‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 5)Chapitre 83 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Se faire une prudence aux dépens de Dieu, au préjudice même des

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règles du monde, ù la honte de la religion et à l'avantage de l'impiété, c'est-à-dire une prudence dont Dieu se tient déshonoré, que le monde même n'approuve pas, dont les foibles se scandalisent et dont les impies se prévalent, c'est ce que la politique du siècle a de tout temps inspiré aux mondains, et ce que l'esprit de Dieu contredira toujours. En quatre paroles, je viens de vous proposer quatre raisons que me fournit la morale chrétienne, et sur lesquelles j'établis la vérité de ma première proposition. Ne les perdez pas.

Il est de la grandeur de Dieu d'être servi par des hommes qui fassent gloire d'être à lui et de se déclarer pour lui; et il n'y a point de prudence qui puisse affoiblir la force et l'obligation de ce devoir, parceque ce devoir est le premier principe sur quoi roule la prudence même , et à quoi toute cette vertu doit se rapporter. Les intérêts de Dieu, c'est-à-dire ce qui touche son culte, sa religion, sa loi, son honneur, sa gloire, sont d'un ordre si relevé , qu'ils ne peuvent jamais être balancés par nul autre intérêt; et d'ailleurs ces mêmes intérêts de Dieu sont tellement entre nos mains , que vous et moi nous en devons être les garants , et qu'autant de fois qu'ils souffrent quelque altération et quelque déchet, Dieu a droit de s'en prendre à nous, puisque ce dommage qu'ils souffrent n'est que l'effet et une suite de notre infidélité. Or c'est ce qui arrive tous les jours, lorsque, par une fausse politique, nous négligeons de les maintenir, et que, nous en reposant sur Dieu même , nous nous faisons des prétextes pour nous taire quand il faudroit parler , pour dissimuler quand il faudroit agir, pour tolérer et pour conni ver quand il faudroit reprendre et punir. Car quelle prudence pourroit alors nous mettre à couvert des jugements de Dieu, dont nous trahissons la cause; et de quel secours peut être pour nous la sagesse du monde , quand, par ses maximes criminellement suivies , nous nous rendons coupables et responsables de l'injure que Dieu reçoit?

C'est par cette règle que saint Jérôme , et après lui le docteur angélique saint Thomas , ont expliqué ce précepte de la loi divine , en apparence si rigoureux , lequel oblige tout homme chrétien à faire , quand il en est requis, la profession publique de sa foi , lui en dût-il coûter la vie, s'attirât-il par-là les derniers malheurs, fallût-il endurer pour cela les tourments les plus cruels : car notre religion, dit Tertullien, pour l'honneur du Dieu qu'elle nous fait adorer, ne sait ce que c'est que de biaiser dans cette extrémité même. En effet, c'est cette nécessité, ou de mourir pour sa foi en la déclarant, ou d'en être le prévaricateur et l'apostat , je ne dis pas en la désavouant , mais seulement même en la déguisant et en la cachant ; c'est, dis-je, celte nécessité qui a produit tant de martyrs dans le christianisme. Or la même raison qui obligeoit les martyrs à professer leur foi, m'engage encore aujourd'hui à faire éclater mon zèle dans toutes les occasions où l'intérêt de Dieu est exposé : pourquoi? parceque je ne

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suis pas moins redevable à Dieu de mon zèle que de ma foi , ou plutôt parceque l'obligation particulière que j'aurois de confesser extérieurement ma foi, n'est qu'une conséquence de l'obligation générale où je suis de témoigner, quand il le faut , mon zèle pour Dieu.

Je sais que dans les premiers siècles de l'Église il s'éleva une secte de faux chrétiens , ou pour mieux dire de mondains, qui en jugèrent autrement , et qui prétendirent que dans ces circonstances , où la confession de la foi étoit censée un crime devant les hommes, on pouvoit au moins, pour se racheter des supplices et de la mort, user de dissimulation, ne paroissant pas ce que l'on étoit, et au hasard même de paroître pour quelque temps ce que l'on n'étoit pas : mais je sais aussi que ce langage révolta tous les vrais fidèles; je sais que d'un consentement unanime les Pères détestèrent et rejetèrent cette erreur, que le premier concile œcuménique la condamna, et que, dans la sainte religion que nous professons, ceux-là ont toujours passé pour scandaleux, qui ont refusé de se déclarer ouvertement. Or si cela est vrai de la foi dans les temps mêmes où elle a été odieuse et persécutée, combien plus l'est-ildu zèle des intérêts de Dieu, lorsque pour leur défense nous n'avons point de semblable risque à courir, et qu'une liberté évangélique, bien loin d'être dangereuse pour nous, nous devient glorieuse et honorable?

C'est donc en vertu de ce titre que Jésus -Christ, dans l'onzième chapitre de saint Luc , proposant les maximes fondamentales de son règne , c'est-à-dire de cet empire souverain qu'il exerce sur nous comme notre Dieu, insiste particulièrement sur celle-ci : Qui non est tnecurn, contra me est (Luc, M) : Celui qui n'est pas pour moi, est contre moi ; parole , dit saint Augustin , qui confondra éternellement les sages du siècle , et qui suffira pour réprouver l'indifférence criminelle où ils se retranchent , quand il est question de rendre à Dieu le témoignage qu'il exige d'eux ; parole qui réfutera invinciblement les raisons frivoles par où ils s'efforcent maintenant de justifier leur silence, et d'excuser leur timidité en ce que j'appelle le parti de Dieu; parole de malédiction pour ces esprits d'accommodement qui , sans jamais choquer le monde, croient avoir le secret de contenter Dieu, et qui, sans rien faire pour Dieu , voudroient que Dieu fût content d'eux. Car que répondront-ils à Jésus-Christ, quand il leur dira que l'un et l'autre ensemble étoit impossible , et qu'ils en dévoient être convaincus par cet oracle sorti de sa bouche : Qui non est mecum , contra me est? Prétendront-ils l'avoir mieux entendu que lui, avoir été plus prudents que lui , avoir eu pour ses intérêts un zèle plus discret que lui? Et parcequ'alors il s'agira du choix décisif que cet Homme-Dieu fera de ses élus , dépendra-t-il d'eux d'avoir été à lui malgré lui? Ah! Chrétiens, que David raisonnoit bien d'une autre manière, et que l'idée qu'il avoit conçue de l'être de Dieu et de son excellence lui donnoit bien d'autres sentiments ! Non, non, Seigneur, B. 2. 29

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disoit-il à Dieu dans l'abondance de son cœur, il ne faut point que je m'érige en sage et en politique; et malheur à moi si je le suis jamais à vos dépens ! Il faut que , dans l'étendue de ma condition , j'aie pour l'avancement et pour le soutien de votre gloire autant de zèle que j'en dois avoir. Car en cela consiste ma grande sagesse ; et ce zèle de votre maison , qui me dévore , fait que tous les outrages que vous recevez dans le monde me blessent moi-même personnellement : Zelus domûs tuœ comedit me, et opprobria exprobrantium ûbi ceciderunt super me (Psabn. 68). Ces outrages , ô mon Dieu , par l'impiété et l'insolence des hommes, montent jusqu'à vous ; mais, par une vertu toute contraire de la charité qui m'anime , ils retombent en même temps sur moi; c'est-à-dire les blasphèmes que l'on profère contre votre nom , les profanations de votre sanctuaire , les transgressions de votre loi , les insultes , les scandales, les dérèglements de votre peuple, tout cela fait sur mon cœur une impression à laquelle je ne puis résister. Quoi qu'en dise le monde , il fout que je m'explique et que je parle ; et si ma raison s'y oppose , je la renonce comme une raison séduite et corrompue : Et opprobria exprobrantium tibï ceciderunt super me. Voilà , mes chers auditeurs , l'exemple et le modèle que l'Écriture nous met devant les yeux : car ce n'est pas seulement un roi comme David qui doit parler de la sorte, mais un seigneur dans ses terres et ses domaines, mais un juge dans sa compagnie, mais un magistrat dans son ressort , mais un supérieur dans sa société, un particulier dans sa famille , chacun sans exception dans son état. Tous les emportements d'un fils débauché et libertin doivent toucher le cœur d'un père ; tous les désordres d'un domestique vicieux doivent toucher celui d'un maître. Je dis d'un père et d'un maître chrétiens, afin que l'un et l'autre répondant à la grâce de leur vocation , ils puissent se rendre le même témoignage devant Dieu que David se rendoit par ces paroles : Et opprobria exprobrantium ûbi ceciderunt super me. Sans cela, ni l'un ni l'autre ne satisfait à ce que lui impose la qualité de serviteur de Dieu ; et sans cela l'un et l'autre abusent du pouvoir qui leur a été donné de Dieu. Seconde preuve tirée de la comparaison des devoirs du monde , et de la manière dont ils sont observés.

Car il seroit bien indigne et absolument insoutenable, de vouloir que Dieu comptât pour un service ce que le monde même regarde comme une espèce de perfidie, et qu'il agréât pour témoignage de notre attachement une conduite dont les hommes se tiennent tous les jours offensés. Or un ami , bien loin de reconnoître pour ami celui qui dans l'occasion hésiteroit à se ranger hautement de son parti et à le défendre , le mépriseroit comme un lâche , et , si je l'ose dire , comme un déserteur de l'amitié. Un prince , bien loin de mettre au nombre de ses fidèles sujets quiconque, dans la conjoncture d'une guerre, affecteroit de demeurer neutre, le traiteroit de rebelle et d'ennemi de l'état. Dès-là que c'est son sujet , le maître veut , et avec

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justice, qu'il marche sous ses étendards , qu'il s'intéresse pour la prospérité de ses armes , qu'il y contribue et de sa personne et de ses biens, qu'il fasse céder toute autre considération à celle-là. Reste donc à voir si la politique du monde , qui ne peut , avec tous ses artifices et tous ses détours, excuser à l'égard des hommes cette disposition d'indifférence, peut l'autoriser à l'égard de Dieu, et si Dieu, jaloux jusqu'à l'excès de la fidélité qui lui est due, peut, dans un point aussi délicat que celui-ci , être content de ce qui ne suffit pas même aux hommes pour les satisfaire. Et c'est ici que , pour votre édification et pour la mienne, ou plutôt, que pour la confusion de cette prudence charnelle qui est visiblement ennemie de Dieu , je voudrois, s'il étoit possible, rappeler tous les siècles passés, et faire comparoître comme en jugement tous ces sages de la terre qu'on a vus si zélés pour le service des puissances humaines à qui leur fortune les attachoit , mais en même temps si réservés et si froids pour Dieu et pour sa religion. Car enfin , leur dirois-je avec tout le respect convenable , mais toute l'assurance que devroit me donner mon ministère , quand il y alloit du bien de l'état, quand l'autorité du prince se trouvoit en compromis, et qu'il falloit la maintenir, cette modération, dont vous vous piquiez tant d'ailleurs , ne diminuoit rien de votre ardeur. De quelle sévérité n'usiez-vous pas? avec quelle hauteur, avec quelle fermeté n'agissiez-vous pas? Toute votre prudence alors étoit de n'avoir ni ménagements ni égards, de ne laisser rien impuni , de prévenir par une juste rigueur jusqu'aux moindres suites; et sur cela même votre zèle étoit louable , puisque l'autorité que vous aviez à défendre venant de Dieu , comme dit l'Apôtre , elle ne demandoit pas un moindre soutien ni une moindre protection, quoique souvent elle eût peut-être demandé de votre part une plus pure intention. Mais du reste, dans ces mêmes places que vous occupiez, étoit-il question de vous opposer au libertinage qui faisoit tous les jours de nouveaux progrès ; mais vous par!oit-on d'un scandale qui se répandoit , et qui ne pouvoit être arrêté que par vos soins et par une sainte vigueur ; mais falloit-il corriger des désordres qui déshonoroient le christianisme , et qui ne subsistoient que par votre molle et pernicieuse tolérance : c'est là que ce zèle , auparavant si courageux et si ferme , devenoit timide et circonspect; que vous deviez , à vous en croire, garder des mesures; que vous craigniez de vous avancer; que vous ménagiez celui-ci , que vous respectiez celui-là ; c'est là que votre prudence , ingénieuse à éluder tout ce qui lui étoit à charge , trouvoit mille raisons spécieuses pour ne rien entreprendre, et pour laisser croître le mal : c'est là que vous traitiez d'indiscrétion les plus sages démarches de ceux qui se portoient pour défenseurs de la vraie piété , et que vous appeliez sagesse , habileté et science du monde , les dangereuses connivences de ceux qui entretenoient comme vous et fomentoient l'iniquité. Ah ! Chrétiens , cette seule contrariété de sentiments

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et de conduite ne sera-t-el!e pas une conviction contre vous au tribunal de Dieu, et en faudra -t-il davantage pour faire évanouir tout le mystère et pour renverser tout le plan de votre prudence prétendue?

Ajoutez (et c'est la troisième raison) que, dans l'opinion des hommes, cette indifférence pour la cause de Dieu est communément prise et interprétée comme une aliénation secrète des intérêts de Dieu; excellente r emarque du chancelier Gerson , que je vous prie de bien comprendre. Voici sa pensée : Car le libertinage même le plus obstiné n'osant pas lever le masque, et pour sa propre conservation, quelque malice qu'il cache au-dedans , ayant soin de ne la pas produire au-dehors , à peine démêle-t-on dans le monde un homme indifférent pour Dieu, de celui qui formellement et expressément est contre Dieu. Vérité si constante que l'on juge même de l'un par l'autre, et que ce jugement n'est ni léger ni téméraire, puisqu'il est fondé sur la pratique la plus commune, et sur l'usage le plus ordinaire des libertins du siècle. En effet, un athée, s'il y en a , ne se fait guère autrement connoître que par son indifférence pour toutes les choses de la religion. Un homme corrompu et abandonné aux désirs de son cœur, ne se fait guère autrement remarquer que par une certaine insensibilité aux plus honteux dérèglements qui régnent autour de lui, et dont il est témoin. Quand donc ce ne seroit que pour les foibles, qui, voyant de ces chrétiens indifférents et de ces faux sages , en prennent sujet de scandale , parcequ'ils ne savent avec qui ils traitent, et qu'ils ne peuvent dire d'un chrétien de ce caractère ce qu'il est ni ce qu'il n'est pas, il faudroit, pour ne les pas jeter dans ce trouble, nous expliquer , et accomplir par œuvre ce que nous demandons tous les jours à Dieu qu'il opère en nous par sa grâce : Judica me, Deus, et discerne causant meam ab homine iniquo (Ps. 42) : Jugez-moi, Seigneur, et faites le discernement de ce que je suis, d'avec l'impie et le réprouvé. Je veux dire que nous devrions agir de telle sorte que l'on nous distinguât, et qu'étant à Dieu comme nous y sommes, ou comme nous témoignons y vouloir être, notre conduite ne donnât aucun lieu d'en douter. Et voilà, mes chers auditeurs, ce qui obligea autrefois 1 e saint homme Élie à faire aux Israélites ce reproche que nous lisons dans l'Ecriture, et que chacun de nous peut bien s'appliquer; voilà ce qui alluma le juste courroux dont ce prophète se sentit ému lorsqu'il vit les chefs du peuple d'Israël sans zèle et sans action , à la vue d'un sacrilège qui se commettoit, et des honneurs profanes que l'on rendoit à l'idole de Baal : Usquequb claudicatis in duas partes? Jusqu'à quand, leur dit-il, balancerez-vous entre la prévarication la plus condamnable et le plus soint de tous les devoirs? Si le Dieu d'Israël est votre Dieu, que ne prenez-vous la parole, que n'agissez-vous, que ne combattez- vous pour lui? et si Baal n'est qu'un fantôme, que ne vous élevez-vous contre cette fausse divinité , ou plutôt contre ceux qui

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l'idolâtrent? Pourquoi fout-il que vous teniez un milieu, que ni la conscience, ni l'honneur n'approuveront jamais, et que, par une espèce de neutralité aussi indigne, et presque plus indigne que l'infidélité même, vous scandalisiez vos frères? Pourquoi faut-il que ce peuple qui vous observe, et à qui vous servez d'exemple, jugeant de votre religion par l'intérêt que vous y devez prendre , puisse avec raison vous soupçonner d'en avoir fort peu, ou de n'en point avoir du tout? Il en veut des preuves et des effets; et ce n'est que par ces effets et ces preuves sensibles que vous pouvez lui apprendre ce que vous êtes, et pour qui vous êtes. Or combien en voit-on parmi nous (avouons-le ici, Chrétiens, et dép!orons-le devant Dieu), combien en voit-on dans les mêmes dispositions que ces Israélites à qui parloit le Prophète? combien de ces esprits à qui tout est bon , qui pour le vice et pour la vertu ont d'égales complaisances, qui s'accommodent de l'erreur comme de la vérité, qui souffrent en leur présence le scandale sans émotion , et le mépris de Dieu sans altération ; en un mot, à qui Dieu peut dire ce qu'il disoit dans l'Apocalypse à l'un des premiers évêques de l'Eglise : Utinam frigidus esses aut calidus (Apoc, 3) ! Je voudrois que vous fussiez ou tout un ou tout autre; que vous fussiez ouvertement ou contre moi, ou pour moi : mais parceque vous êtes tiède, et que vous demeurez dans un milieu qui ne décide rien, c'est pour cela que je suis prêt à vous rejeter : Sed quia tepidus es , incipiam te evomere de ore meo. Esprits, ajoute saint Jérôme , d'autant plus dangereux , que dans cet état de tiédeur ils sont plus capables de nuire, plus en pouvoir d'arrêter le bien et de favoriser le mal, parceque leur tiédeur même a je ne sais quel air de modération qui fait que l'on s'en préserve moins , au lieu qu'une malice plus déclarée auroit bientôt ruiné tout leur crédit , et leur feroit perdre toute créance.

Quoiqu'il en soit, en user ainsi, c'est donner aux ennemis de Dieu, à l'impiété, au vice, tout l'avantage qu'ils demandent, et les mettre en possession du règne funeste et de cet empire qu'ils tachent, par toutes sortes de moyens, à s'usurper. Quatrième et dernière preuve de la vérité que je vous prêche. Car, suivant la belle et solide réflexion de saint Augustin, le libertinage ne demande point précisément d'être applaudi, d'être soutenu et appuyé; il se contente qu'on le tolère, et c'est assez pour lui de n'être point traversé ni inquiété. Quand donc vous le laissez en paix , vous lui accordez tout ce qu'il prétend. Avec cela , il ne manquera pas de prendre racine ; et , sans avoir besoin d'un autre secours, il saura bien se fortifier et s'étendre. N'est-ce pas de cette sorte et par cette voie qu'il est toujours parvenu à ses fins? Les ménagements de ceux qui l'ont épargné, et qui dévoient le réprimer dans sa naissance, ont été de tout temps les principes de son progrès. Voilà ce qui a nourri dans tous les siècles la licence de certains esprits contagieux , qui ont infecté le monde ;

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voilà ce qui a introduit jusque dans le christianisme tant d'abus et tant de désordres, directement opposés aux lois de l'honnêteté; voilà ce qui a multiplié les schismes et les hérésies. On se faisoit d'abord un point de sagesse de les négliger , et puis on se trouvoit trop foible pour les retrancher. Après les avoir supportés par indulgence, on se voyoit réduit à les souffrir par nécessité. La politique des uns rendoit le zèle des autres impuissant et inutile. Et, pour remonter jusqu'à la source, l'indifférence d'un homme qui n'avoit pas fait son devoir, étoit la cause originaire d'un vaste incendie qui embrasoit des pays entiers. En dis-je trop, Chrétiens? et, sans consulter d'autre expérience que celle de nos pères , ce que je dis n'est-ce pas ce qu'ils ont éprouvé, et de quoi ils nous ont laissé les tristes restes? De là l'obligation spéciale et redoutable de ceux qui se trouvent élevés en dignité , de ceux qui ont dans le monde de la qualité , de ceux qui , par leurs talents ou par leurs emplois, se sont acquis plus d'autorité, de ceux à qui Dieu semble avoir donné plus de lumière et de capacité; de là, dis-je, cette obligation plus étroite qu'ils ont d'attaquer avec force les scandales du siècle, et de leur couper court : obligation qu'ils doivent considérer comme l'un des points sur lesquels le Saint-Esprit leur fait entendre qu'ils seront plus exactement recherchés, plus sévèrement jugés, plus rigoureusement condamnés. Car qu'un homme du commun oublie là-dessus et ce qu'il peut et ce qu'il doit, quoiqu'il se charge en particulier d'un grand compte, la conséquence pour Dieu en est moins à craindre; mais qu'un grand qui a le pouvoir en main, et qui, selon saint Paul, est le ministre de Dieu pour venger ses intérêts, cesse de s'y employer; qu'il soit sur cela d'une composition facile, qu'il se remue lentement, qu'il résiste foiblement, qu'il se relâche et qu'il se rende aisément, vous savez avec quel succès l'impiété en profite. En vain étalerois-je ici des maux qui vont presque à l'infini , et qui ne vous sont que trop connus. 11 me suffit de vous avoir appris d'où ils procèdent, et de vous avoir fait comprendre ce qu'il étoit important pour vous de n'ignorer pas , que de tolérer le vice, c'est l'autoriser, c'est le seconder, c'est le faire croître, puisqu'il ne veut rien de plus qu'une telle condescendance, et que cela seul lui ouvre un champ libre pour passer à toutes les extrémités.

Vous me direz qu'un zèle vif et ardent, tel que je tâche de vous l'inspirer contre le libertinage et contre le vice, bien loin de guérir le mal, ne servira souvent qu'à l'irriter. Quand cela seroit, Chrétiens, et que vous verriez que cela dût être, votre indifférence pour Dieu n'en seroit pas moins criminelle , et en mille rencontres le zèle ne vous obligeroit pas moins à vous déclarer. Quoique le mal s'aigrît et s'irritât, vous auriez fait votre devoir. Dieu auroit ses vues pour le permettre ainsi ; mais l'intention de Dieu ne seroit pas que le mal qu'il voudroit permettre fût ménagé et toléré par vous. Saris mesurer les choses par l'événement, vous auriez toujours la consolation de

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dire à Dieu : Seigneur, j'ai suivi vos ordres, et j'ai pris le parti de votre loi. Et certes, mon cher auditeur, il ne vous appartient point et il ne dépend pas de vous, sous prétexte d'un événement futur et incertain , de vous dispenser d'une obligation présente et assurée : c'est à vous de vous confier en Dieu, et d'agir dans l'espérance qu'il bénira votre zèle. Aussi ce zèle que je vous demande étant un zèle de charité, qui n'a rien d'amer, qui n'est ni fier ni hautain, qui aime le pécheur et l'impie, en même temps qu'il combat l'impiété et le péché, il y a tout sujet de croire qu'il sera efficace, et d'en attendre le fruit que l'on se propose.

Vous me direz qu'il faut user de discrétion , et je le dis aussi bien que vous ; car à Dieu ne plaise que je vous engage à imiter ceux qui, emportés par leur propre sens, au lieu de se faire un zèle de leur religion, se font une religion de leur zèle! Non, sans doute, ce n'est point là ce que j'entends. Il faut de la discrétion , mais aussi une discrétion qui aille toujours au terme où le zèle lui-même doit tendre. Tant de discrétion qu'il vous plaira, pourvu que le vice soit corrigé, pourvu que le scandale soit réparé, pourvu que la cause de Dieu ne succombe pas. Car, que votre discrétion se termine à prendre toujours , quoique sous de belles apparences , le mauvais parti ; que la cause de Dieu souffre toujours , quand elle est entre vos mains; que l'iniquité se tienne en assurance et qu'elle se croie assez forte, du moment que vous êtes son juge; que vous ayez dans le doute un secret penchant à conclure favorablement pour elle, et que tout ce tempérament de discrétion que vous affectez ne consiste qu'à ralentir voire zèle et qu'à retenir celui des autres, c'est discrétion, si vous le voulez ; mais cette discrétion et cette prudence contre laquelle saint Paul prononce anathème, et qu'il met parmi les œuvres de la chair, quand il dit aux Romains : Sapientia carnis ïnimïca estDeo (Rom., 8).

Vous me direz que votre zèle fera de l'éclat et du bruit; mais pourquoi donc en faire, si ce n'est pour empêcher ce que vous savez être un véritable désordre, soit dans l'intérieur de votre famille , soit audehors? Est-ce prudence d'éviter l'éclat, quand l'éclat est nécessaire, et qu'il peut être avantageux? Faudra-t-il que le libertinage, qui règne peut-être dans votre maison, sous ombre que vous ne voulez pas éclater, y soit tranquille et dominant? Puisqu'il n'y a qu'un éclat qui l'en puisse bannir, bien loin d'appréhender cet éclat , ne faudroit-il pas le rechercher comme un remède et comme un moyen efficace? Mais cet éclat troublera la paix : Qu'il la trouble, répond saint Augustin ; c'est en cela même qu'il sera glorieux à Dieu et digne de l'esprit chrétien. Car il y a une fausse paix qui doit être troublée , et c'est celle dont je parle, puisqu'elle favorise le péché. Et pourquoi le Fils de Dieu nous a-t-il dit dans l'Évangile qu'il n'étoit pas venu pour apporter la paix sur la terre, mais le glaive et la division; qu'il étoit venu séparer le fils d'avec le père, et la mère d'avec la fille? Que vouloit-il par-

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!à nous marquer, sinon qu'il y a dans le cours de la vie des occasions et des conjonctures où il est impossible de satisfaire au zèle que l'on doit à Dieu, sans s'exposer à rompre la paix avec les hommes? Et qu'y a-t-il en effet de plus ordinaire que ces occasions où, pour l'honneur de Dieu, il faut se résoudre à soutenir des guerres dans le monde et contre le monrie? Non, non, Chrétiens, il n'y a point de paix, ni domestique ni étrangère, qui doive être préférée à l'obligation de porter l'intérêt de Dieu , et de s'opposer à l'offense de Dieu. Si le scandale qui se commet au mépris de Dieu vient de ceux qui vous sont unis par les liens de la chair et du sang, toute paix avec eux est un autre scandale encore plus grand. Il faut, selon le sens de l'Évangile, les haïr et les renoncer; et ils ne doivent point s'en plaindre, puisque, si le scandale vient de vous-mêmes , il faut vous haïr et vous renoncer vousmêmes : car c'est pour cela que Jésus-Christ a pris les alliances les plus étroites du père avec le fils , et de la fille avec la mère , afin de nous faire mieux entendre que nulle raison ne doit être écoutée au préjudice du Seigneur et de son culte.

Mais ne doit-on pas ménagerie prochain, surtout si c'est un ami, si c'est un homme distingué par sa naissance, par son élévation, par son rang? Le ménager, mon cher auditeur! et qu'est-ce que cet ami, qu'est-ce que ce grand, qu'est-ce que cet homme, quel qu'il soit, dès qu'il y va de la gloire de votre Dieu et de son service? Si les apôtres a voient eu de tels ménagements, où en serions-nous? Auroient-ils prêché 1 Évangile malgré les édits des empereurs et les menaces des tyrans? Auroient-ils répondu avec tant de fermeté aux juges et aux magistrats qui leur défendoient de parler , qu'ils dévoient plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes ? Si jnslum est in conspectu Deiy vos potius audire quàm Deum (Act., 4) ? Si les Pères de l'Église, les Athanase, les Chrysostome, les Augustin et les autres, avoient eu de pareils égards, auroient-ils préservé le peuple fidèle de tant d'erreurs qu'ils ont détruites, et de tant d'hérésies qu'ils ont hautement combattues? Agissez avec respect, mais agissez avec force ; l'un n'est point contraire à l'autre. Honorez la naissance, honorez la dignité, honorez la personne, mais condamnez l'injustice et l'iniquité. Cependant, Chrétiens, voici le désordre : on a du zèle, et quelquefois le zèle le plus violent et le plus amer pour certaines conditions, et l'on en manque pour d'autres états plus relevés. On se dédommage en quelque manière sur les petits de ce qu'on ne fait pas à l'égard des grands. Tout est crime dans ceux-là, et tout est, ce semble, permis à ceux-ci. On se persuade que c'est sagesse de se taire, de dissimuler , d'attendre l'occasion favorable, et un moment qui ne vient jamais, ou qu'on ne croit jamais être venu. Ah! Seigneur, ôtez-nous cette damnable sagesse du monde, et remplissez-nous de votre zèle. Que ce zèle nous tienne lieu de la plus haute sagesse, que ce zèle soit notre souveraine raison, que ce zèle nous serve de réponse à toutes les difficultés d'une spécieuse et vaine poli-

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tique; qu'après nous avoir garantis de ce premier écueil d'une prudence prétendue, il nous préserve encore du second, qui est une lâche faiblesse, dont j'ai présentement à parler, et qui doit être le sujet de la seconde partie.

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