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Oeuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier

Jusqu’ici nous n’avons parlé que des animauv utiles : les animaux nuisi-" blés sont en bien plus grand nombre j et quoiqu’en tout ce qui nuit paraisse plus abondant que ce qui sert, cependant tout est bien, parce que dans l’univers physique le mal concourt au bien, et que rien en effet ne nuit à la nature. Si nuire est détruire des êtres animés, l’homme, considéré comme faisant partie du système général de ces êtres n’esl-il pas l'espèce la plus nuisible de toutes? Lui seul immole, anéantit plus d’individus vivants, que tous les animaux carnassiers n’en dévorent. Ils ne sont donc nuisibles que parce qu’ils sont rivaux de l'homme, parce qu’ils ont les mêmes appétits, le même goût pour la chair, et que, pour subvenir à un besoin de première nécessité, ils lui disputent quelquefois une proie qu’il réservait à ses excès; car nous sacrifions plus encore à notre intempérance, que nous ne donnons à nos besoins. Destrucieurs-nés des êtres qui nous sont subordonnés, nous épuiserions la nature si elle n’était inépuisable, si par une fécondité aussi grande que notre déprédation, elle ne savait se réparer elle- même et sc renouveler. Mais il est dans l’ordre que la mort serve à la vie, que la reproduction naisse de la destruction : quelque grande, quelque prématurée que soit donc la dépense de l’homme et des animaux carnassiers, le fonds, la quantité totale de substance vivante n'est point diminuée; et s'ils précipitent les destructions, ils hâtent en même temps des naissances nouvelles.

Les animaux qui, par leur grandeur, figurent dans l’univers, ne font que la plus petite partie des substances vivantes; la terre fourmille de petits animaux. Chaque plante, chaque graine, chaque particule de matière organique

luiFON, tome vu.

HiSTOIKE rsATL’HELLE contient des milliers d’atomes animés. Les végétaux paraissent être le premier fonds de la nature, mais ce fonds de subsistance, tout abondant, tout inépuisable qu’il est, suffirait à peine au nombre encore plus abondant d'insectes de toute espèce. Leur pullulation, tout aussi nombreuse et souvent plus prompte que la reproduction des plantes, indique assez combien ils sont surabondants : car les plantes ne se reproduisent que tous les ans, il faut une saison entière pour en former la graine; au lieu que dans les insectes, et surtout dans les pins petites espèces, comme celle des pucerons, une seule saison suffit à plusieurs générations. Ils multiplieraient donc plus que les plantes, s ils n'étaient détruits par d’autres animaux dont ils paraissent être la pâture naturelle, comme les herbes et les graines semblent être la nourriture préparée pour eux-rnèmes. Aussi parmi les insectes y en a-t-il beaucoup qui ne vivent que d’autres insectes; il y en a même quelques espèces qui, comme les araignées, dévorent indifféremment les autres espèces et la leur : tous servent de pâture aux oiseaux, et les oiseaux domestiques et sauvages noui'rissent l’homme, ou deviennent la proie des animaux carnassiers.

Ainsi la mort violente est un usage presque aussi nécessaire que la loi de la mort naturelle; ce sont deux- moyens de destruction et de renouvellement, dont l'un sert à entretenir la jeunesse perpétuelle de la nature, et dont l’autre maintient I ordre de ses productions, et peut seul limiter le nombre dans les espèces. Tous deux sont des effets dépendants des causes générales : chaque individu qui nait, tombe de lui-même au bout d’un temps; ou, lorsqu'il est prématurément détruit par les autres, c’est qu’il était surabondant. Lh ! combien n’y en a-t-il pas de supprimés d’avance ! que de fleurs moissonnées au printemps! que de races éteintes au moment de leur naissance! (pie de germes anéantis avant leur développement! L'homme et les animaux carnassiers ne vivent que d’individus tout formés, ou d’individus prêts à I être ; la chair, les œufs, les graines, les germes de toute espèce font leur nouiiiture ordinaire; cela seul peut borner 1 exubérance de la nature. Que 1 on considère un instant quelquune de ses espèces inférieures qui serventde pâture aux autres, celle des harengs, par exemple; ils viennent par milliers s offrir à nos pécheurs; et après avoir nourri tous les monstres des mers du nord, ils fournissent encore à la subsistance de tous les peuples de l’Europe pendant une partie de 1 année. Quelle pullulation prodigeuse parmi ces animaux ! et, s ils n’étaient en grande partie détruits par les autres, quels seraient les effets de cette immense multiplication ! eux seuls couvriraient la surface entière de la mer : mais bientôt so nuisant par le nombre, ils se corrompraient, ils se détruiraient eux-mêmes; faute de nourriture suffisante, leur fécondité diminuerait; la contagion et la disette feraient ce qui fait la consommation ; le nombre de ses animaux ne serait guère augmenté, et le nombre de ceux qui s’en nourrissent serait diminué. Et, comme l'on peut dire la même chose de toutes les autres espèces, il est dont nécessaire que les unes vivent sur les autres, et dès lors la mort violente des animaux est

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un usage légiünie, innocent, puisqu'il est fondé dans la nature, et qu’ils na naissent qu’à celte condition.

Avouons cependant que le motif par lequel bn voudrait en douter fait honneur à l’humanité : les animaux, du moins ceux qui ont des sens, de la chair et du sang, sont des êtres sensibles; comme nous, ils sont capables de plaisir et sujets à la douleur. Il y a donc une espèce d'insensibilité cruelle, à sacrifier, sans nécessité, ceux surtout qui nous approchent, qui vivent avec nous, et dont le sentiment se réfléchit vers nous en se marquant par les signes de la douleur; car ceux dont la nature est différente de la nôtre ne peuvent guère nous affecter. La pitié naturelle est fondée sur les rapports que nous avons avec 1 objet qui souffre; elle est d’autant plus viveque la ressemblance, la conformité de nature est plus grande : on souffre en voyant souffrir son semblable. Compassion, ce mol exprime assez que c’est une souffrance, une passion qu'on partage; cependant c’est moins l’homme qui souffre, que sa propre nature qui pâtit, qui se révolte machinalement et se met d'elle-mème à l’unisson de douleur. L’àme a moins de part que le corps à ce sentiment de pitié naturelle, et les animaux en sont susceptibles comme l'homme; le cri de la douleur les émeut; ils accourent pour se secourir; ils reculent à la vue d un cadavre de leur espece. Ainsi l'horreur et la pitié sont moins des passions de l'àine que des affections naturelles, qui dépendent de la sensibilité du corps et de la similitude de la conformation ; ce sentiment doit donc diminuer à mesure que les natures s’éloignent. Un chien frappe, un agneau qu’on égorge, nous font quelque pitié; un arbre que l’on coupe, une huitre qu’on mord, ne nous en font aucune.

Dans le réel, peut-on douter que les animaux, dont l'organisation est semblable à la nôtre, n’éprouvent des sensations semblables? Ils sont sensibles, puisqu’ils ont des sens; et ils le sont d’autant plus que ces sens sont plus actifs et plus parfaits. Ceux au contraire dont les sens sont obtus ont-ils un sentiment exquis? et ceux auquel il manque quelque orgatie, quelque sens , ne manquent-ils pas de toutes les sensations qui y sont relatives? Le mouvement est l'effet nécessaire de l’exercice du sentiment. Nous avons prouvé que, de quelque manière qu’un être fût organisé, s’il a du sentiment, il no peut manquer de le marquer au dehors par des mouvements extérieurs. Ainsi les plantes, quoique bien organisées, sont des êtres insensibles, aussi bien que les animaux qui, comme elles, n’ont nul mouvement a[)parent. Ainsi parmi les animaux, ceux qui n’oni, comme la plante appelée sensitive, (ju’un mouvement sur eux- mêmes, et qui sont privés du mouvement progressif, n’ont encore que très-peu de sentiment; et enfin ceux même qui ont im mouvement progressif, mais qui, comme des automates, ne font qu’un petit nombre de choses, et les font toujours de la même façon, n’ont qu’une faible portion de sentiment, limitée à un petit nombre d'objets. Dans l'espèce humaine, que d'automates ! combien rédiicatiou, la communication respective des idées n'augmenlcnt-clles pas la quantité, la vivacité dit .setiiitnent ! quelle diff'crcnce à cet égard entre ritoitime sauvage cl l'hotiitne policé, la

i HISTOIRE NATURELLE

paysanne et la femme du inonde! Et de même parmi les animaux, ceux qui vivent avec nous deviennent plus sensibles par cette communication, tandis que ceux qui demeurent sadvages n’ont que la sensibilité naturelle, souvent plus sûre, mais toujours moindre que l’acquise.

Au reste, en ne considérant le sentiment que comme une faculté naturelle, et meme indé|)endamment de son résultat apparent, c’est-à-dire des mouvements qu’il produit nécessairement dans tous les êtres qui en sont doués, on peut encore le juger, l'estimer et en déterminer à peu près les did'érents degrés par les rapports physiques, auxquels il me parait qu’on n’a pas fait assez d’attention. Pour que le sentiment soit au plus haut degré dans un corps animé, il faut (pie ce corps fasse un tout, lequel soit non seulement sensible dans toutes ses parties, mais encore composé de manière que toutes ces parties sensibles aient entre elles une correspondance intime, en sorte que l’une ne puisse être ébranlée sans communiquer une partie de cet ébranlement à chacune des autres. 11 faut de plus qu’il y ait un centre principal et unique auquel puissent aboutir ces différents ébranlements, et sur lequel, comme sur un point d'appui général et commun, se fasse la réaction de tous ces mouvements. Ainsi l'homme, et les animaux qui par leur organisation ressemblent le plus à l'homme, seront les êtres les plus sensibles; ceux au contraire qui ne font pas un tout aussi complet, ceux dont les parties ont une correspondance moins intime, ceux qui ont plusieurs centres de sentiment, et qui, sous une même enveloppe, semblent moins renfermer un tout unique, un animal parfait, que contenir plusieurs centres d'existence séparés ou différents les uns des autres, seront des êtres beaucoup moins sensibles. Un polype que l’on coupe et dont les parties divisées vivent séparément; une guêpe dont la tête, quoique séparée du corps, se meut, vit, agit, cl même mange comme auparavant; un lézard auquel, en retranchant une partie de son corps, on n'ôie ni le mouvement, ni le sentiment; une écrevisse, dont les membres amputés se renouvellent; une tortue, dont le cœur bat longtemps après avoir été arraché; tous les insectes dans lesquels les principaux viscères, comme le cœur et les poumons, ne forment pas un tout au centre de l’animal, mais sont divisés en plusieurs parties, s’étendent le long du corps, et font, pour ainsi dire, une suite de viscères, de cœurs et de trachées ; tous les poissons, dont les organes de la cinmlalion et de la respiration n’ont que peu d'action et diffèrent beaucoup de ceux des quadrupèdes, et même de ceux des célacées; enfin tous les animaux dont l'organisation s’éloigne de la nôtre, ont peu de sentiment, et d'autant moins qu’elle en diffère plus.

Dans I homme et dans les animaux qui lui ressemblent, le diaphragme parait être le centre du sentiment : c’est sur cette partie nerveuse que portent les impressions de la douleur et du plaisir; c’est sur ce point d'appui que s'exercent tous les mouvements du système sensible. Le diaphragme sépare transversalement le corps entier de l'animal, et le divise assez exactement en deux parties égales, dont la supérieure renferme le cœur et les

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poumons, et l'inférieure contient l’estomac et les intestins. Cette membrane est douée d’une extrême sensibilité; elle est d’une si grande nécessité pour la propagation et la communication du mouvement et du sentiment, que la plus légère blessure, soit ait centre nerveux, soit à la circonférence, ou même aux attaches du diaphragme, est toujours accompagnée de convulsions, et souvent suivie d’une mort violente. Le cerveau, qu'on a dit être le siège des sensations, n'e.st donc pas le centre du sentiment, pui.sqn’on peut au contraire le ble.sser, l'entamer, sans que la mort suive, et qu’on a l’expérience qu apres avoir enlevé une portion considérable de la cervelle, l’animal n’a pas cessé de vivre, de se mouvoir, et de sentir dans toutes ses parties.

Distinguons donc la sensation du sentiment : la sensation n’est qu’un ebianlement dans le sens, et le sentiment est cette même sensation devenue agréable ou désagréable par la propagation de cet ébranlement dans tout le système sensible : je dis la .sensation devenue agréable ou désagréable, car c’est là ce qui constitue l'essence du sentiment; son caractère unique est le |)laisir ou la douleur, et tous les mouvements qui ne tiennent ni de 1 un, ni de 1 autre, quoiqu ils se passent au-dedans de nous-mêmes, nous sont indifférents et ne nous affectent point C’est du sentiment que dépend tout le mouvement extérieur et l’exercice de toutes les forces de l'animal • il nagit qu autant qu’il est affecté, c’est-à-dire autant qu’il sent; et cette même partie, que nous regardons comme le centre du sentiment, sera aussi le centre des forces, ou, si l'on veut, le point d'appui commun sur lequel elles s’exercent. Le diaphragme est dans l’animal ce que le collet est dans la plante^: tous deux le divisent transversalement; tous deux servent de point d’appui aux forces opposées; car les forces qui dans un arbre poussent en haut les parties qui doivent former le tronc et les branches, portent et appuient sur le collet, aussi bien que les forces opposées qui poussent en bas les parties qui forment les racines.

Pour peu qu’on s’examine, on s’apercevra aisément que toutes les affections intimes, les émotions vives, les épanouissements de plaisir, les saisissements, les douleurs, les nausées, les défaillances, toutes les impressions fortes des sensations devenues agréables ou désagréables, se font sentir audedans du corps, à la région même du diaphragme. Il n y a au contraire nul indice de sentiment dans le cerveau, et l'on n’a dans la tête que les sensations pures, ou plutôt les représentations de ces mêmes sensations simples et dénuées des caractères du sentiment : seulement on se souvient, on se rappelle que telle sensation nous a été agréable ou désagréable; et si cette opération, qui se fait dans la tète, est suivie d’un sentiment vif et réel alors on en sent l’impression au-dedans du corps et toujours à la région du diaphragme. .Ainsi, dans le fœtus, où cette membrane est sans exercice, le sentiment est nul, ou si faible qu'il ne peut rien produire : aussi les petits mouvements que le fœtus sedoniie .sont plutôt mnchiluuix que dépendants des sensations et de la volonté.

Quelle que soit la matière qui sert de véliicule au sentimcnl, et qui pro^ duit le mouvement musculaire, il est sûr quelle se propage par les nerfs, et se communique dans un instant indivisible d’une extrémité à l'autre du système sensible. De quelque manière que ce mouvement s’opère, que ce soit par des vibrations comme dans des cordes élastiques, que ce soit par un feu subtil, par une matière semblable à celle de l’électricité, laquelle non-seulement réside dans les corps animés, comme dans tous les autres corps, mais y est même continuellement régénérée par le mouvement du cœur et des poumons, par le frottement du sang dans les artères, et aussi par l’action des causes extérieures sur les organes des sens, il est encore sûr que les nerfs et les membranes sont les seules parties sensibles dans le corps animal. Le sang, la lymphe, toutes les autres liqueurs, les graisses, les os, les chairs, tous les autres solides, sont par eux-mèmes insensibles : la cervelle l'est aussi; c’est une substance molle et sans élasticité, incapable dès lors de produire, de propager ou de rendre le mouvement, les vibrations ou les ébranlements du sentiment. Les méninges au contraire sont très-sensibles ; ce sont les enveloppes de tous les nerfs ; elles prennent, comme eux, leur origine dans la tête; elles se divisent comme les branches des nerfs, et s’étendent jusqu’à leurs plus petites ramifications; ce sont, pour ainsi dire, des nerfs aplatis ; elles sont de la même substance ; elles ont à peu près le même degré d élasticité; elles font partie, et partie nécessaire, du système sensible. Si l’on veut donc que le siège des sensations soit dans a tète, il sera dans les méninges, et non dans la partie médullaire du cerveau, dont la substance est toute différente.

Ce qui a pu donner lieu à celte opinion, que le siège de toutes les sensa-. tions et le centre de toute sensibilité étaient dans le cerveau, c’est que les nerfs, qui sont les organes du sentiment, aboutissent tous à la cervelle, qu’on a regardée dès lors comme la seule partie commune qui pût en recevoir tous les ébranlements, toutes les impressions. Cela seul a suffi pour faire du cerveau le principe du sentiment, l’organe essentiel des sensations, en un mol le sensoriuin commun. Cette sup[)osition a paru si simple et si naturelle, qu’on n'a fait aucune attention à , l'impossibilité physique qu’elle renferme, et qui cependant est assez évidente; car comment se peut-il qu’une partie insensible, une substance molle et inactive, telle qu’est la cervelle, soit lorgane même du sentiment et du mouvement? comment se peut-il que cette partie molle et insensible, non-seulement reçoive ces impressions, mais les conserve longtemps et en propage les ébranlements dans toutes les parties solides et sensibles? L’on dira peut cü-e d’après Desearles, ou d’après M. d<î la Peyronie, que ce n’est point dans la cervelle, mais dans la glande pinéale ou dans le corps calleux, que réside ce principe ; mais il suffit <ie jeter les yeux sur la conformation du cerveau pour reconnaître que ces parties, la glande pinéale, le corps calleux, dans lesquels on a voulu mettre le siège des sensationsr, ne tiennent point aux nerfs; qu’elles sont toutes environnées de la sub.nance insensible de la cervelle, et séparées des nerfs de

manière qu’elles ne peuvent en recevoir les mouvements ; et dès lors ces suppositions tombent aussi bien que la première.

Mais quel sera donc l'usage, quelles seront les fonctions de cette partie si noble, si capitale? Le cerveau ne se trouve-t-il pas dans tous les animaux? n’est-il pas l’bomme, dans les quadrupèdes, dans les oiseaux, qui tous ont beaucoup de sentiment, plus étendu, plus grand, plus considérable que dans les poissons, les insectes et les autres animaux, qui en ont peu ? Dès qu’il est comprimé, tout mouvement n’est-il pas suspendu? toute action ne cesse-t-elle pas? Si cette partie n’est pas le principe du mouvement, pourquoi y est-elle si nécessaire, si essentielle ? pourquoi même est-elle proportionnelle, dans chaque espèce d’animal, à la quantité de sentiment dont il est doué ?

Je crois pouvoir répondre d’une manière satisfaisante à ces questions, quelque difficiles qu’elles paraissent; mais pour cela il faut se prêter un instant à ne voir avec moi le cerveau que comme de la cervelle, et n’y rien supposer que ce que l’on peut y apercevoir par une inspection attentive et par un examen réfléchi. La cervelle, aussi bien que la moelle allongée et la moelle épinière, qui n’en sont que la prolongation , est une es|)èce de mucilage à peine organisé; on y distingue seulement les extrémités des petites artères qui y aboutissent en très-grand nombre, et qui n’y portent pas du sang, mais une lymphe blanche et nourricière. Ces mêmes petites artères, ou vaisseaux lymphatiques, paraissent dans toute leur longueur en forme de filets très-déliés, lorsqu’on désunit les parties de la cervelle par la macération. Les nerfs au contraire ne pénètrent point la substance de la cervelle, ils n’aboutissent qu’à la surface; ils perdent auparavant leur solidité, leur élasticité; et les dernières extrémités des nerfs, c'est-à-dire les extrémités les plus voisines du cerveau, sont molles et presque mucilagineuses. Par cette exposition, dans laquelle il n’entre rien d’hypothétique, il parait que le cerveau, qui est nourri par les artères lymphatiques, fournit à son tour la nourriture aux nerfs, et que l’on doit les considérer comme une espèce de végétation qui part du cerveau par troncs et par branches, lesquelles se divisent ensuite en une infinité de rameaux. Le cerveau est aux nerfs ce que la terre est aux plantes; les dernières extrémités des nerfs sont les racines, qui, dans tout végétal, sont plus tendres et plus molles que le tronc ou les branches; elles contiennent une matière ductile, propre à faire croître et à nourrir l’arbre des nerfs; elles tirent cette matière ductile de la substance même du cerveau, auquel les artères rapportent continuellement la lymphe nécessaire pour y suppléer. Le cerveau, au lieu d’être le siège des sensations, le principe du sentiment, ne sera dotic qu’un organe de sécrétion et de nutrition; mais un organe très-essentiel, sans lesquel les nerfs ne pourraient ni croître ni s’entretenir.

Cet organe est plus grand dans l'homme, dans les quadrupèdes, dans les oiseaux, parce que le nombre ou le volume des nerfs, dans ces animaux, est plus grand que dans les poissons et les insectes, dont le sentiment est f -'blc

HISTOIHE ÎS'ATURELLE parcelle même raison; ils n’oiil qu'un pelil cerveau proporlionné à la petiie quanlilécle nerfs qnil nourrit. Et je ne puis me dispenser de remarquer, à celle occasion, que riiomme n'a pas, comme on l’a prétendu, le cerveau plus grand qu’aucun des animaux; car il y a des espèces de singes el de cétacés qui, proportioniiellemcnt au volume de leur corps, ont plus de cerveau que l’homme ; autre fait qui prouve que le cerveau n'est ni le siège des sensations, ni le principe du sentiment, puisqu’alors ces animaux auraient plus de sensations el plus de sentiment que l’homme.

Si l’on considère la manière dont se fait la nutrition des plantes, on observera qu’elles ne tirent pas les parties grossières de la terre ou de l’eau; il faut que ces parties .soient réduites par la chaleur en vapeurs ténues, pour que les racines puissent les pomper. De même, dans les nerfs, la nutrition ne se fait qu au moyen des parties les plus subtiles de l'humidité du cerveau, qui sont pompées par les cxti'émilés ou racines des nerfs, et de là sont portées dans toutes les branches du système sensible. Ce système fait, comme nous l’avons dit, un tout dont les parties ont une connexion si serrée, une correspondance si intime, qu’on ne peut en blesser une sans ébranler violemment toutes les autres : la blessure, le simple tiraillement du plus petit nerf, suffit pour causer une vive irritation dans tous les autres, et mettre le corps en convulsion ; et l’on ne peut faire cesser la douleur et les convulsions qu’en cou|)arit ce nerf au-dessus de l’endroit lésé ; mais dès lors toutes les parties auxquelles le nerf aboutissait deviennent à jamais immobiles, insensibles.Le cerveaunc doit pas être considéré commepartie du mèmegenre, ni comme portion organique du système des nerfs, puisqu’il n’a pas les mêmes propriétés, ni la même substance, n’étant ni solide, ni élastique, ni sensible. J’avoue que lorsqu’on le comprime, on fait cesser l’action du sentiment; mais cela même prouve que c’est un corps étranger à ce système, qui agissant alors par son poids sur les extrémités des nerfs, les presse et les engourdit, de la même manière qu’un poids appliqué sur le bras, la jambe, ou sur quelque autre partie du corps, en engourdit les nerfs, et en amortit le sentiment. Il est si vrai que cette cessation de sentiment par la cornpresn’est qu’une suspension, un engourdissement, qu’à l'instant où le cerveau cesse d’être comprimé, le sentiment renaît et le mouvement se rétablit. J avoue encore qu’en déchirant la substance médullaire, el en blessant le cerveau jusqu’au corps calleux, la convulsion, la privation de sentiment, et la mort même suit ; mais c’est qii’alors les nerfs sont entièrement dérangés, qu'ils sont, pour ainsi dire, déracinés el blessés tous ensemble et dans leur origine.

Je pourrais ajoutera toutes ces raisons des faits particuliers, qui prouvent également que le cerveau n’est ni le centre du sentiment, ni le siège des sensations. On a vu des animaux et même des enfants naître sans tète et sans cerveau, qui cependant avaient sentiment, mouvement et vie. Il y a des classes entières d’animaux, comme les insectes et les vers, dans lesquels le cerveau ne fait point tme masse distincte ni un volume .sensible; ils ont

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seulement une partie correspondante à la moelle allongée et à la moelleépinière. Il y aurait donc plus de raison de mettre le siège des sensations et du sentiment dans la moelle épinière, qui ne manque <à aucun animal, que dans le cerveau, qui n’est pas une partie générale et comftiune à tous les êtres sensibles.

Le plus grand obstacle à l'avancement des connaissances de l'homme est moins dans les choses mêmes que dans la manière dont il les considère : quelque compliquée que soit la machine de son corps, elle est encore plus simple que ses idées. Il est moins difficile de voir la nature telle qu’elle est^ que de la reconnaître telle qu'on nous la présente : elle ne porte qu’un voile; nous lui donnons un masque; nous la couvrons de préjugés; nous supposons qu’elle agit, qu’elle opère comme nous agissons et pensons. Cependant ses actes sont évidents, et nos pensées sont obscures ; nous portons dans ses ouvrages les abstractions de notre esprit, nous lui prêtons nos moyens, nous ne jugeons de ses fins que par nos vues, et nous mêlons perpétuellement à ses opérations, qui sont constantes, à ses faits, qui sont toujours certains, le produit illusoire et variable de notre imagination.

Je ne parle point de ces systèmes purement arbitraires, de ces hypothèses frivoles, imaginaires, dans lesquelles on reconnaît à la première vue qu'on nous donne la chimère au lieu de la réalité ; j’entends les méthodes par lesquelles on recherche la nature. La route expérimentale elle-même a produit moins de vérités que d'erreurs. Cette voie, quoique la plus sûre, ne l’est néanmoins qu’autant qu’elle est bien dirigée; pour peu qu’elle soit oblique, on arrive à des plages stériles, où l’on ne voit obscurément que quelques objets épars : cependant on s’efforce de les rassembler, en leur supposant des rapports entre eux et des propriétés communes; et, comme I on passe et repasse avec complaisance sur les pas tortueux qu'on a faits, le chemin paraît frayé; et quoiqu'il n'aboutisse à rien, tout le monde le suit, on adopte la méthode, et l’on en reçoit les conséquences comme principes. Je pourrais en donner la preuve en exposant à nu l’origine de ce que l’on appelle principes dans toutes les sciences, abstraites ou réelles : dans les premières, la base générale des princi()es est l’abstraction, c’est-à-dire une ou plusieurs suppositions ; dans les autres, les principes ne sont que les conséquences bon nés ou mauvaises des méthodes que l’on a suivies; et, pour ne parler ici que de l’anatomie, le premier qui, surmontant la répugnance naturelle, s avisa d’ouvrir un corps humain, ne crut-il pas qu’en le parcourant, et en le disséquant, en le divisant dans toutes ses parties, il en connaîtrait bientôt la structure, le mécanisme et les fonctions? 3Iais ayant trouvé la chose infiniment plus compliquée qu'on ne pensait, il fallut bientôt renoncer à ses prétentions, et l'on fut obligé de faire une méthode, non pas pour connaître et juger, mais seukment pour voir, et voir avec ordre. Cette méthode ne fut pas louvrage d'un seul homme, puisqu’il a fallu tous les siècles pour la perfectionner, et qu’cncorc aujourd'hui elle occupe seule nos plus habiles anatomistes ; cependant cette méthode n'est pas la science; ce

n’est que le chemin qui devrait y conduire, et qui peut-être y aurait conduit en effet, si, au lieu de toujours marcher sur la même ligne dans un sentier étroit, on eût étendu la voie et mené de front l’anatomie de l’homme et celle des animaux. Car quelle connaissance réelle peut-on tirer d’un objet isolé ? le fondement de toute science n’est-il pas dans la comparaison que l’esprit humain sait faire des objets semblables et différents, de leurs propriétés analogues ou contraires, et de toutes leurs qualités relatives ? L’absolu, s’il existe, n’est pas du ressort de nos connaissances; nous ne jugeons et ne pouvons juger des choses que par les rapports qu’elles ont entre elles. Ainsi, toutes les fois que dans une méthode on ne s’occupe que du sujet, qu’on le considère seul et indépendamment de ce qui lui ressemble et de ce qui en diffère, on ne peut arriver à aucune connaissance réelle, encore moins s’élever à aucun principe général; on ne pourra donner que des noms et faire des descriptions de la chose et de toutes ses parties ; aussi, depuis trois mille ans que l’on dissèque des cadavres humains, l’anatomie n’est encore qu’une nomenclature, et à peine a-t-on fait quelques pas vers son objet réel, qui est la science de l’économie animale. De plus, que de défauts dans la méthode elle-même, qui cependant devrait être claire et simple, puisqu’elle dépend de l’inspection et n’aboutit qu’à des dénominations ! Comme l’on a pris cette connaissance nominale pour la vraie science, on ne s’est occupé qu’à augmenter, à multiplier le nombre des noms, au lieu de limiter celui des choses; on s’est appesanti sur les détails; on a voulu trouver des différences où tout était semblable ; en créant de nouveaux noms, on a cru donner des choses nouvelles; on a décrit avec une exactitude minutieuse les plus petites parties; et la description de quelque partie encore plus petite, oubliée ou négligée par les anatomistes précédents, s’est appelée découverte. Les dénominations elles-mêmes, ayant souvent été prises d’objets qui n’avaient aucun rapport avec ceux qu’on voulait désigner, n’ont servi qu’a augmenter la confusion. Ce que l’on appelle testes et nales dans le cerveau, qu’est-ce autre chose, sinon des parties de cervelle semblables au tout, et qui ne méritaient pas un nom ? Ces noms, empruntés à l’aventure, ou donnés par préjugé, ont ensuite produit eux-mêmes de nouveaux préjuges et des opinions de hasard, d'autres noms dotinés à des parties mal vues, ou qui même n’existaient pas, ont été de nouvelles sources d'erreurs. Que de fonctions et d’usages n’a-l-on pas voulu donner à la glande pinéale, à l’espace prétendu vide qu’on appelle la voûte dans le cerveau : tandis que l’une n’est qu’une glande, et qu’il est fort douteux que l'autre existe, puisque cet espace vide n’est peut-être produit que par la main de 1 anatomiste et la méthode de dissection * !

Ce qu’il y a de plus dilficile dans les sciences n’est donc pas de connailre les choses qui en font l’objet direct; mais c’est qu’il faut auparavant les dépouiller d’une infinité d’enveloppes dont on les a couvertes, leur ôter toutes

* Voyez à ce sujet le discours de Slénon.

les fausses couleurs dont on les a masquées; examiner le fondement et le produit de la méthode par laquelle on les recherche, et séparer ce que l’on y a mis d’arbitraire, et enfin tâcher de reconnaître les préjugés et les erreurs adoptées que ce mélange de l’arhilraire au réel a fait naître : il faut tout cela pour retrouver la nature; mais ensuite, pour la connaître, il ne faut plus que la comparer avec elle-même. Dans l’économie animale, elle nous parait très-mystérieuse et très-caehée, non-seulement parce que le sujet en est fort compliqué, et que le eorps de l’homme est de toutes ses productions la moins simple, mais surtout parce qu’on ne l’a pas comparée avec ellemême, et qu’ayant négligé ces moyens de comparaison, qui seuls pouvaient nous donner des lumières, on est resté dans l’obscurité du doute, ou dans le vague des hypoilièses. Nous avons des milliers de volumes sur la description du corps humain, et à peine a-t-on quelques mémoires commencés sur celle des animaux. Dans l’homme, on a reconnu, nommé, décrit les plus petites parties, tandis que l’on ignore si dans les animaux l’on retrouve, non-seulement ces petites parties, mais même les plus grandes ; on attribue certaines fonctions à de certains organes, sans être informé si dans d’autres êtres, quoique privés de ces organes, les mêmes fonctions ne s’exercent pas; en sorte, que dans toutes ces explications qu’on a voulu donner des différentes parties de l’économie animale, on a eu le double désavantage d’avoir d’abord attaqué le sujet le plus compliqué, et ensuite d’avoir raisonné sur ce même sujet sans fondement de relation, et sans le secours de l’analogie.

Nous avons suivi partout, dans le cours de cet ouvrage, une méthode très-différente : comparant toujours la nature ayec elle-même, nous l’avons considérée dans ses rapports, dans ses opposés, dans ses extrêmes; et pour ne citer ici que les parties relatives à l'économie animale, que nous avons eu occasion de traiter, comme la génération, les sens, le mouvement, le sentiment, la nature des animaux, il sera aisé de reconnaître qu’après le travail, quelquefois long, mais toujours nécessaire, pour écarter les fausses idées, détruire les préjugés, séparer l’arbitraire du réel de la chose, le seul art que nous ayons employé est la comparaison. Si nous avons réussi à répandre quelque lumière sur ces sujets, il faut moins l'attribuer au génie qu’à cette méthode que nous avons suivie constamment, et que nous avons rendue aussi générale, aussi étendue que nos connaissances nous l’ont permis; et, comme tous les jours nous en acquérons de nouvelles par l’examen et la dissection des parties intérieures des animaux, et que, pour bien raisonner sur l’économie animale, il faut avoir vu de cette façon au moins tous les genres d’animaux différents, nous ne nous presserons pas de donner des idées générales avant d’avoir présenté les résultats particuliers.

Nous nous contenterons de rappeler certains faits qui, quoique dépendants de la théorie du sentiment et de l’appétit, sur laquelle nousnevoulons pas, quant à présent, nous étendre davantage, suffiront cependant seuls pour prouver que l’homme, dans l’état de nature, ne s’est jamais borné à vivre

i2 HISTOIRE NATURELLE

d’herbes, de graines ou de fruits, et qu’il a dans tous les temps, aussi bien que la plupart des animaux, cherché à se nourrir de chair.

La diète pythagorique, préconisée par des phylosophcs anciens et nouveaux, recommandée même par quelques médecins, n’a jamais été indiquée par la nature. Dans le premier âge, au siècle d’or, l’homme, innocent comme la colombe, mangeait du gland, buvait de l’eau ; trouvant partout sa subsistance, il était sans inquiétude, vivait indépendant, toujours en paix avec lui-méme, avec les animaux : mais, dès qu’oubliant sa noblesse, il sacrifia sa liberté pour se réunir aux autres, la guerre, l’àge de fer, prirent la place de l’or et de la paix ; la cruauté, le goût de la chair et du sang, furent les premiers fruits d’une nature dépravée, que les mœurs et les arts achevèrent de corrompre.

Voilà ce que dans tous les temps certains philosophes austères, sauvages par tempérament, ont reproché à l’homme en société. Rehaussant leur orgueil individuel par l’humiliation de l’espèce entière, ils ont exposé ce tableau, qui ne vaut que par le contraste, et peut-être parce qu’il est bon de présenter quelquefois aux hommes des chimères de bonheur.

Cet état idéal d’innocence, de haute tempérance, d’abstinence entière de la chair, de tranquillité parfaite, de paix profonde, a-t-il jamais existé? n’estee pas un apologue, une fable, où l’on emploie l’homme comme un animal, pour nous donner des leçons ou des exemples? peut-on même supposer qu’il y eût des vertus avant la société? peut-on dire de bonne foi que cet état sauvage mérite nos regrets, que l’homme animal farouche fût plus digne que l’homme citoyen civilisé? Oui, car tous 'les malheurs viennent de la société; et qti’importe qu’il y eût des vertus dans l’état de nature, s'il y avait du bonheur, si l’homme dans cet état était seulement moins malheureux qu’il ne l’est? La liberté, la santé, la force, ne sont-elles pas préférables à la mollesse, à la sensualité, à la volupté même, accompagnées de l’esclavage? La privation des peines vaut bien l’usage des plaisirs; et pour être heureux, que faut-il, sinon de ne rien désirer?

Si cela est, disons en même temps qu’il est plus doux de végéter que de vivre, de ne rien appéler que de satisfaire son appétit, de dormir d’un sommeil apathique que d'ouvrir les yeux pour voir et pour sentir; consentons à laisser notre àme dans l’engourdissement, notre esprit dans les ténèbres, à ne nous jamais servir ni de l’une ni de l’autre, à nous mettre au-dessous des animaux, à n’être enfin que des masses de matière brute attachées à la terre.

Mais au lieu de disputer, discutons; après avoir dit des raisons, donnons des faits. Nous avons sous les yeux, non l'état idéal, mais l’état réel de nature. Le sauvage habitant les déserts est-il un animal tranquille? est-il un homme heureux? Car nous ne supposerons pas avec un philosophe, l’un des plus fiers censeurs de notre humanité *, qu’il y a une plus grande distance

* J. -J. Rousseau.

lie l'honimc eu |iiire nature au sauvage, que du sauvage à nous; que les âges qui SC sont écoulés avant rinveulion de l’art de la parole ont été bien plus longs que les siècles qu’il a fallu pour perfectionner les signes elles langues, parce qu’il me paraît que, lorsqu’on veut raisonner sur des faits, il faut éloigner les suppositions, et se faire une loi de n’y remonter qu’aprcs avoir épuise tout ce que la nature nous offre. Or nous voyons qu’on descend par degrés assez insensibles des nations les plus éclairées, les plus polies, à des pcu[)lcs moins industrieux; de ceux-ci à d’autres plus grossiers, mais encore soumis à des rois, à des lois; de ces hommes grossiers aux sauvages, qui ne se ressemblent pas tous, mais ebez lesquels on trouve autant de nuances différentes que parmi les peuples policés; que les uns forment des nations assez nombreuses, soumises à des chefs; que d’autres, en plus petite société, ne sontsoumis qu’à des usages; (|u’cnfin, les plus solitaires, les|)lus indépendants, ne laissent pas de former des familles etd’ctre soumis à leurs pères. Un empire, un monarque, une famille, un père, voilà les deux extrêmes de la société : ces extrêmes sont aussi les limites de la nature; si elle s’étendait au delà, n’aurait-on pas trouvé, en parcourant toutes les solitudes du globe, des animaux humains privés de la parole, sourds à la voix comme aux signes, les mâles et les femelles dispersés, les petits abandonnés, etc. ? Je dis même qu’à moins de prétendre que la constitution du corps humain fût toute differente de ce qu’elle est aujourd’hui, et que son accroissement fût bien plus prompt, il n’est pas possible de soutenir que l'homme ait jamais existé sans former des familles, puisque les enfants périraient s’ils n’étaient secourus cl soignés pendant plusieurs, années; au lieu que les animaux nouveau-nés n’ont besoin de leur mère que pendant quelques mois. Cette nécessité physique suffit donc seule pour démontrer que l’espèce humaine n’a pu durer et se multiplier qu’à la faveur de la société; que l’union des père et mère aux enfants est naturelle, puisqu’elle est nécessaire. Or cette union ne peut manquer de produire un attachement respectif et durable entre les parents et l’enfant, et cela seul suffit encore pour qu’ils s’accoutument entre eux à des gestes, à des signes, à des sons, en un mot, à toutes les expressions du sentiment et du besoin : ce qui est aussi prouvé par le lait, puisque les sauvages les plus- solitaires ont comme les autres hommes 1 usage des signes et de la parole.

Ainsi 1 état de puic nature est un étal connu; c est le sauvage vivant <Ians ledésert, mais vivant en famille, connaissant ses enfants, connu d’eux, usant de la parole et se faisant entendre. La fille sauvage ramassée dans les bois' de Champagne, l’homme trouvé dans les forêts d’Hanovre, ne prouvent pas le contraire; ils avaient vécu dans une solitude absolue; ils ne pouvaient donc avoir aucune idée de société, aucun usage des signes ou de la parole; mais s'ils se fussent seulement rencontrés, la pente de nature les aurait entraînés, le plaisir les aurait réunis ; attachés l’un à raiitrc, ils se seraient bientôt entendus, ils auraient d’abord parlé la langue de l’amour entre eux, et ensuite celle de la tendresse entre eux et leurs enfants : et d’ailleurs ces deux iurFox, tome vu.

14 " IflSTOniE NATURELLE

sauvages étaient issus d'hommes en société, et avaient sans doute été abandonnés dans les bois, non pas dans le premier âge, car ils auraient péri, mais à quatre, cinq ou six ans, à lage, en un mot, auquel ils étaient déjà assez forts de corps pour se procurer leur subsistance, et encore trop faibles de tète pour conserver les idées qu’on leur avait communiquées.

Examinons donc cet homme en pure nature, c’est-à-dire ce sauvage en famille. Pour peu qu’elle prospère, il sera bientôt le chef d’une société plus nombreuse, dont tous les membres auront les mêmes manières, suivront les mêmes usages et parleront la même langue; à la troisième ou tout au plus tard à la quatrième génération, il y aura de nouvelles familles (jui pourront demeurer séparées, mais qui, toujours réunies par les liens communs des usages et du langage, formeront une petite nation, laquelle, s’augmentant avec le temps, pourra, suivant les circonstances, ou devenir un peuple, ou demeurer dans un état semblable à celui des nations sauvages que nous connaissons. Cela dépendra surtout de la proximité ou de l’éloignement où ces hommes nouveaux se trouveront des hommes policés. Si sous un climat doux, dans un terrain abondant, ils peuvent en liberté occuper un espace considérable au-delà duquel ils ne rencontrent que des solitudes ou des hommes tout aussi neufs qu’eux, ils demeureront sauvages et deviendront, suivant d’autres circonstances, ennemis ou amis de leurs voisins: mais lorsque sous un ciel dur, dans une terre ingrate, ils se trouveront gênés entre eux par le nombre et serrés par l’espace, ils feront des colonies ou des irruptions, ils se répandront, ils se confondront avec les autres peuples dont ils seront devenus les conquérents ou les esclaves. Ainsi I homme, en tout état, dans toutes les situations et sous tous les climats, tend également à la société; c’est un effet constant d’une cause nécessaire, puisqu’elle lient à l’essence même de l’espèce, c’est-à-dire à sa propagation.

Voilà pour la société ; elle est, comme l’on voit, fondée sur la nature. Examinant de même quels sont les appétits, quel est le goût de nos sauvages, nous trouverons qu’aucun nevit uniquement de fruit, d’herbes ou degraines; que tous préfèrent la chair et le poisson aux autres aliments ; que l’eau pure leur déplaît, et qu’ils cherchent les moyens de faire eux-mèmes ou de se procurer ailleurs une boisson moins insipide. Les sauvages du midi boivent l’eau du palmier; ceux du nord avalent à longs traits l’huile dégoûtante de la baleine; d’autres font des boissons fermentées; et tous en général ont le goût le plus décidé, la passion la plus vive pour les liqueurs fortes. Leur industrie, dictée par les besoins de première nécessité, excitée par leurs appétits naturels, se réduit à faire des instruments pour la chasse et pour la pêche. Un arc, des flèches, une massue, des filets, un canot, voilà le sublime de leurs arts, qui tous n’ont pour objet que les moyens de se procurer une subsistance convenable à leur goût. Et ce qui convient à leur goût, convient à la nature; car, comme nous l'avons déjà dit, l’homme ne pourrait pas se nourrir d'herbe seule; il périrait d'inanition s’il ne prenait desalimcntsplus substantiels: n’ayant qu’un estomac et des intestins courts, il ne peut pas,

coniine le bœuf, qui a quatre estomacs et des boyaux très-longs, prendre à la Ibis un grand volume de cette maigre nourriture, ce qui serait cependant absolument nécessaire pour compenser la qualité par la quantité. Il en est à peu près de môme des fruits et des graines : elles ne lui suffiraient pas, il en faudrait encore un trop grand volume pour fournir la quantité de molécules organiques nécessaires à la nutrition ; et quoique le pain soit fait de ce qu il y a de plus pur dans le blé, que le blé même et nos autres grains et légumes, ayant été perfectionnés par l'art, soient plus substantiels et plus nourrissants que les graines qui n’ont que leurs qualités naturelles, l’homme réduit au pain et aux légumes pour toute nourriture, traînerait à peine une vie faible et languissante.

V’oyez ces pieux solitaires qui s’abstiennent de tout ce qui a eu vie, qui, par de saints motifs, renoncent aux dons du Créateur, se privent de la parole, fuient la société, s enferment dans les murs sacrés contre lesquels se brise la nature; confinés dans ces asiles ou plutôt dans ces tombeaux vivants, où 1 on ne respire que la mort, le visage mortifié, les yeux éteints, ils ne jettent autour d’eux que des regards languissants ; leur vie semble ne se soutenir que par efforts; ils prennent leur nourriture sans que le besoin cesse: quoique soutenus par leur ferveur (car l’état de la tète fait à celui du corps), ils ne résistent que pendant peu d’années cette abstinence cruelle; ils vivent moins (ju’ils ne meurent chaque jour par une mort anticipée, et ne s’éteignent pas en finissant de vivre, mais en achevant de mourrir.

Ainsi 1 abstinence de toute chair, loin de convenir à la nature, ne peut que la détruire: si l’homme y était réduit, il ne pourrait, du moins dans ces climats, ni subsister, ni se multiplier. Peut-être cette dicte serait possible dans les pays méridionaux, où les fiuits sont plus cuits, les plantes plus substantielles, les racines plus succulentes, les graines plus nourries: cependant les brachmanes font plutôt une secte qu’un peuple,- et leur religion, quoique très-ancienne, ne s’est guère étendue au-delà de leurs écoles, et jamais audelà de leur climat.

Cette religion, fondée sur la métaphysique, est un exemple frappant du sort des opinions humaines. On ne peut pas douter, en ramassant les débris qui nous restent, que les sciences n’aient été très-anciennement cultivées, et perfectionnées peut-être au-delà de ce qu'elles le sont aujoud’hui. On a su avant nous que tous les êtres animés contenaient des molécules indestruc, tibles, toujours vivantes, et qui passaient de corps en corps. Cette vérité, adoptée par les philosophes, et ensuite par un grand nombre d’hommes, ne conserva sa pureté que pendant les siècles de lumière ; une révolution de iénèbres ayant succédé, on ne se souvint des molécules organiques vivantes-, que pour imaginer que ce qu’il y avait de vivant dans l’animal était apparemment un tout indestructible qui sç séparait du corps après la mort. On appela ce tout idéal une âme, qu’on regarda bientôt comme un être réellement existant dans tous les animaux; et joignant à cet être fantastique l’idée réelle, mais défigurée, du passage des molécules vivantes, on dit qu’apres

lü IIISTOIUE NATURELLE

la mort cel te âme |iassait succesivement etperpéluellcrneiit de corps en corps. On n’excepta pas l'Iiomme; on joignit bientôt le moral au mclajdiysique ; on ne douta pas que cet être survivant ne conservât dans sa transmigration scs sentiments, scs affections, ses désirs : les têtes faibles frémirent! Quelle liorreur en effet pour cette âme, lorsqu’au sortir d’un domicile agréable, il fallait aller habiter le corps infect d’un animal immonde! On eut d’autres frayeurs (chaque crainte produit sa superstition); on eut peur, en tuant un animal, d’égorger sa maîtresse ou son père: on respecta toutes les bêtes, on les regarda comme son prochain ; on dit enfin qu’il fallait, par amour, par devoir, s’abstenir de tout ce qui avait eu vie. Voilà l’origine et le progrès de cette religion, la plus ancienne du continent des Indes, origine qui indique assez que la vérité, livréeà la multitude, est bientôt défigurée; qu’une opinion philosophique ne devient opinion populaire qu’aprês avoir changé de forme; mais qu’au moyen de cette préparation, elle peut devenir une religion d’autant mieux fondée que le préjugé sera plus général, et d'autant plus respectée qu’ayant pour base des vérités mal entendues, elle sera nécessairement environnée d’obscurités, et par conséquent paraîtra mystérieuse, auguste, incompréhensible; qu’ensuite, la crainte se mêlant au respect, cette religion dégénérera en superstitions, en pratiques lidicules, lesquelles cependant prendront racine, produiront des usages qui seront d’abord scrupuleusement suivis, mais qui, s’altérant peu à peu, changeront tellement avec le temps, (jue l’opinion mêmes dont ils ont pris naissance ne se conservera plusquepar de fausses traditions, par des proverbes, finira par des contes puérils et des absurdités: d’où l’on doit conclure que toute religion fondée sur des opinions humaines est fausse et variable, et qu’il n’a jamais appartenu qu’à Dieu de nous donner la vraie religion, qui, ne dépendant pas de nos opinions, est inaltérable, constante, et sera toujours la même.

Mais revenons à notre sujet. L’abstinence entière de la chair ne peut qu’affaiblir la nature. L'homme, pour se bien porter,’ a non-seulement besoin d’user de cette nourriture solide, mais même de la varier. S il veut acquérir une vigueur complète, il faut qu’il choisisse ce qui lui convient le mieux; et, comme il ne peut se maintenir dans un état actif qu’en se procurant des sensations nouvelles, il faut qu’il donne à scs sens toute leur étendue, qu’il SC permette la variété des mets comme celle des autres objets, et quil prévienne le dégoût qu’occasionne runiformité de nourriture; mais qu’il évite les excès, qui sont encore plus nuisibles que l’abstinence.

Les animaux qui n’ont qu'un estomac et les intestins courts sont forcés, comme l'homine, à se nourrir de chair. On s’assurera de ce rapport et de cette vérité en comparant, au moyen de nos descriptions, le volume relatif du canal intestinal dans les animaux carnassiers et dans ceux qui ne vivent que d’herbes : on trouvera toujours que celte différence dans leur manière de vivre dépend de leur conformation, et qu’ils prennent une nourriture plus au moins solide, relativement à la capacité plus ou moins grande du magasin qui doit la recevoir.

DES ANIMAUX CAUNASSIERS. 17

Cependant il n’en faut pas conclure que les animaux qui ne vivent que d'iierbcs soient, par nécessité physique, réduits à celte seule nourriture, comme les animaux carnassiers sont, par celte meme nécessité, forcés à se nourrir de chair : nous disons seulement que ceux qui ont plusieurs estomacs, ou des hoyaux très amples, peuvent se passer de cet aliment substantiel et nécessaire aux autres; mais nous ne disons pas qu’ils ne pussent en user, et que si la nature leur eût donné des armes, non-seulement pour se défendre, mais pour attaquer et pour saisir, ils n’en eussent fait usage et ne se fussent bientôt accoutumés à la chair et au sang, puisque nous voyons que les moutons, les veaux, les chèvres, les chevaux, mangent avidement le lait, les œufs, qui sont des nourritures animales, et que, sans être aidés de riiabitude, ils ne refusent pas la viande hachée et .assaisonnée de sel. On pourrait donc dire que le goût pour la chair et pour les autres nourritures solides est l’appétit général de tous les animaux, qui s’exerce avec plus ou moins de véhémence ou de modération, selon la conformation particulière de chaque animal, puisqu’à prendre la nature entière, ce même appétit se trouve non-seulement dans l liomme et dans les animaux quadrupèdes, mais aussi dans les oiseaux, dans les poissons, dans les insectes et dans les vers, auxquels en particulier il semble que toute chair ait été ultérieurement destinée.

La nutrition, dans tous les animaux, se fait par les molécules organiques qui, séparées du marc de la nourriture au moyen de la digestion, se mêlent avec le sang et s’assimilent à toutes les parties du corps. Mais indépendamment de ce grand elFct, qui parait être le principal but de la nature, et qui est proportionnel à la qualité des aliments, ils en produisent un autre qui ne dépend que de leur quantité, c’est-à-dire de leur masse et de leur volume. L’estomac et les hoyaux sont des membranes souples, qui forment au dedans du corps une capacité très-considérable; ces membranes, pour se soutenir dans leur état de tension, et pour contre balancer les forces des autres parties qui les avoisinent, ont besoin d’étre toujours remplies en partie. Si, faute de prendre de la nourriture, cette grande capacité se trouve entièrement vide, les membranes n’étant plus soutenues au dedans s’affaissent, se rapprochent, se collent l'une contre l’autre; et c’est ce qui produit l’affaissement et la faiblesse, (jui sont les premiers syplômes de l'extrême besoin. Les aliments, avant de servir à la nutrition du corps, lui servent donc de lest; leur présence, leur volume est nécessaire pour maintenir l’équilibre entre les parties intérieures, qui agissent et réagissent toutes les unes contre les autres. Lorsqu’on meurt par la faim, c’est donc moins parce que le corps n’est pas nourri, que parce qu'il n’est plus lesté; aussi les animaux, surtout les plus gourmands, les plus voraces, lorsqu’ils sont pressés par le besoin, ou seulement avertis par la défaillance qu’occasionne le vide intérieur, ne cherchent qu’à le remplir, et avalent de la terre et des pierres. Nous avons trouvé de la glaise dans l’estomac d’un loup; j'ai vu des cochons en manger; la plupart des oiseaux avalent des cailloux, etc. Et ce n'csl point par goût,

mais par nécessité, et parce que le plus pressant n’est [tas de rafraîchir le sang par un chyle nouveau, mais de maintenir l’équilibre des forces dans les grandes parties de la machine animale.

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