‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 326 sur 525 · LE MOINEAU · texte numérisé non relu

LE MOINEAU

(le gros-bec moineau.)

Ordre des passereaux, famille des conirostres, genre moineau. (Cuvier.)

Autant l’espèce du moineau est abondante en individus, autant le genre de ces oiseaux paraît d’abord nombreux en espèces. Un de nos nomenclateurs en compte jusqu’à soixante-sept espèces difiérentes et neuf variétés, ce qui fait en tout soixante et .seize oiseaux, dont il compose ou plutôt charge bien gratuitement ce genre, dans lequel on est étonné de trouver les linottes, les pinsons, les serins, les verdiers, les bengalis, les sénégalis, les mayas, les cardinaux, les veuves, et quantité d’autres oiseaux étrangers qu’on ne doit point appeler moineaux, et qui demandent chacun un nom particulier. Pour nous reconnaître au milieu de cette troupe confuse, nous écarterons d’abord de notre moineau, qui nous est bien connu, tous les oiseaux que nous venons de nommer et qui nous sont de même as.scz connus pour as.surer qu’ils ne sont pas des moineaux. Suivant donc ici notre plan général, nous ferons une espèce principale de chacun de ces oiseaux de notre climat, à laquelle nous rapporterons les espèces étrangères qui nous paraîtront en différer moins que toutes les autres espèces : ainsi nous ferons un ai'ticlc pour te moineau, un autre pour la linotte, un troisième pour le pinson, un quatrième pour le serin, un cinquième pour le verdier, etc.

Nous séparerons encore du moineau, proprement dit, deux autres oiseaux qui en sont encore plus voisins qu’aucun des précédents, qui sont également de notre climat, et dont Tun porte le nom de moineau de campagne, et l’autre, de moineau de bois. Nous leur donnerons, ou plutôt nous leur conserverons les noms de friguet et de soulcie, qui sont leurs anciens et vrais noms, parce qu’en effet ce ne sont pas de francs moineaux et qu’ils en diffèrent par la forme et par les mœurs. Nous ferons donc encore un article particulier pour chacun de ces deux oiseaux. C’est là le seul moyen d’éviter la confusion des idées; car toutes les fois que dans une méthode l’on nous présente, comme ici, soixante ou quatre-vingts c.spèces sous le même genre et sous une dénomination commune, il n’en faut pas davantage pour juger non-seulement de la très-grande imperfection de cette méthode, mais encore de son mauvais effet, puisqu’elle confond les choses

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au licti tlo les doniàlcr ot que bien loin de porter la limnèrc sur les objets, elle rasscndolo à Tentour dos nuages et des ténèbres.

Notre moineau est asse,z connu de tout le monde pour n’avoir pas besoin doi description. Le changement de couleur, selon lïigc, dans le plumage et dans les coins de roin'êrlurc du beo, (;st général et constant : mais il y a dans cette même espèce clesvariélés particulières et accidentelles; caron trou\e quelquefois des moineaux blancs, d'autres variés de brun et de blanc, d autres presque tout noirs, et d’autres jaunes. Les femelles ne diffèrent des mâles qu en ce qu’elles sont un peu plus petites et que leurs couleurs sont plus faibles.

Indépendamment de CCS premières \ariétés, dont les unes sont générales et les autres particulières, et qiji se troin eut toutes dans nos climats, il y en a d’autres dans des climats plus éloignés, qui semblent piouver que l’cspècc c.st répandue du noid au midi fians notre continent, depuis la Suède jusqu'en Egypte, au Sénégal, etc. Nous ferons mention de ces variétés ii l’article, des oiseaux étrangers qui ont rapport à notre moineau.

jMais dans quelq^u(? conti'ce qu il habite, ou ne le trouve jamais dans les lieux déserts ni meme dans ceux qui sont éloignés du séjour de l’homme ; les moineaux sont, comme les rats, attachés à nos habitations; ils ne sé plaisent ni dans les bois ni dans les Vastes campagnes : on a même remarqué qu’il y en a plus dans les villes que dans les \illagcs, et qu’on n’en voit point dans les hameaux etdansles fermes qui sont ainnilioudcs forets ; ils sui\'cnt la société pour vivri'à scs dépens; comme ils sont paresseux et gourmands, c’est sur d('s prov isions toutes faites, c’est-à-dire sur le bien d’autrui qu’ils pn-nnent leur subsistant^!; nos granges et nos greniers, nos basses-cours, nos colombiers, tous les lieux^en un mot, où nous rassemblons ou distribuons des grains, sont les lieux qu’ils fréquentent de préférence; et commi' ils sont aussi \oraces que nombreux, ils no laissent pas de faire plus de tort que leur espèce ne \ aul ; car leur plume ne sert à rien, leur chair n'est pas bonne à manger, leur voix blesse l’oreille, leur familiarité est incommode, leur pétulance grossière est à charge; ce sont de ces gens que l’on trous e partout et dont on n’a que faire, si propres à donner de l'humeur, que dans certains endroits on les a frappés de proscription en mettant à prix leur vie.

Et ce qui les rendra éternellement incommodes, c’esrnon-.seulcment leur très-nombreuse multiplication, mais (mcore leur défiance, leur finesse, leurs ruses et leur opiniâtreté à ne pas désemparer les lieux qui leur conviennent; ils roconnaisw'nt aisément les pièges qu’on leur tend; ils împatienli!nt ceux qui veulent se donner la peimî de les prendre; il faut pour cela tendre un filet d’avance et attendre plusieurs heures, souvent en vain ; et il n’y a guère que dans les saisons de disette et dans les temps de neige, oii celte chasse puisse a\ oir du .succès ; c(! qui neanmoins ne peut faire nncî diminution sensible sur une espèce qui se muliplio trois fois par an. Leur nid est composé do foin au deljors et de plumes au dedans. Si vous le détruisez, en \ingt-quatrc heiiiTs ils en lonl un autre; si vous jetez leurs mul's, crui sont "communément au nombre de cinq ou six et souvent davantng<', nuit ou dix jours après ils en pondent de nouveaux; si vous l('s tirez sur les arbres ou sur les toits, ils ne s’en recèlent que mieux dans vos greniers. Il faut à peu près vingt livres do blé par an ponr nourrir une couple de moineaux; des personnes qui en avaient gardé dans des cages m’en ont assuré. Que l’on juge par leur nombre de la déprédation que ces oiseaux font de nos grains; car quoiqu’ils nourrissent leurs petits d’insectes dans le premier âge, et qu’ils en mangent eux-

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memes en assez grande quantité, leur principale nourritui'e est notre meilleur grain. Us suivent le laboureur dans le temps des semailles, les moissonneurs pendant celui de la récolte, les batteurs dans les granges, la fermière lorsqu’elle jette le grain à ses volailles; ils le cherchent dans les colombiei's et jusque dans le jabot des jeunes pigeons qu’ils percent pour l’en tirer : ils mangent aussi les mouches h miel et détruisent ainsi de préférence les seuls insectes qui nous soient utiles; enfin, ils sont si malfaisants, si incommodes, qu’il serait à désirer qu’on trouvât quelque moyen de les détruire. On m’avait assuré qu’en faisant fumer du soufre sous les arbres où ils se rassemblent en certaines saisons et s’endorment le soir, cette fumée les suffoquerait et les ferait tomber; j’en ai tait l’épreuve sans succès, et cependant je l’avais laite avec précaution et même avec interet, parce que l’on ne pouvait leur faire quitter le voisinage de mes volières, et que je m’étais aperçu que non-seulement ils troublaient le chant de mes oiseaux par leur vilaine voix, mais que même à force de répéter leur désagréable f ui f ui, ils altéraientlechantdes serins, des tarins, des linottes, etc. Je fis donc mettre sur un mur couvert par de grands marronniers d’Indes dans lesquels les moineaux .s’assemblaient le soir en très-grand nombre ; je fis mettre, dis-je, plusieurs terrines remplies de soufre mélo d’un peu de charbon et de résine : ces matières, en s’enflammant, produisirent une épaisse fumée qui ne fit d’autre eflet que d’éveiller les moineaux; à mesure que la fumée les gagnait, ils s’élevaient au haut des arbres, et enfin ils en désemparôrentpo'^ur gagner les toits voisins, mais aucun ne tomba : je rernai-quai seulement qu’il se passa trois jours sans qu’ils se rassemblassent en nombre sur ces arbres enfumés; mais ensuite ils reprirent leur première habitude.

Comme ces oiseaux sont robustes, on les élève facilement dans des cages : ils vivent plusieurs années, surtout s’ils y sont sans femelles; car on prétend que l’usage immodéré qu’ils en font abrège beaucoup leur vie. Lorsqu’ils sont pris jeunes, ils ont assez de docilité pour obéir à la voix, s’instruire et retenir quelque chose du chant des oiseaux auprès desquels on les met. Naturellement familiers, ils le deviennent encore davantage dans la captivité : cependant ce naturel familier ne les porte pas à vivre ensemble dans l’état do liberté. Ils sont assez solitaires et c’est peut-être là l’origine de leur nom. Comme ils ne quittent jamais notre climat etqu’ils sont toujours autour de nos maisons, il est aisé de les observer et de reconnaître qu’ils vont ordinairement seuls ou par couple. Il y a cependant deux temps dans l’année où ils se rassemblent, non pas pour voler en troupes, mais pour se réunir et piailler tous ensemble, l’automne sur les saules le long des rivières, et le printemps sur les épicéas et autres arbres verts ; c’est Te soir qu’ils s’assemblent, et dans la bonne saison ils passent la nuit sur les arbres; mais en hiver ils sont souvent seuls ou avec leurs femelles dans un trou de muraille ou sous les tuiles de nos toits, et ce n’est que quand le froid est très-violent qu’on en trouve quelquefois cinq ou six dans le même gîte où proba'üleracnt ils no se mettent ensemble que pour se tenir chauds.

Les mâles se battent à outrance pour avoir des femelles, et le combat est si violent, qu’ils tombent souvent à terre. 11 y a peu d’oiseaux si ardents, si puissants en amour. On en a vu se joindre jusqu’à vingt Ibis de suite, toujours avec le même empressement, les mêmes trépidations, les mêmes expressions de plaisir, et ce gu’il a de singulier, c’est que la femelle paraît s’impatienter la première d un jeu qui doit moins la fatiguer que le mâle, mais qui peut lui plaire aussi beaucoup moins parce BCFFON, lotTie nu. 32

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qu il n ) a nul piélh)iiuaii'e, nullcs caresses, nul assoiilinent à la chose; beaucoup de pétulance sans tendresse, toujours des inouveinents précipités qui n’indiquent que le besoin pour soi-mèinc. Comparez les amours du pigeon à celles du moineau, \ ous y verrezpresque toujours lesnuances du pliysique au moral.

Ces oiseaux nichent ordinairement sous les tuiles, dans les cheneaux, dans les trous de muraille, ou dans les pots qu’on leur olfi-e, et souvent aussi dans les puits et sur les tablettes des fenetres, dont les \ilrages sont dclcnd us par des persiennes à claire-voie ; néanmoinsil y en a quelques-uns qui font leur nid sur les arbres : l'on rn’a rapporté do ces nids de moineaux, pris sur de grands no\ ers et sur des saules très-élevés ; ils les placent au sommet de ces arbres et les construisent avec les mêmes matériaux, c’est-à-dire avec du foin en dehors et de la plume en dedans : mais ce qu’il j a de singuljcr, c’est qu’ils y ajoutent une espèce de calotte par-dcs.sus, qui couvre le nid, en sorte que t’eau de la pluie ne peut y pénétrer, et ils laissent une ouverture pour entrer au-dessous de cette calotte ; tandis que, quand ils établissent leur nid dans des trous ou dans des lieux couverts, ils se dispensent avec raison de faire cette calotte, qui devient inutile puisqu’il est à couvert. L’instinct sc manifeste donc ici par un sentiment presque raisonne et qui suppose au moins la comparaison de deux petites idées. 11 sc trouve aussi des moineaux plus paresseux, mais en meme temps plus hardis que les autres, qui ne se donnent pas la peine de construire un nid et qui chassent du leur les hirondelles à cul blanc; quelquefois ils battent les pigeons, les font sortir de leur boulin et s’y établissent à leur place. Il } a, comme l’on voit, dans ce petit peuple, diversité de mœurs et par conséquent un instinct plus varié, plus perfectionné que dans la plupart des autres oiseaux, et cela vient sans doute de ce qu’ils fréquentent la société; ils sont à demi domestiques, sans être assujettis ni moins indépendants ; ils en tirent tout ce qui leur convient sans y rien mettre du leur, et ils y acquièrent cette finesse, cette circonspection, cette perfection d’instinct qui sc marque par la variété de leurs habitudes relatives aux situations, aux temps et aux autres circonstances.

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