PREMIÈRE PARTIE
Qu'il y ait une piété, Chrétiens, dont le défaut consiste à se licencier dans les petites choses, tandis qu'elle tient ferme dans les grandes, je ne m'en étonne pas : c'est l'effet de notre fragilité , et cette fragilité est si naturelle, qu'elle paroît en quelque sorte pardonnable. Mais qu'il se trouve une prétendue piété dont le caractère soit d'être exacte jusqu'au scrupule dans les plus légères pratiques, et de négliger du reste les points de la loi les plus importants, c'est la plus grossière de toutes les illusions, et un désordre que nous pouvons traiter de folie et de renversement d'esprit. Car de quel usage peut être ce zèle pour l'observation des simples conseils, lorsqu'en même temps on abandonne et qu'on viole les plus exprès commandements? En m'attachant au précepte sans aller jusqu'au conseil , je ne laisse pas de marquer à Dieu une fidélité dont il me tiendra compte, puisqu'après tout je fais ce qu'il exige de moi et j'obéis à ce qu'il m'ordonne; mais en m'assujettissant au conseil sans prendre soin de satisfaire au précepte, je me consume d'un vain travail, et je me rends même coupable aux yeux de Dieu, puisque, sous ombre d'une perfection imaginaire, je transgresse ses adorables volontés, et je n'accomplis pas mes plus étroites obligations.
Voilà néanmoins, mes chers auditeurs, un des dérégh iments les plus ordinaires dans le monde, je dis dans le monde chrétien ; et c'est l'abus visible et insoutenable que le Fils de Dieu conda rnnoit dans les pharisiens, et qui règne encore parmi nous. Concevez -le bien dans la personne de ces sages du judaïsme, afin de le corriger dans votre pro-
pre conduite. Car malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! leurdisoit le Sauveur des hommes : Vœ vobis, scribœ et pharisœi hypocrïiœ (Matth., 23) ! pourquoi? parceque toute votre piété se réduit à certaines cérémonies, à certaines coutumes, à payer certaines dîmes, dont la loi ne fait point mention et dont vous pourriez absolument vous dispenser, et que cependant vous oubliez les devoirs capitaux de la justice, de la charité, de la miséricorde : Quia decimatis mentham et anethum ; et reliquistis quœ graviora sunt legis, judicium , misericordiam, et fidem flbid.). La loi vous ordonne d'être équitables dans vos jugements, et tous les jours vous y commettez les plus criantes injustices, La loi vous recommande d'être fidèles dans la société et le commerce de la vie, et vous êtes remplis d'artifices et de déguisements. La loi veut que vous soyez charitables envers le prochain , doux et patients; et, par une rigueur outrée, vous éclatez sur les plusfoibles sujets , sans savoir compatir aux infirmités humaines. Guides aveugles, vous craignez d'avaler un moucheron, et vous dévorez sans peine un chameau : Duces cœci, excolanlcs culicem , camelum autem glutientes (Ibid.). Ainsi, dis-je, leur parloit le Fils de Dieu, et ce fut là en effet toujours le vice des pharisiens. S'agissoit-ii du jour du sabbat, ils le gardoient avec superstition ; mais à ce même jour du sabbat, ils formoient des intrigues contre Jésus-Christ, et prenoient des mesures pour le perdre. Étoit-il question de laver ses mains avant le repas, ils faisoient un crime aux apôtres d'y manquer ; mais en même temps ils ne comptoient pour rien le droit de la nature le plus inviolable et le plus sacré, qui est d'honorer ses parents ; ils apprenoient aux enfants à les mépriser, à leur être ingrats, et à leur refuser les secours nécessaires. Falloit-il paroître dans le prétoire de Pilate, où un Homme- Dieu , le libérateur d'Israël et le Saint des saints , contre qui ils s'étoient déclarés, devoit être interrogé et jugé, ils refusoient d'y entrer parceque c'étoit la veille de Pâques, et un jour où les Juifs ne pouvoient approcher d'un païen sans contracter une espèce d'impureté qui les meltoit hors d'état de manger l'agneau pascal ; Et non introierunt in prœtorium, ut non contaminarentur (Joan., 18). Mais voilà sans doute, dit saint Augustin, des consciences bien timorées. Ils craignoient que la maison de Pilate ne les infectât , et ils ne craignoient point d'être souillés du plus sacrilège et du plus noir attentat, lis n'osoient se faire voir chez un juge étranger, mais ils avoient assez d'assurance pour persécuter l'innocent et pour l'opprimer, pour susciter contre lui de faux témoins, pour verser son sang et le faire mourir sur une croix. Alienigenœ judicis prœtorio conlaminari metuebant, eifratris innocentis sanguinem fundere non timebant (August.).
Or n'est-ce pas là , Chrétiens , une image bien ressemblante de la piété de notre siècle ? Car ne regardons point cette dévotion pharisienne comme un fantôme que la loi de Jésus-Christ a dissipé. Elle subsiste encore, et elle subsiste jusqu'au milieu du christianisme, jus-
que dans le sein de l'Église. En voulez-vous être persuadés? il ne faut qu'un peu d'attention à ce qui se passe tous les jours autour de vous. Un homme a ses heures et ses temps marqués pour la prière, pour la lecture des bons livres, pour la fréquentation des sacrements : c'est un ordre de vie qu'il s'est tracé, ou qu'il a reçu d'un directeur ; il y est attaché, et toutes les affaires du monde ne lui feroient pas omettre un point de ce qu'on lui a prescrit, ou de ce qu'il s'est prescrit lui-même. Mais, du reste, entendez-le parler dans une conversation, il tiendra les discours les plus satiriques et les plus médisants; d'un ton pieux et dévot il condamnera l'un, il révélera ce qu'il y a de plus secret dans la conduite de l'autre, il n'épargnera personne; et, comme s'il étoit envoyé du ciel pour la réformation générale des mœurs, il fera impunément le procès à tout le genre humain. Mais voyez-le agir dans un différend où il se croit offensé, il n'y aura point de satisfaction qu'il ne demande, ni peut-être même point de réparation qui le puisse contenter ; il regardera sa propre cause comme la cause de Dieu , ou du moins jamais ne lui mettrez-vous dans l'esprit qu'il ait quelque tort , et que toute la justice ne soit pas pour lui : principe spécieux dont il s'autorisera pour nourrir f dans son cœur les plus vifs ressentiments , et pour justifier dans la pratique les plus injustes et les plus malignes vengeances. Une femme est la première à toutes les saintes assemblées ; elle a l'usage de la méditation, et elle aspire à l'oraison la plus relevée : elle ne se pardonneroit pas de s'être dérangée seulement un fois d'une certaine méthode qu'elle suit, et dont elle se fait une règle invariable. Mais venez à la contrarier dans une rencontre, vous la trouverez fière, hautaine, impatiente et aigre, se prévalant de sa vie régulière et de son exacte vertu, pour vouloir être d'ailleurs en liberté de faire tout ce qui lui plaît et selon qu'il lui plaît. Mais tâchez à pénétrer dans l'intérieur de son ménage, et sachez comment elle s'y comporte: elle n'a ni complaisance pour un mari, ni affection pour des enfants, ni vigilance sur des domestiques. Il faut que chacun souffre de ses caprices, et tour à tour essuie ses chagrins. Pourvu qu'elle ait passé devant les autels une partie de la journée, qu'elle ait assisté à certaines cérémonies, tout seroit renversé dans une maison, qu'à peine elle y prendroit garde et y donneroit quelque soin. Que n'aurois-je point à dire de tous les autres états, si je voulois pousser plus loin ce détail ? En est-il un qui ne me fournît des exemples sensibles et fréquents de ces piétés frivoles et mal entendues? Les ministres mêmes du Seigneur, qui néanmoins doivent servir de modèles aux peuples et les conduire dans les voies de Dieu, ne tombent-ils jamais dans un égarement si funeste? et combien en a-t-on vu témoigner le zèle le plus ardent pour maintenir ou pour rétablir la discipline de l'Église, et cependant diviser en quelque sorte l'Église même , la troubler , la scandaliser, y entretenir les factions et les révoltes? Sur cela , mes chers auditeurs, que puis-je faire autre chose que de reprendre l'anathème
lancé par Jésus-Christ , et de redire après lui : Vœ vobis ! Malheur à vous ! non plus seulement à vous, scribes et pharisiens , mais à vous , Chrétiens, indignes du nom que vous portez et de la religion que vous professez. Malheur, non point seulement à vous qui vivez dans un libertinage déclaré, et vous abandonnez ouvertement à la corruption du monde, mais à vous qui, faisant état d'être à Dieu, et de vous avancer dans le service de Dieu , voulez porter votre vol aux plus hauts degrés de la sainteté, tandis que vous en négligez les fondements!
Car quels sont les fondements de la sainteté chrétienne, telle que Jésus-Christ lui-même nous l'a proposée? L'exemple de ce jeune homme de l'Évangile nous le fait évidemment connoître. Il se sentoit touché de Dieu, il vouloit travailler à sa sanctification et à son salut ; et sur cela il vint consulter ce divin maître, à qui de toutes parts l'on s'adressoit pour entendre de sa bouche les vérités éternelles. Or que lui dit d'abord le Fils de Dieu? Lui parla-t-il d'un renoncement absolu à tous les biens qu'il possédoit? lui expliqua-t-il les mystiques opérations de sa grâce? l'entretint-il des dons sublimes et particuliers d'une oraison extraordinaire? Non, mes chers auditeurs; mais : Gardez les commandements, lui répondit cet Homme-Dieu : Serva mandata (Matth., 19). Voilà, préférablement à tout le reste, ce que vous avez à faire; et si vous ne bâtissez là-dessus, tout l'édifice de votre perfection n'étant appuyé que sur le sable, il se détruira de lui-même, et vous accablera sous ses ruines.
Je puis donc appliquer ici ce que disoit le grand Apôtre : Quand je parlerois toutes les langues du monde, et le langage même des anges ; quand j'aurois le don de prophétie, que je serois instruit de tous les mystères de Dieu, et que rien n'échapperoit à mes connoissances ; quand je ferois des miracles jusqu'à transporter les montagnes, que j'épuiserois tous mes fonds pour le soulagement et la subsistance des pauvres, que je me présenterois au martyre, et que je livrerois mon corps aux plus cruels tourments ; si je n'ai pas la charité de Dieu (or comment Faurois-je en n'observant pas ce que m'impose sous de grièves peines la loi de Dieu?) ; si, dis-je, je n'ai pas cette charité divine, je ne suis rien, ou je ne suis tout au plus qu'un airain sonnant et qu'une cymbale retentissante. Ce n'est pas assez; mais comme le même Docteur des nations, parmi les caractères de la charité, dont il relève si haut l'excellence, nous marque, en termes formels et en détail, qu'elle est patiente, qu'elle est douce et bienfaisante ; qu'elle n'est sujette ni aux jalousies, ni aux emportements et aux colères ; qu'elle ne pense point mal du prochain ; qu'elle n'aime point l'injustice , et qu'elle ne s'en réjouit point; enfin qu'elle endure tout, qu'elle supporte tout : il s'ensuit de là que, si je ne sais pas me modérer dans les rencontres, et, selon l'expression de l'Évangile, posséder mon ame dans la patience; que si je n'ai pas toute la douceur qu'il faut pour entretenir la paix dans une famille et avec ses proches ; que si, bien
loin d'être porté à obliger et à contenter tout ie monde, je conçois de secrètes envies contre l'un , je me laisse aller à des éclats contre l'autre ; que si je me préviens aisément de faux soupçons et de préjugés désavantageux aux personnes avec qui j'ai à vivre , ou qui sont sous mon obéissance; que si, prenant pour équité tout ce qu'un zèle aveugle m'inspire , je travaille sourdement à chagriner le prochain, à le traverser et à l'humilier, et que sa peine, à laquellejedevroisêtre sensible, soit au contraire un sujet de triomphe pour moi; avec cela j'ai beau d'ailleurs multiplier exercices sur exercices et prières sur prières, toute ma piété s'évanouit comme une fumée, et ne peut être devant Dieu de nul poids.
De là même que n'aurions-nous point lieu de penser et de dire, mes chers auditeurs, de ces femmes pieuses, ou se flattant de l'être; mais qui, sans égard à l'engagement d'un légitime mariage, et au sacré lien dont el'es sont attachées, demeurent tranquillement dans des divorces qu'elles tâchent de justifier par de spécieux prétextes, et que le puWic équitable et droit est forcé de condamner? Que ne pourrions-nous point penser et dire de tant d'autres sur divers sujets que je passe, et qui ne sont que trop connus? Qu'en pense-t-on , en effet, et qu'en dit-on ? On demande comment telle ou telle chose, dont elles n'ont aucun remords de conscience, peut s'accorder avec la dévotion. On ne le comprend pas, et il est aussi très difficile et même impossible de le comprendre. Cependant elles s'en tiennent à leurs pratiques ordinaires, elles y appliquent toutes leurs pensées, elles y donnent tous leurs soins ; et si elles s'accusent au saint tribunal, si elles croient avoir des reproches à se faire, ce n'est que de quelques négl'gences là-dessus , et de quelques fragilités qu elles se représentent comme de grièves transgressions.
Mais quoi ! ces pratiques ne sont-elles pas bonnes , et doit-on les négliger? Ah! Chrétiens, voilà notre aveuglement d'aller toujours aux extrémités qui sont vicieuses, et de ne prendre jamais le milieu, où consiste la vertu. De borner sa piété à certains points de subrogation et de pure dévotion, qui ne sont que le complément de la loi, tandis qu'on en laisse le fond, c'est un excès dont la seule exposition que je viens de faire vous découvre assez le désordre : mais aussi de se renfermer tellement dans le fond et l'obligation de la loi, qu'on ne se porte jamais au-delà , et qu'on abandonne toutes les pratiques d'une ferveur chrétienne, c'est un autre excès injurieux à Dieu et à sa grâce, pernicieux pour nous-mêmes, et très dangereux dans ses suites. Injurieux à Dieu, qui se montre si libéral envers nous, et avec qui Ton use de réserve ; injurieux à la grâce de Dieu, qu'on retient captive, et dont on mesure les mouvements, quoique dans son action elle soit essentiellement libre ; pernicieux pour nous-mêmes, puisque parlà nous nous privons d'un comble infini de mérites et de trésors célestes, que nous pourrions amasser en cette vie , et que nous retrouve-
rions dans l'éternité; enfin très dangereux dans ses suites, puisque de la négligence à l'égard des plus petites choses, l'on va promptement à la négligence dans les grandes. Quelle est donc la perfection , et par conséquent la vraie pieté? c'est l'assemblage des unes et des autres ; c'est cette plénitude de fidélité qui réunit tout et qui embrasse tout, le précepte et le conseil : le précepte par devoir, et le conseil par amour; le précepte parceque c'est l'ordre de Dieu, et le conseil parceque c'est le gré de Dieu. Car voilà l'exemple que Jésus-Christ même , notre Sauveur et notre modèle, nous a donné, lorsque, se présentant au baptême de Jean, il dit à ce divin précurseur, qui, dans la surprise où le jetoit l'humilité de son maître, refusoit de le baptiser : Ne vous opposez point à ce que je fais , il faut que j'accomplisse ainsi toute justice: Sic enim decet nos implere omnem justiliam (Matth., 3). Voilà ce que le même Fils de Dieu nous a encore proposé dans sa personne pour notre instruction et comme le sujet de notre imitation, lorsqu'il disoit aux Juifs qu'il n'étoit pas venu pour abolir la loi, mais pour la remplir; et qu'expliquant ensuite ce que c'est que de remplir la loi, il ajoutoit qu'il n'en passeroit pas un point ni une lettre : Iota unum aut umis apex nonprœieribit a lege, clonec omnia fiant (M.vrr.,5).Voi!à l'excellente règle qu'il nous a prescrite en deux paroles, qui, dans leur brièveté, sont comme le précis de toute la conduite d'un chrétien : Faites ceci , et n'omettez pas cela. Faites ceci , on vous le commande ; et n'omettez pas cela , on vous y exhorte. Puisqu'on vous commande l'un, vous le devez faire avant toutes choses, et c'est par où il faut commencer ; et puisqu'on vous exhorte à l'autre , vous ne devez pas l'omettre, mais un saint zèle de plaire à Dieu et de vous avancer dans les voies de Dieu , doit vous y engager : Hœc oportuit facere, et Ma non omittere (Matth., 23). De là, mes Frères, s'il y avoit à choisir entre l'un et l'autre, le premier demanderoit incontestablement la préférence. Mais l'un peut s'accorder parfaitement avec l'autre, et la vraie piété fait cette merveilleuse union. Piété entière dans son sujet; et de plus, piété désintéressée dans sa fin. Nouvel avantage qui la distingue de la piété des pharisiens , comme nous Talions voir dans la seconde partie.