PREMIÈRE PARTIE
Oui, Chrétiens, c'est une loi sainte que la loi de Jésus-Christ; et pour en être persuadés, considérez-la dans toutes ses parties : examinez-la dans son auteur, dans ses maximes, dans ses conseils, dans ses sectateurs, dans ses mystères, et en tout cela ne la tenez pour véritable, qu'autant qu'elle vous paroîtra sainte. Car la sainteté ne peut avoir pour fondement que la vérité, et la vérité est toujours le principe de la sainteté. L'illustre témoignage, Chrétiens, en faveur de notre religion ! Cùm ad aliquid pervenitur quod est contra bonos mores (c'est saint Augustin qui parle), non est magnum veram sectam à falsâ discernere (Aug.). Lorsque dans une secte on découvre des désordres en matière de mœurs, il n'est pas difficile de montrer qu'elle part d'un faux principe ; mais la présomption est tout entière qu'elle vient de Dieu, quand on n'y voit qu'innocence et que pureté de vie. Prenons donc cette règle pour reconnoître aujourd'hui la vérité de la loi chrétienne, et jugeons-en d'abord par la sainteté de son auteur.
C'est Jésus-Christ, ce Messie envoyé de Dieu, qui , sans parler de l'onction de sa divinité, a passé pour le plus juste et le plus saint des hommes ; dont la vie a été si pure, qu'il voulut bien la soumettre à la critique de ses plus cruels ennemis : Quis ex vobis argnct me de peccaio (Joan. , 8 ) ? contre qui toute la Synagogue conjurée ne put jamais produire deux témoignages conformes : Et non erant convenientia teslimonia (Marc, 14); qui reçut une déclaration authentique de son innocence de la bouche même du juge, lequel porta l'arrêt de sa condamnation : Nullam invenio in eo causam (Joan., 18); enfin, dont les vertus plus qu'humaines ont été publiées par ceux qui étoient les plus intéressés à en ternir la gloire : Y ère Filius Dei erat iste (Matth., 26 ). Voilà celui qui nous a donné la loi que nous professons. Les autres lois qui partagent aujourd'hui le monde ont eu pour auteurs des impies transfigurés en prophètes ; des dieux, comme le paganisme, plus corrompus que les hommes mêmes qui les adoroient : un Mahomet souillé de toutes sortes d'impuretés , comme la secte qui porte son nom ; et pour ne pas oublier les hérétiques, qui par leurs hérésies ont altéré la pureté de la loi, des apostats de profession ; un Luther, infâme par ses incestes, qui même en faisoit trophée, et qui s'est vanté de ce que ses plus zélés partisans avoient honte de ne pouvoir désavouer pour lui. Voilà celui que Calvin appeloit l'apôtre de l'Allemagne ; et que ne pourrois-je point dire de Calvin lui-même?
A Dieu ne plaise, Chrétiens, que j'en veuille à leurs personnes, ni à leur mémoire ! Si c'étoient des particuliers qui eussent été emportés par le torrent de l'hérésie , je sais les règles de discrétion et de bienséance que j'auroisà garder. Mais puisqu'on a prétendu que c'étoient des hommes que Dieu avoit emplis de son esprit pour les employer à la réformation de l'Église , encore est-il juste que nous les connois-
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sions . es Pères en ayant toujours ainsi usé quand il a été question des H ésiarques. Or est-il croyable que Dieu , pour réformer son Égjj'e, ait choisi des hommes de ce caractère?
/fais passons outre ; et pour tirer d'un si grand sujet toute l'édification et tout le fruit que Dieu prétend que nous en tirions , voyons quelles sont les maximes de la loi que nous avons reçue de Jésus- Christ. Il est vrai que les ennemis de ce* divin Sauveur firent tous leurs efforts pour le décrier comme un homme qui perveriissoit le peuple , et dont la doctrine alloit corrompre les mœurs ; mais il est vrai aussi que ce fut la plus grossière et la plus vaine de toutes les calomnies. J'ai prêché publiquement , dit-il à Caiphe qui l'interrogeoit sur ce point , et je n'ai jamais dogmatisé en secret : adressezvous à ceux qui m'ont entendu ; ils savent ce que j'ai dit. Nous le savons, Chrétiens, puisqu'il nous a faits les dépositaires de ses sacrés oracles , et que nous avons encore entre les mains le précieux monument de sa loi. Trois chapitres de saint Matthieu en font le précis et l'abrégé : il n'y a qu'à les comparer avec tout ce que la morale païenne a jamais produit, pour voir la différence sensible de l'esprit de Dieu et de celui de l'homme. Que la loi chrétienne est admirable ! disoit autrefois Lactance ; c'est elle qui a éclairci toutes les lois de la nature, qui a mis la dernière perfection à toutes les lois divines, qui a autorisé toutes les lois humaines , et qui a détruit sans exception toutes les lois du vice et du péché : quatre chefs qui sont pour elle autant d'éloges, et qui mériteroient autant de discours. C'est elle qui a éclairci les lois de la nature , les interprétant selon toute leur pureté, et renversant toutes les erreurs dont l'ignorance ou le libertinage des hommes les avoient obscurcies. On a dit à vos pères (c'est ainsi que Jésus-Christ instruisoit les Juifs), on a dit à vos pères : Vous ne serez point homicides ; et moi je vous annonce que quiconque dira à son frère une parole ou de colère , ou de mépris, sera condamné au jugement de Dieu. Vos pères ont cru que la haine d'un ennemi et la vengeance étoient permises, et moi je vous les défends. On leur a fait entendre que le parjure étoit un crime , et moi je veux que toutes sortes de jurements vous soient interdits. Étoit-cede nouveaux préceptes qu'établissoit le Fils de Dieu ? non , dit saint Augustin : car, de tout temps, jurer sans nécessité avoit blessé le respect qui est dû à Dieu ; se faire raison de ses propres injures avoit toujours été contre la raison , et jamais il n'avoit été permis de désirer un plaisir qu'il n'est pas permis de se procurer. Mais ces lois que Dieu avoit gravées dans le cœur de l'homme avec des caractères de lumière , comme parle le Prophète royal, s'y étoient insensiblement effacées, et la loi chrétienne est venue les renouveler. C'est elle qui a mis la dernière perfection à toutes les lois divines , changeant la circoncision de la chair en celle de l'esprit ; faisant succéder les effets de la pénitence aux cérémonies de la pénitence ; sanctifiant le sacerdoce par la
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continence , pour le rendre plus digne des autels ; érigeant l^ariape en sacrement , afin qu'il ne pût être violé que par une espèc de sacrilège ; le réduisant à cette sévérité de discipline , c'est-à-dire » cette unité et à cette indissolubilité à laquelle il étoit réduit dans sa première institution , et en retranchant tout ce que Dieu dans la loi <*icienne avoit accordé à la dureté du cœur des Juifs. C'est cette niêm» loi de Jésus-Christ qui a autorisé toutes les lois humaines, puisque outre l'obligation civile et politique de les garder , elle y en ajoute une de conscience qui est inviolable , et qui subsiste toujours ; puisqu'elle fait respecter les supérieurs légitimes , non pas en qualité d'hommes, mais comme les lieutenants et les ministres de Dieu ; puisqu'elle maintient leur autorité, non- seulement quand ils sont chrétiens et fidèles , mais quand ils seroient païens et idolâtres ; non seulement , dit saint Pierre , quand ils sont vertueux et parfaits , mais quand ils seroient remplis même de vices; non seulement quand ils sont doux et favorables mais quand ils seroient emportés et fâcheux ; puisque hors ce qui est positivement et évidemment contre Dieu, elle veut qu'ils soient obéis comme Dieu même, ne séparant point ces deux préceptes, Regem honorificate , Deam limete (1. Petr., 2), Craignez Dieu, et honorez les puissances; et nous avertissant sans cesse que l'un est essentiellement fondé sur l'autre. Enfin c'est elle qui a détruit généralement toutes les lois du péché, dont le nombre étant infini , sa gloire particulière est qu'il n'y en a pas une qu'elle ne réprouve et qu'elle ne condamne ; frappant d'anathème l'injustice , en quelque sujet qu'elle paroisse ; ne respectant en cela ni rang , ni qualité ; n'ayant égard ni à coutume, ni à possession ; ne s'accommodant ni à foiblesse, ni à intérêt ; ne cédant pas même à la plus pressante de toutes les nécessités , qui seroit celle de mourir : Ne moriendi quidem necessitati disciplina noslra connivet (Terïull.).
Les religions païennes ont-elles pu se glorifier du même avantage ? Vous le savez , Chrétiens , et vous ne pouvez ignorer que le caractère par où elles se sont distinguées a été de tolérer et de permettre tous ]es crimes : non seulement de les permettre et de les tolérer, mais de les approuver , mais de les canoniser, mais, si j'ose me servir de ce terme , de les diviniser ; n'ayant reconnu , dit excellemment saint Augustin , des dieux vicieux et lascifs , que dans cette vue , afin que quand leurs adorateurs se trouveroient excités au mal , ils considérassent plutôt ce que leur Jupiter auroit fait , que ce que Caton leur avoit enseigné : Ut magis intucrentur quid fecisset Jupiter, quàm quid ccnsuisset Cato (Auc). Chose dont les païens eux-mêmes avoient horreur , ne pouvant souffrir (c'est la remarque d'Arnobe), quelque déterminés qu'ils fussent à être méchants, qu'on le fût par profession de religion ; et la plupart au moins de ceux qui passoient pour sages ayant mieux aimé vivre sans religion , que d'en reconnoître une pour bonne , qui ne les obligeât pas à être meilleurs.
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11 en est de même des hérésies : car Dieu, dit saint Épiphane, a toujours permis que les erreurs dans la foi aient été suivies de la corruption et de la dépravation des maximes qui regardoient la conduite des mœurs, afin que cela même servît à les distinguer. L'hérésie du siècle passé semble avoir été en cela plus circonspecte et plus prudente , puisqu'elle affecta d'abord le nom de réforme : mais si elle en affecta le nom , peut-être ne lui faisons-nous point de tort en disant que c'est une de celles qui en négligèrent plus la vérité; et peut-être pourrions-nous, sans lui faire insulte et sans lui rien imputer que ses propres maximes , la détromper par elle-même et la convaincre. Car nous n'aurions qu'à lui opposer le langage de ses premiers pasteurs, pour lui montrer l'illusion de la vaine réforme qu'elle s'est attribuée ; et elle ne désavoueroit pas que ces faux ministres prêchant aux peuples , ne leur fissent souvent ces leçons. Prenez garde , mes Frères , leur disoient-ils : on vous a fait entendre que c'étoit par les bonnes œuvres qu'il se falloit sauver ; on vous a trompés, elles sont inutiles pour le salut. On vous a dit que le Juste devoit veiller continuellement sur soi-même , pour ne pas déchoir de la grâce : abus ; quand on a une fois la grâce , quelque crime que l'on commette, on ne la perd jamais. On vous a fait accroire que vous aviez une liberté pour résister aux tentations : erreur ; il n'y a plus de liberté dans nous , et c'est un terme qui ne signifie rien. On vous a nourris dans la crainte des jugements de Dieu ; cette crainte est criminelle et réprouvée. On vous a prêché la pénitence comme nécessaire ; et moi je vous déclare , disoit Calvin , que par la grâce du baptême tous vos péchés commis et à commettre sont déjà remis. On vous a persuadé qu'il y avoit beaucoup à faire pour gagner le ciel : rien du tout : croyez, et vous voilà justifiés, cela suffit. Au reste, défaites-vous de mille superstitions importunes qui vous gênent. Ètes-vous prêtres , renoncez au célibat , nous vous en donnons le pouvoir. Ètes-vous religieux, abandonnez votre profession , et nous vous recevons parmi nous. Mais j'ai promis à Dieu la continence : cette promesse est folle et [impie , répondoit Luther. Le joug de la confession vous pèse-t-il , secouez-le hardiment, et sortez de cet esclavage. Ètes-vous assujettis au jeûne du carême , c'est une invention des hommes. Mais l'Église le commande : laissez parler l'Église , elle n'a nulle autorité pour lier vos consciences. Mais il lui faut obéir comme à notre mère .oui , par cérémonie et par police , mais non pas sur peine de péché. Car, encore une fois , ce sont là les dogmes de créance et de pratique qu'ils débitoient , et je me croirois coupable d'y rien ajouter. Or dites-moi , mes chers auditeurs , si la vérité et la pureté de la loi chrétienne pouvoient s'accommoder de tout cela?
Non , sans doute ; et si nous voulons encore mieux connoître cette loi sainte, voyons jusqu'où elle a porté la perfection de ses conseils. Qu'est-ce que cette pauvreté évangélique qu'elle nous propose, et
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qui non seulement nous dégage de toute affection aux biens de la terre, mais nous dépouille de toute possession? Si vous voulez être parfait , dit le Fils de Dieu à ce jeune homme de l'Évangile , allez, vendez tout ce que vous avez ; donnez-en le prix aux pauvres, et vous serez en état de me suivre, et de parvenir à la plus haute sainteté de ma loi. Qu'est-ce que ce renoncement volontaire à tous les plaisirs des sens ; que cette mortification et cet amour de la croix qui nous rend en quelque façon ennemis de nous-mêmes, jusqu'à nous refuser à nous-mêmes toutes les douceurs et tous les soulagements de la vie, jusqu'à nous persécuter nous-mêmes sans relâche, jusqu'à nous faire mourir nous-mêmes , non point de cette mort naturelle que Dieu n'a pas fait dépendre de nous , mais d'une mort intérieure et spirituelle ? Qu'est-ce que cette humilité héroïque , qui nous fait fuir l'éclat et les honneurs du siècle , avec autant de soin et autant d'ardeur que le monde nous les fait rechercher ; qui nous fait aimer l'abjection, l'obscurité, les mépris, les outrages; qui remplissoit de joie les apôtres , lorsque dans les prisons , que dans les places publiques , qu'en présence des magistrats on les couvroit d'ignominies et d'opprobres ? Qu'est-ce que cette abnégation entière de ce que nous avons de plus cher , qui est notre volonté propre et notre liberté ; tellement que nous ne sommes plus maîtres de nos désirs, plus maîlres de nos résolutions , mais dans une dépendance totale , et sous le joug de l'obéissance la plus universelle et la plus étroite? Quels miracles de vertus ! et une vie ainsi sanctifiée , n'est-ce pas , selon la belle parole de saint Ambroise , un évident témoignage de la Divinité ? Testimonium Divinitatis vita christiani (Amb.).
Yoilà, mes chers auditeurs , ce qu'on appelle la morale chrétienne , où les infidèles, suivant le rapport de saint Augustin, n'avoient rien davantage à reprendre, sinon qu'elle étoit trop sainte et trop parfaite : Videmur iis clirisliani res humanas paulo plus quàm oportet deserere (Aug). Reproche mille fois plus avantageux et plus glorieux pour elle, que tous les éloges qu'ils lui eussent pu donner. Mais cette loi si droite dans ses maximes et ses préceptes , si pure et si relevée dans ses conseils, si sainte dans son auteur, l'est-elle autant à proportion dans ses sectateurs? Ah ! Chrétiens , instruisez-vous ici de ce que vous devez être, ou plutôt confondez-vous de ce que vous n'êtes pas. Être chrétien , c'est être saint. 11 n'y a qu'à lire dans saint Luc quelle étoit la vie des premiers fidèles, lorsqu'ils ne faisoient encore qu'une espèce de communauté à Jérusalem. Il n'y a qu'à voir chez Tertullien quelles étoient leurs assemblées, quand ils commencèrent à se multiplier dans le monde. Il n'y a qu'à considérer leurs mœurs et leurs pratiques dans l'excellent ouvrage que saint Augustin en a composé. Diriez-vous que ce fussent des hommes mortels , et non pas de purs esprits et des anges dont il trace le caractère? Il n'y a qu'à entendre ce qu'Eusèbe témoigne, que les idolâtres eux-mêmes se trouvoient obligés de reconnoître qu'il n'y
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avoit de véritable sainteté que parmi les chrétiens. Témoignage, ajoute-t-il, qu'ils leur rendirent, surtout après avoir éprouvé leur charité dans une peste qui ravagea toute l'armée romaine sous l'empereur Valérien, et où ils virent les fidèles s'employer au soulagement de leurs propres ennemis, avec autant de zèle que s'ils eussent été leurs frères, ou selon la chair, ou selon la foi. Quel esprit les animoit alors? étoit-ce un esprit particulier à quelques uns d'entre eux? non; mais c'étoit l'esprit universel de la loi chrétienne; ils étoient tels par engagement de religion ; et c'est ce qui convertit ce brave et généreux soldat qui fut ensuite l'ornement du désert, l'illustre Pacôme; et ce qui attiroit tous les jours un nombre presque infini de dignes sujets à l'Evangile, lorsqu'ils faisoicnt attention aux fruits merveilleux de sainteté que produisoit le christianisme. Tant il est vrai, comme Tertullien le disoit en traitant la même matière que moi, qu'on peut juger d'une créance par la conduite de ceux qui la professent : De génère conversationis qualitas fidei œstimari potest (Tertull.); et qu'un des rands motifs en faveur d'une doctrine est la vie irréprochable de ceux qui la suivent : Doctrinœ judex disciplina (Idem); c'est-à-dire quand la vie et la créance sont conformes, et que l'une est la règle de l'autre. Car c'eût été mal raisonner, remarque saint Augustin, que de conclure à l'avantage du paganisme , par la raison que quelques sages païens vivoient dans l'exercice et l'habitude des vertus morales, puisqu'en les pratiquant ils ne se conformoient en aucune sorte à leur religion ; et ce ne seroit pas une moindre injustice de se prévenir contre la religion de Jésus-Christ , sous prétexte qu'il y a des chrétiens dont la vie est déréglée, puisqu'en cela ce n'est point selon les principes de leur foi, ni comme chrétiens, qu'ils agissent. Nous ne désavouons pas, dit Salvien, qu'il n'y en ait parmi nous de très libertins et très corrompus; mais nous prétendons que la loi chrétienne n'est point responsable de leur libertinage et de leur corruption ; car elle est la première à les accuser comme des prévaricateurs, la première et la plus zé!ée à les condamner et à les rejeter.
Mais, au contraire , quand je vois dans le corps de l'Église tant de vertus et tant de sainteté ; quand je remonte à ces heureux temps où la loi évangélique étoit encore dans toute sa vigueur, et que je vois quelles âmes alors elle a formées, quels sentiments elle leur inspiroit, de quelle ferveur elle les animoit , à quelle perfection elle les élevoit ; quand, de siècle en siècle depuis Jésus-Christ, jedescends jusqu'à nous, et que je vois cette multitude innombrable de parfaits chrétiens, c'està-dire d'hommes irrépréhensibles, qui ont sanctifié les déserts, sanctifié les cloîtres , sanctiHé les cours des princes , sanctifié le monde et tous les états du monde; quand, tout perverti qu'est le siècle où nous vivons, je vois les mêmes exemples en tous ceux qui veulent se rendre fidèles à la même loi (car il y en a ; et pour peu qu'il y en ait, c'est assez pour nous faire connoître l'esprit de la loi qui les gouverne); quand je vois.
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dans les prélatures de l'Église , des pasteurs vraiment apostoliques; dans le sacerdoce, de dignes ministres du Dieu vivant ; dans le célibat, des vierges consacrées à la pureté; dans le mariage , des pères et des mères pieux , et qui inspirent la piété à leurs familles ; dans toutes les professions, des âmes régulières , zélées, charitables, patientes, désintéressées, ennemies de tout désordre, de toute injustice ; disposées à tout entreprendre pour l'honneur de Dieu, à tout faire pour le service du prochain, à tout souffrir et à tout pardonner pour le bien de la paix; tenant en toutes choses une conduite sage, droite, équitable, parcequ elles se conduisent en toutes choses par les vues de la foi : quand je vois tant de florissants ordres, et leur discipline d'autant plus exacte 'et plus sévère , leurs observances d'autant plus rigoureuses et plus saintes qu'elles approchent plus de la sainteté de l'Évangile; quand, dis-je, j'ai tout cela devant les yeux, n'ai-je pas droit de faire le même raisonnement que Tertullien /et d'en tirer la même conséquence : De génère conversalionis qualitas fideïœstimari potest; doctrinœ judex disciplina? car une loi toute sanctifiante ne doit-elle pas être elle-même toute sainte ?
Il faut néanmoins avouer, Chrétiens, que cette loi d'une perfection si sublime dans sa morale, est en même temps d'une créance bien difficile dans ses mystères. Une trinité, un homme-Dieu, cent autres articles de notre foi , c'est où l'esprit se perd, et ce qui demande la soumission la plus aveugle. Mais prenez garde à la belle réflexion de Guillaume de Paris, qui convient admirablement à mon sujet. Si notre raison est droite, dit ce grand évêque, et si elle cherche véritablement le bien , elle ne laisse pas de trouver dans tous ces mystères un avantage inestimable. C'est qu'autant qu'ils sont relevés au-dessus d'elle , autant sont-ils capables de i'élever à Dieu ; c'est qu'ils ont cela de propre et de merveilleux qu'en captivant nos esprits sous l'obéissance de la foi, ils perfectionnent nos cœurs par les devoirs de sainteté qu'ils nous imposent; c'est que s'ils sont obscurs dans leurs principes, du moins dans leurs conséquences sont-ils remplis des plus pures lumières de la grâce. En effet, si je crois l'irjcarnation divine , quoique je ne la comprenne pas , ne m'est-il pas ensuite évident que le salut est donc de toutes les affaires la plus importante , puisque par son importance même il a pu faire descendre du ciel un Dieu, et l'attirer sur la terre; que je ne dois donc rien épargner pour ce salut, après qu'un Dieu, qui n'y étoit pas intéressé comme moi , s'est toutefois si peu épargné lui-même pour me l'assurer; qu'il n'est pas juste que ce salut ait tant coûté à un Dieu qui, par son infinie miséricorde , a bien voulu s'en charger, et qu'il ne me coûtât rien, à moi, que ce grand ouvrage regarde personnellement ; que le meilleur, et même le seul modèle que je me puisse proposer en y travaillant , c'est ce Sauveur qui m'en a enseigné les moyens , et qui m'en a tracé la voie encore plus par ses exemples que par ses paroles; par conséquent, que je dois le suivre en tout,
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l'imiter en tout, exprimer en moi toutes ses vertus; qu'indépendamment de mon intérêt, la seule reconnoissance suffiroit pour m'attacher un Dieu qui m'a aimé jusqu'à prendre sur lui toutes mes misères; et que, par la seule raison de lui marquer mon amour, je devrois me rendre fidèle à ses ordres, me soumettre à toutes ses volontés, accomplir sa loi dans toute son étendue et dans toute sa perfection. Remarquezvous, Chrétiens, quelles leçons vous fait un seul mystère? que sera-ce de tous les autres pris ensemble? Et saint Pierre, dans sa seconde Épître, n'avoit-il pas bien sujet de dire que nos mystères ne sont point de ces fables étudiées et inventées par des esprits profanes , tels qu'étoient les mystères de la gentililé : Non enim cloctas fabulas secuti ( 2. Petr., 1) ; mais que ce sont des mystères pratiques, qui nous portent à la sanctification de nos mœurs, à la fuite du péché, à l'accomplissement de toute justice?
Ainsi concluons avec le Prophète : Lex Domini immaculata : La loi du Seigneur est pure et sans tache. C'est une loi sainte : et de quelle sainteté? suivez ceci. D'une sainteté solide, qui attaque le vice jusque dans ses racines, jusque dans ses principes les plus éloignés, et qui établit la vertu sur des fondements stables et inébranlables. D'une sainteté agissante, qui ne s'en tient ni aux sentiments, ni aux paroles, mais qui demande des œuvres. D'une sainteté universelle, qui ne laisse pas échapper un point de la loi , parcequ'il ne faut selon la loi que la transgression d'un seul point pour nous rendre criminels et dignes d'une éternelle réprobation. D'une sainteté sage, qui n'exige rien que d'équitable , que de raisonnable , que de praticable. D'une sainteté courageuse, que les difficultés n'arrêtent point , que les contradictions n'ébranlent point, que les plus grands sacrifices n'étonnent point. D'une sainteté patiente, qui dans les douleurs les plus sensibles, dans les injures les plus piquantes, dans les accidents les plus fâcheux, dans les disgrâces et les adversités de la vie , se soutient contre les murmures des sens, contre les saillies de la colère, contre les emportements de la vengeance, contre l'affliction du cœur et l'abattement de l'esprit. D'une sainteté religieuse envers Dieu, soumise à Dieu , zélée pour la gloire de Dieu ; douce et affable à l'égard du prochain , prévenante et bienfaisante ; toujours attentive sur elle-même, et sévère pour elle-même -, dégagée de toutes les vues de la chair ; au-dessus de tout intérêt , de toute fortune ; au-dessus de toute ambition , de toute réputation, de toute considération humaine; indépendante des caprices et des humeurs , des aridités et des sécheresses , des ennuis et des dégoûts ; fixe et immobile dans le devoir, parceque c'est le devoir; et invariablement adonnée au bien, parceque c'est le bien, et qu'on le doit en tout chercher. Tei!e est, dis-je , mes Frères, la sainteté du christianisme, où par la grâce du Seigneur nous sommes nés , et où nous avons été élevés. Tels en sont les caractères; et si cette peinture vous éblouit, croyez néanmoins, car il est vrai, que bien loin d'y ajouter un B. 2. 20
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seul trait, il y en a mille que je suis obligé de supprimer, pour ne pas lasser votre attention.
Or j'avoue, Chrétiens, que de tous les motifs qui nous font reconnoître la vérité de notre religion , il n'y en a point qui me touche plus que celui-ci. Saint Augustin disoit que plusieurs choses le retenoient dans l'Eglise de Dieu : Multa me in Ecclesiâ justissimè retinenl (Auc). Le consentement des nations à recevoir la foi, l'autorité des miracles , l'antiquité de la tradition , cette succession d'évêques depuis saint Pierre, le nom de catholique qu'a toujours porté l'Église parmi tant de schismes et d'hérésies , tout cela le fortifioit puissamment dans la créance qu'il avoit embrassée; et ce n'étoit pas certes un esprit frivole , qui se laissât prendre à de légères apparences , et qui se rendît sans avoir fait auparavant un sérieux examen. Mais j'ajoute que la sainteté de la loi de Jésus-Christ a encore quelque chose de plus particulier qui me gagne le cœur. Car je dis avec l'abbé Rupert : Puisqu'il faut professer une religion , en puis-je choisir une plus sûre que celle que je trouve si bien établie sur le fondement des vertus, si saintement ordonnée par l'exercice des bonnes œuvres, si parfaitement dégagée de toutes les impuretés du vice? Une loi comme celle-là est sans doute l'ouvrage de Dieu , et le démon ne peut rien suggérer de semblable. Car il a beau se déguiser, remarque Câssien dans la troisième de ses conférences , cet esprit de ténèbres contrefait bien quelquefois la puissance et la force de Dieu par des miracles apparents , la sagesse de Dieu par de fausses révélations , la justice de Dieu par les maux qu'il a causés dans le monde , et par les effets de sa malignité ; mais il ne peut contrefaire la sainteté et la pureté des mœurs , ou du moins il ne le peut constamment. Voilà le trait inimitable pour lui dans la loi de Jésus-Christ; voilà par où elle a toujours été reconnue.
C'est vous-même , ô mon Dieu , qui nous l'avez donnée , c'est votre Fils unique qui nous Ta enseignée , et c'est avec une obéissance fidèle que nous nous soumettons à ce divin législateur, puisque vous l'autorisez. 11 nous propose une loi si pure et si exempte de reproche, que nous ne pouvons la rejeter. Toute parfaite qu'elle est , nous aurions tort de nous en plaindre ; car elle ne le peut être assez pour honorer un Dieu aussi grand que vous, aussi saint que vous, aussi parfait que vous. Ce qui nous confond, Seigneur, c'est que, reconnoissant tant de sainteté dans cette loi, nous en voyons si peu dans nous-mêmes : de quoi nous rougissons, c'est d'y être soumis selon l'esprit , et de la professer si mal dans la pratique ; c'est de n'oser presque nous dire ses sectateurs et ses disciples , de peur d'en être démentis par nos actions. Ses maximes nous paroissent terribles , parcequ'elles condamnent toute notre vie; et en effet, nous n'ignorons pas que c'est selon cette loi que nous serons jugés , qu'il ne nous st plus désormais possible de la récuser, et qu'il ne sera jamais vrai
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de dire de nous ce que saint Paul disoit des infidèles : Qukumque enim sine lege peccaverunt, sine lege peribunl (Rom., 2). Ce n'est plus comme eux sans loi que nous péchons : nous en avons une; et le même Sauveur qui nous Ta apportée du ciel dans la plénitude des temps, et qui pour cela est venu parmi nous et s'est abaissé jusqu'à nous , reviendra à la fin des siècles dans tout l'appareil de sa justice et dans tout l'éclat de sa majesté, pour nous en demander compte. Voilà , mon Dieu, ce qui nous rend cette loi d'autant plus redoutable, qu'elle est plus sainte. Mais quelque redoutable qu'elle soit pour nous, nous ne laissons pas de conclure qu'elle est digne de vous ; et nous le concluons par la raison même qui nous la fait craindre. Car étant pleins d'iniquité comme nous le sommes, il faut, pour être sainte, qu'elle nous soit directement opposée; et dès qu'elle s'accommoderoit avec nous , ce ne seroit plus qu'une loi de désordre et de corruption. Si là-dessus nous sommes trompés , ô mon Dieu, permettez-moi de vous le dire après un de vos plus zélés serviteurs , ce seroit vous qui nous auriez jetés dans l'erreur ; vous seriez responsable de nos égarements, et c'est à vous que nous aurions droit de nous en prendre , parceque dès-là qu'une religion est toute sainte , elle porte le caractère de votre divinité. Oui , je le dis , mon Dieu : quand ma créance ne seroit pas aussi constamment vraie qu'elle l'est , j'aurois toujours de quoi me consoler sur ce qu'elle est sainte; et je me flatterois toujours d'avoir pris le parti de la vérité , en prenant celui de la sainteté. Je me reposerois toujours sur ce que votre providence , à qui il appartient de me conduire , ne m'auroit rien fait paroître de meilleur; et sur ce que toutes les autres voies conduisant au libertinage , celle-là seule que j'ai suivie me retiendroit dans le devoir , et me porteroit à la pratique de toutes les vertus. Non seulement je ne craindrois pas que votre justice me punît pour avoir embrassé une profession si sainte , mais j'espérerois que s'il y a des récompenses à attendre, elles seroient pour moi, parcequ'il n'y a que l'innocence du cœur et l'exercice de la vertu qui puissent nous approcher de vous, et qui doivent être couronnés de votre gloire. Or je les trouve parfaitement dans la religion de mon Sauveur-. Goûtons , Chrétiens, cet avantage , et entrons dans le sentiment de saint Pierre : Eliamsi oporluerit me mon, non te negabo (Matth., 26) :Non, Seigneur, fallût-il endurer la mort, je n'abandonnerai jamais votre loi; car c'est là, et nulle part ailleurs, qu'est mon repos, ma perfection, ma félicité. Hors de là, mon esprit seroit toujours flottant, ma vie toujours déréglée; je n'aurois point de fin qui terminât mes espérances, ni rien de solide pour arrêter mes désirs. C'est donc à la sainte loi de Jésus-Christ que je dois et que je veux inviolables en t m'attacher; j'y reconnois l'œuvre de Dieu, non seulement par sa sainteté, Lex Domini immaculala, maïs par la force surnaturelle et toute divine, qu'elle a fait voir dans son établissement et dans la conversion du
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monde , convenais animas. Nouvelle attention , s'il vous plaît , à cette seconde partie.