PREMIÈRE PARTIE
Saint Grégoire pape , parlant des devoirs de la tempérance chrétienne , remarque surtout trois désordres qu'elle doit retrancher , en ce qui regarde la subsistance et la nourriture du corps. Premièrement, dit-il , elle nous en doit ôter l'affection , c'est à-dire un certain attachement servile qui rend l'homme en quelque manière esclave de son corps ; secondement , elle en doit modérer l'excès , qui souvent nous en fait user hois du besoin et de la nécessité; troisièmement, elle en doit bannir la délicatesse, si contraire à l'obligation que le christianisme nous impose , de crucifier notre chair avec ses passions et ses désirs corrompus : Qui Chrisli sunt, carmin suam crucifixerunl cum viliis et concupisceniiis ( Galal., 5). Or c'est d'abord ce que je trouve marqué de point en point dans notre évangile, et de quoi Jésus- Christ, dans le grand miracle qu'il opère, nous donne un exemple éclatant. Observez-y , s'il vous plaît , trois circonstances. 11 nourrit une multitude innombrable de peuple qu'il traîne à sa suite , mais avant toutes choses il les dégage d'une attention trop grande au soulagement de leur corps et à son entretien , en les attirant dans un lieu
solitaire , inculte , dénué de tout ; et voilà le premier désordre corrigé. De plus, il ne donne à ce peuple la nourriture corporelle que dans l'extrémité , et lorsqu'il est à craindre qu'ils ne tombent dans une entière défaillance ; et voilà le second désordre retranché. Enfin , quoiqu'il fasse un miracle de sa providence en faveur de ce peuple , il ne leur fournit après tout qu'un aliment commun et peu propre à flatter le goût , quelques petits poissons et du pain , et c'est ainsi qu'il remédie au troisième désordre. Écoutez-moi , Chrétiens , et développons chaque article pour nous l'appliquer à nous-mêmes et pour en profiter.
Est-il rien de plus touchant que de voir des milliers d'hommes courir après notre divin maître , et marcher dans une affreuse solitude , sans secours , sans provisions , déterminés à souffrir la faim , la soif, toutes les misères , pour contenter une sainte ardeur de l'entendre , et pour se repaître de sa doctrine ? Ce miracle , à le bien considérer, n'est-il pas en quelque sorte plus étonnant et plus glorieux à Jésus- Christ que celui même des pains multipliés? Quelle différence entre ce peuple qui suit avec tant de résolution et tant de constance le Fils de Dieu , et ces anciens Juifs qui suivirent autrefois Moïse dans les déserts de la Palestine ! A peine ceux-ci eurent-ils ouvert les yeux pour reconnoître la route où les avoit engagés leur législateur et leur conducteur, qu'ils éclatèrent contre lui en plaintes et en reproches. Une défiance criminelle s'empara de leurs cœurs ; les viandes de 1 Egypte leur revinrent sans cesse dans l'esprit , et Moïse en vain pour les rassurer fit tant de prodiges ; en vain , lui virent-ils fendre les flots de la mer et en adoucir l'amertume ; en vain, par le seul attouchement de sa baguette , tirat-il du sein des rochers des fontaines d'eau vive ; en vain chaque jour leur parloit-il de la part du Dieu vivant , leur annonçoit-il sa loi , leur faisoit-il entendre ses sacrés oracles , ces hommes charnels ne pouvoient être contents qu'ils ne fussent rassasiés : Si non fuerint salurati , et murmurabunt ( Ps. 58 ) ; et , toujours occupés de leur corps, Plût au ciel, s'écrioient-ils, que nous fussions restés jusqu'à la mort dans le lieu de notre exil , où nous avions du pain en abondance ! Utinam morlui essemus in terra 'JEgijpti , quando comedehamus panem in saturitate {Exod., 16) ! Telle étoit l'avidité de cette nation toute sensuelle. Mais voici un spectacle et des sentiments bien opposés dans un peuple fidèle , qui se rend docile aux divines instructions de son Sauveur ; qui , pour l'écouter, soutient toutes les fatigues d'une longue marche , et ne se laisse rebuter ni de la difficulté des chemins , ni de la stérilité d'une terre déserte. D'où vient cela? Ah ! mes Frères , répond saint Chrysostome , n'en soyons point surpris : c'est que Jésus- Christ , ce nouveau législateur , a bien une autre vertu que Moïse. L'un n'avoit qu'une conduite extérieure sur les Israélites, mais l'autre agit intérieurement dans les âmes; et, par l'efficace de sa grâce , il a le pouvoir d'en arracher toutes les passions terrestres et
animales, et d'y en substituer d'autres toutes spirituelles et toutes pures. Comprenez donc celte première leçon qu'il nous fait , de réprimer et de dompter les insatiables appétits de notre chair, pour être en état de suivre Dieu et de goûter sa sainte parole. C'est par-là que nous devons commencer , et voilà l'ennemi qui doit être défait avant tous les autres , parceque les autres reçoivent de celui-là toute leur force.
Ennemi qui , dès la naissance de l'Église , a infecté de son poison le monde même chrétien , et qui maintenant le répand aussi loin que jamais. C'est ce que déploroit saint Paul écrivant aux Philippiens. Oui , mes Frères , leur disoit ce maître des Gentils, il y en a plusieurs parmi vous dont je vous ai déjà parlé , et dont je vous parle encore avec douleur, qui vivent en vrais apostats de la croix de Jésus-Christ. Hommes livrés à leurs sens, piongés dans leurs sens , idolâtres de leurs sens, et qui ne doivent point attendre d'autre fin qu'une damnation éternelle : pourquoi? parcequ'ils se font une divinité de leurs corps , Quorum Deus venter est (Philipp., 5), et que toute leur attention est à satisfaire cette chair mortelle et corruptible. Or ce que cet apôtre remontroit en des termes si forts aux premiers chrétiens , n'ai-je pas droit de vous le dire à vous-mêmes, et ne puis-je pas vous adresser les mêmes paroles? car ne savons-nous pas qu'il n'y en a que trop de ce caractère dans le siècle où nous sommes , qui ne semblent vivre que pour nourrir et engraisser leur corps ; qui n'ont d'autre pensée , d'autre vue , d'autre occupation que celle-là ; qui , pour une partie de plaisir et de bonne chère , abandonnent aux plus saints jours tous les exercices de piété; et, bien loin de se priver du nécessaire , comme ces troupes de notre évangile , pour venir entendre Jésus-Christ dans la personne de ses ministres, laissent les prédications les plus importantes et les plus salutaires enseignements , pour ne manquer pas une occasion de satisfaire leur cupidité? Je veux croire, mes chers auditeurs, que vous n'êtes pas de ce nombre ; mais je dois toujours condamner ici ce scandale, pour vous en préserver : je dois vous faire souvenir que c'est par cette porte que le péché est entré dans le monde ; que de toutes les armes qu'avoit en main l'ennemi de notre salut , il n'en trouva point de plus assurées , comme dit saint Basile , et de plus puissantes que cette tentation pour terrasser le premier homme ; qu'il osa même attaquer par-'à le Saint des Saints et un Homme-Dieu. Or nous ne sommes pas plus à l'épreuve des traits de cet esprit tentateur que ne l'étoient nos premiers parents , et nous sommes bien éloignés de la sainteté de Jésus-Christ. C'est donc à nous de juger si ce démon , tout impur et tout vil qu'il est, n'est pas à craindre pour nous , et s'il n'est pas juste que nous nous tenions toujours en défense contre lui.
Je suis surpris , Chrétiens , quand je considère les règles de morale et.de discipline qu observoienl sur cela ces saints religieux dont Cas-
sien nous rapporte la vie pénitente. C'étoient des hommes parfaits , des hommes séparés du monde , des hommes étroitement unis à Dieu , et dans un commerce perpétuel avec Dieu ; mais en même temps toujours adonnés aux plus rigoureux exercices de la mortification , toujours dans les abstinences et dans les jeûnes : pourquoi ? pour éteindre toujours de plus en plus cette concupiscence de la chair que nous portons dans nous-mêmes , et dont il est si difficile de se garantir : car c'est pour cela, mes Frères, disoit Cassien, que nous avons embrassé une vie si austère. Il faut nous rendre maîtres de nous-mêmes , et réduire nos corps à un tel point, que la nourriture'tet les aliments ne leur soient plus un plaisir, mais une peine : Eo nsque emendanda caro jejuniis, ut et refeclionem sibi non tam jucunditati concessam , quàm oneri sibi impositam cognoscat (Cassian.). Sans cela, ajoutoit-il , nous ne sommes pas propres pour la milice chrétienne , et sans cela nous n'avons pas la première disposition pour être à Dieu. Or si ces grands hommes parloient de la sorte , et s'ils le pensoient ainsi qu'ils le disoient ; si , tout éloignés qu'ils étoient des enchantements et des délices du siècle, ils ne laissoient pas de combattre sans cesse l'intempérance comme un des plus dangereux ennemis qu'ils eussent à vaincre , que devez-vous faire , vous qui n'avez ni les mêmes avantages de la retraite et de la profession religieuse , ni la même sainteté ?
Je ne suis pas dans un moindre étonnement, quand j'apprends de saint Augustin lui-même, de ce grand génie, de cet esprit si sublime et si élevé, de ce docteur de l'Église rempli des plus hautes connoissances ; quand, dis-je, j'apprends de sa propre confession le soin qu'il apportoit à s'étudier sur ce point, à s'examiner, ou plutôt à se juger dans la dernière rigueur, et à se condamner. Savez-vous, disoit-il, ce qui fait maintenant ma peine, dans l'état même de ma pénitence, et depuis l'heureux moment où je me suis converti à mon Dieu ? Ce n'est plus la curiosité et la présomption de mon esprit, je l'ai soumis à la foi ; ce n'est plus l'ambition et le désir des honneurs mondains, j'y ai renoncé ; ce n'est plus la foiblesse de mon cœur ni mes engagements criminels , je suis libre enfin, et , avec le secours de la grâce, j'ai rompu mes liens : toute la difficulté qui me reste est à l'égard de l'entretien du corps, et ce qui me coûte le plus est une sobriété raisonnable. D'une part, Dieu m'ordonne de soutenir mon corps, et de l'autre il me défend de m'y attacher : il me commande d'en avoir soin, afin qu'il serve aux opérations de mon ame ; et il me défend de m'y attacher, afin qu'il ne les trouble pas. De là je me vois engagé dans une guerre continuelle, et contre qui? contre la concupiscence qui règne encore dans moi malgré moi, et qui me doit être d'autant plus suspecte qu'elle me paroît moins criminelle, parcequ'elle se couvre du prétexte de la nécessité : His ergo teniationibus liber, certo adhue adversus eoncupiscenliam manducandi et bibendi (Aug.). Et où est l'homme, Seigneur, poursuivoit ce saint pénitent, où est celui que
cette concupiscence n'emporte quelquefois? Et quis est ( Aug.)? S'il y a quelqu'un qui l'ait entièrement détruite, il est vraiment grand, et c'est à lui qu'il appartient de louer et d'exalter votre nom : Quisquis est ille, magnus est, magnificet nomeh luum (Idem). Mais moi, mon Dieu, je n'en suis pas encore là, parceque j'ai encore dans moi les restes du péché : Ego avaem non sum, quia, homo peccator sum (Idem ). Or si saint Augustin, je dis saint Augustin revenu de ses égarements et sanctifié par une grâce particulière du ciel, se sentoit néanmoins dans une telle disposition, quelle doit être la vôtre , Chrétiens, dans la dissipation et le libertinage d'une vie mondaine? Enfin, ce que j'admire par-dessus tout, c'est d'entendre le Fils de Dieu qui nous recommande si expressément de prendre bien garde et de veiller exactement sur nous-mêmes, de peur que nos cœurs ne viennent à s'appesantir par un amour désordonné de nos corps, et par une attache immodérée à les nourrir; c'est, dis-je, de lire dans l'Évangile cet avertissement si formel et si salutaire, et de voir toutefois combien peu il est pratiqué : Attendue vobis, ne forte graventur corda vestra (Luc, 21).
De là, mes chers auditeurs, de cet attachement suit un autre désordre que j'ai marqué ; c'est l'excès : désordre non moins ordinaire, mais encore plus pernicieux ; désordre contre lequel je ne puis m'expliquer avec trop de force, et qui demande toute l'ardeur de mon zèle. La nature se contente du nécessaire, et s'en tient précisément à ce qui lui suffit; mais la convoitise de l'homme ne sait point ainsi se renfermer dans le besoin ; et vouloir l'arrêter là, c'est lui opposer une barrière qu'elle franchit bientôt, et lui imposer une loi dont elle tâche par toute sorte de moyens à s'affranchir. Quand est-ce que le Fils de Dieu pourvoit à la subsistance de ces quatre mille hommes dont il se trouvoit chargé, et que sa providence dans une pareille conjoncture ne pouvoit abandonner ? Apprenez-le de lui-même. J'ai compassion, dit-il, de ce peuple : pourquoi? parce qu'il y a déjà trois jours qu'il souffre pour demeurer avec moi, et qu'ils sont dépourvus de toutes choses: Quiajam triduô susiinent me, nec habent quod manducent (Marc, 8). Si je les renvoie sans leur faire prendre quelque nourriture, ils tomberont dans une défaillance entière : Et si dimisero eos jejunos, déficient in via (Ibid. ). Voyez-vous, Chrétiens, la nécessité? Mais le Sauveur du monde ne pouvoit-ii pas prévenir ce besoin, et, dès qu'ils entrèrent avec lui dans le désert, leur fournir des vivres en abondance? Il le pouvoit sans doute, lui qui fait d'une parole tout ce qu'il lui plaît ; mais s'il n'en use pas de la sorte, c'est, selon la belle réflexion de saint Basile, pour vous donner à connoître que la seule nécessité doit être notre règle, dès qu'il s'agit de la nourriture et des aliments du corps; que ce n'est point un aveugle appétit, puisqu'on ne le peut presque jamais satisfaire dès qu'on l'écoute; que ce n'est point la coutume, puisque souvent elle est vicieuse ; que ce n'est point
la complaisance, puisque ce seroit une complaisance vaine, et qu'elle devient même quelquefois un sujet de raillerie pour le monde; enfin, que ce n'est pas toujours la raison, si elle n'est bien épurée, puisqu'en mille rencontres, sons une fausse apparence de nécessité, elle autorise la volupté : Sub obienlu necessitatispatrociniumagil volunlatis (Basil.). Non pas, après tout, continue le même saint docteur, que la raison, qui est notre première loi, ne pûî d'elle-même nous diriger là-dessus et nous conduire; mais parceque le péché l'a affoiblie, elle se laisse aisément tromper par l'habitude du vice ; et alors toute raison qu'elle est, elle ne peut plus être pour nous un guide fidèle et sûr, puisqu'elle ne suit plus ses propres lumières ; c'est-à-dire qu'alors, bien loin d'agir en chrétiens, nous n'agiisonspas même en hommes.
Je dis en hommes; et ne pourrois-je pas employer ici la figure du Saint-Esprit, et faire la même comparaison : Homo cum in honore esset, non intellexit : comparatus est jumentis insipientibus, et similis favtus est UUs(PsaL 48). L'homme, cet homme l'image de Dieu, cet homme marqué du sceau de Dieu, cet homme au-dessus de la bête par le don d'intelligence et par le rayon de la lumière de Dieu qui lui a été communiqué, oubliant le caractère de sa grandeur, s'est honteusement dégradé lui-même; il s'est réduit au rang des brutes insensées, et comment? par un honteux asservissement à sa chair; de sorte qu'il ne lui refuse rien, autant qu'il lui est possible, de tout ce qui !a peut remplir. Car c'est ainsi que nousdevons entendre cette parole de l'Ecclésiaste, qui a semblé si dilficileà quelques interprètes, et dont nos libertins ont prétendu se prévaloir. Concevez-en bien le sens. Salomon, au troisième chapitre de l'Ecclésiaste, dit qu'd a formé une pensée dans son cœur, qu'il s'est imaginé une chose dont il a été comme persuadé, savoir, que l'homme étoit semblable aux bêtes, et de même condition que les bêtes; qu'il respiroit comme les bêtes, qu'il vivoit et qu'il mouroit comme les bêtes; en un mot, qu'il n'y avoit entre lui et les bêtes nulle différence : Dixi in corde meo : JSihil habet homo jumento amplius (Eccles., 5). De là les athées, déterminés à faire valoir tout ce qui favorise leur impiété, ont conclu que Pâme n'est pas plus immortelle que le corps ; et ils/n'ont pas vu, ou plutôt ils n'ont pas voulu voir ce qui précède immédiatement dans le texte sacré, et qui condamne formellement leur erreur : car c'est là même que Salomon déclare qu'il a été encore convaincu de cette autre vérité, qu'un jour viendroit où Dieu jugeroit le Juste et l'impie, et que ce seroit dans ce jugement dernier que chaque chose auroit son temps : Et dixi in corde meo : Justum et impium judicabil Deas, et tempus omnis rei tune erit (Ibid. ). Or il est évident que ces paroles ne peuvent s'expliquer de la vie présente, puisque, dans la vie présente, les Justes sont communément plus maltraités que les impies, et les impies plus favorisés que les Justes. D'où il s'ensuit qu'il y a donc une autre vie que celle-ci, où les Justes et les impies recevront de Dieu chacun ce
qui leur sera dû et par conséquent que les âmes survivront au corps, pour lui être réunies à la fin des siècles. C'est l'invincible raisonnement de Guillaume de Paris. Mais cela étant, pourquoi donc Salomon a-t-il dit que les bêtes sont égales aux hommes, et que les hommes n'ont aucun avantage sur les bêtes? Et niliil habet homo jumento amplius, et œquaulriusque conditio.Le voici, selon l'interprétation de saint Jérôme et de plusieurs après lui : C'est-à-dire, répond ce saint docteur, qu'à l'égard des actions sensuelles et animales, comme est celle de manger et de se repaître d'aliments matériels, l'homme ressemble à la bête, et la bête ressemble à l'homme : avec cette différence néanmoins, que l'homme pourroit relever ses actions basses d'elles-mêmes, et, tout animales qu'elles sont, les faire d'une manière en quelque sorte spirituelle, par les vues qu'il s'y proposeroit, et par la règle qu'il y mettroit. Mais quand il n'y garde nul ménagement, et qu'il ne veut passe restreindre à la juste mesure d'une discrétion prudente et sage, dès-là il n'a plus rien au-dessus de la bête : Et nihit habet homo jumento amplius. Je dis plus, Chrétiens, et je prétends que les bêtes alors commencent à avoir l'avantage sur l'homme. Car enfin les bêtes ne tombent point dans ces excès infâmes où l'homme se laisse entraîner. Si elles n'ont pas la tempérance par raison et par vertu, du moins Font-elles par un instinct de la nature : au lieu que l'homme n'étant pas conduit par cet instinct, et ne se gouvernant pas d'ailleurs selon la droite raison, ni selon la foi, il ne Fa ni de l'une ni de l'autre manière. Quand une fois il s'est abandonné au libertinage de ses sens, à quoi ne se porte-t-il point ? dans quelles débauches ne se plonge-t-il point? en quel état ne se réduit-il point? jusqu'à ruiner son corps, ce qui est monstrueux, et, ce que nous ne voyons point dans les bêtes, jusqu'à ce consumer et à se détruire lui-même.
Quel opprobre pour nous, mes chers auditeurs, et pour nous tous; mais en particulier ( car je ne puis ici passer sous silence un des plus grands scandales de notre siècle; je dis de notre siècle, où nous l'avons vu naître, et où nous le voyons croître tous les jours), quel opprobre en particulier pour les personnes du sexe ! Que le sexe soit vain, qu'il soit jaloux d'un agrément périssable, qu'il mette sa gloire à paroître et à briller, ou par la richesse des ornements dont il se pare, ou par l'éclat de la beauté que la nature lui a donné en partage, c'est une mondanité qu'on lui a reprochée dans tous les temps : mais que, par une corruption toute nouvelle, il en soit venu à dès intempérances qui lui étoient autrefois inconnues ; qu'il affecte sur cela une prétendue force et qu'il s'en glorifie, c'est un abus que l'iniquité de ces derniers âges a introduit parmi nous; et plaise au ciel qu'il n'achève pas de bannir du christianisme toute vertu! Encore ose-t-on quelquefois demander si ce sont là toujours devant Dieu des excès criminels ; mais je demande, moi, si l'on peut former là-dessus le moindre doute. Fautil recourir à la morale chrétienne pour résoudre une telle question,
SUR LA TEMPERANCE CHRETIENNE. Mi
et les païens ne s'élèveroient-ils pas contre nous au jugement de Dieu, si nous ne condamnions ces désordres, non seulement comme des crimes, mais comme des abominations?
Le remède, mes chers auditeurs, je l'ai dit et je le répète, c'est de se resserrer dans ce nécessaire qui suffit à la fragilité humaine; et parceque les excès se commettent plus ordinairement en certaines assemblées, le moyen de se maintenir dans une vie sobre et tempérante, c'est de les éviter, autant que le permettent la charité du prochain et votre état ; c'est de méditer souvent ces paroles que saint Augustin confesse avoir été le principe de sa conversion : Non in comessationibus et ebrietatibus , sed indiiimini Dominum Jesum Christiim (Rom., 15) : L'esprit de Dieu n'est point dans ces fréquents repas, ni dans ces fausses joies du monde; mais, pour se revêtir de Jésus- Christ, il faut se résoudre à vivre frugalement : Sobrie vivamus in hoc seculo ( Tit ., 2 ) ; c'est de faire divorce avec ces faux amis et ces compagnons de débauche, qui sont les vrais ennemis de la piété, et autant de corrupteurs; c'est de fuir ces maisons publiques où l'intempérance semble être dans un plein règne ; de considérer que si l'Église en a défendu l'entrée à ses ministres sur les plus grièves peines , si les Pères généralement en ont donné horreur aux chrétiens, c'est parcequ'ils ont cru que si l'excès n'y éloit pas toujours, au moins l'occasion prochaine de l'excès en étoit moralement inséparable : car voilà comme ils en ont jugé, et ce que nous en devons juger nous-mêmes. Après cela, que nous restera-t-il? de corriger le troisième désordre, qui est la délicatesse et la sensualité.
Tels sont en effet, Chrétiens, les progrès de l'amour-propre. On ne s'accorde d'abord que le nécessaire; mais du nécessaire on passe ensuite au commode, du commode au superflu, du superflu au délicat, et du délicat enfin au délicieux et au sensuel. Or vous n'ignorez pas combien tout cela est opposé à l'esprit et aux maximes de Jésus-Christ. Et sans en chercher ailleurs les preuves, je m'arrête à celle que me présente l'évangile de ce jour. Hé quoi ! Seigneur, dit l'abbé Rupert en s'adressant à cet Homme-Dieu, les pains que vous faites distribuer à ce peuple épuisé de forces et fatigué d'une si longue marche, sont-ce là toutes les douceurs que vous pouviez lui donner? N'aviez- vous rien autre chose dans les trésors de votre providence, et toute la libéralité d'un Dieu devoit-elle se borner là? Autrefois, dans le désert, vous nourrissiez les Israélites des mets les plus exquis, vous faisiez tomber autour d'eux les oiseaux du ciel : Et pluit super eos volatiliapennaia (Ps. 77). Vous étoient-ils plus chers que ces troupes si zélées pour vous et pour votre divine loi? Ceux-là n'étoient que des incrédules, et ceux-ci sont des fidèles ; ceux-là se révoltoient contre vous, et ceux-ci veulent vous reconnoître pour leur roi ; ceux-là irritoient votre colère, et ceux-ci excitent votre compassion et votre miséricorde. D'où vient donc, Seigneur, que vous les traitez si différemment des autres? Ah !
reprend ce saint abbé en se répondant à lui-même , nous nous trompons, et nous l'entendons mal. Nous ne comprenons pas les desseins de Dieu ; mais c'est en cela même que Dieu a fait le discernement de ces deux peuples. Quand il nourrissoit si bien les Israélites, ce n'étoit point par un effet de sa libéralité, mais au contraire par un châtiment de sa justice. Il condescendoit à leurs désirs, mais c'éloit pour les punir; et dans l'instant même qu'ils goûtoient les viandes qu'ils avoient demandées, l'ire de Dieu et ses vengeances éclatoient sur eux : Adhuc escœ eorum erant in ore ipsorum, et ira Dei ascendit super eos(Ps. 77). Comment cela? parcequ'il n'y a rien de plus pernicieux à l'homme, ni de plus dangereux pour le salut de son ame, que ce qui sert aux délices de son corps. Ainsi nous l'apprend l'Esprit de Dieu, ainsi l'ont estimé tous les Saints, ainsi l'expérience et la raison nous l'enseignent aussi bien que le christianisme.
Car où est-ce que se trouve la sagesse , et en quel lieu du monde habite-t-elle ? Sapientia ubi invenitur , et quis est locus intelligentiœ (Job, 28)? Ce n'est pas, dit le Saint-Esprit, parmi ceux qui vivent dans le plaisir et les délices ; on n'y voit que luxe et qu'impureté : Nec invenitur in terra suaviter viventium (Ibid.). Et comment pourroit-on réputer sage celui qui entretient délicatement un esclave, et lui donne des forces pour se révolter et pour secouer le joug? Or cet esclave c'est le corps ; et si vous ne le traitez en esclave, si vous le ménagez, si vous lui accordez tout ce qu'il veut, c'est un rebelle que vous nourrissez. Il s'élèvera contre les ordres de Dieu, il prendra 1 ascendant sur l'esprit, il se rendra le maître, et vous perdra. Aussi les Saints se sont-ils toujours armés de te pénitence pour le réduire et le tenir dans la servitude. Jean-Baptiste étoit le précurseur de Jésus-Christ; il avoit été sanctifié dans le sein de sa mère; Dieu l'avoit prévenu de ses grâces les plus puissantes. De tous les hommes en fut-il un qui dût , ce semble, moins craindre les révoltes de la chair ? et cependant quelle vie menoit-il dans son désert? Fut-il jamais une abstinence plus rigoureuse; et le Fils de Dieu n'a-t-il pas dit de lui : Venu Joannes, neque manducans, neque bibens (Matth., 11)? Sans cela, prétendre que le corps soit souple à la raison, se promettre d'être exempt des tentations impures, tandis qu'on allume- sans cesse le feu de l'impureté, c'est un secret que nous n'avons point encore appris dans la religion, et qui certes n'est pas plus connu dans le monde.
Et pourquoi pensez-vous qu'il y ait tant de corruption parmi les grands du monde et dans les cours des princes? N'en cherchons point d'autre source que celle même que nous a marquée Jésus-Christ : Ecce qui mollibus vestiuntur, in domibus regum sunt (lbid.); c'est qu'on y vit mollement , c'est qu'on s'y nourrit délicieusement , c'est que le corps y a toutes ses commodités et toutes ses aises abondamment. Je sais qu'il n'y a point d'état que le vice ne puisse corrompre : mais, après tout, il faut convenir que ces conditionsmédiocres et
laborieuses, où les facultés ne permettent pas d'accorder si libéralement à la chair ce qu'elle demande, sont plus à couvert de la contagion, et qu'elle y fait moins de ravages ; au lieu que ce seroit une espèce de miracle si dans ces palais des rois et dans ces maisons des puissants et des opulents du siècle, où la sensualité est sans cesse écoulée et flattée, la vertu ne succomboit pas aux atteintes des plus vicieuses passions, et si la parole de l'Ecriture ne s'y accomplissoit pas: Incrassatus, impingualus, dilatatus (Deut., 52); ce peuple ne s'est rien refusé, rien épargné; et, au milieu d'une affluence somptueuse, il s'est mis dans un embonpoint qui lui fait plaisir, et qu'il a bien soin de conserver. Mais que s'ensuit-il de là? c'est qu'il ne connoît plus le Dieu qui l'a créé, et, qu'il l'a renoncé pour se livrer tout entier à lui-même, et ne s'occuper que de lui-même : Dereliquit Deum factorcm suum ( Ibid.). Ah! Seigneur, n'est-ce pas ainsi que ceux à qui vous avez dispensé vos dons avec moins de réserve les tournent contre vous, et ne vous en font point d'autre hommage que de s'ensevelir, non seulement dans la vie la plus oisive, mais, par une conséquence immanquable, dans la vie la pîus lascive et la plus dissolue? Cependant, Chrétiens, avançons, et , après avoir corrigé dans la réfection du^corps les désordres qui s'y peuvent glisser, voyons de quelle perfection elle est capable, et comment nous la devons sanctifier. C'est la seconde partie.