‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 117 sur 255 · L’HYÈNE · texte numérisé non relu

L’HYÈNE

(l’hyène r.vyée.)

■Ordre des carnassiers, Famille des carnivores, tribu des digitigrades, genre chien. (CüviEH.)

Aristote nous a laissé deux notices au sujet de l’hyène, qui, seules, suffiraient pour faire reconnaître cet animal et pour le distinguer de tous les autres ; néanmoins, les voyageurs cl les naturalistes l’ont confondu avec quatre autres animaux, dont les espèces sont toutes quatre différentes entre elles et différentes de celle de l’hyène. Ces animaux sont le chacal, le glouton, la civette et le babouin, qui, tous quatre, sont carnassiers et féroces comme l’hyène, et qui ont chacun quelques petites convenances et quelques rapports particuliers avec elle, lesquels ont donné lieu à la méprise et à l’erreur. Le chacal se trouve à peu près dans le meme pays : il approche, comme l’hyène, de la forme du loup; comme elle, il vit de cadavres et fouille les sépultures pour en tirer les corps : c’en est assez pour qu’on les ait pris l’un pour l’autre. Le glouton a la même voracité, la même faim pour la chair corrompue, le même instinct pour déterrer les morts; et, quoiqu’il soit d’un climat fort différent de celui de l'hyène et d’une figure aussi trèsdifférente, celle seule convenance de naturel a suffi pour que les auteurs lésaient confondus. La civette se trouve aussi dans le même pays que I hyène : elle a, comme elle, de longs poils le long du dos et une ouverture ou fente particulière : caractères singuliers qui n’appartiennent qu’à quelques animaux, et qui ont fait croire à liclon que la civette était Ihyène des anciens. Et à l'égard du babouin, qui ressemble encore moins à l hyène que les trois autres, puisqu'il a des mains et des pieds, comme 1 homme ou le

BDFFON, tome vu. 18

singe, il n’a été pris pour elle qu’à cause de la ressemblance du nom : Miyène s’appelle duhbah en Barbarie, selon le docteur Shaw j et le babouin se nomme dabuh, selon Marmol et Léon l’Africain ; et comme le babouin est du même climat, qu’il gratte aussi la terre, et qu’il est à peu près de la forme de Tliyène, ces convenances ont trompé les voyageurs, et ensuite les naturalistes qui ont copié les voyageurs; ceux mêmes qui ont distingué nettement CCS deux animaux n’ont pas laissé de conservera l’hyène le nom dabuh, qui est celui du babouin. L’iiyéne n’est donc pas le dabuh des Arabes, ni Xejeaef ou sesef dos Africains, comme le disent nos naturalistes; et il ne faut pas non plus la confondre avec le deeb de Barbarie. Mais, afin de prévenir pour jamais cette confusion de noms, nous allons donner en peu de mots le précis des recherches que nous avons faites au sujet de ces animaux.

Aristote donne deux noms à l'hyène; communément il l’appelle hyœna et quelquefois ylanus : pour être assuré que ces deux noms ne désignent que le même animal, il suffit de comparer les passages où il en est question. Lés anciens Latins ont conservé le nom à’hymna, et n’ont point adopté celui de cjlanus; on trouve seulement dans les Latins modernes le mol de ganus ou gannus cl celui de belbus pour indiquer l'hyène. Selon Rhasis, les Arabes ont appelé l'hyène kabo ou zabo, noms qui paraissent dérivés du mot zeeb, qui, dans leur longue, est le nom du loup. En Barbarie, l’Iiycne porte le nom de dubbah, comme on peut le voir par la courte description que le docteur Shaw nous a donnée de cet animal. Eti Turquie, l’hyène se nomme zirllam, selon Nicrernberg; et en Per.se gaslaar, suivant Kæmpfer ; et castar, scion Pictro délia Valle : ce sont là les seuls noms qu'on doive appliquer à l'hyène, puisque ce sont les seuls sous lesquels on puisse la reconnaitre clairement ; il nous parait cependant très-vraiscmhlable, quoique moins évident, que le lycaon et la cracuta des Indes et de l Éthiopie, dont parlent les anciens, ne sont pas autres que l'hyène. Porphyre dit expressément que la crocule des Indes est l'hyène des Grecs; et, en effet, tout ce que ceux-ci ont écrit, et même tout ce qu’ils ont dit de fabuleux au sujet du lycaon et de la crocule convient à l'hyène, sur laquelle ils ont aussi débité plus de fables que de faits. Mais nous bornons ici nos conjectures sur ce sujet, afin de ne nous pas trop éloigner de notre objet présent, cl parce que nous traiterons, dans un discours à part, de ce qui regarde les animaux fabuleux et des rapports qu'ils peuvent avoir avec les animaux réels.

Le panther des Grecs, le lupus canarius de Gaza, le lupus armenius des Latins modernes et des Arabes, nous paraissent être le même animal; et cet animal est le chacal, que les Turcs appellent cical, selon Pollux, tkacal, suivant Spon et Wheler ; les Grecs modernes zachalia, les Persans, siechal ou schachal, les Maures de Barbarie, deeb ou jackal. Nous lui conserverons le nom chacal, qui a été adopté par plusieurs voyageurs, et nous nous contenterons de remarquer ici qu’il dilïère de I hyènc non-seulement par la grandeur, par la figure, par la couleur du poil, mais aussi par les habitudes naturelles, allant ordinairement en troupe, au lieu que l’hyène est un

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animal solitaire; les nouveaux nomenclateurs ont appelé le chacal, d’après Kæmpfer, lupus aureus, parce qu’il a le poil d’un fauve jaune, vif et brillant.

Le chacal est, comme l’on voit, un animal très-différent de l’hyène. Il en est de même du glouton, qui est une bête du Nord, reléguée dans les pays les plus froids, tels que la Laponie, la Russie, la Sibérie ; inconnue même dans les régions tempérées, et qui, par conséquent n’a jamais habité en Arabie, non plus que dans les autres climats chauds où se trouve 1 hyène; aussi en diffèrc-t-il à tous égards. Le glouton est à peu près de la forme d’un très-gros hlaircau ; il a les jambes courtes, le ventre presque à terre, cinq doigts aux pieds de devant comme à ceux de derrière, point de crinière sur le cou, le poil noir sur tout le corps, quelquefois d'un fauve brun sur les flancs. Il n’a de commun avec l’hyène que d’être très-vorace ; il n'était pas connu des anciens, qui n’avaient pas pendre fort avant dans les terres du Nord. Le premier auteur qui ait fait mention de cet animal est Olaüs; il l’a appelé gulo à cause de sa grande voracité : on l’a ensuite nommé roso~ mak en langue sclavonnc, jer/f et mldfras en allemand : nos voyageurs français l’ont appelé glouton. Il y a des variétés dans celte espèce, aussi bien que dans celle du chacal, dont nous parlerons dans l’iiistoirc particulière de ces animaux.; mais nous pouvons assurer d’avance que ces variétés, loin de les rapprocher, les éloignent encore de l’espèce de l’hyène.

La civette n’a de commun avec l'hyène que l’ouverture ou sac sous la queue, et la crinière le long du cou et de l’cpine du dos ; elle en diffère par la figure, par la grandeur du corps, étant de moitié plus petite : elle a les oreilles velues et courtes, au lieu que l’hyène les a longues et nues; elle a, de plus, les jambes bien plus courtes, cinq doigts à chaque pied, tandis que l'hyène a les jambes longues et n’a que quatre doigts à tous les pieds; la civette ne fouille pas la terre pour en tirer les cadavres : il est donc trèsfacile de les distinguer l’une de l’autre. A l’égard du babouin, qui est le papio des Latins, il n’a été pris pour I hyène que par une équivoque de noms, à laquelle un passage de Léon l’Africain, copié par Marmol, semble avoir donné lieu. « Le dabuh, disent ces deux auteurs, est de la grandeur « Cl de la forme du loup ; il tire les corps morts des sépulcres. » La ressernidance de ce nom dabuh avec dubbah, qui est celui de l’hyène, et cette avidité pour les cadavres, commune au dabuh et au dubbah, les ont fait prendre pour le môme animal, quoiqu'il soit dit expressément dans les mêmes passages que nous venons de citer que le dabuh a des mains cl des pieds comme l’homme, ce qui convient au babouin et ne peut cojivenir a 1 hyène.

On pourrait encore, en jetant les yeux sur la figure du lupus marinus de Lelon, copié par Gessncr, prendre cet animal pour 1 hyène; car celle figure donnée par Delon ressemble beaucoup à celle de notre hyène : mais sa description ne s’accorde point avec la nôtre, en ce qu il dit que c est un animal

arnphibie, qui se nourrit de poisson, qui a été vu quelquefois sur les côtes

<le l’occnn Rritanniqne, et que, d'oilleurs, Bclon ne fait aucune mention des caractères singuliers qui distinguent 1 liyène des autres animaux. Il se peut que Belon, prévenu que la civette était l’hyène des anciens, ait donné la figure de la vraie hyène sous le nom d’un autre animal qu'il a appelé lupus marinus, et qui certainement n’est pas l’hyèiie ; car, je le répète, les caractères de l’hyène sont si marqués et même si singuliers, qu’il est fort aisé de ne s’y pas méprendre : elle est peut-être le seul de tous les animaux quadrupèdes qui n’ait, comme je viens de le dire, que quatre doigts, tant aux pieds de devant qu’à ceux de derrière; elle a, comme le blaireau, une ouverture sous la queue, qui ne pénètre pas dans l’intérieurdu corps; elle a les oreilles longues, droites et nues, la tète plus carrée et plus courte que celle du loup; les jambes, surtout celles de derrière, plus longues; les yeux placés comme ceux du chien; le poil du corps et la crinière d’une couleur gris obscur, mêlé d’un peu de fauve et de noir, avec des ondes transversales et noirâtres : elle est de la grandeur du loup et paraît seulement avoir le corps plus court et plus ramassé.

Cet animal sauvage et solitaire demeure dans les cavernes des montagnes, dans les fentes des rochers ou dans des tanières qu’il se creuse lui-mème sous terre : il est d’un naturel féroce; et quoique pris tout petit, il ne s’apprivoise pas. Il vil de proie comme le loup; mais il est plus fort et parait plus hardi : il attaque quelquefois les hommes; il se jette sur le bétail, suit de près les troupeaux et souvent rompt, dans la nuit, les portes des étables et les clôtures des bergeries : scs yeux brillent dans l'obscurité, et l’on prétend qu’il voit mieux la nuit que le jour. Si l’on en croit tous les naturalistes, son cri ressemble aux sanglots d’un homme qui vomirait avec effort, ou plutôt au mugissement du veau, comme le dit Kæmpfer, témoin auriculaire.

L’hyène se défend du lion, et ne craint pas la panthère, attaque l’once, laquelle ne peut lui résister ; lorsque la proie lui manque, elle creuse la terre avec les pieds, et en lire par lambeaux les cadavres des animaux et des hommes que, dans le pays qu’elle habite, on enterre également dans les champs. On la trouve dans presque tous les climats chauds de l’Afrique et de l’Asie; et il parait que l animal appelé faras.se <à Madagascar, qui ressemble au loup par la figure, mais qui est plus grand, plus fort et plus cruel, pourrait bien être I hyène.

Il y a peu d’animaux sur lesquels on ail fait autant d’histoires absurdes que sur celui-ci. Les anciens ont écrit gravement que l'hyène était mâle et femelle alternativement; que, quand elle portait, allaitait et élevait ses petits, elle demeurait femelle, pendant toute l’année, mais que, l’année suivante, elle reprenait les fonctions du mâle, et faisait subir à son compagnon le sort de sa femelle. On voit bien que ce conte n’a d’autre fondement que l’ouverture en forme de fente que le mâle a, comme la femelle , indépendamment des parties propres de la génération, qui, pour les deux sexes, sont dans l’hyène semblables à celles de tous les autres animaux. On a dit qu’elle savait imiter la voix bumaine, retenir le nom des bergers, les appeler, les charmer.

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les arrêter, les rendre inmiobiles; faire en même temps courir les bergères,

.leur faire oublier leur troupeau, les rendre folles d amour, etc lotit

cela peut arriver sans hyène; et je finis pour quon ne me lasse pas le reproche que je vais faire à Pline, qui parait avoir pris plaisir à compiler et raconter ces fables.

ADDITION A l/ARTICI.E DE l’iIYÈ.NE.

Nous donnons ici la figure d'une hyène mûfe , qui était vivante à la foire de Saint-Germain, en 1775, parce que celle que nous avons donnée d’abord n’est pas correcte par la dilïîculte qu’eut le dessinateur à la faire mettre en situation de la bien voir. Cette première hyène était trés-féroee ; au lieu que celle dont nous donnons ici la figure, ayant été apprivoisée de jeunesse, était fort douce : car, quoique son maître l'irritât souvent avec un bâton pour lui faire hérisser sa crinière lors du spectacle, l’instant d'après elle ne paraissait pas s’en souvenir; elle jouait avec son maitre, qui lui mettait la main dans la gueule sans en rien craindre. Au reste, cette hyène étant absolument de la même espèce, et toute semblable à celle dont nous avons donné la description ( voyez ci-après ) , nous n’avons rien à ajouter, sinon que cette dernière avait la queue toute blanche sans aucun mélange d’autre couleur; elle était un peu plus grande que la première, car elle avait trois pieds deux pouces, mesurée avec un cordeau, du bout du museau à l’origine de la queue. Elle portait la tète encore plus baissée qu’elle ne paraît l’être dans le dessin. Sa hauteur était de deux pieds trois pouces. Son poil était blanc, mêlé et rayé de taches noires plus ou moins grandes, tant sur le corps que sur les jambes.

Il existe, dans la partie du sud de l’île de Meroé, une hyène beaucoup plus grande et plus grosse que celle de Barbarie, et qui a aussi le corps plus long à proportion, et le museau plus allongé et plus ressemblant à celui du chien, en sorte qu’elle ouvre la gueule beaucoup plus large. Cet animal est si fort, qu’il enlève aisément un homme, et l’emporte à une ou deux lieues sans le poser à terre. Il a le poil très-rude , plus brun que celui de l’autre hyène; les bandes transversales sont plus noires; la crinière ne rebrousse pas du côté de la tête, mais du côté de la queue. M. le chevalier Bruce a observé le premier que cette hyène, ainsi que celle de Syrie et de Barbarie, et probablement de toutes les autres espèces, ont un singulier défaut : cest qu’au moment qu’on les force à se mettre en mouvement, elles sont boiteuses de la jambe gauche; ’cela dure pendant environ une centaine de pas, et d’une manière si marquée, qu'il semble que I animal aille culbuter du côté gauche, comme un chien auquel on aurait blessé la jambe gauche de derrière.

mSTOlKE NATLIUELLE

LA CIVETTE ET LE ZiBET,

(la ClVm'E VÜLGAIKE. LA CIVETTE ZIBET.)

Ordre des carnassiers, famille des carnivores, tribu des digitigrades, genre civette. (CuviEn.)

La plupart des naturalistes ont cru qu’il n y avait qu’une espèce d’aninial qui fournit le parfum qu’on appelle la civette : nous avons vu deux de ces animaux qui se ressemblent à la vérité par les rapports essentiels de la conformation, tant à l’intérieur qu’à l’cxiéricur, mais qui cependant düfèrent l’un de l’autre par un assez i;rand nombre d’autres caractères, pour qu’on puisse les regarder comme faisant deux espèces réellement différentes. Nous avons conservé au premier de ces animaux le nom de civette, et nous avons donné au second celui de zibet, pour les distinguer. La civette dont nous donnons ici la description nous a paru être la même que la civette décrite par MM. de l’Académie des sciences, dans les mémoires pour servir à l’histoire des animaux; nous croyons aussi qu’elle est la même que celle de Caïus dans Gessner, p. 8o7, et la même encore que celle dont Fabius Columna a donné les ligures (tant du mâle que de la femelle) dans l’ouvrage de Jean Faber, qui est à la suite de celui de Hernandès.

La seconde espèce que nous appelons le zibet, nous a paru être le même animal (pie celui qui a été décrit par M. de la Peyronnie, sous le nom d’aninial du musc, dans les mémoires de l’Académie des sciences, année 175i : tous deux diffèrent de la civette par les mêmes caractères, tous deux manquent de crinière ou plutôt de longs poils sur l’épine du dos, tous deux ont des anneaux bien marqués sur la queue, au lieu que la civette n’a ni crinière ni anneaux apparents. Il faut avouer cependant que notre zibet et l’animal du musc de M. de la Peyronnie ne se res.semblcnt pas assez parfaitement pour ne laisser aucun doute sur leur identité d’espèce : les anneaux de la queue du zibet sont plus larges que ceux de l’animal du musc; il n’a pas un double collier; il a la queue plus courte à proportion du corps ; mais ces différences nous paraissent légères, et pourraient bien n’ètre que des variétés accidentelles auxquelles les civettes doivent être plus sujettes que les autres animaux sauvages, puisqu’on les élève et qu’on les nourrit comme des animaux domestiques, dans plusieurs endroits du Levant et des Indes. Ce qu’il y a de certain, c'est que notre zibet ressemble beaucoup plus à l’animal du musc de M. de la Peyronnie qu'à la civette et que par conséquent on peut les regarder comme des animaux de même espèce, puisqu’il n est pas môme absolument démontré que la civette et le zibet ne soient pas

DE LA CIVETTE ET DU ZlIiET.

des variétés d’une espèce unique ; car nous ne savons pas si ces animaux ne |)Ourraient pas se mêler et produire ensemble; et lorsque nous disons qu ils nous paraissent être d’espèces différentes, ce n est point un jugement absolu, mais seulement une présomption très-forte, puisqu elle est fondée sur la différence constante de leurs caractères et que cest cette constance des différences qui distingue ordinaireinenl les espèces réelles des simples variétés.

L'animal que nous appelons ici civette se nomme Falanoue a Madagascar, nzime ou nzfusi à Congo, kankan en Ethiopie, kastor dans la Guinée. C’est la civette de Guinée : car nous sommes sûrs que celle que nous avons eue avait été envoyée vivante de Guinée à Saint-Domingue a un de nos eoirespondants, qui, l’ayant nourrie quelque temps à Saint-Domingue, la fit tuer pour nous l’envoyer plus facilement.

Le zibet est vraisemblablement la civette de l’Asie, des Indes orientales et de l'Arabie, où on la nomme zebet ou zibet, nom arabe qui signifie aussi le parfum de cet animal, et que nous avons adopté pour désigner 1 animal même; il diffère de la civette en ce qu'il a le corps plus allongé et moins épais, le museau plus délié, plus plat et un peu concave a la partie supérieure, au lieu que le museau de la civette est plus gros, moins long et un peu convexe. 11 a aussi les oreilles plus élevées et plus larges, la queue plus longue et mieux marquée de taches et d’anneaux, le poil beaucoup [dus court et plus mollet : point de crinière, c’est-à-dire de poils plus longs que les autres sur le cou, ni le long de 1 épine du dos ; point de noir au-dessous des yeux, ni sur les joues, caractères particuliers et très-remarquables dans la civette. Quelques voyageurs avaient déjà soupçonné qu il y avait deux espèces de civettes; mais personne ne les avait reconnues assez clairement pour les décrire. Nous les avons vues toutes deux, et, après les avoir soigneusement comparées, nous les avons jugées d espèce et peut-être de climat différents.

On a appelé ces animaux chats musqués ou chats-civettes; ce[»endant ils n’ont rien de commun avec le chat que l’agilité du corps; ils ressemblent plutôt au renard, surtout par la tète. Ils ont la robe marquée de bandes et de taches, ce qui les a fait prendre aussi pour de petites panthères par ceux qui ne les ont vus que de loin; mais ils diffèrent des panthères à tous autres égard. H y a un animal qu’on appelle la genette, qui est taché de meme, qui a la tète à peu près de la même forme, et qui porte, comme la civette, un sac dans lequel se filtre une humeur odorante : mais la genette est plus petite que nos civettes; elle a les jambes beaucoup plus courtes et le corps bien plus mince : son parfum est très-faible et de peu de duree; au contraire le parfum des civettes est très-fort; celui du zibet est d une violence extrême, et plus vif encore que celui de la civette. Ces liqueurs odorantes se trouvent dans rouverlure que ces deux animaux ont auprès des parties de la génération : c’est une humeur épaisse, d une consistance semblable a Celle des pommades, et dont le parfum, quoique très-fort, est agréable, au

SOI tir même du corps de l’animal. Il ne faut pas confondre cette matière des eivettes avec le musc, qui est une humeur sanguinolente, qu’on tire d'un animal tout différent de la civette ou du zibet : cet animal qui produit le musc est une espèce- de chevreuil sans bois, ou de chèvre sans cornes, qui n’a rien de commun avec les civettes, que de fournir comme elles un parfum violent.

Ces deux espèces de civettes n’avaient donc jamais été nettement distinguées l uné de l'autre : toutes deux ont été quelquefois confondues avec les beleUes odorantes *, la genette et le chevreuil du musc; on les a prises aussi pour 1 hyène. Belon, qui a donné une figure et une description de la civette, a prétendu que c’était 1 hyène,des anciens; son erreur est d’autant plus excusable qu’elle n’est pas sans fondement : il est sur que la plupart des fables que les anciens ont débitées sur l’hyène ont été prises de la civette; les philtres qu on tirait de certaines parties de l’hyène, la force de ces philties pour exciter à I amour, indiquent assez la vertu stimulante que l’on connaît à la pommade de civette, dont on se sert encore à cct effet en Orient. Ce qu ils ont dit de l’incertitude du sexe dans l’hyène convient encore mieux à la civette; car le mâle n’a rien d’apparent au dehors que trois ouvertures tout à fait pareilles à celles de la femelle, à laquelle il ressemble si fort par ces parties extérieures, qu’il n’est guère possible de s’assurer du sexe, autrement que par la dissection ; l’ouverture au dedans de laquelle se trouve la liqueur, ou plutôt 1 humeur épaisse du parfum, est entre les deux autres et sur une même ligne droite qui s’étend de l’os sacrum au pubis.

Une autre erreur qui a fait beaucoup plus de progrès que celle de Reion, c est celle de Grégoire de Bolivar au sujet des climats où se trouve l'animal civette : après avoir dit qu’elle est commune aux Indes orientales et en Afrique, il assure positivement qu’elle se trouve aussi, et même en trèsgrand nombre, dans toutes les parties de l’Amérique méridionale. Celte assertion, qui nous a été transmise par Faber, a été copiée par Aldrovande, et ensuite adoptée par tous ceux qui ont écrit sur la civette : cependant il est certain que les civettes sont des animaux des climats les plus chauds de l’ancien continent, qui n’ont pu passer par le Nord pour aller dans le nouveau, et que réellement et dans le fait il n’y a jamais eu en Amérique d’autres civettes que celles qui y ont été transportées des îles Philippines et des côtes de l’Afrique. Comme cette assertion de Bolivar est positive, et que la mienne n’est que négative, je dois donner les raisons particulières par lesquelles on peut prouver la fausseté du fait. Je cite ici les passages de Faber en entier*'*,

* Aldrovande a dit que k belette odorante, qu’on appelle à la Virginie cæsam, était j.a civette. Aldrov., de Quadrup. digit. page 342. Cette erreur a élé adoptée par Hans Sloane, qui, dans son Histoire de la Jamaïque, dit qu’il y a des civettes à la Virginie.

'* Hoc animal (zibelhicuin scilicet) nascilur in mullis Indiæ orienlalis alque occidenialis parlibus.ciijusmodiin orienlali surit provinciæBengala, Ccilan, Sumatra, Java

major et minor, Malipiir ac plures alise In Nova-Hispania vero sunt provincise

de Qualemala, Canipoge, Nicaragua, de Vera -Cruce, Florida et magna ilia insul

DE LA CIVETTE ET DU 7A\iET. 277

pour qu'on soit en éiat d'en juger, ainsi que des remarques que je vais faire à ce sujet ; 1" la figure donnée par Faber, pag. 338, lui avait été laissée par Recchi sans description *; cette figure a pour inscription atiimal zibethicum americanunt ; elle ne ressemble point du tout à la civette ni au zibet, et représente plutôt lui blaireau; 2" Faber donne la description et les figures de deux civettes, 1 une femelle et l’autre mâle, lesquelles ressemblent à notre zibet; mais ces civettes ne sont pas le môme animal ** que celui de la première figure, et les deux secondes ne représentent point des animaux d Améque, mais des civettes de l’ancien continent que Fabius Columna, confrère de Faber à l’Académie des Lyncei, avait fait dessiner à Naples, et desquelles il lui avait envoyé la description et les figures. 3° Après avoir cité Grégoire de Bolivar au sujet des climats où se trouve la civette, Faber finit par admirer la grande mémoire de Bolivar *** et par dire qu’il a entendu de sa bouche ce récit avec toutes ses circonstances. Ces trois remarques suffiraient seules pour rendre très-suspect le prétendu animal zibethicum americanunt, aussi bien que les assertions de Faber empruntées de Bolivar; mais ce qui achève de démontrer l’erreur, c’est que l’on trouve dans un petit ouvrage de Fernantlès sur les animaux d’.4niérique, à la fin du volume qui contient l Histoire naturelle du Mexique de Fernandès, de Recchi et de Faber, que l’on trouve, dis-je, chap. '5i,page 11, un passage qui contredit formellement Bolivar, et où Fernandès assure que la civette n’est point un animal naturel à 1 Amérique, mais que de son temps on avait commencé à en amener quelques-unes des îles Philippines à la Nouvelle-Espagne. Enfin, en réunissant ce témoignage positif de Fernandès avec celui de tous les voyageurs qui disent que

Sancti-Dominici, aut Ilispagnola, Cuba, Matalino, Guailalupa, et aliæ... In regno Peruano animal hoc magna copia reperitur, in Paraguay, Tucuraan, Chiraguanas, Sancta-Cnice, de la Sierra, Jungas, Andes, Chiachiapoias, Quizos, ïimana, novo regno, et in omnibus provinciis magno llumine Maragrione confiuibus, quae circa hocferme sine numéro ad duo leucarummillia sunt extensa. Multo adhucplura ejusmodi aniraalia nascuntiir in Brasilia, ubi raercatura vel cambium zibethi sive algaliæ exercitatur. Novæ-IIisp. anim., Nardi Antonii Recchi imagines et nomina, Joanni Fabri Lyncei exposilione, pag. 539.

* Voici ce que dit Faber, dans sa préface, au sujet de ses commentaires sur les animaux dont il va traiter. Non itaque sis nescius, hos in animaiia, quos modo commcnlarios edimus mera nostra conscriplos esse industria ac conjectura, ad quastiam animantium uostrorum spccies ilia reduci possint, cum inautographo, præter niidum nomen et exactam pictui am, de historianihil quidem reperiatur. Pag. 463.

*• Faber est obligé de dire lui-même que ces ligures ne se ressemblent pas. Quantum hæc icon ab ilia Mexicana différât, ipsa pagina oslcndil.;Ego climatis et regionis

differentiam plurimum posse non nego. Pag. 581.

•** Miror profecto Gregorii nostri summam in animaliiim perquisitione industriain et tenacissimara eorum quæ vidit unquam memoriam. Juro tibi, mi lector, hæc omnia quæ hactenus ipsius ab ore et scriptis hausi, et posthac dicturus sum, plura rarioraque illius ipsum ope libri memoriter dcscripsisse, et per compendium quodammodo (cum inter colloquia proiractiora ctjam plura afferat) tantum contraxisse. Pag. 540.

278 FIISTOIRE NATURELLE

ies civettes sont en effet Ircs-eonimiines aux îles Philippines, aux Indes orientales, en Afrique, et dont aucun ne dit en avoir vu en Amérique, on ne peut plus douter de ce que nous avons avancé dans notre énumération des animaux des deux continents^ et il restera pour certain, quoique tous les naturalistes aient écrit le contraire, que la civette n’est point un animal naturel de l’Amérique, mais un animal particulier et propre aux climats chauds de l’ancien continent, et qui ne s’est jamais trouvé dans le nouveau qu’aprèsy avoir été transporté. Si je n’eusse pas moi-même été en garde contre ces espèces de méitriscs qui ne sont que trop fréquentes, nous aurions donné notre civette pour un animal américain, parce qu’elle nous était venue de Saint-Domingue; mais ayant recherché le mémoire et la lettre de M. Pages qui nous l’avait envoyée, j'y ai trouvé qu’elle était venue de Guinée. J’insiste sur tous ces faits particuliers comme sur autant de preuves du fait générai de la différence réelle qui se trouve entre tous les animaux des parties méridionales de chaque continent.

La civette et le zibet sont donc tous deux des animaux de l’ancien continent; elles n’ont entre elles que les différences extérieures que nous avons indiquées ci-devant : celles qui se trouvent dans leurs parties intérieures et dans la structure des réservoirs qui contiennent leur parfum, ont été si bien indiquées, et les réservoirs eux-rnémes décrits avec tant de soins par MM. Morand et de la Pcyronnic * que je ne pourrais que répéter ce qu’ils en disent. Et, à l’égard de ce qui nous reste à exposer au sujet de ces deux animaux, comme ce sont ou des choses qui leur sont communes, ou des faits qu’il serait bien difficile d’appliquer ê l’un plutôt qu’à l’autre, nous avons cru devoir réunir le tout dans un seul et même article.

Les civettes (c’est-à-dire la civette et le zibet, car je me servirai maintenant de ce mot au pluriel pour les indiquer touU^s deux), les civettes, disje, quoique originaires et natives des climats les plus chauds de l’Afrique et de l’Asie, peuvent cependant vivre dans les pays tempérés et même froids, pourvu qu’on les défende avec soin des injures de l’air, et qu’on leur donne des aliments succulents et choisis ; on en nourrit un assez grand nombre en Hollande où l’on fait commerce de leur parfum. La dvctle faite à Amsterdam est préférée par nos commerçants à celle qui vient du Levant ou des Indes, qui est ordinairement moins pure : celle qu’on tire de Guinée serait la meilleure de toutes, si les Nègres ainsi que les Indiens et les Levantins ne la falsifiaient en y mêlant des sucs de végétaux, comme du laudanum, du storax et d’autres drogues balsamiques cl odoriférantes. Pour recueillir ce parfum, ils mettent l'animal dans une cage étroite où il ne peut se tourner, ils ouvrent la cage par le bout, tirent l’animal par la queue, le contraignent à demeurer dans celte situation en mettant un bâton à travers les barreaux de la cage, au moyen duquel iis lui gênent les jambes de derrière ; ensuite ils font entrer une jtetite cuiller dans le sac qui contient le parfum;

* Mém. (lerAcad. rojalc des sciences, années 1728 et 1731.'

üiî LA CIVETTE ET DU ZIEET. 279

ils raclciU avec soin loiUcs les parois iiUcricurcs tic ce sac et incitent la matière qu’ils en tirent dans un vase qu’ils couvrent avec soin. Celte opération SC répète deux ou trois fois par semaine. La quantité de l’humeur odorante dépend beaucoup de la qualité de la nourriture et de l’appétit de l’animal; il en rend d’autant plus qu'il est mieux et plus délicatement nourri : de la chair crue et hacliée, des œufs, du riz, de petits animaux, des oiseaux, de la jeune volaille, et surtout du poisson, sont les mets (|u'il faut lui offrir et varier de manière à entretenir sa santé et exciter son goût; il lui faut trèspeu d’eau, et quoiqu’il boive rarement, il urine fréquemment, et l’on ne distingue pas le mâle de la femelle à leur manière de pisser.

Le parfum de ces animaux est si fort, qu’il se communique à toutes les parties de leur corps : le poil en est imbu et la peau pénétrée au point que l’odeur s’en conserve longtemps après leur mort, et que de leur vivant l’on ne peut en soutenir la violence, surtout si l’on est enfermé dans le même lieu. Lorsqu’on les échauffe en les irritant, rôdeur s’exhale encore davantage; et, si on les tourmente jusqu’à les faire suer, on recueille la sueur qui est aussi très-parfumée et qui sert à falsifier le vrai parfum ou du moins à en augmenter le volume.

Les civettes sont naturellement farouches et même un peu féroces; cependant on les apprivoise aisément, au moins assez pour les approcher et les manier sans grand danger. Elles ont les dents fortes et tranchantes, mais leurs ongles sont faibles et émoussés. Elles sont agiles et même légères (|uoi(pie leur corps soit assez épais; elles sautent comme les chats et peuvent aussi courir comme les chiens. Elles vivent de chasse, surprennent et poursuivent les petits animaux, les oiseaux; elles cherchent, comme les renards, à entrer dans les basses-cours pour emporter les volailles. Leurs yeux brillent la nuit, eî il est à croire qu’elles voient dans l’obscurité. Lorsque les animaux leur manquent, elles mangent des racines et des fruits; elles boivent peu et n’habitent pas dans les terres humides ; elles se tiennent volontiers dans les sables brûlants et dans les montagnes arides. Elles produisent en assez grand nombre dans leur climat; mais, quoiqu’elles puissent vivre dans les régions tempérées et qu’elles y rendent, comme dans leur pays natal, leur liqueur parfumée, elles ne peuvent y multiplier. Elles ont la voix plus forte et la langue moins rude que le chat; leur cri ressemble assez à celui d’un chien en colère.

On appelle en français civette l’humeur onctueuse et parfumée que l’on tire de ces animaux; on l appelle zibet ou dÎQciîlia en iViabie, aux Indes et •lans le Levant, où l’on en fait un plus grand usage qu'en Europe. On ne s'en sert presque plus dans notre médecine; les parfumeurs et les confiseurs en emploient encore dans le mélange de leurs parfums, L odeur de la civette, quoique violente, est plus suave que celle du musc : toutes deux ont passé de mode lorsqu’on a connu l’ambre, ou plutôt dès qu on a su le préparer, et l'ambre même qui était, il n'y a pas longtemps, 1 odeur par excellence,

le parfum le plus exquis et le plus noble, a perdu de sa vogue, et n’est plus

du goût de nos gens délicats.

ADDITION A l’article DE LA CIVETTE.

M. de Ladcbat a envoyé en 1772, à M. Rertin, ministre et secrétaire d’État, une civette vivante. Cet animal avait été donné par le gouverneur hollandais du fort de la Mine, sur la côte d’Afrique, au capitaine d’un des navires de M. de Ladcbat père, en 1770. Elle fut débarquée à Bordeaux au mois de novembre 1772 : elle arriva très-faible; mais, après quelques jours de repos, elle prit des forces, et au bout de cinq à six mois elle a grandi d’environ quatre pouces. On l’a nourrie avec de la chair crue et cuite, du poisson, de la soupe, du lait. On a eu soin de la tenir chaudement pendant l’hiver; car elle paraît beaucoup souffrir du froid, et elle devient moins méchante lorsqu’elle y est exposée.

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