LE LOUP. LK PENARD
DU LOUP. It)
Le ioup, tant à l'extérieur qu’à l’intérieur, ressemble si fort au ehien, qu’il parait être modelé sur la meme forme; cependant il n’offre tout au plus que le revers de l’empreinte, et ne présente les mêmes caractères que sous une face entièrement opposée : si la forme est semblable, ce qui en résulte est bien contraire; le naturel est si différent, que, non-seulement ils sont incompatibles, mais antipathiques par nature, ennemis par instinct. Un jeune chien frissonne au premier aspect du loup; il fuit à l'odeur seule, qui, quoique nouvelle, inconnue, lui répugne si fort, qu’il vient en tremblant se ranger entre les jambes de son maître : un mâtin, qui connaît ses forces, se hérisse, s'indigne, l’attaque avec courage, tâche de le mettre en fuite, et fait tous scs efforts pour se délivrer d’une présence qui lui est odieuse; jamais ils ne se rencontrent sans se fuir ou sans combattre, et combattre à outrance, jusqu’à ce que la mort suive. Si le loup est le plus fort, il déchire, il dévore sa proie; le chien, au contraire, plus généreux, se contente de la victoire, et ne trouve pas que le corps d'un ennemi mort sente bon; il l’abandonne pour servir de pâture aux corbeaux, et même aux autres loups; car ils s’entre-dévorent; et, lorsqu’un loup est grièvement blessé, les autres le suivent au sang et s’attroupent pour l’aehever.
Le chien, même sauvage, n’est pas d'un naturel farouche; il s’apprivoise aisément, s’attache et demeure fidèle à son maître. Le loup pris jeune se prive, mais ne s’attache point : la nature est plus forte que l’éducation ; il reprend avec l'àge son caractère féroce, et retourne, dès qu’il le peut, à son état sauvage. Les chiens, même les plus grossiers, cherchent la compagnie des autres animaux; ils sont naturellement portés à les suivre, à les accompagner, et c’est par instinct seul et non par éducation qu’ils savent conduire et garder les troupeaux. Le loup est au contraire l’ennemi de toute société ; il ne fait pas même compagnie à ceux de son espèce : lorsqu’on les voit plusieurs ensemble, ce n’est point une société de paix, c’est un attroupement de guerre, qui se fait à grand bruit avec des hurlements affreux, et qui dénote un projet d’attaquer quelque gros animal, comme un cerf, un bœuf, ou de se défaire de quelque redoutable mâtin. Dès que leur expédition militaire est consommée, ils se séparent et retournent en silence à leur solitude. Il n’y a pas même une grande habitude entre le mâle et la femelle; ils ne se cherchent qu’une fois par an, et ne demeurent que peu de temps ensemble. C’est en hiver que les louves deviennent en chaleur i plusieurs niàles suivent la même femelle, et cet ailrouppement est encore plus sanguinaire que le premier : car ils se la disputent cruellement; ils grondent, ils frémissent, ils se battent, ils se déchirent, et il arrive souvent qu’ils mettent en pièces celui d’entre eux qu’elle a préféré. Ordinairement elle fuit longtemps, lasse tous ses aspirants, et se dérobe, pendant qu’ils dorment, avec le plus alerte ou le mieux aimé.
La chaleur ne dure que douze ou quinze jours, et commence par les plus vieilles louves; celle des plus jeunes n’arrive que plus tard. Les mâles n’ont point de rut marqué, ils pourraient s’accoupler en tout temps ; ils passent
20 [IISTOIRK NATURELLE
successivemenl de femelles en femelles à mesure qu’elles deviennent en état de les recevoir’ ils ont des vieilles à la fin de décembre, et finissent par les jeunes au moins de février et au commencement de mars. Le temps de la gestation est d environ trois mois et demi, et l’on trouve des louveteaux nouveau-nés, depuis la fin d’avril jusqu’au mois de juillet. Cette différence dans la durée de la gestation entre les louves, qui portent plus de cent jours, et les cliicnnes, qui ne portent guère plus de soixante, prouve que le loup et le chien, déjà si différents parle naturel, le sont aussi par le tempérament et par l’un des principaux résultats des fonctions de lécDnomie animale. Aussi le loup et le chien n’ont jamais été pris pour le même animal que par les momcnelateurs en histoire naturelle, qu.i ne connaissent la nature que superficiellement, ne la considèrent jamais pour lui donner toute son étendue, mais seulement pour la resserrer.et la réduire à leur méthode, toujours fautive, et souvent démentie i)ar les faits. Le chien et la louve ne peuvent ni s’accoupler *, ni produire scnscmblej il n’y a pas de races intermédiaires entre eux; ils sont d’un naturel tout opposé, d’un tempérament différent. Le loup vit plus longtemps que le chien; les louves ne portent qu’une fois par an ; les chiennes portent deux ou trois fois. Ces différences si marquées sont plus que suffisantes pour démontrer que ces animaux sont d’espèces assez éloignées : d’ailleurs, en y regardant de près, on reconnaît aisément que, même à l’extérieur, le loup diffère du chien par des caractères essentiels et constants. L’aspect de la tête est différent, la forme des os l’est aussi; le loup a la cavité de l’œil obliquement posée, l’orbite inclinée, les yeux étincelants, brillants pendant la nuit; il a le hurlement au lieu de l’aboiement, les mouvements différenLs, la démarche plus égale, plus uniforme, ((uoique plus prompte et plus précipitée, le corps beaucoup plus fort et bien moins souple, les membres plus fermes, les mâchoires et les dents plus grosses, le poil plus rude et plus fourré.
Mais ces animaux se ressemblent beaucoup par la conformation des parties intérieures. Les loups s’accouplent comme les chiens; ils ont comme eux la verge osseuse et environnée d'un bourrelet qui se gonfle et les empêche de se séparer. Lorsque les louves sont prêtes à mettre bas, elles cherchent au fond du bois un fort, un endroit bien fourré, au milieu duquel elles aplanissent un espace assez considérable en coupant, en arrachant les épines avec les dents; elles y apportent ensuite une grande quantité de mousse, et préparent un lit commode pour leurs petits : elles en font ordinairement cinq ou six, quelquefois sept, huit cl même neuf, et jamais moins de trois. Ils naissent les yeux fermés comme les chiens; la mère les allaite pendant (luelques semaines et leur apprend bientôt à manger de la chair, qu elle leur prépare en la mâchant. Quelque temps après elle leur apporte des mulots, des levrauts, des perdrix, des volailles vivantes : les louveteaux commencent par jouer avec elles, et finissent par les étrangler; la louve
'• Voyez les expériences que j’ai faites à ce sujet, à l’article des cliicns.
ensuite les déplume, les écorche, les déchire, et en donne une part à chacun. Ils ne sortent du fort où ils ont pris naissance qu’au bout de six semaines ou deux mois; ils suivent alors leur mère, qui les mène boire dans quelque tronc d’arbre ou à quelque marc voisine ; clic les ramène au gîte, ou les oblige à se rccéler ailleurs lorsqu’elle craint quelque danger. Ils la suivent ainsi pendant plusieurs mois. Quand on les attaque, clic les défend de toutes ses forces, et môme avec fureur : quoique dans les autres temps clic soit, comme toutes les femelles, plus timide que le male, lorsqu elle a des petits elle devient intrépide, semble ne rien craindre pour elle, et s’expose à tout pour les sauver ; aussi ne l’abandonnent-ils que quand leur éducation est faite, quand ils se sentent assez forts pour n’avoir plus besoin de secours ; c’est ordinairement à dix mois ou un an, lorsqu’ils ont refait leurs premières dents, qui tombent à six mois, et lorsqu’ils ont acquis de la force, des armes, et des talents pour la rapine.
Les mâles et les femelles sont en étal d’engendrer à l’âge d’environ deux aits. 11 est à croire que les femelles, comme dans presque toutes les autres espèces, sont à cet égard plus précoces que les mâles : ce qu’il y a de sur, c’est qu’elles ne deviennent en chaleur tout au plus tôt qu’au second hiver de leur vie, ce qui suppose dix-huit ou vingt mois d'âge, et qu’une louve que j’ai fait élever n’est entrée en chaleur qu’au troisième hiver, c’est-à-dire à plus de deux ans et demi. Les chasseurs assurent que dans toutes les portées il y a plus de mâles que de femelles : cela confirme cette observation, (|ui parait générale, du moins dans ces climats, que dans toutes les espèces, à commencer par celle de l’homme, la nature produit plus de mâles que de femelles. Ils disent aussi qu’il y a des loups qui dès le temps de la chaleur s’attachent à leur femelle, l’accompagnent toujours jusqu’à ce qu’elle soit sur le point de mettre bas; qu’alors elle se dérobe, cache soigneusement ses petits, de peur que leur père ne les dévore en naissant; mais que, lorsqu’ils sont nés, il prend de l’affection pour eux, leur apporte à manger, et que si la mère vient 5 manquer, il la remplace et en prend soin comme elle. Je ne puis assurer ces faits, qui me paraissent même un peu contradictoires. Ces animaux, qui sont deux ou trois ans à croître, vivent quinze ou vingt ans; ce qui s’accorde encore avec ce que nous avons observé sur beaucoup d’autres espèces, dans lesquelles le temps de raceroissemcnl fait la septième partie de la durée totale de la vie. Les loups blanchissent dans la vieillesse; ils ont alors toutes les dents usées. Ils dorment lorsqu’ils sont rassasiés ou fatigués, mais plus le jour que la nuit, et toujours d’un sommeil léger : ils boivent fréquemment; et dans les temps de sécheresse, lorsqu’il n’y a point d’eau dans les ornières ou dans les vieux troncs d arbres, ils viennent plus d’une fois par jour aux mares et aux ruisseaux. Quoique très-voraces, iis supportent aisément la diète; ils peuvent passer quatre ou cinq jours sans manger, pourvu qu’ils ne manquent pas d'eau.
Le loup a beaucoup de force, surtout dans les parties antérieures du corps, dans les muscles du cou et de la mâchoire. Il porte avec sa gueule
un moulon, sans le laisser loucher à lerrc, el court en même temps plus vite que les bergerS; en sorte qu’il n’y a que les chiens qui puissent l’attein- Jre et lui faire lâcher prise. II mort cruellement, et toujours avec d’autant plus d’acharnement qu’on lui résiste moins; car il prend des précautions avec les animaux qui peuvent se défendre. Il craint pour lui et ne se bat que par nécessité, et jamais par un mouvement de courage. Lorsqu’on le tire et que la balle lui casse quelque membre, il crie; et cependant, lorsqu’on l’achève à coups de bâton, il ne se plaint pas comme le chien ; il est plus dur, moins sensible, plus robuste; il marche, court, rôde des jours entiers et des nuits; il est infatigable, et c’est peut-être de tous les animaux le {dus difficile à forcer à la course. Le chien est doux et courageux : le loup, quoique féroce, est timide. Lorsqu’il tombe dans un piège, il est si fort et si longtemps épouvanté, qu’on peut ou le tuer sans qu’il se défende, ou le prendre vivant sans qu'il résiste ; on peut lui mettre un collier, l’enchaîner, le museler, le conduire ensuite partout où l’on veut sans qu’il ose donner le moindre signe de colère ou même de mécontentement. Le loup a les sens très-bons, l’œil, l’oreille, et surtout l’odorat; il sent souvent de plus loin qu’il ne voit; l’odeur du carnage l’attire de plus d’une lieue; il sent aussi de loin les animaux vivants, il les chasse même assez longtemps en les suivant aux portées. Lorsqu’il veut sortir du bois, jamais il ne manque de prendre le vent; il s’arrête sur la lisière, évente de tous côtés et reçoit ainsi les émanations des corps morts ou vivants que le vent lui apporte de loin. Il préfère la chair vivante à la chair morte, et cependant il dévore les voiries les plus infectes. Il aime la chair humaine; et peut-être, s’il était le plus fort, n’en mangerait-il pas d'autre. On a vu des loups suivre les armées, arriver en nombre à des champs de bataille où l’on n’avait enterré que négligemment les corps, les découvrir, les dévorer avec une insatiable avidité ; et ces mêmes loups, accoutumés à la chair humaine, se jeter ensuite sur les hommes, attaquer le berger plutôt que le troupeau, dévorer des femmes» emporter des enfants, etc. L’on a ap|)eléces mauvais loups garoux* , c’est-à-dire loups dont il faut se garer.
On est donc obligé quelquefois d’armer tout un pays pour se défaire des lou|3s. Les princes ont des équipages pour cette chasse, qui n'est point désagréable, qui est utile et môme nécessaire. Les chasseurs distinguent les loups en jeunes loups, vieux loups, grands vieux loups; ils les connaissent par les pieds, c’est-à-dire par les voies, les traces qu’ils laissent sur la terre : plus le loup est âgé, plus il à le pied gros; la louve l’a plus long et plus étroit, elle a aussi le talon plus petit et les ongles plus minces. On a besoin d’un bon limier pour la quête du loup : il faut même l’animer, l’encourager, lorsqu’il tombe sur la voie; car tous les chiens ont de la répugnance pour le loup, et se rabattent froidement. Quand le loup est détourné, on amène les lévriers qui doivent le chasser : on les partage en deux ou trois laisses ; on
* A''oycz la chasse du loup de Gaston Pliœbiis.
n’cn garde qu’une pour le lancer, cl on mène les autres en avant pour servir de relais. On lâche donc d’abord les premiers à sa suite; un homme à cheval les appuie; on lâche les seconds à sept ou huit cents pas plus loin, lorsque le loup est prêt à passer, et ensuite les troisièmes lorsque les autres chiens commencent à le joindre et à le harceler. Tous ensemble le réduisent bientôt aux dernières extrémités , et le veneur l’achève en lui donnant un coup de couteau. Les chiens n’ont nulle ardeur pour le fouler, et répugnent si fort â manger de sa chair, qu’il faut la préparer et l’assaisonner lorsqu on veut leur en faire curée. On peut aussi le chasser avec des chiens courants; mais comme il perce toujours droit en avant, et qu’il court tout un jour sans être rendu, cette chasse est ennuyeuse, à moins que les chiens courants ne soient soutenus par des lévriers qui le saisissent, le harcellent, et leur donnent le temps de l’approcher.
Dans les campagnes, on fait des battues à force d'hommes et de mâtins, on tend des pièges, on présente des appâts, on fait des fosses, on répand des boulettes empoisonnées; tout cela n’empèche pas que ces animaux ne soient toujours en même nombre, surtout dans les pays où il y a beaucoup de bois. Les Anglais prétendent en avoir purgé leur île; cependant on m a assuré qu’il y en avait en Écosse. Comme il y a peu de bois dans la partie méridionale de la Grande-Bretagne, on a eu plus de facilité pour les détruire.
La couleur et le poil de ces animaux changent suivant les différents climats, et varient quelquefois dans le même pays. On trouve en Franc et en Allemagne, outre les loups ordinaires, quelques loups à poil plus éjiais et tirant sur le jaune. Ces loups, plus sauvages et moins nuisibles que les autres, n’approchent jamais ni des maisons, ni des troupeaux, et ne vivent que de chasse et non pas de rapine. Dans les pays du nord, on en trouve de tout blancs et de tout noirs; ces derniers sont plus grands et plus forts que les autres. L’espèce commune est très-généralement répandue : on l’a trouvée en Asie, en Afrique et en Amérique comme en Europe. Les loups du Sénégal ressemblent à ceux de France; cependant ils sont un peu plus gros et beaucoup plus cruels : ceux d’Egypte sont plus petits que ceux de la Grèce. En Orient, et surtout en Perse, on fait servir les loups à des spectacles pour le peuple : on les exerce de jeunesse à la danse , ou plutôt à une espèce de lutte contre un grand nombre d’hommes. On achète jusqu’à cinq cents éeus, dit Chardin, un loup bien dressé à la danse. Ce fait prouve au moins qu’à force de temps et de contrainte ces animaux sont susceptibles de quelque espèce d’éducation. J’en ai fait élever et nourrir quelques-uns chez moi : tant qu’ils sont jeunes, c’est-à-dire dans la première et la seconde année, ils sont assez dociles, ils sont même caressants; et, s’ils sont bien nourris, ils ne se jettent ni sur la volaille ni sur les autres animaux : mais à dix-huit mois ou deux ans ils reviennent à leur naturel ; on est forcé de les. enchaîner pour les empêcher de s’enfuir et de faire du mal. J en ai eu un qui, ayant été élevé en toute liberté dans une basse-cour avec des poules pendant dix-huit ou dix-neuf mois, ne les avait jamais attaquées; mais,
pour son coup d’essai, il les tua toutes en une nuit sans en manger aucune; un autre ayant rompu sa chaîne à l’àge d’environ deux ans, s’enfuit après avoir tué un chien avec lequel il était familier ; une louve que j’ai gardée trois ans, et qui, quoique enfermée toute jeune et seule avee un mâtin de môme âge dans une cour assez spacieuse, n’a pu, pendant tout ce temps, s'accoutumer à vivre avec lui, ni le souffrir, meme quand elle devint en ehaleur. Quoique plus faible, elle était la plus méchante; elle provoquait, elle attaquait, elle mordait le chien, qui d’abord ne fit que se défendre, mais qui finit par l’étrangler.
Il n’y a rien de bon dans cet animal que sa peau, on en fait des fourrures grossières, qui sont chaudes et durables. Sa chair est si mauvaise qu’elle répugne à tous les animaux, et il n’y a que le loup qui mange volontiers du loup. Il exhale une odeur infecte par la gueule : comme pour assouvir sa faim il avale indistinctement tout ce qu’il trouve, des chairs corrompues, des os, du poil, des peaux à demi tannées et encore toutes couvertes de chaux, il vomit fréquemment, et se vide encore plus souvent qu’il ne se remplit. Enfin, désagréable en tout, la mine basse, l’aspect sauvage, la voix effrayante, l’odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces, il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort.