TROISIÈME PARTIE
11 est difficile d'allier ensemble l'esprit de piété et l'embarras des affaires du monde. Car la piété consiste dans les sentiments intérieurs d'une âme retirée en elle-même et occupée de Dieu; mais les soins et les affaires du monde 1 obligent à sortir de cette retraite , et par mille mouvements inquiets et empressés qui la dissipent, lui font insensiblement oublier Dieu, et tourner toutes ses pensées vers la terre. C'est pourquoi saint Paul déclare que tout homme qui veut s'engager dans la milice de Dieu, c'est-à-dire, se donner à Dieu, être à Dieu , gotiler les choses de Dieu, ne doit po:nt s'ingérer dans les intrigues et les intérêts du siècle • Nemo militans Deo implicat se negotiis sœcularibus (ii. Tim. 2^. C'est pourquoi le saint auteur de Vlmitation de Jésus-Christ, qui dut être un des hommes les plus versés et les plus consommés dans les mystères de la vie spirituelle et dévote, nous avertit sans cesse de n'entrer point trop dans les affaires humaines; et que, se proposant lui-même pour exemple, il reconnaît que jamais il ne s'est trouvé parmi le monde, qu'il n'en soit revenu plus imparfait qu'il n'était :. Quoties inter homines fui , minor homo redii. C'est pourquoi les prêtres du Seigneur, les ministres de l'Eglise , les religieux vivent dans l'éloignement et la séparation du monde , ou du moins y doivent vivre, autant que leur état le comporte et qu'il le demande, parce qu'ils sont consacrés par une vocation particulière au culte de Dieu , et appelés à un plus haut point de piété et de perfection.
Je ne veux pas néanmoins par là, Mesdames, vous porter à un renoncement entier, et ce n'est pas ma pensée qu'il soit de votre piété d'abandonner toutes les affaires attachées par la Providence à votre condition. Bien loin que ce fût une vraie rtiété , ce serait aller directement contre les vues du ciel; et à parler en général, la piété est encore moins exposée dans une vie agissante, dans une vie de travail et d'affaires, quoique temporelles et loutey profanes,
que dans une vie oisive, que dans la vie de la plupart des femmes du siècle , dont les journées se passent à ne rien faire. Car j'appelle ne rien faire , n'être occupé que de sa personne , n'être occupé que de ses parures, n'être occupé que de son jeu, n'être occupé que de visites inutiles, que de vaines conversations, que de lecture.'^ agréables : frivoles amusements, qui n'arrêtent point assez l'esprit pour le détourner de mille idées dangereuses ; au lieu que les alFaires et l'attention qu'on leur donne , ferment du moins la porte à tous ces objets , et à tous les sentiments, à tous les désirs criminels qu'ils ne manquent point d'inspirer.
Mais du reste. Mesdames, si l'un est encore plus à craindre que l'autre; si l'esprit de piété peut encore moins se soutenir dans l'inutilité de vie et l'oisiveté que dans les affaires, il est toujours vrai qu'au milieu du bruit et du tumulte des affaires, il se relâche, il se ralentit, et souvent s'éteint tout à fait et s'amortit. Or, par où l'entretiendrez-vous, et par où le réveillerez-vous? point de meilleur moyen que ces bonnes œuvres dont je parle, que les œuvres de charité et de miséricorde. Prenez garde : je ne viens pas dans une morale outrée, condamner les soins ordinaires du monde, le soin d'une famille qu'il faut régler, le soin d'un bien qu'il faut administrer, le soin d'un héritage qu'il faut cultiver, le soin même d'un procès où l'on se trouve impliqué et où il faut nécessairement s'employer; cent autres de cette nature, dont on est chargé et dont on ne peut raisonnablement se dispenser. Je m'en suis déjà expii- (juc, et je le répète, ce n'est point là ce que je reprends , ni ce que je dois reprendre. Je dis plus, et j'avoue qu'il y a tels engagements, telles conjonctures, telles affaires, où ce serait plutôt un péché de négliger ces soins, que dy vaquer. Mais cela posé, je vais plus avant, et ce que je voudrais aussi vous faire comprendre, c'est que vous ne pouvez mieux sanctifier tous les soins où votre état vous applique, qu'en y joignant le soin des pauvres. Vous me répondrez que c'est ajouter affaires sur affaires, et par conséquent que c'est se livrer à de nouvelles distractions, en se chargeant de liouvelles occupations. Ah! Mesdames , j'en conviens, c'est une nouvelle occupation , mais une occupation sainte et sanctitiante , seule capable de communiquer à toutes les autres ce caractère de sainteté qui lui est propre, et de réparer dans vos âmes les dommages que toutes les autres ont coutume d'y causer. Concevez ma pensée.
Quoique les affaires du monde puissent être rapportées à Dieu, il y a néanmoins bien d'autres vues que la vue de Dieu, qui peuvent nous y attacher, et qui n'y attachent en effet que trop tout ce que nous entendons sous le terme d'hommes mondains ou de femmes mondaines : vues de fortune, vues d'honneur et de distinction, vues d'élévation et de grandeur, vues d'intérêt, d'une passion démesurée d'avoir et de posséder, vues d'établissement, decomniodilé, de plaisir.; et parce que toutes ces vues sont conformes à celles de la nature, ou i-'ulot parce que ce sont les vues mêmes de la nature , et que le poids de la nature nous entraîne presque malgré nous il n'est pas surprenant que ces vues terrestres et naturelles prévalent aux vues surnaturelles et divines, qu'elles remplissent Télroite sphère de notre cœur, qu'elles nous fassent perdre l'idée de cette dernière
fin , où tout doit être référé , et d'où vient à nos actions toute leur sainteté. Mais par une règle contraire, voici, Mesdames, quelle bénédiction particulière les œuvres de charité portent avec elles : ce n'est pas qu'elles occupent moins, mais c'est qu'elles occupent saintement. Et en effet, comme ce sont des œuvres où les sentiments humains ne peuvent guère avoir de part ; comme ce sont des œuvres par elles-mêmes mortifiantes , souvent très-obscures et très-humiliantes, il n'y a communément que Dieu qui nous y engage, que Dieu qui nous y attire, que Dieu qu'on s'y propose et qu'on y cherche. On les entreprend pour lui, on les pratique pour lui, on les soutient pour lui. Or, est-il rien de plus propre à nourrir la piété, que cette intention droite et toute divine? - Jugez-en par vous-mêmes, Mesdames , c'est à vous-mêmes que j'en puis appeler ; et que dis-je dont plusieurs d'entre vous n'aient une connaissance personnelle plus convaincante que tous les discours? Qu'avez- vous senti dans le secret de Tàme , et qu'y sentezvous , toutes les fois que la charité adresse vos pas vers les pauvres pour les visiter et les assister? Etes-vous jamais entrées dans un hôpital , dans une prison, que votre cœur ne se soit auparavant élevé à Dieu? Quelles réflexions vous y ont occupées, et quelles réflexions en avez- vous remportées? Quand donc votre piété commence à se refroidir, c'est là immanquablement que vous la rallumez; quand votre foi commence à s'affaiblir et à languir, c'est là immanquablement que vous la réveillez et que vous la fortifiez. Mais quel est l'aveuglement de je ne sais combien de femmes du monde ? quoiqu'elles soient du monde, et tout abîmées dans les soins du monde , elles sont néanmoins encore chrétiennes. Elles n'ont pas perdu certains principes qu'elles ont reçus de l'éducation ; elles ont de temps en temps des retours intérieurs, qui pourraient les remettre dans les voies d'une solide piété; s'ils étaient soutenus. Elles y voudraient marcher; elles voudraient être plus recueillies et plus dévotes : car c'est ainsi qu'elles le disent elles-mêmes dans les rencontres, et qu'elles le font entendre. C'est quelquefois un pur langage, je le sais ; mais je dois aussi convenir qu'il y en a plusieurs, qui là-dessus sont de bonne foi , et qui pensent en effet comme elles parlent. Elles gémissent du peu de goût qu'elles ont aux pratiques de la religion ; elles se plaignent de la sécheresse où elles se trouvent dans la prière; elles souhaiteraient d'avoir plus de zèle pour leur salut, plus d'attention à celte grande affaire, et de se laisser moins distraire par les autres, qu'elles avouent n'être auprès de celle-là que des amusements et des bagatelles. Telles sont leurs dispositions; mais parce qu'elles ne les secondent pas, ce sont des dispositions inutiles, et qui ne servent même qu'à leur condamnation. Car elles devraient donc prendre les moyens qu'on leur propose pour parvenir à ce qu'elles désirent. Or, un de ces moyens, ce sont incontestablement les œuvres de la charité. Avec cela, elles se mettraient en état de goûter Dieu davantage. Une visite des pauvres, un office qu'elles leur rendraient, serait une suspension salutaire des inquiétudes et des soins du monde ; et Dieu prendrait ces moments pour leur parler au cœur, pour les rappeler à elles-mêmes, pour leur retracer dans l'esprit les vérités
éternelles , et pour leur en imprimer tellement le souvenir, que toutes les autres idées ne pussent reffacer. Leur dévotion se re.-iouvellerait, leur religion se ranimerait, leur espérance deviendrait plus vive, et leur amour pour Dieu plus affectueux et plus ardent. Mais elles prétendent que tous ces changements se fassent dans elles , sans qu'il leur en coiîte une seule démarche ; et jamais , à les en croire , elles n'ont assez de loisir pour satisfaire à ce que demandent les pauvres , en s'acquittant de ce qu'elles doivent au monde. Vain prétexte dont elles découvriront aisément l'illusion, dès qu'elles voudront bien se consulter et ne se point flatt t. Il ne faut pour le détruire qu'elles-mêmes ; il ne faut que la connaissance qu'elles ont du plan de leur vie, qui pourrait être autrement réglé et mieux ordonné.
Vous, Mesdames, plus fidèles aux ordres de Dieu, et plus attentives aux nécessités des pauvres , vous savez vous partager entre eux et le monde. En accordant à l'un tout ce qu'il peut exiger de vous, vous trouvez encore de quoi donner aux autres ce qu'ils attendent de votre charité; et c'est pour vous confirmer dans cette sainte dispensation et dans ce juste partage, que je conclus par ces paroles de l'Apôtre : Unusquisque prout destinavit in corde suo (il. Cor. 9). Que chacune suive les heureux sentiments dont elle se sent prévenue en faveur des pauvres ; qu'elle reconnaisse comme une grâce de Dieu , et une de ses grâces les plus précieuses , l'inclination qui la porte à les secourir. Vos affaires temporelles n'en souffriront point; Dieu en prendra soin lui-même, lorsque vous prendrez soin de ses enfants , et il est assez riche pour vous rendre au centuple ce qu'il aura reçu de vous par leurs mains : Potens est autem Dcus onmem gratiâm abundare facere in vobis {Ibid.). Vous serez surprises en mille rencontres de voir les choses réussir au delà de vos espérances , et ce sera autant de bénédictions que Dieu répandra sur vous sans vous le faire connaître. Plus vous donnerez, plus vous aurez de quoi donner : Utabundetis in omne opus bonum {Ibid.). Mais ce qu'il y a de plus essentiel , c'est que vous mettrez par là votre piété à couvert de ces relâchements si ordinaires dans la vie tumultueuse du monde. Ce sera une piété constante, parce que ce sera une piété entretenue, et sans cesse excitée par la charité. Tellement que la promesse du prophète s'accomplira dan> vous : Sicut scriptum est : Dispersit dédit paitperibus , justitia. cjifs manet in sxculum saeculi (ii. Cor. 9). En répandant vos aumônes , vous recueillerez des fruits de justice, et vous amasserez des trésors de sainteté : mais de quelle sainteté et de quelle justice? d'une justice inaltérable et invariable , d'une justice indépendante des occasions, et au-dessus de tous les événements, d'une justice qui vivra avec vous dans les siècles des siècles, et dont la récompense sera éternelle. Ainsi soit-il.
SECONDE EXHORTATION Sur la Oliarité envers les Paxivres.
▲ NAIiTSE.
SUJET
Le bon grain, c'est la ijarole de Dieu. — Ce bon grain , cette parole de Dieu se dispense encore à certains jours dans les assemblées de charité, et dans les exhortations que les prédicateurs, figurés par le laboureur de l'Evangile , y font en faveur des pauvres. Mais d'où vient qu'on en retire si peu de fruit? c'est ce qu'il faut présentement examiner.
DIVISION
Dan» les différentes qualités de la bonne et de la mauvaise terre où le grain est jeté , nous pourrons reconnaître les divers caractères des personnes qui assistent aux assemblées de charité et aux exhortations qu'on y fait; et de là nous apprendrons pourquoi les pauvres retirent si peu d'avantage de tant de discours. Point d'autre partage de cet entretien.
1" Le laSwureur alla semer son grain ; m^\% d'abord une partie de cette semoBce tomba près du chemin : les passants la foulèrent aux pieds , et les oiseaux la mangèrent.
Qu'est-ce que ce grand chemin ouvert à tout le monde ? ce sont ces âmes volages et dissipées , qui apportent aux assemblées de charité un esprit distrait et sans arrêt. Tout ce qu'on leur dit en faveur des pauvres ne fait nulle impression sur leur cœur. Elles n'en profitent, ni pour la réformation de leur vie , ni pour le soulagement des pauvres.
A cette dissipation que doiventelles opposer ? le remède d'une sérieuse réflexion.
Si* Une autre partie du grain tomba sur des pierres. Image de ces âmes dures que rien ne peut émouvoir. On a beau leur représenter les besoins des pauvres : elles y sont inseusibles. S'agit-il d'elles-mêmes? elles sont délicates jusqu'à l'excès. S'agit-il
d'autrui ? elles n'y prennent aucune part.
Caractère de dureté, dont nous avons un exemple dans le mauvais riche, et que Dieu punit très-sévèrement.
3» Il y eut encore du grain qui tomba au milieu des épines. Ces épines , selon l'explication même de Jésus-Christ, ce sont les passions du siècle; et ces passions, suivant la pensée du même Sauveur, se réduisent à trois espèces , savoir : l'inquiétude des soins temporels , la cupidité ou le désir empressé d'amasser des biens de la terre , et l'attachement aux plaisirs de la vie. Trois obstacles qui énervent toute la force de la parole de Dieu, trois sortes d'épines qui éteignent la charité dans les cœurs.
Sur cela trois avis • <• point de soin plus essentiel que celui de satisfaire aux devoirs de la charité ; 2' la charité est récompensée par les trésors du ciel , et même par les biens de ce monde ; 3* de tous les plaisirs , le plus doux doit être de soulager les affligés.
4» Il y eut une bonne terre où le grain tomba et où il profita ; et il y a des âmes où la parole de Dieu opère et produit des œuvres de charité :
mais avec cette différence marquée dans la parabole de l'Evangile , qui est qu'elles rendent , les unes trente, des autres soixante , et d'autres cent pour un. C'est-à-dire , que les unes se bornent précisément au précepte de l'aumône ; que les autres ajoutent aux aumônes d'obligation des aumônes de surérogation , et que d'autres enfin, vont jusqu'à une espèce de profusion.
Or de quel nombre sommes-nous ?
c'est ce que nous devons sérieusement examiner devant Dieu , qui luimême nous en fera rendre un compte exact.
^fi SECONDE EXHORTATION
Semen est verbum Dei.
Le bon grain , c'est la parole de Diea. (S. Lue, efa. 8.)
DANS l'engagement où je suis de contribuer par mon ministère à ce qui doit toujours être la fin de celte assemblée, je veux dire au soulagement des pauvres, j'ai cru, Mesdames, ne pouvoir rien faire de mieux que de m'attacher à Tévangile de cette semaine; j'y trouve un fonds d'instruction dont j'espère que vous serez édiliées, et qui m'a paru très-naturel, pour vous inspirer le zèle de la charité envers ceux que vous devez considérer comme vos frères et comme les domestiques de la foi.
C'est la parabole du bon grain, dont Jésus-Christ s'est servi, pour expliquer au peuple qui l'écoutait un des plus excellents mystères du rovaume de Dieu, et une des vérités les plus solides de notre religion. Celui qui sème, disait ce Sauveur adorable, est sorti pour aller semer son grain; et une partie de cette semence est tombée le long du chemin, où les passants l'ont foulée aux pieds, et où les oiseaux du ciel l'ont enlevée. Une autre partie est tombée sur des'i pierres, où, manquant de suc et d'humidité, elle s'est tout à coup ^ desséchée; une autre, au milieu des épines, et les épi-nes l'ont empêchée de croître; la dernière, dans une bonne terre : elle y a pris racine, elle y a germé, elle a produit une ample moisson et rapporté au centuple. 0) , Jésus-Christ parlant de la sorte, criait à à haute voix : Que celm-lâ entende, qui a des oreilles pour entendre : Qui habet aures audiendi, audiat. Expression dont usait t.ommunément ce divin Maître, venant de déclarer quelqu'une de tes maximes importantes qui demandaient un cœur docile et un esprit attentif pour les comprendre et pour en profiter.
Ouvrons donc, Mesdames, ouvrons nos cœurs, et recueillons toute l'attention de nos esprits, pour bien entrer dans le sens de cette figure, et pour nous appliquer les salutaires enseignements qui y sont renfermés. Qu'est-ce que ce bon grain? vous savez que, selon l'interprétation même de Jésus-Christ, c'est la parole de Dieu : Semen est verbum Dei. Et en effet, la parole de Dieu est une précieuse et divine semence, dont la vertu n'a point de bornes si nous ne l'arrêtons, et dont la fécondité est infinie lorsqu'elle trouve des âmes préparées à la recevoir et à la laisser agir dans toute sa force. Mais cette semence, toute divine et toute précieuse qu'elle est, devient tous les jours dans le christianisme la plus infructueuse et la plus stérile : pourquoi? parce qu'il y a bien peu de chrétiens où elle rencontre les dispositions nécessaires, pour y opérer ces fruits merveilleux de grâce qui lui sont propres, et qui ont autrefois enrichi le champ de l'Eglise. Juste sujet des plaintes et de la douleur dea ministres évangéliques; désordre qu'ils ne cessent point de déplorer, e! que nous pouvons regarder comme le principe de la corruption, des mœurs du siècle. Je ne m'en tiens pas là néanmoins , Mesdames : cette morale est trop commune et trop vague; mais voici le point particulier qui vous concerne et dont j'ai à vous entretenir. C'est un usage saintement établi, que chaque mois on emploie la parole de Dieu à exciter votre charité pour les pauvres.
SUR La charité ENVERS. LES PAUVRES. 17
Vous assistez à nos exhortations, et cependant nous ne voyons pas que les aumônes augmentent, ni que les pauvres en soient plus secourus. D'où vient cela? d'où vient, dis-je, que cette parole de charité qui vous est si souvent annoncée, n'a pas dans la pratique toute lefflcace qu'elle peut avoir et qu'elle doit avoir? c'est ce que je veux examiner avec vous : je suivrai par ordre mon évangile, bans les différentes qualités de la bonne et de la mauvaise terre où le grain est jeté, je vous représenterai les divers caractères des personnes qui s'assemblent ici avec une assiduité dont nous pourrions tout attendre, si l'expérience ne nous avait appris que les effets n'y répondent pas. De là vous connaîtrez quelle est la source du mal, c'esl-à-dire, pourquoi les pauvres retirent si peu d'avantage de tant de discours qu'on vous fait en leur faveur; et par une bénédiction toute nouvelle que Dieu donnera à sa parole, j'ose espérer que vous travaillerez avec plus d'ardeur que jamais, à soulager les misères publiques. Voilà, sans autre partage, tout mon dessein.
I. Le laboureur alla semer son grain. C'était de bon grain, c'était une semence capable de fournir au père de famille une abondante récolte, et de remplir ses greniers; mais d'abord une partie de cette semence tomba près du chemin, les passants la foulèrent aux pieds, et les oiseaux du ciel la mangèrent. Qu'est-ce, Mesdames, que ce chemin ouvert à tout le monde? vous le voyez : ce sont ces âmes volages et dissir^ées, qui donne;it atout saBS réflexion, et apportent à ces assemblées un esprit distr, it et sans arrêt. Soit que cette dissipation leur soit naturelle, et qu'elles soient nées avec ce caractère de légèreté ; soit qu'il faille l'attribuer à une disposition et à une mauvaise habitude qu'elles aient contractées; quoi que ce puisse être, elles ne s'intéressent guère aux bonnes œuvres dont on leur prêche l'obligation et l'indispensable nécessité. Je m'explique.
Elles viennent aux assemblées de charité; elles entendent ce qu'on leur dit des besoins extrêmes des pauvres, elles en sont même touchées, ou elles le paraissent. Mais ces impressions passagères s'eflacent bientôt. Dans un moment elles les ont reçues, et dans un moment elles les perdent. Le démon, ce lion rugissant qui tourne sans cesse autour de nous pour nous surprendre, leur enlève du cœur la sainte parole qu'elles devaient remporter avec elles, et dont elles devaient faire la matière de leurs méditations : Venit diabolus, et tollit verbum de corde eorum, ne credenles salvi fiant. Car il ne prévoit que trop, ce dangereux ennemi des âmes, quelles pourraient être pour leur salut les suites heureuses et les conséquences de cette parole bien repassée, bien considérée , bien appliquée. Il ne sait que trop qu'elle pourrait devenir ainsi le principe de leur conversion et de leur sanctification : Ne credentes salvi fiant.
En eiiet , si lorsqu'elles ont entendu le ministre de l'Eglise, elles sortaient bien persuadées que c'est Dieu même qui leur a parlé, et qu'il ne leur reste plus que de mettre en pratique ce qu'on a pris soin de leur enseigner et de leur remontrer; si , comprenant un de leurs devoirs les plus essentiels, elles pensaient sérieusement à procurer aux pauvres toute l'assistance qu'elles sont en état de leur donner; si. respectant et envisageant Jésus-Christ dans la personne
Bourdaloue. — % 8
de ces pauvres , elles s'affectionTiaient à les prévenir, à les chercher, à les visiter ; si , non contentes d'une vue superficielle et d'une connaissance générale , elles entraient dans le détail de ce qu'ils ont à souffrir, et qu'elles se fissent une dévotion d'y remédier autant qu'il leur est possible , et de n'y rien épargner de tout ce que leurs facultés leur permettent: Ah! Mesdames, ce serait là le commencement d'un retour sincère et parfait à Dieu. Chaque pas qu'elles feraient pour les pauvres, serait compté par le père et le tuteur des pauvres. Dieu , raille fois plus libéral qu'elles ne peuvent l'être, répandrait sur elles ses grâces, à mesure qu'elles répandraient sur les membres de Jésus-Christ leurs largesses; et avec ces grâces, de quels égarements ne reviendraient-elles pas? quelles difficultés ne surmonteraient-elles pas? J'oserais alors répondre d'une rélbrmatiou entière de leur vie; et j'en aurais pour garants tant de promesses si expresses, si solennelles et. si souvent réitérées dans l'Ecriture. J'en aurais pour garants tant de pécheurs qui n'ont point eu d'autre ressource, et qui, du plus profond abîme où ils étaient plongés, sont parvenus, avec le secours de l'aumône et par les pratiques d'une solide pénitence,- à la plus sublime perfection. Or, voilà à quoi elles ne font nulle attention , parce que l'esprit séducteur, cet esprit de ténèbres, les aveugle, et qu'il leur ôte toutes ces pensées si utiles pour elles, mais si contraires à ses entreprises : Et tollit verbum de corde eorum , oie credentes salvi fiant.
Je dis plus, Mesdames, et sans que le démon s'en mêle (car combien de choses lui imputons-nous que nous ne dev'ons imputer qu'à nous-mêmes?) sans, dis-je , que le démon y ait part, le monde, par tous les objets qu'il leur présente et où elles se portent , les détourne des saints exercices de la charité chrétienne. Gomme leur cœur est dans un perpétuel épanchement, et qu'il s'attache à tout ce qui leur frappe les yeux , ce qu'on leur a dit du triste état où sont réduits les pauvres , des maux qu'ils endurent et qu'ils auront encore à endurer, des soulagements qu'ils attendent , et qu'ils ne peuvent, sans crime, leur refuser; tout s'échappe en un moment pour faire place à d'autres idées, à d'autres entretiens, à de vaines occupations et aux plus frivoles amusements. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que, par l'habitude qu'elles se sont faite do ne rentrer jamais en elles-mêmes, et de mener une vie tout extérieure , elles n'en ont pas le moindre scrupule , et qu'elles ne se reprochent pas une fois devant Dieu cette dissipation. S'en accusent-elles au saint tribunal? Mettent-elles au nombre de leurs péchés, d'avoir par là rendu inutiles tant d'instructions, et par là même d'avoir si longtemps vécu dans l'indifrôrence à l'égard des pauvres? elles seraient étonnées qu'un confosseur leur fît sur cela quelque peine, et elles ne s'accommoderaient pas d'une morale qui leur paraîtrait si étroite, et peut-être si peu sensée.
Voilà, Mesdames, le premier abus que vous avez à corriger. Abus dont les pauvres se ressentent par le délaissement où ils se trouvent. Car, après bien des assemblées, après bien des conférences et des exhortations, après que les prédicateurs ont mis en œuvre tout leur zèle et tout ce qu'ils ont de talent, la charité demeure toujours également languissante, et chaque jour même elle
se refroidit davantage. Si donc la Providence a conduit ici de ces femmes mondaines dont je viens de vous faire la peinture ie m adresse a elles en concluant cet article , et voici ce que i'ài à leur dire. C est d'opposer au désordre de leur dissipation le remède d une sérieuse réflexion ; c'est de se persuader que cette assemblée n est point une pure cérémonie, ni cette exhortation un simple discours mais une instruction nécessaire, mais une instruction dont Dieu leur demandera compte, et sur laquelle il les jugera; c'est de s examiner elles-mêmes là-dessus, et de s'examiner solidement de Toir comment elles ont jusqu'à présent satisfait au précepte de la chanté envers les pauvres, de reconnaître leurs négligences passées , et de s en confondre ; c'est de faire surtout cette recherche et cet examen dans le temps qu'elles consacrent à la prière • car toutes dissipées qu'elles sont, elles ne laissent pas d'avoir des temps de prière; et par un assemblage assez étrange, plusieurs ont trouve, ont cru trouver le secret d'accorder ensemble Dieu et le inonde Mais en général, concevez bien. Mesdames, que ce que j appelle ici dissipation , est la cause la plus universelle et la plus commune des dérèglements du siècle. Pourquoi voyons-nous tant de corruption dans le christianisme? pourquoi, dans les états même les plus chrétiens en apparence , est-on si peu chrétien? et pourquoi , parmi les personnes dévotes de profession, y a-t-il si peu de vraie dévotion? Le prophète nous l'apprend : Desolatione desolata est terra quia nullus est qui recogitct corde (Jerem 1 2) Toute la terre est dans une affreuse désolation; tout est défiguré dans l'Eglise de Jesus-Christ, quoiqu'elle subsiste toujours, et qu'elle soit toujours sainte et sans tache ; tout y est renversé, parce qu'il n'v a plus de recueillement ni de retour du cœur sur soi-même. Ce n'e'^t pas qu 11 n y ait encore certains dehors de piété; mais sous ces dehors, Il ny a plus ou presque plus d'espii-t intérieur. Ce sont des dehors spécieux; on prononce des paroles, on récite des offices, o lit de bons livres, on fait même l'oraison ou l'on se flatte dé la faire on en sait toutes les méthodes; mais dans le fond , il n'y a rien la qui parte du cœur. C'est un cœur évaporé qui ne peut se mJpnî^ri?" ?'''^?- e"i"i-n^ôme; un cœur qui se répand conti b^ HnT 'i ^^ ?'" ^^.''^^.^''^"^"'^ ^out ce que Dieu, où ceux qui Jui lenneuL la place de Dieu lui communiquent. Ainsi, Mesdames voulez-vous être chrétiennes ? Ne sortez jamais hors de vous-mêmes.' LhU Ï;^ ""v? tî-ouverez Dieu; car c'est dans le cœur que Dieu
nfêmp nrln^n -'^ ""^^ ^■f^.'^'''' ^'^^^^^^ ^^t louablc, elle nous eê;t même ordonnée; mâis il faut que la méditation la précède, qu'elle
op'Sf^""' ^"'"^ ''^"™^- Sans la méditation elle ne peut S ?f ^ ''^ soutenir. Mais reprenons notre parabole, et poursuivons la comparaison que j'ai commencée. , l sui
,- ^^' ^îf ^^^^^ P^^^'^ ^^ S'^ain tomba sur des pierres. Ouelle image. Mesdames, et quel caractère l des âmes dures comme del pierres , des âmes insensibles, et que rien ne peut émouvoir des âmes sans pitié, sans humanité. Que ne leur dit-on pas pour les
Je maTadtes' Zrr nf ^^}'^'f' ^"''1 Y ^ des pauvres aTabîes «e maladies qui ne peuvent ^ v.i-r eux-mêmes, parce que la fai-
blesse les tient misérablement étendus sur la paille, et qui périssent dans leur infirmité , parce qu'ils n'ont pas de quoi reprendre leurs forces, ni le travail dont ils tiraient leur subsistance. On leur dit qu'il y a de pauvres pères et de pauvres mères chargés d'enfants , qu'ils voient presque mourir de faim entre leurs bras, et qu'ils sont contraints d'abandonner nus à toute la rigueur du froid pour leur ménager un peu de pain. On leur dit qu'il y a de pauvres artisans sans emploi , de pauvres ouvriers sans ouvrage , et par conséquent, sans nourriture et sans soutien. On leur dit qu'il y a de pauvres filles exposées aux derniers malheurs, et dont elles pourraient sauver la vertu, en leur fournissant de quoi conserver leur vie. On leur dit tout cela, et bien d'autres choses, mais elles écoutent tout tranquillement, et il semble que ce soit des lictions, des contes qu'on leur débite pour les amuser.
Que dis-je? et esl-il donc possible qu'il y ait des âmes de cette trempe? oui, Mesdames, il y en a; et malgré la sainteté de la foi chrétienne, on en voit dans le sein même de la religion, qui, sur ce point, sont plus infidèles que les païens mêmes. Qu'il soit question de leurs personnes, que de soins! que de ménagements! que de précautions ! elles sont délicates jusqu'à la mollesse. Mais qu'il s'agisse des pauvres, (oserai-je parler de la sorte?) elles vont jusqu'à une espèce de barbarie et de cruauté.
Que leur demande-t-on? ce qui leur coûterait peu, ce qui souvent ne leur coûterait rien, ce qui ne leur est nullement nécessaire, ce qui quelquefois leur est nuisible, et toujours ^absolument inutile. Car il ne faudrait rien de plus pour subvenir à tant de calamités dont nous sommes témoins. Avec cela les pauvres vivraient, ou plutôt il n'y aurait plus de pauvres. Mais elles aiment mieux qu'il y en ait, et qu'il y en ait une si nombreuse multitude; elles aiment mieux que tant de familles tombent en ruine et demeurent sans ressources, elles aiment mieux les laisser languir, pàtir, se tourmenter et se désespérer dans leur indigence , que de se dessaisir de quoi que ce soit, quelque vil et quelque superflu qu'il puisse être. Voilà ce que j'appelle dureté.
Combien une femme idolâtre de son corps, et tout occupée de ses ajustements et de ses parures, pourrait-elle vêtir de pauvres qui font horreur sous l'affreuse figure où ils sont forcés de se montrer, si du moins elle voulait consacrer à cette œuvre de miséricorde, non pas tout ce qu'elle donne, mais quelque chose de ce qu'elle donne à sa vanité? Combien de pauvres nourrirait-on de l'excès de certaines tables, je dis de l'excès énorme et d'une prodigalité aussi scandaleuse qu'elle est visible? Combien y aurait-il à retrancher de telles ou telles dépenses pour un jeu, pour des spectacles, pour un train, pour un équipage, pour des ameublements, pour de pures curiosités, et combien ce retranchement profiterait-il aux pauvres, et leur épargnerait-il de chagrins et de douleurs. Vous le pouvez mieux savoir que moi, Mesdames, et en vain descendrais-je à des particularités dont vous êtes mieux instruites que je ne le suis, et que je ne veux l'être. Soyez vousmêmes vos juges; mais des juges équitables, mais des juges sévères pour vous , compatissants pour le prochain : vou.s connal-
SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES. 2i
trez aisément ce qu'il y a à faire, et si vous ne le faites pas, que Tépondrez vous au témoignage de votre conscience, et comirient vous (léfendrez-vous du juste reproche d'une dureté également condamnable, et devant Dieu , et devant les hommes?
Caractère de dureté dont nous avons un exemple bien mémorable et bien terrible dans le mauvais riche. Il y avait à sa porte un pauvre, c'était Lazare, Ce pauvre était tout couvert d'ulcères; et non-seulement n'avait pas de quoi guérir ses plaies, mais de quoi manger. Il ne demandait que les miettes qui tombaient de la table du riche; et qui croirait qu'un si faible secours lui pût être refusé? L'Evangile néanmoins nous marque qu'il ne put même obtenir cette grâce, et qu'il mourut enfln de misère. Ahf Mesdames, au seul récit d'une pareille dureté, je m'imagine que vos cœurs se soulèvent; et quand ensuite on vous représente ce riche impitoyable au milieu des flammes, brûlé d'une soif ardente, et priant en vain qu'on lui accorde une goutte d'ean pour rafraîchir sa langue, vous ne voyez rien dans son supplice qu'il n'ait mérité et qui excède la grièvelé de son crime; mais en souscrivant à son arrêt, n'est-ce pas souscrire à celui d'une infinité de riches dont le monde est rempli? n'est-ce pas peut-être souscrire à celui de bien des personnes qui m'écoutent? Car, il faut l'avouer, on trouve partout, mais spécialement dans les conditions riches et opulentes du siècle, de ces âmes de bronze que rien n'amolli!;. Les cris des pauvres frappent leurs oreilles; mais ils ne peuvent pénétrer dans leurs cœurs. On ne le comprend pas, on ne se le persuaderait pas si l'on n'en était témoin : on en est indigné, et l'on ne peut s'en taire; on en parle hautement, mais ce sont des paroles qu'elles laissent passer. Ce qui met le comble à leur dureté, c'est que ces misérables dont elles tiennent si peu de compte , ne sont quelquefois devenus pauvres que pour elles, que dans leurs maisons et à leur service. Ce sont de pauvres domestiques , ce sont de pauvres manœuvres , ce sont de pauvres marchands à qui elles doivent , et qu'elles n'ont jamais payés qu'en promesses : différant toujours, éludant toujours les instances qu'on leur fait, et se rendant tout à la fois coupables d'un double attentat, l'un contre la charité, et l'autre contre la plus étroite justice. Or, si la naissance, si le rang, si l'autorité les met présentement à couvert de tout, qui pourr^ les garantir de la formidable menace du Saint-Esprit? L'avez- vous jamais entendue. Mesdames? c'est une grande matière à vos réflexions : Cor durum habebit malè in novissimo (Eccli. 3). La mort viendra, et c'est alors que les cœurs durs porteront la peine qui leur est due. Autant qu'ils se seront endurcis au malheur des pauvres, autant Dieu les laissera-t-il s'endurcir à leur propre malheur. Car voilà souvent ce qui leur arrive par une malédiction particulière du ciel. Nul sentiment de piété, à cette heure où toute la piété de l'âme chrétienne doit se réveiller. On dirait que c'est ua abandonnement entier de Dieu, qui, dès cette vie, les réprouve. Mais sans qu'il les réprouve dès cette vie, à quelle réprobation les destine-t-il dans l'autre? Je vais trop loin, Mesdames , et il semble que dans une assemblée comme celle-ci, je ne devrais promettre que des récompenses. Mais entre les âmes charitables qui la cora-
posent, et dont je ne puis assez louer le zèle, il peut s'en trouver à qui la menace que je vous fais entendre soit nécessaire. Dieu le sait, et il les connaît. Puissent-elles se bien connaître elles-mêmes! Cependant, aux deux caractôres que je vous ai tracés, ajoutons-en un troisième.
ni. Il y eut encore du grain qui tomba au milieu des épines. Ne cherchons point, Mesdames, d'autre exi)Ucation que celle même du Sauveur du monde : ces épines, ce sont les passions du siècle; passions aveugles et turbulentes, qui troublent une âme, qui l'agitent de telle sorte, qu'elles étouffent toute la riivino semence, et qi^'elles émoussent tous les traits de la parole de Dieu. Or, selon la pensée de Jésus-Christ, ces passions se réduisent surtout à trois espèces : l'inquiétude des soins temporels, la cupidité ou le désir empressé d'amasser les biens de la terre, et l'attachement aux plaisirs de la vie; trois obstacles qui énervent toute la force de la parole de Dieu, trois sortes d'épines qui éteignent la charité dans les cœurs. C'est ce que l'expérience nous fait voir sensiblement; c'est ce que vous avez reconnu voi:s-mèmes en mille occasions, ou ce qu'il ne tenait qu'à vous de reconnaître.
Car, comment vient-on à ces assemblées de charité , et qu'y apporte-t-on? On y vient avec un esprit tout rempli des affaires du monde, dont on est uniquement occupé, et dont on se plaint même d'être accablé; on les apporte toutes avec soi, et l'on s'en laisse tellement obséder, qu'on est incapable daucupe autre réllexion. Nous parlons pour l'intérêt des pauvres, nous exposons leurs pressantes nécessités, nous élevons la voix, nous conjunms, nous exhortons; mais s'attache-t-on à nous suivre? Au lieu de prendre avec nous des mesures pour les pauvres, on en prend intérieurement avec soi-même : et pour qui? pour soi-même. Dans un silence profond, il paraît qu'on s'appliqur à nos instructions; mais l'esprit est bien loin de nous : il s'entretient d'un projet qu'on a formé, d'une entreprise où l'on s'est engagé, d'un ménage qu'on a à conduire, de toutes les choses humaines qui touchent personnellement, et sur quoi l'on doit veiller. Encore si l'on se bornait à ses affaires propres qui sont de l'ordre de Dieu; mais, par je ne sais quelle démangeaison de se mêler de tout, on s'ingère en mille intérêts et en mille intrigues qui regardent celui-ci ou celle-là , sans que de soi-même on ait rien à y voir, ni rien à y prétendre. Encore si l'on se tenait aux devoirs de son état; mais, par une envie démesurée de décider, de dominer, de se rendre important et nécessaire, on se livre à tout ce qui se présente, souvent même à ce qui ne se présente pas, et où l'on n'est point appelé. Après cela, l'on s'excuse du soin des pauvres, et Ton n"a pas, dit-on , le loisir d'y vaquer. On ne l'a pas, j'en conviens; mais pourquoi ne l'a-t-on pas? parce qu'on ne veut pas l'avoir; parce qu'on se surcharge volontairement d'occupations inutiles; parce qu'on dérobe aux pauvres le temps qu'on leur doit, pour le prodiguer ailleurs où on ne le doit pas, et pour en faire un usage criminel, dès qu'il leur est si préjudiciable. Voilà ce qu'on n'a jamais bien compris et ce que jamais on ne comprendra, tant qu'on ne nous écoulera point d'un sens plus ras.sis, et avec plus de tranquillité.
Car, comment vient-on à ces assemblées rl(i charité, et qu'y apporle-t-on? On y vient avec un cœur possédé de l'amour dos biens périssables, et l'on y apporte une insatiable convoitise; ce ne sont que désirs ardents et sans règle, que vues secrètes de gagner, d'accumuler, de s'enrichir. De là, l'on n'entend guère volontiers parler de l'aumône, et l'on n'est guère disposé à seconder les bonnes intentions du prédicateur sur cette matière. Si des personnes zélées, sages et (idèles, après avoir parcouru dans un quartier tout ce qu'il y a de pauvres maisons, disons mieux, de pauvres cabanes et de tristes réduits où l'indigence demeure cachée, rapportent exactement ce qu'elles ont vu, et témoignent sur cela leurs sentiments, on se figure qu'elles exagèrent, et l'on se met en garde contre leurs sollicitations; on voudrait pouvoir s'absenter de toutes ces conférences, et telle y assiste par respect humain , et parce qu'elle y est invitée, qri souhaiterait d'avoir des prétextes pour n'y paraître jamais : pourquoi? c'est quelle n'aime pas à donner, et qu'elle ne peut néanmoins honnêtement s'en défendre; c'est qu'elle re2:rette tout ce qui sort de ses mains, et qu'elle serait charmée de l'y retenir et d'en gi'ossir ses épargnés; c'est qu'elle regarde ce qu'on lui demande comme une contribution onéreuse, comme un impôt, comme une taxe; c'est que, prenant ici place parmi les autres, elle a beaucoup moins en vue d'y répandre les dons de sa charité, que de garder certaines bienséances, et de sauver du reste tout ce que l'honneur lui permettra de ménager.
Enfin , comment vient-on à ces assemblées de charité , et qu'y apporte-t-on? on y vient avec une âme toute sensuelle, et l'on y apporte toutes les dispositions d'une mondanité voluptueuse : je ne dis pas voluptueuse jusqu'aux excès grossiers ; mais voluptueuse dans l'attachement aux aises et aux commodités de la vie, aux plaisirs du siècle et à ses divertissements; mais voluptueuse dans la recherche de ce qui peut causer de la joie, de ce qui peut faire passer le temps sans ennui et avec agrément; mais voluptueuse dans la bonne chère, dans les visites, dans les conversations, dans les promenades. Accoutumé à n'avoir dans l'esprit que des idées qui réjouissent, à n'entendre que des entretiens qui plaisent, on se dégoûte d'abord de ces discours où il n'est question que de pauvreté, que d'adversités, que de soufTrances : ce sont des sujets trop sérieux , ce sont des images qui attristent; on en craint les impressions, et l'on ne cherche qu'à les effacer promptement de son sou venir.
Or, sur tout cela, Mesdames, voici trois avis que je vous prie de n'oublier jamais. Sont-ce les soins temporels qui vous inquiètent et qui vous détournent? Je prétends qu'il n'y en a point de plus indispensable pour vous que celui de satisfaire à l'un des commandements de Dieu les plus formels et les plus exprès , qui est de fournir à Jésus-Christ même dans ses frères, dans ses membres, dans son corps mystique , ce qui lui manque. D'où je tire, et vous devez tirer avec moi cette première règle, que si le soin des pauvres ne peut compatir avec les autres soins, il faut qu'une femme chrétienne retranche des autres soins tout ce qu'il y a d'excessif, tout ce qu'il y a de moins nécessaire et de moins utile , tout ce qu'il y a d'éti'an-
ger à sa condition et d'accessoire, afin de ne pas abandonner ïe soin des pauvres. Prenez cette mesure, et, selon ce principe , arrangez toutes les occupations de votre vie, vous trouverez pour les pauvres tout le temps qui leur convient. Sont-ce les biens de la terre et des vues d'intérêt qui vous resserrent à l'égard des pauvres? Là-dessus je vous dis deux choses , fondées l'une et l'autre sur la parole du Saint-Esprit. Premièrement , qu'il y a dans le ciel des trésors infinis et mille fois plus précieux, promis aux âmes secourables comme leur récompense éternelle; et qu'en ce sens, donner aux pauvres, c'est acquérir, c'est s'assurer un profil immense el un fonds inépuisable de richesses. Secondement, que rien, même par rapport aux affaires présentes et à leur succès, n'attire plus de bénédiction que l'aumône, et que souvent Dieu, dès ce monde, rend au doulDle ce qu'il a reçu par le ministère des pauvres. Sont-ce les plaisirs du siècle qui vous touchent et qui vous attachent? Hé ! Mesdames, estil pour des âmes bien nées un plaisir plus doux que de consoler des affligés , que d'essuyer leurs larmes, que de leur rendre le calme , la paix , la santé , la vie ; que d'être, après Dieu , leur espérance, leur refuge , leur bonheur? Servez ici de témoins, vous qui l'avez goûté, ce plaisir si pur, ce plaisir si digne d'un cœur chrétien; dites-nous ce que vous avez senti , lorsqu'entranl dans de pauvres retraites , et y paraissant l'aumône à la main , vous avez vu la sérénité se répandre sur tous les visages ; que vous avez vu pères , mères, enfants, rassemblés autour de vous, vous accueillir comme des anges envoyés du ciel; que vous avez vu des malades reprendre leurs forces et revoir le jour qu'ils semblaient avoir déjà perdu. En arrêtant le cours de tant de pleurs qu'arrachaient la tristesse et les douleurs les plus amères, avez-vous pu retenir les vôtres, qu'une onction toute sairste et toute divine faisait couler? C'est à vous à nous l'apprendre; et qui ne vous en croira pas, n'a, pour se convaincre , qu'à se mettre en état d'en faire la môme épreuve que vous. Achevons.
IV. Tout le grain ne demeura pas sans fruit. Il y eut une bonne terre où il tomba, où il leva, où il profita, et il y a des âmes où la parole de Dieu, favorablement écoutée et soigneusement conservée, produit des œuvres de charité dont l'Egli-e tire autant d'édification, que les pauvres d'assistance el de consolation. Oui, Mesdames, il y en a dans cette assemblée, et à Dieu ne plaise que je leur refuse les justes éloges que je leur dois comme ministre du Seigneur, et comme prédicateur de la miséricorde. Mais entre ces âmes mêmes éclairées de la foi , et en qui la foi opère par la charité, nous pouvons encore distinguer différents degrés : car, pour ne rien omettre de toutes les leçons contenues dans la parabole de noire évangile, prenez garde que le grain ne rapportera pas également dans toute la bonne terre où il fut jeté. Là, dit notre adorable Maître, il ne rendit que trente pour un : Aliud trigesimum; ailleurs il donna soixante pour un : Adud sexagesimum; mais en quelques endroits la récolte alla jusqu'à cent pour un : Aliud vcrà centcsinium : tout ceci est mystérieux , et trois mots en vont développer tout le mystère.
Une âme touchée de l'exhortation qu'elle est venue entendre, et persuadée du précepte de l'aumône, veut l'accomplir à la lettre, parce qu'elle comprend que, sans la charité, il n'y a point de salut; mais du reste, contente d'observer la loi, elle se borne précisément à l'obligation, elle examine ses forces, et elle y [jroportionne ses charités. En cela, que fait-elle? elle ne produit que trente pour un; Alivcl trigesimum : c'est toujours beaucoup, mais ce n'est point assez ; et , plus libérale encore, une âme ajoute à ses aumônes d'obligation des aumônes de surérogation. Soit qu'elle craigne de se tromper en se tenant à l'étroite mesure du précepte, et de n'en pas remplir toute l'étendue , soit que le feu de sa charité lui dilate le cœur, et la porte à donner plus que moins, parce que le plus qu'elle donnera ne répondra jamais à la charité de Jésus-Christ pour elle : quoi que ce soit, elle ne compte, ni avec Dieu, ni avec les pauvres; elle répand ses dons abondamment, elle les multiplie, et en cela que fait-elle? elle rend soixante pour un : Aliud sexagcsimum. N'est-ce pas tout? non , Mesdames, et la charité, quand une fois elle est bien allumée, et qu'elle se laisse emporter à l'ardeur qui l'anime, ne connaît plus, pour ainsi dire, de règle, et n'ensuit plus. Autant que la cui/idité est avide pour attirer tout à soi, et pour ne rien relâcher, autant cette charité évangélique , cette charité vive et enflammée est-elle toujours prête à se défaire de tout et à tout quitter. Une âme ne possède rien , ou ne pense pas posséder rien en propre, elle n'a rien qui n'appartienne aux pauvres, ou qu'elle ne croie leur appartenir. Parlez-lui de précaution, de prévoyance pour elle-même, c'est un langage qu'elle ne conçoit pas; mais proposez-lui quelque pratique de charité, c'est là qu'elle vole et qu'elle devient saintement prodigue. Or, en cela, que fait-elle? elle rapporte jusqu'à cent pour un : Aliud verô centesimum. On en a vu de ce caractère, Mesdames, et si ce sont des exemples rares, ce ne sont point des exemples imaginaires ni supposés ; on a vu de ces filles, de ces femmes de miséricorde, suivant l'expression de la Sagesse , dont les charités, ou plutôt, dont les saintes prodigalités, n'ont jamais manqué : dans une fortune médiocre, et bien audessous de leur naissance, elles ont toujours trouvé des misères à soulager; et , par un miracle du ciel , avec un pouvoir en lui-même très-limité, elles pouvaient tout, elles ont tout entrepris et tout exécuté, leur mémoire encore récente est en vénération parmi nous, et leurs noms , consacrés par l'aumône, seront éternellement écrits dans le livre de vie.
Voilà, Mesdames, de grands modèles pour vous; mais sans qu'il soit absolument nécessaire d'atteindre à cette souveraine perfection de la charité, du moiiis devez-vous voir de quel nombre vous êtes, et ce qui peut vous convenir dans toute cette application de la parabole du bon grain; du moins devez-vous, en vous examinant devant Dieu, dans l'esprit d'une véritable et solide religion, rentrer en vous-mêmes, et tâcher de découvrir vos dispositions intérieures, soit pour les corriger, soit pour les perfectionner. Il ne dépend pas du laboureur qui sème le grain , que la terre soit bonne ou mauvaise; toute son habileté est à rechercher la bonne, dont il peut lui revenir du profit , et à laisser la mauvaise , dont il n'aurait rien