vertu , de force , d'honneur : mais souvenons-nous qu'ils ne sont rien de tout cela qu'autant que nous y coopérons , et que , par une pleine correspondance , nous travaillons, selon la règle du Saint-Esprit, à en faire des hosties pures et agréables aux yeux de Dieu. Les corps glorieux possèdent toutes ces qualités par une espèce de nécessité ; mais ces qualités ne conviennent aux nôtres que dépendamment de notre liberté : c'est ce qui fait sur la terre notre mérite; mais c'est aussi ce qui doit redoubler notre crainte, et ce qui demande toute notre vigilance. Car, quelque affermis que nous puissions être dans le bien, nous ne sommes pas inébranlables : les grâces qui nous ont fortifiés dans notre conversion ne sont point des grâces à fomenter notre paresse, beaucoup moins à autoriser notre présomption. Quelque confiance que nous devions avoir dans la miséricorde et dans le secours de Dieu, il est toujours vrai que nous pouvons nous démentir de nos plus fermes résolutions , et que nos infidélités peuvent nous faire déchoir de cet état de pureté où la pénitence nous a rétablis. Que faut-il donc faire, et comment devons-nous vivre désormais dans le monde? comme Jésus-Christ après sa résurrection. Il éioit dans le monde, mais sans y être, c'est-à-dire sans prendre part aux affaires du monde , aux intérêts du monde , aux assemblées

et aux conversations du monde ; ne s'entretenant qu'avec ses disciples , et ne leur parlant que du royaume de Dieu. Vous donc , mes Frères, concluoit saint Paul, et je le conclus après lui, si vous êtes ressuscites avec Jésus-Christ, Si comurrexistis cum Christo , n'ayez plus désormais de goût que pour les choses du ciel, Quœsursiim sunt sapite; ne cherchez plus désormais que les choses du ciel, Quœsursiim suntquœrite (Coloss., 3). Séparez-vous du monde, vivez hors du monde, non pas toujours en sortant du monde , puisque votre condition vous y retient , mais n'y soyez ni d'esprit ni de cœur: surtout si vous vous montrez dans le monde, que ce soit pour l'édifier par votre changement. Être converti, c'est le premier devoir, et c'a été le sujet de la première partie. Paroître converti, c'est l'autre devoir, dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.

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