PREMIÈRE partie
C'est une témérité de vouloir faire comparaison des mérites des saints, et saint Jérôme traite d'indiscrets et d'esprits peu sensés ceux qui entreprendraient d'examiner si , de deux saints, l'un est plus grand devant Dieu que l'autre, et s'il le surpasse dans l'état de gloire : Qui sanctorum mérita stultè comparant. Mais on peut, sans imprudence, et même avec sagesse , faire comparaison des Donnes œuvres et des actions des saints, en jugeant les unes plus méritoires, plus louables, plus agréables à Dieu que les autres, parce que Dieu nous a donné dans l'Ecriture des règles pour les discerner de la sorte , et les connaître. Il ne nou? a pas révélé le-
que\ des bienheureux dans le ciel est plus élevé et plus glorieux ; mais il nous a révélé , par exemple, que l'obéissance vaut mieux que le sacrifice, et qu'il faut quitter l'autel pour aller se réconcilier avec son frère. Il m'est donc ici permis de comparer la charité que vous exercez envers les prêtres de Jésus-Christ, avec l'onction que fait Madeleine, en répandant un parfum précieux sur les pieds du même Sauveur; et je ne crois point manquer au respect dû à cette sainte pénitente , ni diminuer sa gloire, quand je dis, que de contribuer par vos aumônes à la subsistance des ministres de l'Eglise , c'est quelque chose encore de plus excellent dans Testime de Dieu, et dont il se tient infiniment plus honoré. Jésus-Christ disait bien , en parlant de sa propre personne, que celui qui croirait en lui ferait de plus grands miracles que lui-même : Qui crédit in me, opéra quse ego fado et ipse faciet, et majora horum faciet (Joan. 14). Pourquoi ne pourrions-nous pas dire, sans rien perdre de l'humilité chrétienne, qu'avec la grâce de Dieu, et par la grâce de Dieu, nous sommes capables d'être employés à une œuvre plus importante en elle-même , et plus relevée que celle de Madeleine convertie? Non, Mesdames, ni Jésus-Christ, ni Madeleine n'en seront point offensés, pourvu que cette comparaison serve â exciter votre zèle pour la charité la plus parfaite que vous puissiez pratiquer. Or, c'est là que je rapporte tout le parallèle que je vais faire de Madeleine et de vous, ou plutôt de l'action de Madeleine et de la vôtre : appliquez-vous. Jésus-Christ était dans la maison de Marthe, et Madeleine prenant un vase plein de parfum, le vint répandre sur les pieds de son adorable Maître ; elle les baigna de ses larmes et les essuya de ses cheveux. Tout cela, disent les Pères, était la figure de l'aumône, qui, selon toutes les Ecritures, est le précieux parfum que la charité répand sur le corps mystique de Jésus-Christ , et sur ses membres , qui sont les pauvres. Ces cheveux, dont les pieds du Fils de Dieu furent essuyés, nous représentent, dans la pensée de saint Augustin , les biens superflus qui servent ou qui doivent servir â l'entretien des pauvres. Si donc ce qui n'était encore que l'ombre, que la figure, fut néanmoins d'un tel mérite auprès du Sauveur des hommes, combien plus est-il glorifié de la vérité même et de l'effet.
Je vais plus avant, et j'ajoute que Jésus-Christ n'agréa l'action de Madeleine, que parce que c'était la figure de l'aumône et de la charité chrétienne. Car dans le fond , celte action n'avait rien par ellemême qui dût lui plaire, ni qui répondit aux inclinations de son cœur. Il put être sensible à la piété de Madeleine, et au zèle qu'elle eut de lui en donner quelque marque; mais cette marque de répandre sur lui des parfums, ne convenait nullement à la morale et à l'esprit de ce divin Législateur, puisqu'il était venu prêcher le renoncement aux délices de la vie, et enseigner, soit par sa doctrine, soit par son exemple , l'austérité et la mortification. Pourquoi donc loua-t-il non-seulement l'intention, mais faction de Madeleine? parce que l'action de Madeleine devait être pour nous, nonseulement la figure, mais l'exemplaire et le modèle d'une des plus essentielles vertus du christianisme. Or, jugez par là de quel œil et avec quels sentiments cet Homme-Dieu vous voit accomplir aujour-
d'hui dans un exercice réel et véritable, ce qui, de la part de Madeleine, n'était qu'une image et qu'une disposition. Jugez si vous devez envier le service qu'elle eut le bonheur de rendre à Jésus- Christ. Que dis-je, jugez si vous n'avez pas de quoi vous féliciter devant Dieu, de quoi le bénir et le remercier, de quoi lui témoigner la plus vive reconnaissance, lorsqu'il vous met en pouvoir, et qu'il vous fournit les moyens et l'occasion d'agir plus selon ses affections et son gré, que cette femme si vantée toutefois dans l'Evangile, et dont l'amour fut si promptement et si abondamment récompensé par l'entière rémission de ses péchés.
Prenez gardé , je vous prie : Madeleine ne se contenta pas de répandre ce parfum sur les pieds de Jésus-Christ, elle le répandit encore sur la tête de ce divin Sauveur : Et super' caput ipsius re~ tumbentis (Matth. 26). Circonstance que l'évangélisle a remarquée, tirconstance qui ne fut pas sans un mystère particulier, et bien propre à redoubler votre ardeur pour l'œuvre sainte à laquelle je ne {mis trop fortement vous exhorter ; car entre les pauvres , qui sont es membres de Jésus-Christ, et qui composent son corps mystique, il y en a de dilïérents ordres. Les uns, dit saint Augustin , en sont comme les pieds, et les autres comme la tête. Ceux-là, ce sont les pauvres ordinaires, qui, quoique chers à Jésus-Christ, ne tiennent après tout dans son Eglise que le dernier rang. Mais ceux-ci, ce sont les ministres du Seigneur, ses prêtres, par qui l'Eglise est gouvernée , est conduite, est dirigée, et dont la pauvreté n'avilit ni le caractère ni la dignité. Que fit donc Madeleine quand elle versa ce parfum sur la lêle du Fils de Dieu? elle vous donna la première idée du devoir de charité dont vous venez vous acquitter ; elle vous traça le premier plan de cet établissement que nous voyons enfin commencer, et qui ne peut être achevé que par votre secours et par vos soins ; elle vous apprit à honorer et à soulager, non-seuiement les pieds, mais la tête de ce grand et sacré corps, où nous gommes tous attachés en qualité de chrétiens.
Ainsi j'ai droit de vous dire, en vous la montrant : Inspice, et fac secundùm cœemplar (Exod. 25). Considérez, Mesdames, examinez, et for m ez- vous sur ce que l'Evangile vous met devant les yeux. Voilà votre règle, voilà votre instruction, voilà le sujet de votre imitation, et le digne sujet. Ce parfum que Madeleine répand sur les pieds de Jésus-Christ, vous fait connaître à quel usage vous devez destiner tous ces agréments de la vanité humaine, dont le sexe est si curieux et dont le prix, quelquefois excessif, serait bien mieux employé en faveur des pauvres. Ces larmes que Madeleine verse sur les pieds de Jésus-Christ, vous apprennent à compatir aux maux du prochain , et de quels sentiments vous devez être touchées en voyant les misères des pauvres. Ces cheveux avec lesquels Madeleine essuie les pieds de Jésn.<-Christ , vous donnent à entendre où doit aller tout le superflu de vos biens, et qu'au lieu de se dissiper en d'inutiles dépenses, il ne doit sortir de vos mains que pour passer dans celles des pauvres.
Leçons générales ; mais en voici une particulière : Inspîce, et fac secundùm eocemplar. Madeleine ne s'en tient pas aux pieds de Jésus-Christ; et parmi les pauvres il y en a qui sont comme les
chefs du peuple de Dieu. Ce sont des pauvres, mais des pauvres respectables par leur ministère, mais des pauvres tout apostoliques, mais des pauvres spécialement chéris de Dieu, qui les a établis pour être les gardiens des âmes et les pasteurs de son troupeau C'est de ceux-là qu'il disait par le prophète Zacharie : Quiconque s'attaque à vous et vous blesse, s'attaque à moi-même et me blesse dans la prunelle de l'œil : Qui tetigerit vos , tangit pupillam oculi mei (Zach. 2). Expression qui nous marque qu'après les avoir honorés de son sacerdoce , il les honore d'une protection toute singulière; que sa providence veille particulièrement sur eux, et que c'est surtout pour eux et douf leur subsistance qu'il vous ordonne de vous intéresser.
Ne doutez donc point, Mesdames, que ^ki'^:z charité envers ces oints du Seigneur, pour parler le langage de l'Ecriture : Christos meos (Psal. 104), ne doutez point, dis-je, que votre empressement à les secourir et à les seconder, ne soit une des œuvres les plus glorieuses à Jésus-Christ, et que Jésus-Christ ne vous en tienne un compte exact. C'est répandre, non plus sur ses pieds, mais sur sa tète, le parfum le plus exquis; car s'il a dit à ses prêtres : Celui qui vous méprise , me méprise : Qui vos spernit, me spernit (Luc. 10), n'était-ce pas aussi leur dire conséquemraent : Celui qui vous respecte, celui qui prend soin de vous, prend soin de moi ; et tout ce que vous en recevez d'assistance, je le reçois comme si j'en profitais moi-même? Ainsi , pour ne plus parler en figure, et pour vous faire comprendre plus simplement vos obligations, ainsi en usèrent ces saintes femmes, qui, dans le cours de ses voyages, lui fournissaient et à ses apôtres les choses nécessaires, et y consacraient leurs revenus : Qu3r ministrabant ei de facultatibus suis (Luc. 8). Madeleine était de ce nombre, et cette troupe dévote suivait pour cela ce divin Maître. Maintenant qu'il est monté au ciel, et qu'il n'est plus visible sur la terre, c'est dans la personne de ses ministres que vous pouvez et que vous devez lui rendre les mêmes devoirs. Il n'est pas besoin de les suivre et de les accompagner dans leurs travaux évangéliques : il ne faut point les chercher loin de vous, puisqu'ils sont au milieu de vous et auprès de vous. Quand vous contribuerez, non pas à les entretenir dans une abondance sensuelle, mais à leur procurer une nourriture frugale et mesurée ; non pas à leur bâtir de superbes et de vastes édifices, mais à les loger modestement et dans une demeure convenable à leurs fonctions; non pas à les vêtir, à les meubler en ecclésiastiques mondains (car il y en a de mondains et de très-mondains), mais en ecclésiastiques sages , humbles, retenus, ennemis d'une propreté affectée, et ne voulant que la pure décence de leur état; quand vous leur assurerez, non pas d'amples héritages plus propres à les relâcher qu'à les aider dans les exercices de leur ministère , mais assez de fonds pour n'être pas détournés par les inquiétudes et les embarras de la vie : alors vous imiterez ces âmes pieuses dont saint Luc a fait l'éloge , et vous aurez le môme mérite de servir chacune Jésus-Christ selon l'étendue vos facultés : Ministrabant ei de facultatibus suis.
Ahl Mesdames, on a quelquefois du zèle pour l'ornement des au-
tels ; on met sa piété à embellir et à parer les tabernacles où repose le corps de Jésus-Christ , on n'y épargne rien de tout ce que l'art peut imaginer de plus riche et de plus grand. Veux-je condamner une dévotion si solide, si ancienne, et si digne de l'esprit chrétien ? à Dieu ne plaise! dès qu'il est question du temple de Dieu, du sanctuaire de Dieu, de la demeure de Dieu, rien ne doit coûter à des hommes formés de sa main et comblés de ses dons, rien ne doit coûter à des enfants de Dieu. Mais ces tabernacles, après tout, ces autels ne sont que des autels, que des tabernacles inanimés; ei pouvez- vous ignorer que les prêtres, sont les tabernacles et les autels vivants de ce Dieu de gloire; que c'est dans leurs mains qu'il s'incarne tout de nouveau , dans leurs mains qu'il s'immole et se sacrifie tout de nouveau ; que c'est dans leur sein qu'il habite réellement, corporellement, substantiellement, et dans leur cœur qu'il a posé son trône? 0 excellence du sacerdoce 1 s'écrie là-dessus saint Augustin, dans un sentiment d'admiration : 0 veneranda sacerdotum dignitas! Quelle honte serait-ce donc , quelle indignité, que des ministres revêtus de ce sacerdoce si vénérable fussent négligés et abandonnés? Avançons : tout agréable qu'était à Jésus- Christ l'action de Madeleine, les -apôtres en murmurèrent et la traitèrent do profusion; et l'œuvre sainte que je viens vous recommander est d'une utilité si évidente, qu'il n'y a personne qui puisse lui refuser son suffrage et se défendre de l'approuver. Vous î'allez voir dans la seconde partie.