DU NOUVEAU-MONDE
Les animaux du Nouveau-Monde étaient aussi inconnus pour les Européens que nos animaux l'étaient pour les Américains. Les seuls peuples à demi civilisés de ce nouveau continent étaient les Péruviens elles Mexicains; ceux-ci n’avaient point d’animaux domestiques ; les seuls Péruviens avaient du bétail de deux espèces, le lama et le pacos, et un petit animal qu’ils appelaient alco, qui était domestique dans la maison, comme le sont nos petits chiens. Le pacos et le lama, que Fernandès appelle peruichcalt, c’est-àdire, en anglais, bétail péruvien, affectent, comme le chamois, une situation partictdière. Ils ne se trouvent que dans les montagnes du Pérou, d(!
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Uliili, fie la Nouvelle-Espagne. Quoiqu ils l'usseni devenus domestiques chez les Péruviens, et que, par cousé(|uent, les hommes aient favorise leur multiplication et les aient transportés ou conduits dans les contrées voisines, ils ne se sont propagés nulle jfart ; ils ont même diminué dans leur pays natal, où l'espèce en est actuellement moins noml’.reusc qu'elle ne l’était avant qu’on y eût transporté le bétail d’Europe, qui a très-bien réussi dans toutes les contrées méridionales de ce continent.
Si l’oiiyrénéchit, ilparaitrasingulierquc,dansun monde presque toutcomposé de naturels sauvages, dont les mœurs s'approchaient beaucoup plus que les nôtres de celles des hèles, il n’y eût aucune société, ni même aucune habitude entre ces hommes sauvages et les animaux qui les environnaient : puisque l’on n’a trouvé des animaux domestiques que chez les peuples déjà civilisés, cela ne prouve-t-il pas que l’homine, dans l’état de sauvage, n'est qu'une espèce d'animal incapable décommander aux autres, et qui, n’ayant, comme eux, que seS facultés individuelles, s'en sert de même pour cherchersa subsistance et pourvoir à sa sûreté en attaquant les laibles, en évitant les forts, et sans avoir aucune idée dosa puissance réelle et de sa supériorité de naluresur tous ces êtres, qu’il ne cherche point à se subordonner ? En jetant un coup d’œil sur tous les peuples entièrement ou même à demi policés, nous trouverons partout des animaux domestiques : chez nous, le cheval, l’àne, le bœuf, la brebis, la chèvre, le cochon, le chien et le chatj le buffle en Italie, le renne chez les Lapons; le lama, lu paco cl l'alco chez les Péruviens; le dromadaire, le chameau et d'autres espèces de bœufs , de brebis et de chèvres, cliez les Orientaux; l'élépliant même chez les peuples du Midi : tous ont été soumis au joug, réduits en servitude ou bien admis à la société; tandisque le sauvage, chcixduuil à peine la société do. sa femelle, craint ou dédaigne celle des animaux. llesl vrai que, de toutes les espèces (jue nous avons rendues domesti(|ues dans ce continent, aucune n’exislaiien Améri(|ue; mais si les hommes sauvages dont elle était peujdée se fussent anciennement réunis et qu’ils se fussent prêté les lumières et les secours mutuels de la société, ils auraient subjugué et fait servir à leur usage la plupart des animaux de leur pays, car ils sont presque tous d'un naturel doux, docile et timide; il y en a péu de malfaisants 1 1 presque aucun de redoutable. Ainsi, ce n’est ni par lierlé de nature, ni par indocilité de caractère, que ces animaux ont conservé leur liberté, évité l’esclavage ou la domesticité, mais par la seule impuissance de l’homme, qui ne peut rien en efl'et que par les forces de la société; sa propagation même, sa multiplication en dépend. Ces terres immenses du CSouveau-Monde n'étaient, jiour ainsi dire, que parsemées de quelques poignées d’hommes; et je crois qu'on pourrait dire qu il n y avait pas, dans toute l’Amérique, lorsqu’on en fit la découverte, autant d’hommes qu’on en compte actuellement dans la moitié de l'Europe. Cette disette dans 1 espèce humaine faisait l’abondance, c'est-à-dire le grand nombre, dans cha<iue espèce des animaux naturels au pays;ils avaient beaucoup moins d'enneiiiis et beaucoup plus d’espace; tout favorisait donc leur multiplication, et chaque espèce était relativement très-
nombreuse en iiulividusj mais il n’en était pas de même du nondare absolu des especes : elles étaient en petit nombre, et si on le compare avec celui des espèces de l’ancien continent, on trouvera qu’il ne va peut-être pas au quart, et tout au plus au tiers. Si nous comptons deux cents espèces d'animaux quadrupèdes * dans toute la terre habitable et connue, nous en trouverons plus de cent trente espèces dans l’ancien continent, et moins de soixante et dix dans le nouveau ; et si l’on en ôtait encore les espèces communes aux deux continents, c’est-à-dire celles seulement qui, par leur nature, peuvent supporter le froid, et qui ont pu communiquer par les terres du nord de ce continent dans l’autre, on ne trouvera guère que quarante espèces d’animaux propres et naturels aux terres du Nouveau-Monde. La nature vivante y est (lotie beaucoup moins agissante, beaucoup moins variée, et nous pouvons même dire beaucoup moins forte; car nous verrons, par l énumération des animaux de 1 Amérique, que noti-seulement les espèces en sont en petit nombre, mais qu’en général tous les animaux y sont incomparablement plus petits que ceux de l’ancien continent, et qu’il n’y en a aucun en Amérique qu’on puisse comparer à l’éléphant, au rhinocéros, à I hippopotamc, au dromadaire, à la girafe, au buffle, au lion, au ligrc, etc. Le plus gros de tous les animaux de rAmérique méridionale est le tapir ou tapiierete du Brésil. Cet animal, le plus grand de tous, eet éléphant du Nouveau- Monde, est de la grosseur d’un veau de six mois ou d’une très-petite mule; car on l'a comparé à l’un et à l’autre de ces animaux, quoiqu'il ne leur ressemble en rien, n’étant ni solipède, ni pied-fourchu, mais fissipède irrégulier, ayant quatre doigts aux pieds de devant et trois à ceux de derrière : il a le corps à peu près de la forme de celui d’un cochon, la tète cependant beaucoup plus grosse à proportion, point de défenses ou dents canines, la lèvre supérieure fort allongée et mobile à volonté. Le lama, dont nous avons parlé, n’est pas si gros que le tapir, et ne parait grand que par l’allongement du cou et la hauteur des jambes. Le pacos est encore de beaucoup plus petit.
Le cübiai qui est, aptes le tapir, le plus gros animal de I Amérique méridionale, ne l’est cependant pas plus qu’un cochon de grandeur médiocre ; il diffère autant qu’aucun des précédents de tous Iles animaux de l’ancien continent; car, quoiquon I ait appelé cochon de marais ou cochon d'eau, il diffère du cochon par des caractères essentiels et très-apparents : il est fissipède, ayant, comme le tapir, quatre doigts aux pieds de devant et trois à ceux de derrière; il a les yeux grands, le museau gros et obtus, les oreilles petites, le poil court, et point de queue. Le tajacou, qui est encore plus petit que le cabiai et (|ui ressemble plus au cochon , surtout par l’extérieur, en
* M. Linnæus, dans sa dernière cdilion, Stokbolm, 1758, a’vn compte que cent soixante-sept. M. Brisson , dans son Bèf^nc animal , en indique deux cent soixante ; mais il faut en retrancher peut-être plus de soixante, qui ne sont que des variétés, et non pas des espèces distinctes et différentes.
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diffère beaucoup par la conformation des parties intérieures, par la ligure de l’estomac, par la forme des poumons, par la grosse glande et l’ouverture qu'il a sur le dos, etc.; il est donc, comme nous l’avons dit, d’une espèce differente de celle du cochon, et ni le tacajou, ni le cabiai, ni le tapir, ne se trouvent nulle part dans l'ancien continent.il en est de même du tamandua-guacu ou ouariri, et du owatmoM, que nous avons appelés fourmiliers ou mangeurs de fourmis : ces animaux, dont les plus gros sont d’une taille au-dessus de la médiocre, paraissent être particuliers aux terres de l’Amérique méridionale; iis sont très-singuliers, en ce qu’ils n’ont point de dents, ([u'ils ont la langue cylindrique comme celle des oiseaux qu’on appelle pies, l’ouverture de la bouche très-petite, avec laquelle ils tie peuvent ni mordre ni presque saisir; ils tirent seulement leur langue, qui est très-longue, et, la mettant à portée des fourmis, ils la retirent lorsqu’elle en est chargée, et ne peuvent se nourrir que par celte industrie.
Le paresseux, que les naturels du Brésil appellent ai ou liai, à cause du cri plaintif ai qu'il ne ( esse de faire entendre, nous paraît être aussi un animal qui n’appartient qu’au nouveau continent. Il est encore beaucoup plus petit que les précédents, n’ayant qu'environ deux pieds de longueur; et il est très-singulier, en ce qu’il marche plus lentement qu’une tortue, qu’il n’a que trois doigts, tant aux pieds de devant qu’à ceux de derrière, que ses jambes de devant sont beaucou[( plus longues que celles de derrière, qu'il a la queue très-courte, et qu’il n’a point d'oreilles. D’ailleurs, le paresseux et le tatou sont les seuls, parmi les quadrupèdes, qui, n’ayant ni dents incisives ni dents canines, ont seulement des dents molaires cylindriques et arrondies à l’extrémité, à peu prés comme celles de quelques cétacées, tels que le cachalot.
Le cariacou de la Guyane, (lue nous avons eu vivant, est un animal de la nature et de la grandeur de nos plus grands chevreuils; le mâle porte un bois sendtlable à celui de nos chevreuils, et qui tombe de même tous les ans; la femellen’en a point : on l'appelle à Cayenne biche des bois. Ilya une autre espèce qu’ils appellent aussi petit cariacou, ou biche des marais ou des palétuviers, qui est considérablement plus petite (|ue la première, et dans laquelle le mâle n’a point de bois : j’ai soupçonné, à cause de la ressemblance du nom, que le cariacou de Cayenne pouvait être le euguaeu ou cougeuacou-apara du Brésil ; et ayant confrontré les notices que Pison et Maregrave nous ont données du couguacou, avec les caractères du cariacou, il nous a paru que c’était le même animal, qui cependant est assez différent de notre chevreuil pour qu’on doive le regarder comme faisant une espèce ditt'érente.
Le tapir, le cabiai, le tacajou, le fourmilier, le paresseux, le cariacou, le lama, le pacos, le bison, le puma, le jaguar, le couguar, le jaguarète, le chat-pard, etc., sont donc les plus grands animaux du nouveau continent ; les médiocres et les petits sont les cuandus ou gouandous, les agoutis, les coatis, les pacas, les philandres, les cochons d Inde, les apéreas et les tatous,
que je crois tous originaires et propres au Nouveau-Monde, quoique les noinenclatcurs les plus rcecnls parlent d'une espèce de tatous des Indes orientales, et d'une autre espèce en Afrique. Comme c’est seulement sur le témoignage de 1 auteur de la de'scription du cabinet de Séba, que l’on a fait mention de ces tatous africains et orientaux, cela ne fait point une autorité sufïjsanlc pour que nous puissiofis y ajouter foi ; car on sait en général combien il arrive de ces petites erreurs, de ces quiproquo de noms et de pays lorsqu’on forme une collection d'histoire naturelle : on achète un animai sous le nom de chauve-souris de Ternate ou d’Amérique, et un autre sous celui de tatou des Indes orientales; on les annonce ensuite sous ces noms dans un ouvrage ou 1 on fait la description de ce cabinet, et de là ces noms passent dans les listes de nos nomenclateurs, tandis qu en examinant de plus près, on trouve que ces chauves-souris de Ternate ou d’Amérique sont des chauves-souris de France, et que ces tatous des Indes ou d'Afrique pourraient bien être aussi des tatous d’Amérique.
Jusqu ici nous n avons pas parlé des singes, parce que leur histoire demande une discussion particulière. Comme le mot sitifjfG est un nom générique, que l’on applique à un grand nombre d’espèces différentes les unes des autres, il n’est pas étonnant que l’on ait dit qu il se trouvait des singes en grande quantité dans-les pays méridionaux de l’un et de l'autre continent; mais il s’agit de savoir si les animaux que l’on appelle singes en Asie et en Afrique sont les mêmes que k>s animaux auxqticls on a donné ce même nom en Amérique; il s agit même de voir et d’examiner si, de plus de trente espèces de singes que nous avons eus vivants, une seule de ces espèces se trouve également dans les deux continents.
Le satyre ou 1 homme des bois, qui par sa conformation parait moins diffère) de 1 homme que du singe, ne se trouve (ju’en Afrique ou dans l'Asie méridionale, et n’existe point’en Amérique.
Le gibbon dont les jambes de devant ou les bras sont aussi longs que tout le corps, y coiiqiris même les jambes de derrière, se trouve aux^-^randes Indes et point en Amérique. Ces deux espèces de singes, que nous avmis eus vivants, n’ont point de queue.
Le singe proprement dit, dont le potl est d'une couleur verdâtre mêlée d un peu de jaune, et qui n a point de queue, se trouve en Afrique et dans quelques autres endroits de l’ancien continent, mais point dans le nouveau. Il en est de même des singes cynocéphales, dont on connaît deux ou trois espèces : leur museau est moins court que celui des précédents; mais comme eux ils sont sans queue, ou du moins ils l’ont si courte qu’on a peine à la voir. Tous ces singes qui n’ont point de queue, ceux surtout dont le museau est court, et dont la face approche beaucoup de celle de l’homme sont les vrais singes; et les cinq ou six espèces dont nous venons de parler sont
* Ce singe , que nous avons vu vivant , et que M. Diipicix avait amené de Pondicnery, n csl indique dans aucune nomenclature.
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toutes nalurelics et particulières aux climats cliauils île l’aucien continent et ne se trouvent nulle part dans le nouveau. On peut donc déjà dire qu'il n’y a point de vrai singe en Amérique.
Le babouin, qui est un animal plus gros quuu dogue, et dont le corps est raccourci, ramassé à peu près comme celui de l'byènc, est fort différent des singes dont nous venons de parler ; il a la queue très-courte cl toujours droite, le museau allongé et large à l'extrémité, les fesses nues et couleur de sang, les jambes fort courtes, les ongles forts et pointus. Cet animal, qui est très-fort et très-mécbant, ne se trouve que dans les déserts des parties méridionales de l’ancien continent, et point du tout dans ceux de l’Amcrique.
Toutes les espèces de singes qui n’ont point de queue, ou qui n'ont qu'une queue très-courte, ne se trouvent donc que dans l’ancien continent; et parmi les espèces qui ont de longues queues, presque tous les grands se trouvent en Afrique; il y en a peu qui soient même d’une taille médiocre en Amérique : mais les animaux qu’on a désignés par le nom générique de petits sinqes à longue queue y sont en grand nombre. Ces espèces de petits singes à longue queue sont les sapajous, les sagouins, les tamarins, etc. Nous verrons, dans l'histoire particulière que nous ferons de ces animaux, que tous ces singes d’Amérique sont différents des singes de l’Afrique et de l’Asie.
Les makis, dont nous connaissons trois ou quatre espèces ou variétés, et qui approchent assez des singes à longue queue, qui comme eux ont des mains, mais dont le museau est beaucoup plus allongé et plus pointu, sont encore des animaux particuliers à l’ancien continent, et qui ne se sont pas trouvés dans le nouveau. Ainsi, tous les animaux de l’Afrique ou de l'Asie méridionale qu’on a désignés par le nom de singes ne se trouvent pas plus en Amérique que les éléphants, les rhinocéros ou les tigres. Plus on fera de recherches et de comparaisons exactes à ce sujet, pinson sera convaincu que les animaux des parties méridionalesdechacun des eonlinénts n’existaient point dans l’autre, et que le petit nombre de ceux qu'on y trouve aujourd’hui ont été transportés par les hommes, comme la brebis de Guinée qui a été portée au Brésil; le cochon d'Inde, qui au contraire a été transporté du Brésil en Guinée, et peut-être encore quelques autres espèces de petits animaux, (lesquels le voisinage et le commerce de ces deux parties du monde ont favorisé le transport. Il y a environ cinq cents lieues de mer entre les cijtes du Brésil et celles de la Guinée; il y en a plus de deux mille des côtes du Pérou à celles des Indes orientales : tous ces animaux qui par leur nature ne peuvent supporter le climat du Nord, ceux mêmes qui, pouvant le supporter, ne peuvent produire dans cc même climat, sont donc confinés de deux ou trois côtés par des mers qu’ils ne peuvent traverser, et d’autre côté par des terres trop froides qu’ils no peuvent habiter sans périr : ainsi l’on doit cesser d’être étonné de ce fait général, qui d abord parait très-singulier, et que personne avant nous n avait même soupçonné, savoir,
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qu'aucun des animaux de la zone torride dans l’un des continents ne s’est trouvé dans l’autre.
Nous avons vu, par l’énumération précédente, que, non-seulement les animaux des climats les plus chauds de l’Afrique et de l’Asie manquent à l’Amérique, mais même que la plupart de ceux des climats tempérés de l’Europe y manquent également. Il n’en est pas ainsi des animaux qui peuvent aisément supporter le froid et se multiplier dans les climats du Nord; on en trouve plusieurs dans l’Amérique septentrionale, et quoique ce ne soit jamais sans quelque différence assez marquée, on ne peut cependant se refuser à les regarder comme les mêmes, et à croire qu’ils ont autrefois passé de l’un à l’autre continent par des terres du Nord, peut-être encore actuellement inconnues, ou plutôt anciennement submergées; et cette preuve, tirée de l’histoire naturelle, démontre mieux la contiguité presque continue des deux continents vers le Nord, que toutes les conjectures de la géographie spéculative.
Les ours des Illinois, de la Louisiane, etc., paraissent être les mêmes que nos ours; ceux-là sont seulement plus petits et plus noirs.
Le cerf du Canada, quoique plus petit que notre cerf, n’en diffère au reste que par la plus grande hauteur du bois, le plus grand nombre d’andouillers et par la queue (ju’il a plus longue.
Il en est de même du chevreuil qui se trouve au midi du Canada et dans la Louisiane, qui est aussi plus petit, et qui a la queue plus longue que le chevreuil d’Europe; et encore de l’orignal, qui est le même animal que l’élan, mais qui n’est pas si grand.
Le renne de Laponie, le daim de Groenland et le karibou de Canada me paraissent ne faire qu’un seul et meme animal. Le daim ou cerf de Groenland, décrit et dessiné par Edouard, ressemble trop au renne pour qu’on puisse le regarder comme faisant une espèce différente; et à l’égard du karibou, dont on ne trouve nulle part de description exacte, nous avons cependant jugé par toutes les indications que nous avons pu recueillir, que c’était le même animal que le renne. M. Brison a cru devoir en faire une espèce différente, et il rapporte le karibou au cenws ÔMrj/andù’Mî de .lonston ; mais
ce cervus burgundicus est un animn! inconnu, et qui. sùrcmetit, n’existc ni en Bourgogne, ni en Europe : c’est simplement un nom que I on aura donné à quelque lête de cerf ou de daim dont le hois était bizarre; ou bien il se pourrait que ta tète de karibou qu’a vue M. Brisson, et dont le bois n’était composé, de chaque côté, que d’un seul merrain droit, long de dix pouces, avec un andouilter près de la base, tourné en avant, soit en effet une tète de renne femelle, ou bien une jeune tète d'une première ou d’une seconde année : car on sait que dans le renne la femelle porte un bois comme le mâle, mais beaucoup plus petit, et que, dans tous deux, la direction des premiers andouillers est en avant; et enfin, que, dans cet aniinal, l’étendue et les ramifications du bois, comme dans toutes les autres qui en portent, suivent exactement la progression des années.
Les lièvres, les écureuils, les hérissons, les rats musqués, les loutres, les marmottes, les rats, les musaraignes, les chauves-souris, les taupes, sont aussi des espèces qu’on pourrait regarder comme communes aux detix continents, quoique, dans tous ces genres, il n’y ail aucune espèce qui soit parfaitement seznblableen Amérique à celles de l Europc; et l’on sent qu'il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de prononcer si ce sont réellement des espèces différentes, ou seulement des variétés de la même espèce, qui ne sont devenues constantes que par l’influence du climat.
Les castors de l’Europe paraissent être les mêmes que ceux du Canada : ces animaux préfèrent les pays froids, mais ils peuvent aussi subsister et se multiplier dans les pays tempérés. Il y en a encore quelques-uns en France dans les îles du Rhône; il y en avait autrefois en bien plus grand nombre, et il paraît qu’ils aiment encore moins les pays trop peuplés que les pays trop chauds. Ils n’établissent leur société que dans des déserts éloignés de toute habitation ; et dans le Canada même qu’on doit encore regarder comme un vaste désert, ils se sont retirés fort loin des habitations de toute la colonie.
Les loups et les renards sont aussi des animaux communs aux deux continents ; on les trouve dans toutes les parties de l’Amérique septentrionale, mais avec des vai iétés; il y a surtout des renards et des loups noirs, et tous y sont en général plus petits qu’en Europe, comme le sont aussi tous les autres animaux, tant ceux qui sont naturels au pays, que ceux qui y ont été transportés.
Quoique la belette et l’hermine fréquentent les pays froids en Europe, elles sont au moins très-rares en Amérique. Il n’en est pas absolument de •Tiême des martes, des fouines et des putois.
La marte du nord de l’Amérique parait être la même que celle de notre Nord ; le vison du Canada ressemble beaucoup à la fouine, et le putois rayé de l’Amérique septentrionale n’est peut-être qu’une variété de l’espèce du putois de l’Europe.
Le lynx ou loup-cervier, qu’on trouve en Amérique comme en Europe, nous a paru le même animal : il habite les pays froids de préférence, mais
ii ne laisse pas de vivre et de multiplier sous les climats tempérés, et il se tient ordinairement dans les forêts et sur les montagnes.
Le phoca ou veau marin paraît confiné dans les pays du Nord, et se trouve également sur les côtes de l’Europe et de l’Amérique septentrionale.
Voilà tous les animaux, à très-peu près, qu’on peut regarder comme communs aux deux continents de l’ancien et du nouveau monde; et dans ce nombre, qui, comme l’on voit, n'est pas considérable, on doit en retrancher peut-être encore plus d’un tiers, dont les espèces, quoique assez semblables en apparence, peuvent cependant être réellement différentes. Mais, en admettant même dans tous ces animaux l'identité d’espèce avec ceux d Europe, on voit que le nombre de ces espèces communes aux deux continents est assez petit, en comparaison de celui des especes qui sont propres et particulières à chacun' des deux : on voit de plus qu’il n’y a, de tous ces animaux, que ceux qui habitent ou fréquentent les terres du Nord, qui soient communs aux deux mondes, et qu’aucuns de ceux qui ne peuvent se multiplier que dans les pays chauds ou tempérés ne se trouvent à la fois dans tous les deux.
Il ne parait donc plus douteux que les deux continents ne soient ou n’aient été contigus vers le Nord, et que les animaux qui leur sont communs n’aient passé de l’un à l’autre par des terres qui nous sont inconnues. On serait fondé à croire, surtout d’après les nouvelles découvertes des Russes au nord de Kamtschalka, que c’est avec l’Asie que l’Amérique communiqué par des terres contiguës : et il semble, au contraire, que le nord de l'Europe en soit et en ait toujours été séparé par des mers assez considérables pour qu’aucun animal quadrupède n'ait pu les franchir : cependant les animaux du nord de l’Amérique ne sont pas précisément ceux du nord de l’Asie; ce sont plutôt ceux du nord de l’Europe. 11 en est de même des animaux des contrées tempérées. L’argali, la zibeline, la taupe dorée de Sibérie, le musc de la Chine, ne se trouvent point à la haie d’Hudson, ni dans aucune autre partie du nord -ouest du nouveau continent; on trouve au contraire, dans les terres du nord-cstdel’Amérique, non-seidement les animaux communs à celles du Nord en Europe et en Asie, mais aussi ceux qui semblent être particuliers à l'Europe seule, comme l’élan, le renne, etc.; néanmoins, il faut avouer que les parties orientales du nord de l’Asie sont encore si peu connues, qu’on ne peut pas assurer si les animaux du nord de l'Etirope s’y trouvent ou ne s’y trouvent pas.
Nous avons remarqué, comme une chose très-singulière, que, dans le nouveau continent, les animaux des provinces méridionales sont tous trèspetits, en comparaison des animaux des pays chauds de l’ancien continent. Il n’y a, en effet, nulle comparaison pour la grandeur de l'éléphant, du rhinocéros, del hippopotame, de la girafe, du chameau, du lion, du tigre, etc., tous animaux naturels et propres à l'ancien continent; et du tapir, du cabiai, du fourmilier, du lama, du puma, du jaguar, etc., qui sont les plus grands animaux du Nouveau-Monde : les premiers sont quatre, six, huit et dix fois
plus gros que les derniers. Une autre observation, qui vient encore à l’appui de ce fait général, c’est que tous les animaux qui ont été transportés d’Europe en Amérique, comme les chevaux, les ânes, les bœufs, les brebis, les chèvres, les cochons, les chiens, ‘etc., tous ces animaux, dis-je, y sont devenus plus petits; et que ceux qui n y ont pas été transportés et qui y sont allés d’eux-mèmes, ceux, en un mot, qui sont communs aux deux mondes, tels que les loups, les renards, les cerfs, les chevreuils, les élans, sont aussi considérablement |)lus petits en Amérique qu’en Europe, et cela sans aucune exception.
Il y a donc, dans la combinaison des éléments et des autres causes physiques, quelque chose de contraire à l’agrandissement de la nature vivante dans ce nouveau monde : il y a des obstacles au développement et peut-être à la formation des grands germes; ceux mêmes qui, par les douces influences d’un autre climat, ont regu leur forme plénière et leur extension tout entière, se resserrent, se rapetissent sous ce ciel avare et dans cette terre vide, où I homme en petit nombre était epars, errant; où, loin d user en maître de ce territoire comme de son domaine, il n’avait nul empire; où, ne s’étant jamais soumis ni les animaux ni les éléments, n’ayant ni dompté les mers, ni dirigé les fleuves, ni travaillé la terre, il n était en lui même qu’un animal du premier rang, et n existait pour la nature que comme un être sans conséquence, une espèce d’automate impuissant, incapable de la réformer ou de la seconder : clic l’avait traité moins en mère qu’en marâtre en lui refusant le sentiment d'amour et le désir vif de se multiplier. Car, quoique le sauvage du Nouveau-Monde soit â peu près de même stature que l’homme de notre monde, cela nesufïilpas pour qu’il puisse faire une exception au fait général du rapetissement de la nature vivante dans tout ce, continent. Le sauvage est faible et petit par les organes de la génération; il n’a ni poil, ni barbe, et nulle ardeur pour sa femelle : quoique plus léger que l'Européen, parce qu’il a plus d’habitude à courir, il est cependant beaucoup moins fort de corps; il est aussi bien moins sensible, et cependant plus craintif et plus lâche; il n’a nulle vivacité, nulle activité dans l’ànic; celle du corps est moins un exercice, un mouvement volontaire, qu’une nécessité d action causée par le besoin : ôtez-lui la faim et la soif, vous détruirez en même temps le principe actif de tous ses mouvements ; il demeurera stupidement en repos sur ses jambes ou couché pendant des jours entiers. Il ne faut pas aller chercher plus loin la cause de la vie dispersée des sauvages et de leur éloignement pour la société : la plus précieuse étincelle du feu de la nature leur a été refusée; ils manquent d’ardeur pour leur femelle, et, par conséquent, d’amour pour leurs semblables : ne connaissant pas 1 attachement le plus vif, le plus tendre de tous, leurs autres sentiments de ce genre sont froids et languissants; ils aiment faiblement leurs pères et leurs enfants. La société la plus intime de toutes, celle de la même famille, n a donc chez eux que de faibles liens; la société d une famille â 1 autre n en a point du tout : dès lors, nulle réunion, nulle république, nul état social. Le physique
de 1 nniour fail chez eux le moral des nioeui sj leur cœur esl glacé, leur société froide et leur empire dur. Ils ne regardent leurs femmes que comme des servantes de peine ou des bêtes de somme, qu’ils chargent, sans ménagement, du fardeau de leur chasse, et qu’ils forcent sans pitié, sans reconnaissance, à des ouvrages qui, souvent, sont au-dessus de leurs forces : ils n’ont que peu d’enfants; ils en ont peu de soin : tout se ressent de leur premier défaut; ils sont indilférents, parce qu’ils sont peu puissants; et cette indifl'érence pour le sexe est la tache oi iginelle qui flétrit la nature, qui l'empêche de s’épanouir, et qui, détruisant les germes de la vie, coupe en même temps la racine de la société.
L’homme ne fait donc point d'exception ici. La nature, en lui refusant les puissances de l’amour, l’a plus maltraité et plus rapetissé qu’aucun des animaux. Mais avant d’exposer les causes de cet effet général, nous ne devons pas dissimuler que si la nature a rapetissé dans le Nouveau-Monde tous les animaux quadrupèdes, elle parait avoir tnaintenu les reptiles et agrandi les insectes : car, quoique au Sénégal il y ail encore de plus gros lézards et de plus longs serpents que dans l'Amérique méridionale, il n'y a pas à beaucoup près la même dilfcrence entre ces animaux qu’entre les quadrupèdes ; le plus gros serpent du Sénégal n’est pas double de la grande couleuvre de Cayenne; au lieu qu'un éléphant est peut-être dix fois plus gros que le tapir qui, comme nous l'avons dit, est le plus grand quadrupède de l’Amérique méridionale. Mais, à l egard des insectes, on peut dire qu’ils ne sont nulle part aussi grands que dans le Nouveau-Monde. Les plus grosses araignées, les plus grands scarabées, les chenilles les plus longues, les papillons les plus étendus se trouvent au Brésil, à Cayenne et dans les autres provinces de l’Amérique méridionale; ils l'emportent sur presque tous les insectes de l’ancien monde, non-seulement par la grandeui' du corps et des ailes, mais aussi par la vivacité des couleurs, le mélange des nuances, la variété des formes, le nombre des espèces et la multiplication prodigieuse des individus dans chacune. Les crapauds, les grenouilles et les autres bétes de ce genre sont aussi très-grosses en Amérique. Nous ne dirons rien des oiseaux ni des poissons, parce que, pouvant passer d un monde à l’autre, il serait presque impossible de distinguer ceux qui appartiennent en propre à l’un ou à l’autre; au lieu que les insectes et les reptiles sont à peu près, comme les quadrupèdes, confinés chacun dans sou continent.
Voyons donc pourquoi il se trouve de si grands reptiles, de si gros insectes, de si petits quadrupèdes et des hommes si froids dans ce nouveau monde. Cela lient à la qualité de la terre, à la condition du ciel, au degré de chaleur, à celui d’humidité, à la situation, à l’élévalion des montagnes, à la quantité des eaux courantes ou stagnantes, à l’étendue des forêts, et surtout à l étal brut dans lequel ony voilla nature. La chaleur est, en général, beaucoup moindre dans cette partie du monde, et I humidité beaucoup plus grande. Si l'on compare le froid et le chaud dans tous les degrés de latitude, on trouvera (pi’à Québec, c’esl-à-dirc sous celle de Paris, l’eau des fleuves
gèle tous les ans de quelques pieds d’épaisseur; qu’une masse encore plus épaisse de neige y couvre la terre pendant plusieurs mois; que l’air y est si froid, que tous les oiseaux fuient et disparaissent pour tout I hiver, etc. Cette différence de température sous la même latitude dans la zone temperée, quoique très-grande, l’est peut-être encore moins que celle de la chaleur sous la zone torride. On brûle au Sénégal, et sous la même ligne on jouit d’une douce température au Pérou : il en est de même sous toutes les autres latitudes qu’on voudra comparer. Le continent de l’Amérique est situé et formé de façon que tout concourt à diminuer faction de la chaleur : on y trouve les plus hautes montagnes, et, par la même raison, les plus grands fleuves du monde. Ces hautes montagnes forment une chaîne qui semble borner vers 1 ouest le continent dans . toute sa longueui . les plaines et les basses terres sont toutes situées en deçà des montagnes, et s’étendent depuis leur pied jusqu'à la mer, qui, de notre côté, sépare les continents. Ainsi le vent d’est, qui, comme Ion sait, est le vent constant et général entre les tropiques, n’arrive en Amérique qu’après avoir traversé une très-vaste étendue d’eau, sur laquelle il se rafraîchit; et cest par cette raison qu’il fait beaucoup moins chaud au Brésil, à Cayenne, etc., qu’au Sénégal, en Guinée, etc., où ce même vent d’est arrive chargé de la chaleur de toutes les terres et des sables brûlants qu’il parcourt en traversant et l’Afrique et l'Asie. Qu'on se rappelle ce que nous avons dit au sujet de la différente couleur des hommes, et, en particulier, de celle des Nègres; il paraît démontré que la teinte plus ou moins forte du tanné, du brun et du noir, dépend entièrement de la situation du climat; que les Nègres dcNigritie et ceux de la côte occidentale de l’Afrique sont les plus noirs de tous, parce que ces contrées sont situées de manière que la chaleur y est constamment plus grande que dans aucun autre endroit du globe, le vent d’est, avant d'y arriver, ayant à traverser des trajets de terre immenses; qu’au contraire, les Indiens méridionaux ne sont que tannés, et les Brésiliens bruns, quoique sous la même latitude que les Nègres, parce qtie la chaleur de leur climat est moindre et moins constante, le vent d’est n’y arrivant qu’aprés s’être rafraîchi sur les eaux et chargé de vapeurs humides. Les nuages qui interceptent la lumière et la chaleur du soleil, les pluies qui rafraîchissent l’air et la surface de la terre, sont périodiques et durent plusieurs mois à Cayenne et dans les autres contrées de l’Amérique méridionale. Cette première cause rend donc toutes les côtes orientales de l’Amérique beaucoup plus tempérées que l’Afrique etl Asie; et lorsque, après être ariivé frais sur ces côtes, le vent d’est commence à reprendre un degré plus vif de chaleur en traversant les plaines de 1 Amérique, il est tout à coup arrêté, refroidi par cette chaîne de montagnes énormes dont est compo.sée toute la partie occidentale du nouveau continent; en sorte qu il fait encore moins chaud sous la ligne au Pérou qu’au Brésil et a (.ayenne, etc., a cause de 1 élévation prodigieuse des terres : aussi, les naturels du Pérou, du Chili, etc., ne sont que d’un brun rouge et tanné, moins toncé que celui des Brésiliens.
Supprimons pour un instant la chaîne des Cordilières, ou plutôt rabaissons ces montagnes au niveau des plaines adjacentes, la chaleur eût été excessive vers ces terres occidentales, et l’on eût trouvé des hommes noirs au Pérou et au Chili, tels qu’on les trouve sur les côtes occidentales de l’Afrique.
Ainsi, par la seule disposition des terres de ce nouveau continent, la chaleur y serait déjà beaucoup moindre que dans l’ancien, et en même temps nous allons voir que rhumidilé y est beaucoup plus grande. Les montagnes étant les plus hautes delà terre, et se trouvant opposées de face à la direction du vent d’est, arrêtent, condensent toutes les vapeurs de l’air, et produisent par conséquent une quantité infinie de sources vives, qui, par leur réunion, forment bientôt des fleuves les plus grands de la terre. J1 y a donc beaucoup plus d eaux courantes dans le nouveau continent que dans l’ancien, proportionnellement à l’espace : et celte quantité d’eau se trouve encore prodigieusement augmentée par le défaut d’écoulement ; les hommes n’ayant ni borné les torrents, ni dirigé les fleuves, ni séché les marais, les eaux stagnantes couvrent des terres immenses, augmentent encore rhumidilé de air et en diminuent la chaleur. D’ailleurs, la terre étant partout en friche et couverte dans toute son étendue d’herbes grossières, épaisses et touffues, e e ne s échauffe, ne se sèche jamais ; la transpiration de tant de végétaux, picssés les uns contre les autres, ne produit que des exhalaisons humides et ma saines; la nature, cachée sous scs vieux vêlements, ne montra jamais de’ paruie nouvelle dans ces tristes contrées; n’étant ni caressée ni cultivée par lomme, jamais elle n avait ouvert son sein bienfaisant; jamais la terre n’avait vu sa surface dorée de ces riches épis qui font notre opulence et sa econdilé. Dans cet étal d’abandon, tout languit, tout se corrompt, tout s étouffé : 1 air et la terre, surchargés de vapeurs humides et nuisibles, ne peuvent s épurer ni profiter des influences de l’astre de la vie : le soleil arde inutilement ses rayons les plus vifs sur celle masse froide; elle est hors d état de répondre à son ardeur; elle ne produira que des êtres humides, des plantes, des reptiles, des insectes, et ne pourra nourrir que des hommes froids et des animaux faibles.
C est donc principalemeni parce qu il y avait peu d’hommes en Amérique, et paiee que la plupart de ces hommes, menant la vie des animaux, laissaient la nature brute cl négligeaient la terre, qu’elle est demeurée froide, impuissante a produire les principes actifs, à développer les germes des plus glands quadrupèdes, auxquels il faut, pour croître et se multiplier, toute la chaleur, toute l’activité que le soleil peut donner à la terre amoureuse; et c est par la raison contraire que les insectes, les reptiles et toutes les espèces d animaux qui se traînent dans la fange, dont le sang est de l’eau, et qui pullulent par la pourriture, sont plus nombreuses et plus grandes dans toutes les terres basses, humides et marécageuses de ce nouveau continent.
L’orsqu’on réfléchit sur ces différences si marquées qui se trouvent entre 1 ancien et le nouveau monde, on serait tenté de croire que celui-ci est en effet bien plus nouveau, et ipi’il a demeuré plus longtemps que le reste
du globe sous les eaux de la uicr; car, à l’exceplion des énormes montagnes qui le bornent vers l’ouest, et qui paraissent être des monuments de la plus haute antiquité du globe, toutes les parties basses de ce continent semblent être des terrains nouvellement élevés et formés par le .lépôt des deuves et le limon des eaux. On y trouve en effet, en plusieurs endroits, sous la première couche de la terre végétale, les co(|utlles et les madrépores de la mer, formant déjà des bancs, des masses de pierre à chaux, mais d ordinaire moins dures et moins compactes que nos pierres de tail e qui sont de même nature. Si ce continent est réellement aussi ancien que 1 autre, pourquoi y a-t-on trouvé si peu d’hommes ? pourquoi y étaient-ils pi esque tous sauvages et dispersés ? pourquoi ceux qui s’étaient réunis en société, les Mexicains et les Péruviens, ne comptaient-ils que deux ou trois cents ans depuis le premier homme qui les avait rassemblés ? pourquoi ignoraicnt-ils encore l’art de transmettre à la postérité les faits par des signes durables, puisqu’ils avaient déjà trouvé celui de se communiquer de loin leurs idées et de s’écrire en nouant des cordons ? pourquoi ne s’étaient-ils pas soumis les animaux, et ne se servaient-ils que du lama et du pacos, qui n étaient pas, comme nos animaux domestiques, résidants, fidèles et dociles ? Leurs arts étaient naissants comme leur société, leurs talents imparfaits, letys idées non développées, leurs organes rudes et leur langue barbare ; qu’on jette les yeux sur la liste des animaux ; leurs noms sont presque tous si difficiles à prononcer, qu'il est étonnant que les Européens aient pris la peine de les écrire.
Tout semble donc indiquer que les Américains étaient des hommes nouveaux, ou, pour mieux dire, des hommes si anciennement dépaysés, qu'ils avaieiit perdu toute notion, toute idée de ce monde dont ils étaient issus. Tout semble s’accorder aussi pourprouverque la plus grande partie des continents de l’Amérique était une terre nouvelle, encore hors de la main de l'homme, et dans laquelle la nature n’avait jias eu le temps d établir tous ses plans, ni celui de se développer dans toute son étendue; que les hommes y sont froids et les animaux petits, parce que l’ardeur des uns et la grandeur des autres dépendent de la salubrité et do la chaleur de l air; et que, dans quelques siècles, lorsqu’on aura défriché les terres, abattu les lorèts, dirigé les fleuves, et contenu les eaux, cette même terre deviendra la plus féconde, la plus saine, la plus riche de toutes, comme elle parait déjà l’ètre dans toutes les parties que l’homme a travaillées. Cependant nous ne voulons pas en conclure qu'il y naîtra pour lors des animaux plus grands : jamais le tapir et le eabiai n’atteindront à la taille de l’éléphant ou de l'hippopotame ; mais au moins les animaux qu’on y transportera ne dimi. nueront pas de grandeur, comme ils l'ont fait dans les premiers temps : peu à peu l'homme remplira le vide de ces terres immenses, qui n étaient qu'un désert lorsqu’on les découvrit.
Les premiers historiens qui ont écrit les conquêtes des Espagnols, ont, pour' augmenter la gloire de leurs armes, prodigieusement exagéré le
nombre de leurs ennemis. Ces historiens pourraient-ils persuader à un homme sensé qu'il y avait des millions d'hommes à Saint-Domingue et à Cuba, lorsqu’ils disent en même temps qu’il n’y avait parmi tous ces hommes ni monarchie, ni république, ni presque aucune société, et quand on sait d’ailleurs que, dans ces deux grandes îles voisines l’une de l’autre, et en même temps peu éloignées de la terre ferme du continent, il n'y avait en tout que cinq espèces d’animaux quadrupèdes, dont la plus grande était à peu près de la grosseur d’un écureuil ou d’un lapin? Rien ne prouve mieux que ce fait combien la nature était vide et déserte dans cette terre nouvelle. « On ne trouva, dit de Laet, dans l'ile de Saint-Domingue que fort peu « d’espèces d’animaux à quatre pieds, comme le huliaSy qui est un petit ani- « mal peu dilTérent de nos lapins, mais un peu plus petit, avec les oreilles « plus courtes et la queue comme une taupe... le chemi, qui est presque de « la même forme, mais un peu plus grand que le hutias... le mohui, un peu « plus petit que le hutias... le cori, pareil en grandeur au lapin, ayant la « gueule comme une taupe, sans queue, les jambes courtes; il y en a de « blancs et de noirs, et plus souvent mêlés des deux : c’est un animal do- « mestique et grandement privé... De plus une petite espèce de chiens, qui « étaient absolument muets. » Aujourd’hui il y a fort peu de tous ccs animaux, parce que les chiens d’Europe les ont détruits. « Il n’y avait, dit « Acosta, aux îles de Saint-Domingue et de Cuba, non plus qu’aux Antilles, « presque aucuns animaux du nouveau continent de l’Amérique, et pas un « seul des animaux semblables à ceux d'Europe. » « Tout ce qu’il y a aux « Antilles, dit le père du Tertre, de moutons, de chèvres, de chevaux, de « bœufs, d’ânes, tant dans la Guadeloupe que dans les autres îles habitées U par les Français, a été apporté par eux ; les Espagnols n’y en mirent au- « cun, comme ils ont fait dans les autres îles, d’autant que les Antilles étant I dans ce temps toutes couvertes de bois, le bétail n’y aurait pu subsister « sans herbages. » M. Fabri, que j’ai déjà eu occasion de citer dans cet ouvrage, qui avait erré pendant quinze mois dans les terres de l’ouest de l’Amérique, au delà du fleuve Mississipi, m a assuré qu’il avait fait souvent trois et quatre cents lieues sans rencontrer un seul homme. Nos officiers qui ont été de Québec à la belle rivière d’Ohio, et de cette rivière à la Louisiane, conviennent tous qu’on pourrait souvent faire cent et deux cents lieues dans la profondeur des terres sans rencontrer une seule famille de sauvages. Tous ces témoignages indiquent assez jusqu’à quel point la nature est déserte dans les contrées mêmes de ce nouveau continent, où la température est la plus agréable; mais ce <pi’ils nous apprennent de plus particulier et de plus utile pour notre objet, c’est à nous défier du témoignage postérieur des descripteurs de cabinet ou des nomenclateurs, qui peuplent ce nouveau monde d’animaux, lesquels ne se trouvent que dans l ancien, et qui en désignent d'autres comme originaires de certaines contrées, où ce pendant jamais ils n’ont existé. Par exemple, il est clair et certain qu’il n’y avait originairement dans l'ile Saint-Domingue aucun animai quadrupède
COM.MliiNS AUX Di:UX COINTINENTS. 21 o
plus fort qu'uii lapiu; il csl encore certain ([uc, quand il y en aurait eu, les chiens européens, devenus' sauvages et méchants comme des loups, les auraient détruits : cependant on a appelé chat tijre ou chat-tigré de Saint- Domingue \timarac ou maracaia du Brésil, qui ne se trouve que dans la terre ferme du continent. On a dit que le lézard écailleux, ou diable de Java, se trouvait en Amérique, et que les Brésiliens i appelaient tatoe, tandis qu’il ne se trouve qu'aux Indes orientales. On a prétendu que la civette, qui est un animal des parties méridionales de Tancien continent, se trouvait aussi dans le nouveau, et surtout à la Nouvelle-Es|iagne, sans faire attention que les civettes étant des animaux utiles, et quon élève en plusieurs endroits de l’Afrique, du Levant et des Indes, comme des animaux domestiques, pour en recueillir le parfum dont il se fait un grand commerce, les Espagnols n'auraient pas manqué d'en tirer le même avantage et de faire le même commerce, si la civette se fût en effet trouvée dans la Nouvelle- Espagne.
De la même manière que les nomcnclateurs ont quelquefois peuplé mal à propos le Nouveau-Monde d’animaux qui ne se trouvent que dans 1 ancien continent, ils ont aussi transporté dans celui-ci ceux de l’autre : ils ont mis des philandres aux Indes orientales, d’autres à Amboinc, des paresseux à Ceylan ; et cependant les philandres et les paresseux sont des animaux d’Amérique si remarquables, l’im par l’espèce de sac qu’il a sous le ventre et dans lequel il porte ses petits, l’autre par l’excessive lenteur de sa démarche et de tous ses mouvements, qu’il ne serait pas possible, s’ils eussent existé aux Indes orientales, que les voyageurs n’en eussent fait mention. Séba s’appuie du témoignage de François Valentin, au sujet du philandre des Indes orientales; mais cette auiorité devient, pour ainsi dire, nulle, puistjue ce François Valentin connaissait si peu les animaux et les poissons d’Amboine, ou que scs descriptions sont si mauvaises, qu’Artédi lui en fait le reproche, et déclare qu’il n’est pas possible de les reconnaître aux notices qu il en donne.
.Un reste, nous ne prétendons pas assurer allirmativemcnt et généralement que de tous les animaux qui habitent les climats les plus chattds de l’un ou de l’autre continent, aucun ne se trouvé dans tous les deux à la fois; il faudrait, pour en être physiquement certain, les avoirtousvus tnous prétendons seulement en être moralement sûr, puisque cela est évident pour tous les grands animaux, lesquels seuls ont été remarqués et bien désignés par les voyageurs; que cela est encore assez clair pour la plupart des petits, et qu’il en reste peu sur lesquels nous ne puissions prononcer. D'ailleurs, quand il se trouverait à cet égard quelques exceptions évidentes (ce que jai bien de la peine à imaginer), elles ne porteraient jamais que sur un très-petit nombre d animaux, et ne détruiraient pas la loi générale que je viens d établir, et qui me paraît être la seule boussole qui puisse nous guider dans la connaissance des animaux. Cette loi, qui se réduit à les juger autant par le climat et par le naturel, que par la figure et la conformation, sc trouvera très-rarement en défaut, et nous fera prévenir ou reconnaître beaucoup
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d’erreurs. Supposons, par exemple, cpi’il soit queslion d'uu animal d’Arabie, tel que l’hyène : nous pourrons assurer, sans crainte de nous tromper, qu’il ne se trouve point en Laponie, et nous ne dirons pas, comme quelques-uns de nos naturalistes, que l’hyène et le glouton sont le même animal. Nous ne dirons pas, avec Kolbe, que le renard croisé, qui habite les parties les plus boréales de l'ancien et du nouveau continent, se trouve en même temps au cap de Bonne-Espérance, et nous trouverons que l’animal dont il parle n’est point un renard, mais un chacal. Nous reconnaîtrons que l’animal du cap de Bonne-Espérance, que le même auteur désigne sous le nom de cochon de terre, et qui vil de fourmis, ne doit pas être confondu avec les fourmiliers d’Amérique, et qu’en effet cet animal du Cap est vraisemblablement le lézard écailleux, qui n’a de commun avec les fourmiliers que de manger des fourmis. De même, s’il eût fait attention que l’élan est un animal du Nord, il n’eût pas appelé de ce nom un animal d’Afrique, qui n’est qu’une gazelle. Le phoca, qui n’habite que les rivages des mers septentrionales, ne doit pas se trouver au cap de Bonne-Espérance. La genetle, qui est un animal de l’Espagne, de l’Asie mineure, etc., et qui ne se trouve que dans l’ancien continent, ne doit pas être indiquée par le nom de coati, qui est américain , comme on le trouve dans M. Klein. L'ysquiepatl du Mexique, animal qui répand une odeur empestée, et que par cette raison nous appellerons mouffette, ne doit pas être pris pour un petit renard ou pour un blaireau. Le coati-mondi d’Amérique ne doit pas être confondu, comme l’a fait Aldrovande, avec le blaireau-cochon, dont on n’a jamais parlé que comme d’un animal d'Europe. Mais je n’ai pas entrepris d’indiquer ici toutes les erreurs de la nomenclature des (luadrupèdes ; je veux seulement prouver qu’il y en aurait moins si l’on eût fait quelque attention à la différence des climats; si ion eût assez étudié l’histoire des animaux, pour reconnaître, comme nous 1 avons fait les premiers, que ceux des parties méridionales de chaque continent ne se trouvent pas dans tous les deux à la fois; et enlin, si I on se fût en même temps abstenu de faire des noms génériques, qui confondent ensemble une grande quantité d’espèces, non-seulement différentes, mais souvent très-éloignées les unes des autres.
Le vrai travail d un nomcnclateur ne consiste pas ici à faire dos recherches pour allonger sa liste, mais des comparaisons raisonnées pour la raccourcir. Rien n’est plus aisé que de prendre, dans tous les auteurs qui ont décrit des animaux, les noms et les phrases, pour en faire une table, qui deviendra d’autant plus longue, qu’on examinera moins : rien n’est plus difficile que de les comparer avec assez de discernement pour réduire celle table à sa plus juste dimension. Je le répète, il n’y a pas, dans toute la terre habitable et connue, deux cents espèces d animaux quadrupèdes, en y comprenant même les singes pour quarante : il ne s’agit donc que de leur assigner à chacun leur nom, et il ne faudra, pour posséder parfaitement cette nomenclature, qu’un très-médiocre usage de sa mémoire, puisqu’il ne s agira que de retenir ces deux cents noms. A quoi sert-il donc d’avoir faii^
pour les qundnipèdcs des classes, des genres, des niéiliodcs, on un mot, qui ne sont que des écliafaudages qu’on a imaginés pour aider la ménmire dans la connaissance des plantes, dont le nombre est on effet trop grand, les difl'érences trop petites, les espèces trop peu constantes, et le détail trop minutieux et trop indifférent pour ne pas les considérer par blocs, et en faire dos tas ou des genres, en mettant ensemble celles qui paraissent se ressembler le plus ? Car, comme dans toutes les productions de 1 esprit, ce qui est absolument inutile est toujours mal imaginé et devient souvent nuisible, il est arrivé qu’au lieu d’une liste de deux cents noms, a quoi se réduit toute la nomenclature des quadrupèdes, on a fait des dictionnaiies dun si grand nombre de termes et de phrases, qu il faut plus de travail pour les débrouiller, qu’il n’en a fallu pour les composer. Pourquoi faire du jargon et des phrases lorsqu’on peut parler clair, en ne prononçant qu’un nom simple? Pourquoi changer toutes les acceptions des termes, sous le prétexte de faire des classes et des genres? Pourquoi, lorsque l’on lait un genre d’une douzaine d’animaux, par exemple, sous le nom de genre du lapin, le lapin même ne s'y trouve-t-il pas, et qu il faut 1 aller chercher dans le genre du lièvre? N’est-il pas absurde, disons mieux, il n est que ridicule de faire des classes où 1 on rassemble les genres les plus éloignés, par exemple, de mettre ensemble dans la première 1 homme et la chauve-souris, dans la seconde l'éléplianl et le lézard écailleux, dans la troisième le lion et le furet, dans la quatrième le cochon et la taupe, dans la cinquième le rhinocéros et le rat, etc. Ces idées mal conçues ne peuvent se soutenir : aussi les ouvrages qui les contiennent sont-ils sucessivement ilétruits parleurs propres auteurs; une édition contredit l'autre, et le tout n’a de mérite que pour des écoliers on des enfants, toujours dupes du mystère, à qui l’air méthodique parait scientifique, et qui ont enlin d autant plus de respect pour leur maître, qu il a plus d’art à leur présenter les choses les plus claires et les plus aisces, sous un point de vu le plus obscur et le jilus dillicile.
En comparant la quatrième édition de l’ouvrage de M. Linnæus avec la dixième que nous venons de citer, riiomme n’est pas dans la première classe ou dans le premier ordre avec la chauve-souris, mais avec le lézard écailleux ; l’éléphant, le cochon, le rhinocéros, au lieu de se trouver, le premier avec le lézard écailleux, le second avec la taupe, et le troisième avec le rat, se trouvent tous trois ensemble avec la musaraigne : au lieu de cinq ordres ou classes principales, anlhropomorphu, ferœ, f/îtres, jumenta, pecora, auxquelles il avait réduit tous les quadrupèdes, l’auteur, dans cette dernière édition, en a fait sept t pri'iHcitcSj brutw^ bcstics^ ^livcSf pseord^ bclluŒ, On peut juger, par ces changements essentiels et lies-gcncraux, de tous ceux qui se trouvent dans les genres, et combien les espèces, qui sont cependant les seules choses réelles, y sont hallottccs, transportées et mal mises ensembles. 11 y a maintenant deux espèces d hommes, 1 homme de jour et I homme de nuit, liomo dturnus sapiens, homo nocturnus troglodytes : ce sont, dit l’auteur, deux espèces irès-distinctes, et il laut bien se garder de.
croire que ce n’est qu’une variété. N’est-ce pas ajouter des fables à des absurdités ? et peut-on présenter le résultat des contes de bonnes femmes, ou les visions mensongères de quelques voyageurs suspects, comme faisant partie principale du système de la nature? De plus, ne vaudrait-il pas mieux se taire sur les choses qu’on ignore , que d’établir des caractères essentiels et des différences générales sur des erreurs grossières, en assurant, par exemple, que dans tous les animaux à mamelles, la femme seule a un clitoris; tondis que nous savons, par la dissection que nous avons vu faire de plus de cent espèces d’animaux, que le clitoris ne manque à aucune femelle? Mais j’abandonne celte critique, qui cependant pourrait être beaucoup plus longue, parce qu’elle ne fait point ici mon principal objet; j’en ai dit assez pour que l’on soit en garde contre les erreurs, tant générales que particulières, (pli ne SC trouvent nulle part en aussi grand nombre que dans ces ouvrages de nomenclature, parce que, voulant y tout comprendre, on est forcé d’y réunir tout ce que l’on ne sait pas au peu qu’on sait.
En tirant des conséquences générales de tout ce que nous avons dit, nous trouverons que l’homme est le seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, as.sez étendue, assez flexible, pour pouvoir subsister, se multiplier partout et se prêter aux influences de tous les climats de la terre : nous verrons évidemment qu’aucun des animaux n’a obtenu ce grand privilège; que, loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart sont bornés et confinés dans certains climats, et même dans des contrées particulières. L’homme est, en tout, l’ouvrage du ciel; les animaux ne sont, à beaucoup d’égards, que des productions de la terre : ceux d’un continent ne se trouvent pas dans l’autre; ceux qui s’y trouvent sont altérés, rapetisses, changés souvent au point d’élre méconnaissables. En faut-il plus pour être convaincu que l’empreinte de leur forme n’est pas inaltérable; que leur nature, beaucoup moins constante que celle de l’homme, peut se varier, et même se changer absolument avec le temps; que, par la même raison, les espèces les moins parfaites, les plus délicates, les plus pesantes, les moins agissantes, les moins armées, etc., ont déjà disparu ou disparaîtront ? Leur état, leur vie, leur être, dépendent de la forme que l’homme donne ou laisse à la surface de la terre.
Le prodigieux mammouth, animal quadrupède, dont nous avons souvent considéré les ossements énormes avec étonnement, et que nous avons jugé six fois au moins plus grand que le plus fort éléphant, n’existe plus nulle part; et cependant on a trouvé de ses dépouilles en plusieurs endroits éloignés les uns des autres, comme en Irlande, en Sibérie, à la Louisiane, etc. Celte espèce était certainement la première, la plus grande, la plus forte de tous les quadrupèdes : puisqu’elle a disparu, combien d’autres, plus petites, plus faibles et moins remarquables, ont dû périr aussi sans avoir laissé ni témoignages, ni renseignements sur leur existence passée ! Combien d’autres espèces s’étant dénaturées, c’est-à-dire perfectionnées ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre et des eaux, par l’abandon
COMMUNS AUX DEUX CONTllNElMS. 219
011 la cullui e de la nature, par la longue influence d’un climat devenu contraire ou favorable , ne sont plus les mêmes qu’elles étaient autrefois ! Et cependant les animaux quadrupèdes sont, après 1 homme, les êtres dont la nature est la plus fixe et la forme la plus constante : celle des oiseaux et des poissons varie davantage; celle des insectes, encore plus; et si l’on descend jusqu’aux plantes, que l'on ne doit point exclure de la nature vivante, on sera surpris de la promptitude avec laquelle les espèces varient, et de la facilité qu’elles ont à se dénaturer en prenant de nouvelles formes.
Il ne serait donc pas impossible que, même sans intervertir 1 ordre de la nature, tous ces animaux du Nouveau-Monde ne fussent, dans le fond, les mêmes que ceux de l’ancien, desquels ils auraient autrefois tiré leur origine; on pourrait dire qu'en ayant été séparés dans la suite par des mers immenses ou par des terres impraticables, ils auront, avec le temps, reçu toutes les impressions, subi tous les effets d'un climat devenu nouveau luimême, et qui aurait aussi changé de qualité par les causes mêmes qui ont produit la séparation; que par conséquent ils se seront avec le temps rapetissés, dénaturés , etc. Mais cela ne doit pas nous empêcher de les regarder aujourd’hui comme des animaux d’espèces différentes : de quelque cause que vienne cette différence, quelle ait été produite par le temps, le climat et Irf terre, ou qu’elle soit de même date que la création , elle n’en est pas moins réelle. La nature, je l’avoue, est dans un mouvement de flux continuel ; mais c’est assez pour l’homme de la saisir dans l’instant de son siècle, et de jeter quelques regards en arrière et en avant, pour tâcher d’entrevoir ce que jadis elle pouvait être, et ce que, dans la suite, elle pourrait devenir.
Et à l’égard de l’utilité particulière que nous pouvons tirer de ces recherches sur la comparaison des animaux, on sent bien qu’indépendamment des corrections de la nomenclature, dont nous avons donné quelques exemples, nos connaissances sur les animaux en seront plus étendues, moins imparfaites et plus sûres; que nous risquerons moins d'attribuer à un animal d’Améi'iquc ce qui n’appartient qu’à celui des Indes orientales, qui porte le même nom; qu’en parlant des animaux étrangers sur les notices des voyageurs, nous saurons mieux distinguer les noms et les faits, et les rapporter aux vraies espèces; qu'enfin l'histoire des animaux que nous sommes chargé d’écrire, en sera moins fautive, et peut-être plus lumineuse et plus complète.
ÏHSTOIIIE NATURELLE