PREMIÈRE PARTIE
Désordre de la médisance en celui qui la fait , et qui souvent ne se rend pas moins coupable que ces faux accusaîeurs qui témoignent contre Jésus-Christ. Ces accusateurs du Fils de Dieu avancent contre lui mille impostures , et rien ne nous est plus ordinaire dans nos médisances , que d'y mêler des faussetés : car il n'y a guère de médisances où la vérité ne soit blessée en quelque manière. Si ce n'est pas toujours à l'égard du fond des choses, c'est au moins à l'égard des circonstances.
Ces accusateurs du Fils de Dieu veulent le noircir dans l'esprit de ses juges et le faire condamner; et l'injustice de la médisance est de s'attaquer à la réputation d'autrui et de la détruire dans l'estime publique. Injustice d'autant plus griève, qu'elle ravit au prochain , de tous les biens naturels, le plus précieux, le plus délicat, le plus difficile et à conserver et à réparer, qui est l'honneur.
Ces accusateurs du Fils de Dieu n'agissaient que par passion; et le principe le plus commun de tant de médisances où l'on se porte, n'est-ce pas une secrète passion qui nous anime? Cest une vengeance outrée , une haine envenimée , une aveugle antipathie, une jalousie mortelle, un esprit d'inîérêt, une humeur chagrine et critique, un zèle mal entendu , une envie démesurée de parler.
une légèreté indiscrète et sans réflexion.
SECONDE PARTIE
Désordre de la médisance en celui qui l'écoute , et qui souvent n'est pas moins condamnable que Caïphe et tout son conseil , qui prêtent si volontiers l'oreille aux accusations formées contre Jésus-Ghrisl. Ecouter volontairement la médisance et sans nécessité, c'est y participer, c'est la favoriser et la fomenter. Or, participer à un péché , le favoriser et le fomenter, c'est sans contredit un péché. Si chacun faisait son devoir à l'égard du médisant, et qu'on refusât de l'entendre , il serait obligé de se taire.
Voilà néanmoins de quoi l'on ne se fait nul scrupule. Content de n'être point l'auteur de la médisance , on ne compte pour rien de l'écouter. On l'écoute avec indifférence ; on l'écoute avec complaisance , on l'écoute par un respect humain et une lâche condescendance , on l'écoute par une vaine curiosité, et ce qu'il y a de plus criminel, on l'écoute par une secrète malignité.
Préservons-nous donc de la médisance comme du poison le plus mortel, soit pour celui qui la fait, soit pour celui qui l'écoute. Quels maux ne cause-t-elle pas? Du reste, si elle nous attaque , imitons la patience de Jésus-Christ.
Multi testimonium falttim dicebant tdversis eum, et eomenientia testimoni» atB
erant-
Plusieurs rendaient de faux témoignages eontre Jésns, et tous ces témoignaget n s'accordaient point. (S. Marc, ch. 14.)
LE moyen que tous ces témoignages pussent convenir ensemble, puisqu'ils étaient contraires à la vérité, et qu'il n'y a que la vérité qui s'accorde bien avec elle-même, au lieu que l'imposture est tous les jours sujette à se contredire et à se démentir : Mentita est iniquitas sibi (Psal. 26). C'est ce que nous voyons dans ces faux témoins qui déposent contre Jésus-Christ , et qui se font ses accusateurs devant le tribunal de Caïphe , alors grand-prêtre , et revêtu de l'autorité pontificale, pour connaître de toutes les causes qui concernaient la religion. Ils allèguent bien des faits, ils produisent bien des preuves , ils s'étendent en de longs discours; mais rien ne se soutient, et ce que dit l'un, l'autre le détruit, parce qu'ils ne sont inspirés, les uns et les autres, que par l'esprit
de meDsonge et par la passion qui les aveugle. Cependant Caïphe les écoute, lui qui devait, en juge équitable, réprimer leur audace; et les scribes, les pharisiens, les princes des prêtres, les anciens de la Synagogue , tous assemblés pour délibérer avec le pontife, bien loin d'imposer silence à ces imposteurs et de les confondre, se déclarent en leur faveur, et deviennent les plus zélés à les exciter : Summi verô sacerdotes et omne conciliwm quxrebant adversùs Jesum tesUmonïum (Marc. 14). Voilà, Chrétiens, quoique d'une manière en apparence moins odieuse, ce qui arrive encore chaque jour dans la société humaine et dans les conversations du monde. Il est vrai qu'on ne se porte pas communément à des calomnies atroces, et qu'il est moins ordinaire de vouloir, en pariant du prochain, lui imputer des crimes dont on le croit innocent; mais du reste, est-il rien de plus commun dans le commerce des hommes, que de se déchirer mutuellement par de cruelles et d'injurieuses médisances? et tout injustes, toutes criminelles qu'elles sont, en ^ a-t-on quelques remords dans l'âme, et s'en fait-on quelque scrupule? Avec quelle liberté les débite-t-on? avec quelle facilité les écoute-t-on? Deux désordres dignes de tout le zèle évangélique , et contre lesquels je ne puis ici m'élever avec trop de force. C'est aussi de quoi je prétends vous entretenir. Désordre de la médisance dans celui qui la fait, et désordre de la médisance dans celui qui l'écoute. Désordre de la médisance dans celui qui la fait, et qui souvent ne se rend pas moins coupable que ces faux accusateurs qui témoignent contre le Fils de Dieu : ce sera la première partie. Désordre de la médisance dans celui qui l'écoute, et qui souvent n'est pas moins condamnable que ce pontife et que tout son conseil, qui prêtent si volontiers l'oreille aux accusations formées contre In Fils de Dieu : ce sera la seconde partie. La matière est d'une extrême conséquence, et mérite toutes vos réflexions.
PRE^ÎlÈilE PARTIE.
C'est le caractère de l'iniquilé de se parer autant qu'elle le peut des dehors de la plus exacte justice, et d'en aifecter les plus belles apparences, lorsque dans le fond on en viole les règles les plus essentielles. Ainsi, quoique la mort du Fils de Dieu eût été déjà résolue dans un conseil secret des pharisiens et des pontifes, ils feignent néanmoins d'agir contre lui dans toates les formes, et de ne manquer à aucune des procédures ordinaires. 11 faut donc qu'il soit déféré au tribunal du grand-prêtre; qu'il y soit accusé publiquement, et juridiquement examiné. C'est pour cela qu'on cherche des preuves; et dans ce jugement où la passion domine, on ne trouve que trop de délateurs et de prétendus témoins.
Que ne disent-ils point contre Jésus-Christ, et sous quels traits le dépeignent-ils? Cet homme dont toute la conduite fut toujours la plus droite et la plus irréprochable; cet homme qui, dans ses paroles et dans ses actions, lut toujours la douceur même, la patience, la charité, l'humilité, la sainteté même ; cet Homme-Dieu, pour qui le font-ils passer? pour le plus méchant des hommes; pour un perturbateur du repos public, qui veut changer le gouvernement et révolter toute la nation ; pour un usurpateur qui prétend se faire
roi , et ose attenter aux droits et à l'autorité du prince ; pour un impie qui blàspliême la loi de Moïse, et qui parle même de reoverscr le temple de Dieu. Une parole qu'il a dite dans le sens le plus juste, et avec l'intention la plus pure et la plus innocente, ils la relèvent, ils l'empoisonnent, ils l'interprètent à leur gré, et lui en font un sujet de condamnation. Ne nous étonnons pas : c'est que ce sont des gens prévenus; c'est qu'ils ont le cœur envenimé, et qu'ils <ont remplis contre lui d'amertume. Pourvu qu'ils contentent leur haine et qu'ils puissent venir à bout du dessein qu'ils ont formé de le perdre, rien du reste ne les arrête, et ils ne suivent que leur animosité et leur ressentiment. C'est de quoi le Prophète, s'expliquant au nom de ce divin Sauveur, se plaignait avec tant de raison : Ils ont aiguisé leurs langues , ils les ont rendues aussi subtiles et aussi pénétrantes que le glaive le mieux affilé, pour me percer des coups les plus mortels : Lingua eorum gladius acutus (Ps. 56).
Or, mes Frères, le même crime que commirent à l'égard de Jésus-Christ ces faux témoins, je dis que c'est, par proportion, celui dont tous les jours nous devenons coupables nous-mêmes dans les discours que nous tenons du prochain , et, dans les médisances que nous en faisons avec si peu de retenue et si peu de modération. Car prenez garde, s'il vous plait, et faites-en avec moi la comparaison autant qu'elle nous peut convenir. Ces accusateurs du Fils de Dieu avançaient contre lui mille impostures, et je soutiens que rien ne nous est plus ordinaire dans nos médisances, que d'y mêler des faussetés, que peut-être nous ne connaissons pas comme telles, mais qui le sont en elîet, et dont nous aurions dû mieux nous instruire, pour en parler du moins avec plus d'exactitude, et pour n'y être pas trompés. Ces accusateurs du Fils de Dieu voulaient le noircir dans l'esprit de ses juges , et le faire condamner; et vous savez que rinjustice de la médisance est de s'attaquer à la réputation d'autrui, de la détruire dans l'estime publique, et d'exposer le prochain aux mépris et aux jugements les plus désavantageux. Ces accusateurs du Fils de Dieu n'agissaient que par passion; et rexpérience de la vie nous apprend assez que le principe le plus commun de tant de médisances où l'on se porte si aisément et si impunément dans tous les états, même les plus saints, c'est une secrète passion qui nous anime et qui veut se satisfaire. Expliquonsnous , et considérons encore chacun de ces trois articles plus en détail.
Je sais combien la calomnie , je dis la calomnie délibérée et préméditée, nous paraît odieuse; et je ne puis ignorer que pour peu qu'on ait de droiture d'àme et de probité, on ne voudrait pas imaginer des titres d'accusation contre le prochain , ni lui attribuer de pures Gelions comme des faits réels et comme des vérités. Ce n'est pas que nous n'en ayons vu de nos jours , et que nous n'en voyons encore des exemples en certaines rencontres et sur certains sujets. Il n'y a rien qu'un faux zèle de religion n'ait employé et qu'il n'emploie pour décréditer, non point seulement quelques particuliers, mais des sociétés entières qui s'opposent à ses progrés. Les plus évidentes suppositions ne lui coulent plus alors à soutenir, et lui semblent suffisamment justifiées , dès-là qu'elles peuvent servir à
ses desseins et favoriser ses entreprises. Cependant, Chrétiens, je veux bien reconnaître que la médisance ne va pas toujours jusquelà, et que ce sont des excès dont nous avons naturellement horreur. Mais voici en môme temps ce que j'ose avancer, et de quoi le seul usage du monde doit pleinement nous convaincre. C'est qu'il n'y a guère de médisances où la vérité môme , outre la justice et la charité, ne soit au moins blessée en quelque manière; où elle ne soit au moins altérée, déguisée, diminuée. Combien d'histoires se racontent dans les entretiens, comme des choses certaines et avérées, et ne sont néanmoins que de faux bruits et de simples imaginations? On les croit comme on les entend, et on les répète de môme. Elles deviennent communes par une démangeaison extrême qu'on a de les publier, et d'en informer toutes les personnes à qui elles ne sont point encore parvenues. S'il était question de les vérifier, quelle preuve en pourrait-on produire? point d'autre que le récit qu'on nous en a fait à nous-mômes. Récit aussi mal fondé que la créance que nous lui avons donnée. Mais tout s'éclaircit enfin avec le temps, et l'on a la confusion d'apercevoir l'erreur dont on s'était laissé prévenir, et dont on a prévenu les autres. Je ie pensais ainsi, dit-on, et j'en avais ouï parler de la sorte. Belle et solide excuse! comme si c'était une raison suffisante pour former votre jugement et pour l'appuyer, que quelques rapports vagues et sans autorité; comme si vous ne deviez pas savoir qu'il n'est rien de plus incertain ni de plus trojnpeur • comme si la sagesse ne demandait pas d'autre examen , lorsqu'il s agit de flétrir votre frère et de l'outrager. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que des gens , après y avoir été trompés cent fois, n'en sont dans la suite ni plus réservés, ni plus circonspects , et qu'on les trouve toujours également disposés à recevoir tous les mauvais discours qu'on leur tient, et à les répandre.
Accordons-leur néanmoins qu'ils ne disent rien qui , dans le fond, ne soit vrai : mais ce fond qui peut être véritable, combien l'exagère-t-on? quelles circonstances y ajoute-t-on ! sous quelles couleurs empruntées le représente-t-on! de quels prétendus embellissements Torne-t-on, ou plutôt le défigure-l-on 1 On fait làdessus mille raisonnements; on en tire des conséquences; on en veut pénétrer les motifs, les vues, les intentions, les principes les plus secrets : tout cela, autant de fantômes qu'on se figure, et autant d'idées vaines et chimériques où l'esprit s'égare et se perd. Or, n'est-ce pas là ce qui arrive presque sans cesse dans ces conversations où l'on met si volontiers en jeu le prochain? et n'est-ce pas ainsi que, sans vouloir être calomniateur, et sans croire l'être , on l'est toutefois, sinon absolument, du moins en partie et sur des points très-essentiels?
Mais sans aller plus loin, et à se renfermer précisément dans les bornes de la médisance, je n'ai, mes Frères, qu'à vous la faire considérer en elle-même , pour en faire connaître l'injustice ; injustice la plus griève : pourquoi? parce qu'elle ravit au prochain, de tous les biens naturels, le plus précieux, le plus délicat , le plus difficile et à conserver et à réparer, qui est l'honneur. Et en effet, qui ne sait pas que l'honneur, dans l'opinion du monde , est un
bien du premier ordre? Qu'est-ce qu'un homme sans honneur? eûtil tous les autres biens, fût-il comblé de richesses, piit,-il goûter dans son état tous les plaisirs, si c'est un homme noté et déshonoré, on le regarde comme le dernier des hommes. Ainsi, tout ce qu'uu homme du siècle oppose à l'Evangile sur le pardon des injures, qu'il se le dise à lui-même sur la médisance, et qu'il mesure son péché par les maximes qu'il établit et qu'il suit en matière du point d'honneur. Il a horreur des concussions, des usurpations violentes ou frauduleuses, des vols, des assassinats, des meurtres; mais tout cela n'attaque , après tout , que les biens de fortune, ou que la vie. Or, il préfère l'honneur à tous ces biens : d'où il s'ensuit qu'il doit donc avoir encore plus d'horreur de la médisance, que de tout cela.
Est-il, mes chers Auditeurs, souffrez que je m'exprime de la sorte, esl-il une bizarrerie pareille à la nôtre? Nous mettons l'honneur à la tête de tous les autres biens; nous sommes sur cet honneur sensibles à l'excès; il n'y a rien, pour sauver cet honneur, à quoi nous ne fussions prêts de renoncer ; nous nous en déclarons hautement; nous le témoignons dans toutes les rencontres, et la moindre atteinte faite à cet honneur, est capable d'exciter dans nos cœurs les ressentiments les plus amers : mais , par une contradiction qui ne se peut comprendre, et que nous ne justifierons jamais, nous traitons de péché léger ce qui enlève aux autres ce même honneur, ce qui le ternit, ce qui le détruit. Est-ce là raisonner conséquemment? Ou bien abandonnons ces grands principes auxquels nous paraissons si attachés , et que nous faisons tant valoir touchant l'honneur, ou bien reconnaissons notre injustice, lorsque nous le blessons si aisément dans autrui , et que nous en tenons si peu de compte.
Injustice d'autant plus condamnable , que l'honneur est un bien plus délicat, un bien plus difficile à acquérir, à maintenir, à rétablir. Il n'y a qu'à voir combien il en coûte pour se faire dans le monde une bonne réputation. On n'en vient à bout qu'après de longues années d'épreuves, et des épreuves les plus critiques et les plus rigoureuses. Est-elle faite? que ne faut-il point pour s'y confirmer et pour la défendre de tout ce qui en pourrait obscurcir l'éclat? Car cet éclat d'une réputation saine et heureusement établie, est comme la glace d'un miroir, à qui la plus faible haleine ôte dans un moment tout son lustre. Nous avons un tel penchant à croire le mal, nous sommes même si accoutumés à l'augmenter et à l'exagérer, qu'une parole sufïit pour perdre un homme, une femme dans notre estime. Nous prenons cette parole dans tous les sens, et toujours dans les plus mauvais, parce que c'est la perversité naturelle de notre cœur qui nous la fait interpréter. De sorte que la meilleure réputation et la plus juste, est tout d'un coup renversée , et que souvent il n'est presque plus possible de la relever. Pour peu que vous touchiez à certain fruit, il perd toute sa fleur, et ne la peut plus reprendre; et dès qu'une fois l'honneur est endommagé, la tache est presque ineffaçable et le dommage sans remède. Vous direz dans la suite loutce qu'il vous plaira; vous prendrez tous les soins imaginables pour guérir le coup que vous
Bourdaloue. — 4
avez porté, et pour en fermer ]a plaie : malgré toutes vos réparations et tous vos soins, on se souviendra toujours de tel mot qui vous est échappé ; on s'en tiendra là, et l'on traitera tout le reste de discours étudiés et de cérémonies.
Qu'est-ce donc que la médisance? c'est comme une grêle, qui ruine dans un jour, et même en beaucoup moins de temps, l'ouvrage de vingt années de travaux, de précautions, de mesures. On regarde comme une cniauté de ravager des terres cultivées : que sera-ce de détruire une réputation achetée si cher et au prix de tant de peines? Mais vous ne la détruisez, dites- vous, que par une vérité, et la vérité ne peut être contre la justice. Erreur : car il ne vous est pas permis de faire connaître toute vérité. Quoi que ce soit une vérité, tant qu'elle demeure secrète, ma réputation est entière, et vous l'entamez; j'ai droit à cette réputation , et vous m'en privez; je suis dans une possession actuelle de cette réputation, et vous m'en dépouillez; ce que j'ai fait est caché, et vous le révélez. Voilà votre injustice, et envers Dieu, et envers moi-même : envers Dieu, puisqu'il vous avait défendu de me ravir un bien dont j'étais le maître, et que vous violez sa loi; envers moi-même, puisque sans raison vous attentez sur ce qui m'appartenait le plus légitimement, et que par une espèce d'oppression, vous me l'arrachez des mains et le dissipez.
Oui, Chrétiens, c'est sans raison que le médisant se porte à de pareils attentats contre -la réputation de son frèie, et c'est aussi ce qui met le comble à son crime. Car je n'ai garde d'appeler de véritables raisons une vengeance outrée, une haine envenimée, une aveugle antipathie, une jalousie mortelle, un esprit d'intérêt, une humeur chagrine et critique, un zèle mal entendu , une envie démesurée de parler, de railli r, de plaisanter, une légèreté sans attention, sans réflexion, sans ménagement ni discrétion. Or, ne sont-ce pas là les principes de la médisance? Reprenons.
Une vengeance outrée : on se croit bien fondé à rendre médisance pour médisance. Il a dit ceci de moi , et je dis cela de lui ; il ne m'épargne pas, pourquoi l'épargnerais-je? Gonduitt,' en quelque sorte tolérable parmi des Juifs, parmi des idolâtres et des païens; mais si expressément réprouvée dans des chrétiens, à qui Jésus- Christ a donné cette grande règle de pardonner toute iiijure, et de bénir ceux qui les chargent d'imprécations. Du moins si l'oa y observait quelque proportion; mais, pour une chose qu'on a dite (le vous, et qu'on n'a dite qu'une fois, peut-être même pour le seul soupçon que vous en avez, il y a des années entières que vous poursuivez sans relâche cette personne et que vous la déchirez.
Une haine envenimée : c'est assez d'être mal ensemble, d'avoir ensemble quelque dispute, quelque contestation, quelque procès, pour conclure qu'on peut publier contre son ennemi tout ce qu'on en sait, ou tout ce qu'on en croit savoir. De là, dans la défense d'une caui^e, tant de faits scandaleux que l'on recueille et que l'on produit, sans autre sujet ni d'autre avantage que de contenter son animosité et de couvrir l'adverse partie de confusion.
Une aveugle antipathie : certaines gens ne nous plaisent pas, eit
dès lors on n'en peut dire de bien. Mais pourquoi ne nous plaisentils pas? il ne faut point nous demander pourquoi , car nous ne le voyons guère nous-mêmes, et nous aurions de la peine à le raarf quer. Quoi qu'il en soit , dès qu'ils ne nous reviennent pas, et que nous en avons je ne sais quel éloignement, on ne leur passe rien , on ne leur pardonne rien, on ne les ménage en rien. C'est un plai.>ir de les faire sans cesse paraître sur la scène et d'en divertir les compagnies.
Une jalousie mortelle : on ne l'avoue pas , parce que de soi* môme c'est un vice honteux et humiliant; mais sans l'avouer, on ne la sent pas moins. Jalousie ingénieuse à déguiser la médisanee sous les plus beaux dehors et ci lui donner les couleurs les plus spécieuses; jalousie du mérile d'aulrui , de ses succès, de ses vertus et de ses perfections; jalousie entre les partis dillerents, surtout entre des personnes du sexe , plus susceptibles que les autres de cette passion , et par là même plus sujettes à médire et plus piquantes dans leurs traits satiriques et médisants.
Un esprit d'intérêt : examinez bien pourquoi dans la même vocation, dans le même emploi, celui-ci s'étudie tant à rabaisser l'autre et à le décréditer; c'est qu'il voudrait tout attirer à soi et profiter aux dépens de celui-là qui lui fait ombrage. Examinez bien pourquoi, dans la cour d'un prince, la médisance est si fort en règne, et pourquoi il s'y répand tant de mémoires injurieux : c est que chacun pense à s'avancer, et que tous ne pouvant occuper telle et telle place, vous vous trouvez par conséquent intéressé à flétrir quiconque pourrait y aspirer préférablement à vous, et les obtenir. Examinez même, si je puis user ici de cet ; xemple, examinez bien pourquoi dans le cours d'une intrigue crimiiielie, ce rival se déchaîne à toute occasion et avec tant de violence contre son rival : c'est qu'il travaille à l'écarter, et qu'il prétend posséder seul l'infâme et malheureux objet de ses désirs.
Que dirais-je encore? une iiumeur chagrine et critique : le monde est plein de ces censeurs par état, qui ne voient dans le prochain que ce qu'il y a de dôfeclueux, ou ce qui en a l'apparence. Du moins est-ce à cela qu'ils s'attachent, sans égard à tout ie reste : n'ayant, ce. semble , d'autre occupation , ni d'autre satisfaction dans la vie , que de déclamer, tanlOL contre l'un, tantôt contre T'autre; cherchant en tout et y trouvant, selon leurs bizarres idées, de quoi exciter le fiel qui les dévore, et sur quoi le faire couler.
Un zélé malentendu : ô que de médisances par là sont justifiées, sont consacrées, sont sanctifiées! Un médisant dévot, un médisant zélé ou prétendu tel , est le plus à craindre. D'un air tranquille et composé, d'un ton pieux et modeste, il en dira plus que l'emportement le plus passionné et la plus ardente colère n'en peut inspirer. Encore se tlatlera t-il d'avoir en cela rendu service à Dieu , et s'en fcra-t-il un mérite auprès du Seigneur. Content de lui-môme, il ira devant un autel ou an pied d'un oratoire, épancher son àme, et croira pouvoir dire comme David : Dans un malin, ô mon Dieu , sans autre glaive que celui de la langue ou celui delà plume, je combattais tous les ennemis de votre loi et j'exterminais tous les pécheurs de la terre (Ps.lûO).
Une envie démesurée de parler, de railler, de plaisanter. Je n'ai; rien contre cet homme, dit-on , je ne lui veux point de mal; et si' j'en parle , ce n'est que pour me réjouir. Divertissement sans doute bien charitable et bien chrétien I Vous n'avez rien contre lui, et vous le frappez aussi rudement que s'il y avait entre lui et vous l'inimitié la plus déclarée! vous ne lui voulez point de mal et vous lui en faites ! vous n'avez en vue que de vous réjouir : hé quoi! de le noircir et de le diffamer; de le rendre au moins un sujet de risée, et de lui ôter par là toute la douceur de la société humaine, de lui causer mille chagrins et de lui aigrir le cœur contre vous, est-ce donc si peu de chose que vous en deviez faire un jeu? Esprit railleur dont on s'applaudit, dont on tire une fausse gloire, dont on se laisse tellement posséder, qu'on n'est plus maître de le retenir. Esprit pernicieux qui trouble la paix, qui rompt les amitiés les plus étroites , qui suscite les querelles et les dissensions.
Enfin , une légèreté sans attention , sans réflexion, sans ménagement ni discrétion : on raisonne de tout à propos et hors de propos; on dit tout ce qu'on sait, et souvent tout ce qu'on ne sait pas; on n'a rien de secret , et quoi que ce soit qui s'offre à la pensée , on le jette d'abord tel qu'il se présente. Ce n'est point dessein prémédité, j'en conviens : c'est vivacité; mais cette vivacité, ne fallait-il pas la modérer? ne fallait-il pas vous en défier? ne fallait-il pas profiter de tant d'occasions , où vous avez reconnu vous-même qu'elle vous avait emporté au delà des bornes? Enserez-vous quittesquand vous direz à Dieu : Je n'y pensais pas. Il vous répondra que vous deviez y penser. Car que vous n'y ayez pas pensé , le prochain n'en souffre pas moins; et c'est à vous de voir par où vous pourrez le dédommager.
Concluons, Chrétiens : voilà les principes de la médisance ; or, de tels principes, que peut-il venir que de mauvais et de corrompu ? Si donc nous voulons acquérir la vie éternelle et nous garantir d'un des dangers les plus présents d'en être exclus pour jamais; si même dès ce monde nous voulons couler d'heureux jours et couper la racine de mille peines, de mille disgrâces, de mille atï'aires désagréables : Quivult dUigere vitam, et dlesvidere bonos (i. Petr. 3) ; que ferons-nous pour cela? c'est de suivre l'important avis que nous donne le propliôte en ces courtes paroles : Prohibe linguam tuam à malo (Ps. 33). C'est , dis-je, de veiller sur noire langue et de la régler, d'y mettre un frein , et , si je puis m'exprimer de la sorte, un frein d'équité , un frein de charité , un frein de circonspection et de sagesse qui en arrête l'intempérance et qui en réprime les saillies. Ainsi nous éviterons le désordre de celui qui fait la médisance, et vous allez encore apprendre à éviter le désordre de celui qui l'écoute : c'est la seconde partie.
SECONDE PARTIE
Qu'il se trouve des hommes assez perdus d'honneur et de conscience pour s'attaquer à l'innocence même , et pour imaginer contre elle des faits supposés et de prétendus sujets d'accusation, c'est une des iniquités les plus criantes et les plus dignes de toute la sévérité des lois. Mais que ceux encore que Dieu à établis et qu'il a
Tevêtus de sa puissance pour réprimer cette audace , l'autorisent au contraire , l'appuient et lui laissent la liberté d'inventer tout ce qui lui plaît, et de l'avancer impunément, c'est le comble et le dernier degré de l'injustice. Or, voilà néanmoins ce que fait Caïphe dans la cause de Jésus-Christ, et à l'égard des faux témoins qu'on a subornés contre cet Homme-Dieu. Comme grand-prêtre et souverain juge , Caïphe devait les rejeter et même les châtier. Il était évident que leurs témoignages se contredisaient , et par conséquent , qu'il y avait dans leurs dépositions de l'imposture et du mensonge. Il n'ignorait pas au nom de qui ils parlaient, ni de qui ils étaient les ministres et les suppôts. Ils savaient qu'ils étaient gagés par les ennemis du Fils de Dieu pour l'opprimer et le faire périr. Mais bien loin de s'opposera une si damnable entreprise et de confondre ces calomniateurs, il les reçoit favorablement, il les écoute, il se joint à eux, il tire de la bouche du Sauveur du monde lin aveu touchant sa divinité, dont il lui fait un crime et qu'il traite de blasphème : Quid adlnic desideramus testes? Aiidistis blasphemiam (Marc. 14). Pourquoi tout cela? c'est qu'il entrait dans toutes les passions des scribes et des docteurs de la Synagogue; c'est qu'il était lui-même d'intelligence avec les Juifs, piqués contre Jésus- Christ; c'est qu'il était bien aise d'avoir, pour le condamner, des preuves au moins apparentes, s'il ne pouvait en avoir de réelles et de solides. Voilà ce qui le rend si facile à entendre tout, quelque peu de vraisemblance qu'il y découvre , et quelque persuadé qu'il soit que ce sont autant d'inventions et autant d'artifices de la plus injuste et de la plus violente cabale.
De là, Chrétiens, que viens-je vous enseigner , ou de quelle erreur voudrais-je aujourd'hui vous détromper? Appliquez-vous à ce point de morale, dont on n'a pas dans le momie une idée assez juste, et sur lequel on suit sans scrupule des principes très-contraires néanmoins, et à la raison , età la religion. D'être auteur de la médisance , de la faire et de la débiter, c'est ce que les âmes vraiment chrétiennes reconnaissent aisément pour une injustice et un désordre; mais d'y prêter seulement l'oreille , de s'y rendre attentif, de ne l'arrêter pas autant qu'il est possible, et de n'y former nulle opposition, c'est ce qu'on ne pense guère à se reprocher, et ce qu'on met au rang des fautes les plus légères et les plus pardonnables. Or, je soutiens que sans rien dire soi-même au désavantage du prochain, on peut toutefois, par la seule attention qu'on donne à la médisance , pécher très-grièvement. Je soutiens que si c'est nn crime d'attaquer et de blesser l'honneur d'autrui, c'en est pareillement un de ne le défendre pas de tout son pouvoir et de ne le pas maintenir. Je soutiens que Dieu, là-dessus , nous a chargés de l'intérêt de nos frères , que c'est un devoir, sinon de justice, au moins de charité; et que de manquer à celte loi indispensable, c'est désobéir à un précepte divin , et par là même, s'exposer à une éternelle damnation.
Je le soutiens, dis-je; et voilà pourquoi saint Bernard disait de la médisance, que c'est un étrange mal et bien funeste, puisque du même trait elle cause la mort à trois personnes : à celui qui médit, à celui dont on médit , à celui devant qui l'on médit : à celui qui
médit, et qui poi-r! la vie de l'âme en perdant la grâce de Dieu; à celui dont on médit, et qui perd en quelque sorte la vie civile en perdant la réputation oui l'y entretenait; enfin , à celui devant qui l'on médit, qui perd la charité , dès-là qu'il en abandonne les intérêts, et qu'il permet qu'elle soit violée en sa présence. Tout ceci ne souffre nulle contestation ; mais il faut le développer encore davantage, afin que vous en ayez une intelligence plus parfaite, et que vous sachiez précisément à quelles règles vous pouvez dans la pratique et vous devez vous en tenir.
Je dis donc qu'il y a , selon la distinction commune , trois états différenis, soit ci Tégard de celui qui fait la médisance, ou à l'égard de celui qui l'écoute : un état de supériorité, un état d'égalité, et un état de dépe^idancc. Comme je ne veux rien outrer, je conviens que chaque état a ï^es obligations particulières, et que dans tous ce ne sont pas les mêmes. Suis-je dans un état supérieur à celui du médisant? Je puis lui fermer la bouche; je puis user de mon autorité pour interrompre ses discours trop iibres et trop mordants; je puis hautement lui déclarer et lui faire entendre que ce nost point par de tels entretiens qu'on me peut plaire, que le christianisme nous les interdit , et qu'étant chrétien , je ne suis pas dnns une disposition à les tolérer, ni à les agréer. Suis-je dans un étal égal , ou môme dans un état inférieur? Je n'ai pas le même droit alors de résister en face à la médisance, ni de m'élever aussi ouvertement contre elle et avec la rmime force : mais je puis au moins me taire, et par mon silence la laisser tomber; mais je puis, par un air grave et sérieux, donner à connaître que je n'entre point en tout ce qu'on me dit, et que je n'y prends point de part; mais je puis, par des propos éloignés, couper la conversation, et peu à peu la tourner sur d'autres sujets ; mais je puis même, par quelques paroles d'excuse, couvrir les choses, les justifier ou les adoucir : car c'est ainsi que la charité le demande. Sans cela, que fais-je? Je me rends responsable devant Dieu de la médisance qui S(> commet , et jen fais retomber sur moi l'iniquité. Voulez-vous savoir comment? vous n'aurez pas de peine à le conipreiidre.
En effet, c'est une illusion de penser que nous n'ayons à répondre que de nos propres péchés. Les péchés d'autrui, selon la part que nous y avons, doivent entrer dans le compte que Dieu exigera de nous; ou, pour mieux dire, les péchés d'autrui nous deviennent propres et personnels, dès-là que nous y participons, que nous y coopérons, que nous les favorisons, et que nous les fomentons. Or, écouler la médisance . je dis l'écouter sans nécessité, sans conlr.dnte, d'une volonté délibérée et d'un plein gré, quand on pourrait, ou la repousser directement et la combattre, ou l'éluder adroitement et la détourner, c'est sans contredit y participer, c'est y cooi'érer, c'est la favoriser et la fomenter.
Pour vous en convaincre d'une manière sensible, supposons l'esprit de charité tellement répandu dans le christianisme, que la médisance y trouvât partout des contradictions; que la plupart des chrétiens fussent prévenus de telle sorte et disposés contre elle, ue personne ou presque personne ne lui applaudît; que le pouvoir es maîtres fût employé à la bannir de devant eux et à la proscrire;
que la fermeté des égaux et même des inférieurs fût assez constante pour y témoigner toujours une certaine répugnance, pour y former toujours quelque obstacle, du moins pour n'y consentir jamais , pour ne l'approuver jamais, pour ne marquer jamais par aucun signe, ni par aucune parole, qu'on y fît réflexion, et que l'esprit y fût appliqué : ahl mes Frères, dites-moi s'il y en aurait un seul? La médisance, ne trouvant point d'auditeurs favorables, ne recevant point d'éloges capables de la flatter et de l'exciter, se voyant au contraire, ou honteusement rebutée, ou reçue froidement et négligée, oserait-elle se produire? le chercherait-elle avec tant d'ardeur? serait-elle si hardie et si téméraire à s'expliquer ? n'y garderait-elle pas plus de mesure , n'y apporterait-elle pas plus de réserve? Il est donc incontestable que ce qui l'entretient, et ce qui lui donne dans le monde un empire si étendu, c'est le bon accueil qu'on lui fait, et l'accès facile qu'elle rencontre dans tous les lieux où elle se présente. D'où il s'ensuit que la malice n'en doit pas être seulement attribuée au médisant, mais qu'elle doit rejaillir encore sur tous ceux qui contribuent à la médisance, en lui laissant une pleine liberté de lancer ses traits sur qui il lui plaît, et comme il lui plaît. C'est pour cela que saint Jérôme s'écriait : Heureuse la conscience qui ne s'attache, ni à voir le mal , ni à l'entendre! Feliœ conscientia quœ nec audit , nec aspicit malum ! Prenez garde, je vous prie : ce saint docteur ne se contente pas de dire, qu'heureux est l'homme qui ne se porte point à mal parler, mais qui ne s'arrête pas même à écouter le mal : pourquoi? parce qu'il se met par là à couvert d'un des péchés les plus griefs, et en même temps les plus ordinaires.
Non, mes chers Auditeurs, rien de plus ordinaire que d'avoir les oreilles ouvertes à tous les mauvais contes qui se font , et à toutes les histoires scandaleuses qui se récitent. Je puis ajouter, que c'est aussi l'un des plus dangereux écueils où l'innocence soit exposée dans le commerce du monde. Une âme chrétienne et prévenue des sentiments de la religion, peut, avec moins de difQculté, s'abstenir de la médisance et ne la prononcer jamais elle-même; mais de ne la pas entendre , c'est de quoi il n'est pas possible de se garantir sans une vigilance continuelle sur soi-même, et sans une résolution à l'épreuve de toutes les occasions et de toutes les tentations. De là vient , pour peu qu'on ait la conscience timorée , qu'il est rare que nous allions parmi le monde, et que nous nous mêlions dans les conversations du monde, sans en revenir avec quelque scrupule dans le cœur sur ce qui s'est dit du prochain, et sur la manière dont nous l'avons reçu. Je me trompe, Chrétiens, et je devrais plutôt reconnaître, en "le déplorant, qu'il est rare et trèsrare que nous avons la-dessus le moindre scrupule , parce que la plupart ne comptent pour rien d'écouler une médisance , et d'en raisonner avec celui qui la fait. On l'écoute avec indifférence, on l'écoute avec complaisance, on l'écoute par un respect humain et par une lâche condescendance , on l'écoute par une vaine curiosité; et ce qu'il y a de plus criminel enfin, on l'écoute par une secrète malignité. Autant de caractères, ou autant de degrés à distinguer, dans le péché dont on se charge devant Dieu. Suivez- moi.
On récoute avec indifTérence. Comme on n'est guère touché des intérêts du prochain, et qu'on ne se croit nullement engagé dans sa cause, on laisse parler chacun ainsi qu'il juge à propos. Ce n'est pas mon affaire, dit-on, et cela ne me regarde point; ce n'est point moi qui ai entamé cette matière, et dans tout cet entrelien , je n'ai été qu'auditeur et que témoin. Sur ce beau principe, on se rassure, et l'on se tient quitte de tout. Si , dans les visites qu'on rend et qu'on reçoit, si dans les compagnies que l'on fréquente, la charité est fidèlement observée et l'honneur d'autrui ménagé, on en est bien aise , et l'on en bénit le Seigneur; mais du reste, que la médisance y vienne prendre place, que la réputation de celui-ci ou de celle-là y soit impitoyablement déchirée, on en est peu en peine : pourquoi? parce qu'on ne peut se figurer qu'on en soit complice; parce qu'on ne peut se mettre dans l'esprit qu'on ait sur cela d'autre obligation que de se tenir neutre et de ne se point déclarer : comme si, voyant mon frère attaqué avec violence et sur le point de périr, je pouvais sans crime l'abandonner à l'ennemi qui le poursuit, et lui refuser mon secours, lorsque je suis en état de le sauver. Il n'est pas nécessaire, pour connaître l'indignité d'une telle conduite et pour la condamner, d'avoir recours à la religion : il suffit de consulter la loi de la nature et la raison.
On l'écoute avec complaisance. De tout temps la médisance a été, et est encore plus que jamais l'assaisonnement des conversations. Tout languit sans elle, et rien ne pique. Les discours les pkis raisonnables ennuient, et les sujets les plus solides causent bientôt du dégoût. Que faut-il donc pour réveiller les esprits et pour y répandre une gaîté qui leur rende le commerce de la vie agréable? 11 faut que dans les assemblées le prochain soit joué et donné en spectacle par des langues médisantes; il faut que par des narrations entrelacées des traits les plus vifs et les plus pénétrants, tout ce qui se passe de plus secret dans une ville, dans un quartier, soit représenté au naturel et avec toute sa difiTormilé; il faut que toutes les nouvelles du jour viennent en leur rang et soient élalées successivement et par ordre. C'est alors que chacun sort de l'assoupissement où il était, que les cœurs s'épanouissent, que l'attention redouble, et que les plus distraits ne perdent pas une circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se fixent sur celui qui parle; et quoiqu'on ne lui marque pa^ expressément le plaisir qu'on a de l'entendre, il le voit assez par la joie qui paraît sur les visages, par les ris et les éclat- qu'excitent ses bons mots, par les signes, par les gestes, les coups de tête. Tout l'anime; et se trouvant en pouvoir de tout dire , sans que personne l'arrête, où sa passion , où son imagination ne l'emportent-elles pas? On ne se relire point qu'il n'ait ce-sé, et l'on s'en revient enfin d'autant plus content de '^oi, que sans blesser, à ce qu'on prétend , sa conscience, on a eu tout le divertissement de la conversation la plus spirituelle et la plus réjouissante. Voilà ce qu'on met au nombre ries amusements permis, et de quoi l'on s'imagine être en droit de goûter toute la douceur, sans que rinnocence de l'àmeen soit endommagée.
On récoute par un respect tout humain et par une lâche condescendance. C'est un ami qu'on craint de choquer, c'est un maître
qu'on ménage et qu'on veut flatter, c'est môme un inférieur qu'on n'a pas la force de reprendre, et dont on se laisse dominer. On sait bien ce qui serait du devoir de la charité , et l'on voudrait y satisfaire; mais ra??urance et le courage manquent. On gémit intérieurement de la contrainte où l'on est, et l'on se reproche sa faiblesse, mais on ne peut venir à bout de la surmonter. De là ce consentement forcé, mais apparent, qu'on donne à la médisance. On la condamne dans le fond du cœur : mais de la manière dont on y répond, il semble au dehors qu'on l'approuve; il semble qu'on entre dans toutes les pensées du médisant, dans toutes ses idées et tous ses sentiments. Or, par là même on l'y confirme; et bien loin de le guérir, on le perd, et l'on se perd soi-même avec lui.
On l'écoute par une vaine curiosité. Combien de gens veulent être informés de tout et tout savoir? je dis tout ce qui ne les regarde point , et qui ne les intéresse en rien. Car voici ce qu'il y a souvent de plus étrange et de plus bizarre : c'est qu'on ignore ?es propres affaires , qu'on n'a nul soin de les apprendre ni d'examiner ce qui se fait dans sa propre maison , tandis qu'on veut avoir une connaissance exacte des aifaires des autres, et qu'on tient, en quelque sorte, registre de tout ce qu'ils font et de tout ce qui se fait chez eux. Au lieu donc de rejeter mille rapports, non-seukment inutiles, mais très-injurieux et très-pernicieux, on en est avide, on les recherche , et l'on en recueille jusqu'aux moindres particularités. C'est ce qu'on appelle ouvertures de cœur, confidences; et moi, c'est ce que j'appelle perfidies et médisances. C'est ce qu'on tâche de justifier par le droit de l'amitié ; et moi, c'est ce que je réprouve par le droit de la charité. Et où est-elle cette charité évangélique? comment l'accorder avec ces tours d'adresse, avec ces perquisitions, ces questions subtiles et captieuses avec ces longs circuits , pour amener une personne dans le piège, pour lui tirer ce qu'elle a de plus caché dans l'âme, pour l'engager insensiblement à vous le révéler, pour abuser de son ingénuité, ou plutôt de sa simplicité? Il faudrait lui enseigner à se taire, et l'on use de toutes les industries et de toutes les instances, pour lui arracher une parole qu'elle devrait retenir. Cependant on se sait bon gré d'avoir découvert telle chose qui n'est pas connue; on en triomphe, on s'en fait un faux mérite; et ce sera beaucoup si dans peu on ne la rend pas publique, et l'on ne produit pas au jour tout le mystère. Achevons.
On l'écoute par une secrète malignité. Un homme a des précautions à prendre et des mesures à garder; il n'aurait pas bonne grâce de s'élever hautement contre cet autre, et de déclamer contre lui; on ne l'en croirait pas, et tout ce qu'il dirait ne ferait nulle impression , on l'attribuerait à chagrin , à ressentiment, à prévention , à mauvaise volonté, parce qu'ils sont mal ensemble, et qu'ils ne se voient point; parce qu'ils sont liés à des partis tout contraires , et que le monde est instruit de leur division ; parce qu'ils sont actuellement en concurrence pour un emploi, pour une charge, pour quelque avantage que ce puisse être. Mais s'il ne peut s'expliquer lui-même, et s'il ne lui convient pas, qu'il lui est doux de trouver quelqu'un qui prenne sa place et qui parle pour lui! Peutêtre par bienséance en fera-t-il paraître quelque peine ; peut-être
môme affectera-t-il d'excuser ce qu'il eiitend, et d'y donner un bon sens. Mais que la malignité est artificieuse ! il en dira trop peu pour une solide justification, et assez pour animer l'entretien, et pour engager encore à de plus amples détails et à de nouvelles médisances. Voilà le fruit de cette prétendue modération. Aulant et mieux vaudrait-il qu'il eût ouvert son cœur, qu'il en eût suivi tous les sentiments, et qu'il eût jeté au dehors tout le tiel dont il est rempli.
Quoi qu'il en soit, mes Frères, préservons-nous de la médisance comme du poison le plus contagieux et le plus morlel. C'est l'idée que nous en fait concevoir le Saint-Esprit , en comparant la langue du médisant avec la langue du serpent : Acuerunt linguas ^uas sicut serpentis (?s. 139). Le serpent pique; ce n'est qu'une morsure : mais de cette morsure le venin se communique dans toutes les parties du corps. Le médisant parle; ce n'est qu'uue parole : mais bientôt celte parole retentit partout; on se la redit les uns aux autres, et pour user de cette figure, comme un souffle empesté, elle infecte également, et toutes les bouches d'où elle sort, et toutes les oreilles où elle entre. Ne nous arrêtons point tant à examiner ce que fait le prochain et ce qu'il ne fait pas. Si Dieu nous en a confié la conduite, veillons-y avec toute l'attention nécessaire; mais du resle , en y observant toutes les règles d'une correction charitable ; c'est-à-dire, en l'avertissant, en le reprenant de lui à nous, et non en publiant ses imperfections et ses vices, ni en le décriant. S'il ne dépend point de nous, et que nous n'en soyons point responsables, quavons-nous à faire de recherclier ses actions? de quelle autorité entreprenons-nous de le juger et de le censurer? Chacundevant Dieu perlera son fardeau ; c'est à chacun de penser à soi , sans vouloir étendre plus loin ses vues. Que de soins superflus dont on se délivrerait! que de retours fâcheux qu'on s'épargnerait! que de querelles et de démêlés qu'on préviendrait, que de péchés qu'on éviterait! Combien une médisance a-t-elle troublé de familles, de sociétés, de communautés? combien a-t-elle blessé de consciences, et combien d'àmes a-t-elle damnées? De toutes les tentations dont nous avons à nous garantir, on peut dire que celle-ci est, non-seulement la plus universelle, mais la plus dangereuse et la plus difficile à vaincre. L'Apôtre saint Jacques en était bien persuadé, et nous n'éprouvons que trop tous les jours la vérité du lénmignage qu'il en a rendu , quand il nous dit que la langue est un feu qui ne cherche qu'à s'échapper et à consumer tout : Et llng'ua ignis est (Jacob. 3); que c'est un mal inquiet , qui n'a point de repos et qui n'en donne point : Jnquietum malum ; qu'il n'y a aucune espèce de bêtes si sauvages et si farouches que l'homme n'ait su réduire, mais que pour la langue , on ne la peut dompter : Linguam autem nullus hominum domare potest. Et n'est-ce pas elle en elfet qui fait tomber les plus sages, et qui entraîne les plus vertueux? Il n'y a point d'état où elle n'ait causé des dommages infinis.
Au resle, mes chers Auditeurs, si nous nous sentons quelquefois atteints de ses coups, et si nous nous voyons en butte à la médisance, nous avons dans Jésus-Christ un beau modèle de patience. Imitons ce divin Maître, et ne soyons point plus jaloux de notre
réputation qu'il ne l'a été de la sienne, Ou ce qu'on dit de nous est vrai: reconnaissons-le humblement devant Dieu, et consentons, puisqu'il le permet, à en porter devant les hommes toute la confusion. Ou c'est sans fondement et sans raison qu'on nous accuse : contentons-nous, pour notre défense, d'une simple exposition de la vérité , et laissons au Seigneur le soin d'une plus entière justiûcation; il y pourvoira dès cette vie môme, au moins dans l'autre. Quand le monde nous comblerait de ses malédictions, nous sommes heureux si nous pouvons à ce prix mériter les bénédictions du ciel, et obtenir la gloire éternelle, que je vous souhaite , etc.
Sur Is Jugeraent du. Peuple contre Jésus-Olirist, en. faveur de Earabbas.
ANALTSE.
SUJET
Pilate leur dit : Qui voulez-vous qu'on vous remette des deux? Baraboas , dirent-ils. Pilate leur repartit : Que ferai-je donc de Jésus qu'on appelle Christ? Tous lui répondirent :
Qu'il soit crucifié Que son sang
retombe sur nous et sur nos enfants.
— Image naturelle du péché et du pécheur qui le commet.
DIVISION
Malice du péché , 1 re partie. Peine du péché , 2* partie. L'une et l'autre ne se trouvent ici que trop bien exprimées.
Malice du péché. Les Juifs renoncent Jésus-Christ , et lui préfèrent Barabbas, malgré toutes les instances et toutes les remontrances de Pilate.
Ainsi par le péché sacrifions-nous à Eos passions tous les intérêts de Dieu. Car qu'est-ce que le péché?
une préférence refusée à Dieu et donnée a la créature. On dit comme les les Juifs : Otez-moi ce Dieu , dont la loi m'importune , et laissez-moi mon plaisir, dont j'ai fait ma divinité.
Et il ne faut point répondre qu'on n'y procède pas communément avec tant de délibération , et qu'on ne fait point ces réflexions. Car '\o combien de pécheurs les font en effet,
et pèchent d'une volonté délibérée?
2" Si d'autres pèchent avec moins d'attention , peuvent-ils tirer avantage de leur inadvertance et de leur légèreté dans un sujet qui demandait toute leur vigilance et toute leur précaution?
De tout ceci, concluons que Ténormité du péché est aussi grande par proportion, que Dieu est grand et au-dessus de tout être créé. Pour la comprendre tout entière , il faudrait être en état de comprendre ce que c'est que Dieu.
SECONDE PARTIE
Peine du péché. En conséquence du crime des Juifs, lorsqu'ils renoncèrent Jésus-Christ et qu'ils lui préférèrent Barabbas, le sang de cet Homme-Dieu est retombé sur eux et ^ir toute leur postérité.
De là tous les maux dont cette malheureuse nation a été affligée , et l'est encore : io ruine temporelle :
2» aveuglement spirituel ; 3» réprobation éternelle.
Voilà , dans une comparaison qui n'est eue trop juste , à quelles vengeances de la part du ciel et à quels châtiments le péché nous expose.
Pour nous en préserver, que nous reste-t-il? contrition, réfornaetion 09 vie , satisfaction.
Rexpondens aulem proses, ail iltis : Quem vullis vohis de duohvs dimitlif At illi (ii.rcrunt : Barahbam. Dicit illis Pilalus : Qiiid iffilur fuciam de Jesu , qui dicitur Chrislus? Dicunt omnes : Cruci/igatur.., Sanguis ejus super nos et super filios nostrûs.
Pilale leur dit: Qui voulez-vous qu'on vous remette des deux? Barabbas, Barabbss, direiii-ils. Pilate leur repartit : Que ferai je donc de Jésus, qu'on appelle Christ T Tous lui répondirent : Qu'il soit crucifié... Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. (S. Matth., ch. 27.)
S'il y a une image naturelle du péché, et du pécheur qui le commet, n'est-ce pas celle-ci, Chrétiens, où nous voyons tout un peuple animé de la plus aveugle passion, donner, sur le Fils même de Dieu, la préférence à un insigne voleur, et consentira porter toute la malédiction que doit attirer sur leur tête le sang de ce Dieu-Homme si injustement répandu, et sa mort poursuivie avec tant de violence? Combien d'autres réflexions me fournirait l'inconstance de cette nation , qui, depuis peu de jours, avait reçu le Sauveur du monde avec tant d'applaudissements et de cris de joie, et l'avait comblé de bénédictions; l'obstination invincible et l'animosité des Pharisiens, qui, non contents de tout ce qu'ils avaient déjà entrepris contre Jésus-Christ, veulent achever de le perdre, et forment le dotc.>^table dessein de le faire crucifier; la faiblesse de Pilate, qui n'a pas la force d'employer son autorité à défendre ce prétendu criminel, dont il connaît toute l'innocence, et qui, pour le tirer de leurs mains, use d'artifice, et lui fait l'affront de le mettre en paralU'le avec Biirabbas : que ne pourrais-je pas, dis-je, vous représenter sur tout cela , et quels sujets de morale n'aurais-je pas à traiter? mais je m'en tiens à la pensée de saint Chrysostome; et dans une juste application delà conduite des Juifs à la nôtre, quand nous nous élevons contre Dieu par de grièves transgressions de sa loi , il me sulïït aujourd'hui de vous apprendre à craindre le péché, à le haïr et à le fuir, à le regarder comme le plus mortel ennemi de vos âmes, et à vous en préserver comme du plus grand de tous les maux. Nous avons deux choses à considérer dans le péché : premièrement, la malice du péché, et secondement, la peine du péché. Or, l'une et l'autre ne se trouvent ici que trop bien exprimées, et ce sera le partage de cet entretien. Les Juifs, en renonçant Jésus-Christ, lui préfèrent Barabbas : voilà la malice du péché. Et par une si indigne préférence, ils se rendent devant Dieu responsables du sang de Jésus-Christ : voilà la peine du péché. Je dis la malice du péché, dont nous devenons nous-mêmes coupables, en sacrifiant à nos passions tous les intérêts de Dieu. Je dis la peine du péché, dont nous nous chargeons nous-mêmes, et à quoi nous nous exposons, en suscitant contre nous le sang de Jésus- Christ et toute la justice de Dieu. C'est tout le sujet de votre attention.