SUR LA GRACE
Respondit Jésus, et dixit ei : Si scires donum Dei.
Jésus- Christ lui répondit : Si vous connaissiez le don de Dieu. Saint Jean , chap. 4.
Sire,
Ce don de Dieu , que ne connoissoit pas encore cétte femme samaritaine dont il est parlé dans notre évangile, et que le Sauveur des hommes lui fit connoître, c’est, selon tous les Pères de l’Eglise et tous les interprètes de l’Ecriture , la grâce même de Jésus-Christ. Cette grâce sans laquelle nous ne pouvons rien, et avec laquelle nous pouvons tout ; cette grâce par où, comme dit l’Apôtre, nous sommes tout ce que nous sommes, si nous sommes quelque chose devant Dieu ; cette grâce qui nous
GRACE
éclaire, qui nous attire, qui nous persuade, qui nous convertit; cette grâce qui nous porte au bien, et qui nous éloigne du péché ; cette grâce qui nous met en état de gagner le ciel et d’y parvenir ; cette grâce qui opère en nous et avec nous tout ce que nous faisons pour Dieu, et qui, dans l’ordre du salut, nous donne, par son efficace, non-seulement le pouvoir, mais la volonté et l’action : voilà, dis-je, mes chers Auditeurs, l’excellent don qu’il nous est si important à nous-mêmes de bien connoître. Don parfait, qui nous vient d’en haut, et qui descend du Père des lumières. Don au-dessus de tous les dons de la nature, et auprès duquel saint Paul regardoit comme de la boue tous les dons de la fortune. Don des dons, que Jésus- Christ seul a pu nous mériter, et que nous recevons de la miséricorde infinie de Dieu.
Cependant, par une ignorance grossière, nous ne le connoissons pas, et par une ingratitude encore plus criminelle, nous ne prenons pas soin de le connoître. De là vient que si souvent nous le recevons en vain , et que bien loin de nous en servir pour glorifier Dieu , et pour nous sanctifier nousmêmes, nous en abusons jusqu’à nous pervertir nous-mêmes , et à mépriser Dieu. Car c’est pour cela que Jésus-Christ nous dit comme à la Samaritaine : Si scires donum Dei; ' si vous connoissiea
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le don de Dieu. Tâchons donc aujourd’hui, Chrétiens , à nous en former une juste idée. Entrons dans ce trésor immense des miséricordes divines ; mesurons-en , s’il est possible , et la hauteur et la profondeur ; et puisque Marieen a reçu la plénitude, pour parler utilement de la grâce, implorons le secours du Saint-Esprit par l’intercession de cette Mère de grâce , en lui adressant les paroles de l’Ange : Ave , Maria.
Disposer tout avec douceur , et tout exécuter avec force, ce sont les deux excellentes propriétés que l’Écriture attribue à la sagesse. Mais il n'y a , dit saint Augustin , que la sagesse de Dieu à qui ces deux propriétés conviennent tout à la fois dans le degré de perfection , qui nous est exprimé par ces paroles : Sapientia attingit a fine usque ad finem fortiter , et disponit omnia suaviter. 1 En effet, la sagesse des hommes étant aussi bornée qu’elle est, se trouve sujette à deux défauts tout contraires. Est-elle douce dans sa conduite? il est à craindre qu’elle ne devienne foible dans l’exécution. Estelle efficace et ferme dans l’exécution? il y a danger qu’elle ne soit dure dans sa conduite. Sa douceur, quand elle prédomine, se tourne en mollesse, et sa force dégénère dans un excès de sévérité. Mais il n’appartient qu’à la sagesse de Dieu , de réunir
■ Sap. 8.
GRACE
parfaitement ces deux vertus, ce semble , si opposées. Car elle a seule l’avantage, non-seulement de ne séparer jamais la douceur de la force, mais de trouver sa force dans sa douceur^ et, par un secret inconnu à tout autre qu’à elle, de faire consister sa force dans sa douceur même. Or ce que l’Ecriture nous dit de la sagesse de Dieu , je puis le dire également de la grâce , puisque la grâce dont je parle n’agit en nous que comme l’instrument de cette sagesse souveraine, qui est en Dieu la cause principale de notre salut.
Et voilà , Chrétiens , l’idée la plus juste que je puisse vous donner de la grâce de Jésus-Christ : en voilà les deux caractères, douceur et force. Douceur de la grâce , dans la manière engageante dont elle dispose le pécheur à sa conversion. Force de la grâce , dans les étonnantes victoires qu’elle remporte sur le pécheur au moment de sa conversion. Or, sans chercher d’autre preuve, il me suffit de vous proposer pour exemple de l’un et de l’autre cette femme de notre évangile ; car vous verrez d’abord quelle fut l’aimable conduite de la grâce, pour gagner le cœur de cette pécheresse; vous jugerez ensuite quel fut le merveilleux pouvoir de la grâce, par l’admirable changement quelle opéra dans le cœur de cette pécheresse. Attingens a fine usque ad finem fortiter, et disponens omnia suaviter. La grâce de Jésus-Christ employant tous les charmes
de sa douceur pour convertir la Samaritaine : ce sera la première partie. La grâce de Jésus-Christ , par son efficace et par sa force , convertissant en effet la Samaritaine, et de l’abîme du péché où elle étoit plongée , l’élevant tout à coup au comble de la sainteté : ce sera la seconde partie. L’une et l’autre renferme tout, mon dessein , et va faire le partage de ce discours.