TROISIÈME PARTIE
C'est la dernière ressource de la nature, quand l'esprit de religion est assez puissant pour nous faire sacrifier notre volonté, de se réserver au moins le pouvoir de raisonner et de juger. La volonté embrasse avec respect les ordres qui nous sont légitimement et juridiquement intimés : elle les accepte et s'y soumet, et Yoilà son sacrifice. Mais la nature n'est pas encore , par ce sacrifice, quelque généreux qu'il puisse être , tout à fait détruite ; elle a comme un asile où elle se retranche, et c'est l'entendement. De là, de celte partie supérieure de l'âme , elle prononce ses arrêts et elle donne ses décisions. On examine la conduite des supérieures ; et selon les idées particulières qu'on s'en forme", on les approuve ou on les condamne. Si Ton se fait une prudence et un devoir de n'en rien témoigner au dehors, on n'en pense pas moins dans l'intérieur, et si la langue se tait, l'esprit n'en devient que plus fécond en réflexions dont il aime à s'entretenir. Combien môme ne peuvent se réduire à ce silence? on parle, on blâme , on murmure, on-y trouve un vain soulagement , et ce qu'il y a de plus déplorable, on croit souvent y trouver, du moins y chercher, la gloire de Dieu et l'intérêt de la communauté. Or, mes chères Sœurs, l'obéissance a un dernier sacrifice à faire; et c'est d'arrêter tous ces jugements de l'esprit, d'éteindre toutes ses lumières, et de lui ôter la faculté de voir; de ne lui permettre nul usage de sa raison, que pour se soumettre à la raison du supérieur, estimant que tout ce qu'il ordonne est bien ordonné, et que tout ce qu'il défend est bien défendu. Voilà jusqu'où cette obéissance tant recommandée dans l'état religieux, doit monter; et sans cela elle ne peut être une obéissance parfaite.
Car, comme je vous l'ai déjà fait remarquer, la perfection de l'obéissance demande que tout l'homme soit soumis à Dieu. Or, ce qu'il y a dans l'homme de plus excellent , c'est la raison , c'est l'esprit. Par conséquent ne pas assujettir l'esprit, c'est ne pas assujettir tout l'homme, mais refuser à Dieu ce qu'il y a de meilleur dans la victime qui lui est offerte. Je conviens que le sacrifice de la volonté est un vrai sacrifice et un grand sacrifice; mais après tout, si vous n'y ajoutez le sacrifice de l'entendement , qui en est la consommation, votre sacrifice ne peut être cet holocauste que Dieu attend de vous. Dans les sacrifices ordinaires de l'ancienne loi, une portion de l'hostie était consumée, et l'autre réservée aux prêtres; mais dans l'holocauste, point de partage : tout passait par le feu, et la destruction était entière. Belle image de l'àme parfaitement obéissante ! Victime toute dévouée au Seigneur qui l'a choisie et qu'elle a choisi elle-même, elle ne laisse rien échapper au sacré feu qui la
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brûle. Sa charité ne se prescrit point de terme ; et tant qu'il lui reste quelque nouvelle offrande k présenter, elle ne peut être contente qu'elle ne Tait portée à l'autel.
Expliquons-nous, mes chères Sœurs, et parlons plus simplement : je prétends que cette soumission et cette obéissance du jugement est d'une telle nécessité, que sans cela toute autre obéissance, soit celle de l'action , soit celle de la volonté, ne peut se soutenir, et la preuve en est sensible. Car je vous Vai dit , l'obéissance de ractioa doit être prompte, doit être exacte, doit être universelle. Or, le moyen que j'obéisse avec cette promptitude, avec celte exactitude, avec cette plénitude, tandis que mon esprit se soulève contre le commandement qu'on me fait ; tandis que je désapprouve, et couséquemment que je méprise celui qui me le fait; tandis que je demeure persuadé qu'il se trompe dans ses vues ; que ses mesures ne sont pas justes; que ses intentions ne sont pas droites; qu'il agit, ou par prévention, ou par passion, ou par défaut de connaissance et sans réflexion ? L'obéissance de la volonté doit être une obéissance filiale et affectueuse. Or, comment mon cœur s'affectionnera-t-il à ce qui me paraît mal conçu, mal imaginé, mal disposé ; et à ce qui me blesse et qui me choque ; à ce que je traite secrètement d'injustice, de mauvaise foi, de témérité, d'imprudence, de faiblesse ; à ce qui excite ou mes plaintes, ou mes railleries? Dès-là donc que chacun dans une maison se don.icra la liberté d'appeler en quelque manière les supérieurs à son tribunal, de leur demander compte de leur conduite , de dire comme le serpent disait à Eve : Cm- prxcepit (Gènes. 3)? Pourquoi cet ordre? pourquoi cette défense? dès que chacun s'attribuera le droit de censurer tout ce qui ne lui plaira pas , et de s'attacher là-dessus à ses sentiments, il ne peut plus y avoir de véritable obéissance.
Mais quoil faut-il que l'obéissance soit aveugle? Appliquez-vous, mes chères Sœurs : je vais vous répondre et vous développer uo des plus beaux mystères de' la vie spirituelle et de la sainteté religieuse : le voici. C'est qu'en effet la vraie obéissance est aveugle; mais d'ailleurs qu'elle est dans son aveuglement plus éclairée , plus droite , plus sûre que toute la sagesse de l'esprit humain, quelque clairvoyant qu'il puisse être ou qu'il se flatte d'être. Je reprends, et je le répète : oui, elle est aveugle cette sainte obéissauce. Aveugle comme celle d'Abraham , lorsque , sans égard à la parole de Dieu , qui lui promettait de multiplier sa race par ïsaac, et sans entrer dans la moindre défiance touchant la vérité de cette promesse , il se mit en devoir d'immoler ce fils unique sur qui il comptait, espérant contre toute raison d'espérer : Contra spem in spem credidit (Rom. 4). Aveugle comme celle de saint, Paul, lorsque Dieu, sans lui déclarer aiUremeut ses volontés , se contenta de l'envoyer à Damas, où il apprenrlrait ce qu'il aurait à faire : higredere civitatem , et ibi dicelur tibi quid te oporteat facere (Act. 9). Aveugle comme celle de ces soldats que le eentenier de l'Evangile tenait sous son pouvoir, disant à l'un : Marchez, et il marchait ; à l'autre : Venez, et il venait : Dico huic : Vade, et vadit; alii : Vent, et venit (Matth. 8). Aveugle, pour n'exiger jamais d'un supérieur aucune justification ; pour ne s'engager jamais avec lui dans aucune
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recherche , dans aucune discussion , dans aucun éclaircissement ; pour ne savoir que ce^; deux choses essentielles , l'ordre qui est porté, et l'obligation de l'accomplir. Non pas qu'en certaines conjonctures elle ne puisse découvrir ce qu'elle pense el le représenter, pourvu que ce soit avec humilité, avec simplicité, avec docilité. Voilà , dis-je , en quoi consiste cette obéissance aveugle dont les Pères nous font tant d'éloges , et dont le mérite devant Dieu est si relevé.
Cependant, mes chère? Soeurs, admirez-en l'avantage inestimable. Car autant qu'elle est aveugle d'une part, autant de l'autre est-elle éclairée. C'est celte lumière dont parle saint Pierre dans sa seconde épîlre : Habemus firmiorem propJieticum scrmonem cui benè facitis : attendentes , quasi lucemsu lucenti in caliginoso loco (il. Petr. 1); Vous avez les prophètes, voiiS avez les oracles de l'oijéissance, mille fois plus assurés que toutes vos vues. Arrêtez-vous ià; et si ce n'est encore qu'une lueur obscure et ténébreuse, elle vous conduira mieux néanmoins que toutes vos connaissances propres et tous vos raisonnement.-^. En effet , il en est toujours ici, par proportion, de l'obéissance comme de la foi. Point de conduite plus sage ni plus sûre pour tout homme chrétien que la conduite de la foi ; et point de voie plus courte ni plus droite pour tout religieux, que la voie de l'obéissance. En la suivant, je ne m'égare jamais, parce que je suis dans la voie ou Dieu veut que je marche. Mon supérieur peut se tromper eu ce qu'il me commande, ou du moins peut toujours crnindre de s'y tromper : mais moi je suis certain de ne me point tromper en l'exécutant, parce que Dieu veut que j'obéisse à ce qui m'est cùmmandc. De se tromper ou de ne se pas tromper dans la disposition que mon supérieur fait de moi, c'est un soin qui le regarde, c'est son affaire : mais la mienne est de faire ponctuellement ce qu'il m'enjoint, dès que je n'y vois rien qui me [)araisse évidemment criminel. Il est chargé de tout le re.-^te; mais moi j'en i-uis quitte, et je ne réponds de rien autre chose que de ma soumission. S'il agit imprudemment dans les desseins qu'il forme et dans les mesures qu'il prend , j'agis prudemment dans l'obéissance que je lui rends; et si le succès n'est pas tel qu'il l'espérait, il est toujours tel pour moi que je le dois désirer» savoir de contenter Dieu , el d'en recevoir la récompense.
Il y a plus, mes chères Sœurs; car comme Dieu dispense ses lumières et partage si s grâces selon les divers ministères où il nous emploie, on peut dire qu'il éclaire plus abondamment ceux qui doivent éclairer les autres et les gouverner, qu'il les inspire et qu'il les conduit lui-môme. Ainsi en agissant selon leurs vues, j'agis selon les vues de Dieu , je suis dirigé dans toutes mes démarches par la lumière de Dieu , je me mets à couvert de tous les égarements et de toutes les illusions de mon propre sens, et je me trouve en assurance contre tant d'écueils où il lui est si ordinaire d'échouer, lorsqu'il n'a point d'autre guide que ses idées toujours incertaines et trompeuses. Solide sagesse de l'âme obéissante l Fûtelle d'ailleurs dépourvue de tous les dons naturels et de tous les trésors de la science , fût-ce de tous les génies le plus petit et le plus borné, en se laissant conduire, elle est mille fois moins expo-
OBÉISSANCE RELIGŒUf=E. 111
sée à s'écarter du chemin et à se perdre que ces prétendus esprits forts qui se conCent en eux-mêmes, et qui se prévalent de leur vaine suffisance. Ne le voyons-nous pas tous les jours? telle âme' simple et peu pénétrante vit des quarante et des cinquante années -dans une communauté sans aucun reproche. Elle est toujours discrète dans ses paroles, toujours circonspecte dans ses actions, toujours du bon parti : pourquoi ? parce que c'est une âme soumise, gui ne s'ingère en rien , qui ne dispute sur rien , qui ne prend jamais d'autres sentiments que ceux de ses supérieurs, qui ne suit point d'autre route que colle qu'ils lui ont marquée. Mais si c'était une de ces âmes présomptueuses qui , de leur autorité privée, se font arbitres de tout : car il n'y en a que trop de ce caractère jusque dans les plus saintes sociétés; si c'était une de ces âmes orgueilleuses qui ne croient pas qu'il y ail rien de bien , à moins qu'elles n'y aient eu part, et que ce ne soit par leur conseil qu'on 1 ait entrepris ; que lui serait-il cent fois arrivé , et que lui arriverait-il en cent autres rencontres? ce qui arrive à ces esprits si habiles et si jaloux de leur fausse habileté, A les entendre parler et décider, ce sont les sages d'une maison; mais dans la pratique, ce sont les plus inconsidérés et les plus déréglés : raille fautes leur échappent qui font pitié, et qui vérifient le mot de l'Ecriture, que Dieu confond les superbes, et qu'il renverse leurs projets : Dispersit superbos mente cordis sui (Luc. 1).
Mais enfin peut-on s'empêcher d'apercevoir les erreurs d'un supérieur ou d'une supérieure , lorsqu'elles sont sensibles et qu'elles frappent les yeux? Voilà, mes chères Sœurs, ce que vous pouvez m'op[)Oser de plus apparent; mais comprenez la réponse que je vous fais. Car je vous demande, moi, quelle preuve si certaine vous avez, que ce supérieur se trompe, ou que cette supérieure est dans l'erreur. J'en juge, dites-vous, par ce que je vois : mais ce que vous voyez est-il toujours suffisant pour en bien juger? Vous voyez les dehors, mais voyez-vous le fond? Dans le mèm(! fait, et par rapport au même f;dt, combien y a-t-il de choses que vous ne savez pas, et dont une supérieure est instruite? Est-elle obligée de vous en instruire vous-mêmes, et souvent, an contraire, n'est elle pas obligée de les tenir secrètes et de vous les cacher? Or, parce qu'elle en est instruite, elle n'ordonne rien qui ne soit très à propos; et vous qui ne les savez pas, vous la condamnez très-injustement, et vous êtes inexcusables, quelque spécieuses que soient vos raisons, de ne pas faire cette réflexion , qu'il peut y en avoir d'autres plus importantes encore dont vous n'êtes pas informées, et qui changent tout l'état de l'affaire.
Ah ! mes chères Sœurs , que cette réflexion bien faite et cettt règle bien suivie arrêteraient de jugements précipités, de discours mal fondés, de bruits et de mouvements qui troultlent la paix des communautés? Les supérieures en souffrent, et ce n'est pas là san? doute pour elles une petite croix : mais leur consolation doit être dans le témoignage de leur conscience, et dans la promesse que Dieu leur a faite de prendre leur cause en main , parce que c'est sa propre cause. Car elles peuvent dire ce que disaient les conducteurs du peuple Juif à cette nation opiniâtre et rebelle : Ce n'est pas
contre nous que se tournent vos murmures , maïs contre le Seigneur même, qui nous a mis à votre tête : Nec contra nos est murmur vestrum , sed contra ûominum (Exod. 16)? C'est votre juge et le nôtre; et puisque les outrages que nous recevons de vous retombent sur lui , craignez son juste ressentiment et ses vengeances.
Daigne le ciel en préserver cette maison, et y maintenir toujours Tordre en y maintenant l'obéissance ! C'est par sou obéissance que Jésus-Christ nous a sauvés, et c'est par notre obéissance que nous nous sanctifierons et que nous nous sauverons. Non , ce n'est point précisément aux miracles du Fils de Dieu , ce n'est point précisément à ses prédications ni aux autres actions de sa vie les plus éclatantes que nous sommes redevables de notre salut, mais à son obéissance et à sa mort. Ainsi, mes chères Sœurs, ce ne sera point absolument par les austérités que nous parviendrons à la perfection reiig.euse, ce ne sera point par les jeûnes et par les veilles, ce ne sera pas même par la prière !ii par tous le? autres exercices de piété; mais par l'obéissance répandue en tout cela. Ou ce sera , si vous voulez , par tout cela , mais autant qu'il se trouvera conforme à l'obéissance , et réglé selon l'esprit de l'obéis.-ance. Tout cela, hors de l'obéissance, n'est rien devant Dieu : tout cela, contre Tobéissance, est rejeté de Dieu. Attachons-nous donc à une vertu qui doit être le principe de toutes nos vertus, qui en doit être la perfection, et qui , par une humble dépendance , nous fera mériter le royaume éternel , que je vous souhaite , etc.
JPour une Oommuriauté de Carmélites.
Sur sainte Thérèse.
ANALYSE
SUJET. corps par la mortification qu'elle a Il viendra avec l'esprit et la vertu elle-même praliquée avec une consfElie pour former au Seigneur un tance liéioïque. Son premier désir peuple, parfait. — C'est avec ce naô- fut celui du martyre, et c'est pour me esprit que Thérèse est venue, et cela que, dès son enfance, elle quitta pour le môme dessein. la maison de ses parents , voulant DIVISION. aller en Afrique.
Comment Thérèse, animée du Ramenée bientôt dans la maison double esprit d'Elie et réformatrice paternelle, là elle se condamna à un d'un grand Ordre, a réformé le corps autre martyre plus rigoureux par sa par la mortification qu'elle a elle- durée, qui" est une mortificaLion enmême praliquée avec une constance tière de ses sens. Esprit de péuiicnce héroïque, Impartie; et comment elle que Dieu lui inspira par un aurait a perfectionné l'esprit par l'usage de particulier, par des signes visibles et l'oraison , où elle s'est exercée avec des apparitions. de si merveilleux progrès, impartie. De là cette devise qu'elle prit, ou PREMIÈRE PARTIE. souffrir, OU mourir. Sentiment qui Comment Thérèse a réformé le lui lit surmonter tout ; et c'est {)ar
ce même sentiment qu'une âme religieuse devient victorieuse de tout.
Cependant, de son cœur elle fait passer l'amour de la croix , dans le cœur d'une infinité d'autres , pnr la réforme qu'elle établit au Garmel.
Réforme qu'elle oppose à la fausse réforme de Luther et de Calvin.
Réforme la plus mortifiante, et dont elle porte la première toute l'austérité.
Ce ne fut pas sans de grandes difficultés et de grandes contradictions qu'elle entreprit ce saint ouvrage ; mais enfin elle le conduisit à sa perfection , et le déposa , pour ainsi dire , entre les mains de ses filles , à qui elle le confia. Or, elles ne le soutiendront jamais mieux , que par ce qui en a été le principe , c'est-à-dire, par la mortiGcation et une pleine abnégation d'elles-mêmes. Quel sujet de reproche, si elles le laissaient déchoir!
SECONDE PARTIE
Gomment Thérèse a perfectionné l'esprit par l'usage de l'oraison, où elle s'e^t exercée avec de si merveilleux progrès. Il s'agit ici de cette oraison extraordinaire où elle fut élevée ; et son exemple nous apprend trois choses : 1° par où l'on se doit disposer à ce don de Dieu; 2° avec quel esprit il le faut recevoir ; 3» de
quoUe manière on en peut faire le
discernement.
Elle s'y est disposée par l'oraison commune et ordinaire , où elle a persévéré pendant vingt-deux ans, malgré toutes les aridités et toutes les sécheresses dont elle a été éprouvée delà part de Dieu. Nous, au contraire , nous abandonnons souvent cette oraison commune, ou du moins nous la négligeons , dès que nous y sentons !a moindre peine, et qu'il y a la moindre violence à nous faire.
Elle a reçu ce don de contemplation . et d'une oraison sublime et extraordinairOj avec humilité , et sans rien perdre d'une docilité parfaite à la conduite de ses directeurs : mais nous , si nous n'y prenons garde , nous nous laissons enfler d'orgueil dès les premières faveurs que nous recevons de Dieu , et nous ne vouions plus d'autre guide que nousmêmes.
Elle en a fait le vrai discernement par trois signes non suspects, dont le premier est l'attachement à la foi de rilglise : le second, la fidélité aux devoirs de son état : et le troisième, l'utilité de ces faveurs célestes dont Dieu la gratifiait. C'est aussi à notre égard par où nous les pouvons discerner. Sans cela, on prend pour vrai don d'oraison, ce qui n'en a que l'apparence.
El ip'e prœcedet in spiritu et virtulc Elix , parure Domino plelicm perfeclam.
Il vicuuia avec l'esprit et la vertu d'Elie, pour former au Seigneur un peuple parfait. (S. Loc, ch. 1.)
C'est une question parmi les interprètes, quel est ce double esprit qu'Elisée demanda avec tant d'instance à Eiie, lorsqu'il le vit sur le poitit de son ravissement, et qu'il lui dit ces dernières paroles : Obsecro , ut fiât in me duplex spiritus tuus (iv. Reg. 2). bans la pensée du Docteur angélique, saint Thomas, ce doLîble esprit ne fut autre chose que le don de prophétie et celui des miracles; mais outre qu'Elisée possédait déjà l'un et l'autre, il y a quelque peine à se persuader qu'un homme aussi éclairé que ce prophète, pouvant obtenir toute autre grâce en conséquence de la promesse qufe 'ui avait faite Elie : Postula guod vis, ut faciam tibi {Ibid.) , se fijt borné à demander des grâces stériles , et qui ,
Par elles-mêmes , ne contribuent en rien à la sainteté. C'est donc à explication de saint Paulin que je m'en tiens, et c'est de ses Epîlres que je la tire. 11 parle de la forme de vie qu'observaient les
anciens prophètes; et insistant sur Elie , leur patriarche et leur maître : Celait, dit-il, un ange sur la terre, et il n'avait de coraraerce avec les hommes que pour leur porter les ordres de Dieu ; il demeurait sur le Garmel , dégagé de tous les soins du monde , et là se repaissait de la rosée du ciel, qui lui faisait sans cesse goûter une douce et fréquente médilalion des choses divines. Afin que son corps ne pût arrêter le vol de son esprit, il l'exerçait par une continuelle pénitence, le traitant comme un esclave, le domptant comme un ennemi, le châtiant comme un criminel. Qu'était-ce que sa nourriture? le jeûne; qu'était-ce que son repos? les veilles et le travail ; qu'était-ce que son vêtement? un rude cilice. D'où ce Père conclut, que le double esprit d'Elie fut donc, par rapport au corps, l'esprit de raortification, et par rapport à l'âme, l'esprit d'oraison et de contcinplalion. C'est de l'un et de l'autre que le divin précurseur Jean-Eaptisle fut rempli dès qu'il parut sur la terre , et c'est pour cela que l'Evangile nous l'a représenté comme un second J-.lie : Et ipse prœcedet in spiritu et virtutc Elise. Eloge magnifique dans le peu de paroles qu'il coiitient : mais pour l'appliquer, tout grand qu'il est, à Tillustre Thérèse, je n'ai , mes très-chères Sœurs, qu'à vous mettre devant les yeux, en quelques traits, son histoire, et qu'à vous faire suivre Tordro de sa vie. Qu'y trouverons-nous autre chose qu'une mort perpétuelle des sens par l'austérité la plus rigoureuse, et que de sublimes élévations de l'âme par toutes les ferveurs et toutes les extases de la prière? Ce fut avec ces ailes mystérieuses qu'elle s'éleva au-dessus d'elles-mêmes, et qu'elle alla se reposer dans le sein de son bien-aimé. En deux mots, double caractère de sa sainteté : un corps sacrifié comme une hostie vivante par la mortification, et une âme transformée en Dieu par l'oraison. Voilà tout le partage et tout le fond de cette exhortation 5 voilà ce qui vérifie les paroles de mon texte et l'application que j'en fais, savoir, que Thérèse fut dans ces derniers siècles l'héritière , et pour ainsi dire, la dépositaire de tout l'esprit d'Elie : In spiritu in virtutc Elix. Mais à cela, j'ajoule'que c'est par ce même esprit qu'elle a fait dans l'Ordre du "Carmel cette fameuse réforme dont l'Eglise a reçu et reçoit encore de nos jours tant d'édification : Parare Domino, plehem perfeclam. Car, commençant par sa propre personne qui devait servir de modèle, elle a réformé le corps par l'austérité de vie qu'elle a pratiquée avec une constance héroïque, et elle a perfectionné l'esprit par l'usage de l'oraison où elle s'e.st exercée avec de si merveilleux progrès. Dans ces deux points , je vous proposerai de grands exemples à imiter, et c'est de quoi j'ai cru devoir vous entretenir aux approches de cette fête que vous allez célébrer en l'honneur de votre glorieuse Mère. Le sujet vous intéressera , et mérite toute votre attention.