‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de CuvierChapitre 22 sur 93 · SECOND DISCOURS · texte numérisé non relu

SECOND DISCOURS

Vidi cj>o, qiiod fucral quoiidiiiii solidi s.siiiiiitelins Esse t'rcliim ; vidi faolas ex æqiiore terras ;

Et pro&al a pclago concliæ jaciiêre mariiiae,

Et vêtus inventa est in inontibns anchora sumniis; Ouodque fuit campus, vallem deeursus aqiiariim Eecit, cl eluvie mous est dediictus in æquor.

OviD. Metani. lib. I 6.

il n’est ici question ni de la ligure * de la terre ni de son mouvement, ni des rapports qu’elle peut avoir à l'extérieur avec les autres parties de l'univers; c’est sa constitution intérieure, sa forme et sa matière que nous nous proposons d’examiner. L’histoire générale de la terre doit précéder l'histoire particulière de ses productions, et les détails des faits singuliers de. la vie et des mœurs des animaux, ou de la culture et de la végétation des plantes, appartiennent peut-être moins à l'histoire naturelle que les résultats généraux des observations qu’on a faites sur les dilîércntes matières ipii composent le globe terrestre, sur les éminences, les profondeurs et les inégalités de sa forme, sur le mouvement des mers, sur la direction des montagnes, sur la position des carrières, sur la rapidité et les ed’ets des courants de la mer, etc. Ceci est la nature en grand, et ce sont là ses principales opérations; elles in. Huent sur toutes les autres, et la théorie de ces ell'ets est une première science de laquelle dépend l’intelligence des phénomènes particidiers, aussi bien que la connaissance exacte des substances terrestres ; et quand même on

Voyez ei-apiès lis preuves de la theorie dr la tcrie, art. I.

voudrait donner è» celle partie des sciences naturelles le nom de physique, toute physique où l'on n'adracl point de système n'est-elle pas l’iiistoire de la nature ?

Dans des sujets d’une vaste étendue dont les rapports sont difficiles à rapprocher, où les faits sont inconnus en partie, et pour le reste incertains, il est plus aisé d'imaginer un système que de donner une théorie : aussi la théorie de la terre n’a-t-elle jamais été traitée que d’une manière vague et hypolhéli(jue. Je ne parlerai donc que légèrement des idées singulières de quelques auteurs qui ont écrit sur cette matière.

Lun *, plus ingénieux que raisonnable, astronome convaincu du système de Newton, envisageant tous les événements possibles du cours et de la direction des astres, explique, à l'aidc d’un calcul mathématique, par la queue d une comète, tous les changements qui sont arrivés au globe terrestre.

Un autre **, théologien hétérodoxe, la tète échaulfée de visions poétiques, croit avoir vu créer l’univers. Osant prendre le style prophétique, après nous avoir dit ce qtt'étail la terre au sortir du néant, ce que le déluge y a changé, ce qu’elle a été et ce qu’elle est,' il nous prédit ce qu’elle sera, même après la destruction du genre humain.

Un troisième ***, à la vérité meilleur observateur que les deux premiers, mais tout aussi peu réglé dans ses idées, explique, par un abîme immense d’un liquide contenu dans les entrailles du globe, les principaux phénomènes de la terre, laquelle, selon lui, n’est qu’une croûte superficielle et fort mince qui sert d’enveloppe au fluide qu’elle renferme.

Toutes ces hypothèses faites au hasard, et qui ne portent que sur des fondements ruineux, n’ont point éclairci les idées et ont confondu les faits. On a mêlé la fable à la physique : aussi ces systèmes n’ont été i-eçus que de ceux qui reçoivent tout aveuglément, incapables qu’ils sont de distinguer les nuances du vraisemblable, et plus flattés du merveilleux que frappés du vrai.

Ce que nous avons à dire au sujet de la terre sera sans doute moins extraordinaire, et pourra paraître commun en comparaison des grands systèmes dont nous venons de parler ; mais on doit se souvenir qu’un historien est fait pour décrire et non pour inventer, qu’il ne doit se permettre aucune supposition, et qu’il ne peut faire usage de son imagination que pour combiner les observations, généraliser les faits, et en former un ensemble qui présente à l’esprit un ordre méthodique d’idées claires et de rapports suivis et vraisemblables ; je dis vraisemblables, car il ne faut pas espérer qu’on puisse donner des démonstrations exactes sur celle matière; elles n’ont lieu que dans les sciences mathématiques; et nos connaissances en physique et en histoire naturelle dépendent de l’expérience et se bornentà des inductions.

Whistoii. Voyez, les preuves de la théorie de la terre, art. II.

Biirnet. Voyez les preuves de la théorie de la terre, art. lit.

Woodward. Voyez les preuves, art. iV.

Commençons donc par nous représenter ce (|ue l’expérience de tons les temps et ce que nos propres observations nous apprennent au sujet de la terre. Ce globe immense nous offre, à la surface, des hauteurs, des profondeurs, des plaines, des mers, des marais, des fleuves, des cavernes, des gouffres, des volcans^ et à la première inspection nous ne découvrons en tout cela aucune régularité, aucun ordre. Si nous pénétrons dans son intérieur, nous y trouvons des nnHaux, des minéraux, des pierres, des bitumes, des sables, des terres, des eaux et des matières de toute espèce, placées comme au hasard et sans aucune règle apparente. En examinant avec plus d’attention, nous voyons des montagnes affaissées, des rochers fendus et brisés,des contrées englouties, des îles nouvelles, des terrains submergés, des cavernes comblées ; nous trouvons des matières {Misantes souvent posées sur des matières légères; des corps durs environnés de substances molles; des choses sèches, humides, chaudes, froides, solides, friables, toutes mêlées et dans une espèce de confusion qui ne nous présente d’autre image que celle d’un amas de débris et d’un monde en ruine.

Cependant nous habitons ces ruines avec une entière sécurité ; les générations d’hommes, d’animaux, de plantes se succèdent sans interruption : la terre fournit abondamment à leur subsistanee; la mer a des limites et des lois, ses mouvements y sont assujettis; l'air a ses courants réglés, les saisons ont leurs retours péu-iodiques et certains, la verdure n’a jamais manqué de succéder aux frimas ; tout nous parait être dans l’ordre : la terre, qui tout à l’heure n’était qu'un chaos, est un séjour délicieux où régnent le calme et l’harmonie, où tout est animé et conduit avec une puissance et une intelligence qui nous remplissent d’admiration et nous élèvent jusqu’au Créateur.

Ne nous pressons donc pas de prononcer sur l’irrégularité que nous voj'ons à la surfaee de la terre, et sur le désordre apparent qui se trouve dans son intérieur : car nous en reconnaîtrons bientôt l’utilité et même la nécessité; et, en y faisant plus d’attention, nous y trouverons peut-être un ordre que nous ne soupçonnions pas, et des rapports généraux que nous n’apercevions pas au premier coup d’œil. A la vérité, nos connaissances à eet égard seront toujours bornées ; nous ne connaissons point encore la surface entière du globe : nous ignorons en partie ce qui se itrouve au fond des mers; il y en a dont nous n’avons pu sonder les profondeurs;; nous ne pouvons pénétrer que dans l’éooree de la terre, et les plus grandes cavités, les mines les plus profondes ne descendent pas à la huit-millième partie de son diamètre. Nous ne pouvons donc juger que de la couche extérieure et presque superficielle; l'intéiieiir de la masse nous est entièrement inconnu. On sait que volume pour volume la terre pèse quatre fois plus que le soleil. On a aussi le rapport de sa pesanteur avec les autres planètes : mais ce n’est qu’une estimation relative; l’unité de mesure nous manque, le poids réel de la matière nous étant inconnu : en sorte que l’intérieur de la terre pourrait être ou vide ou rempli d’une matière mille fois plus pesante que l’or, et nous

n’avons aucun moyen de le reconnailre; à peine ptnivons-nous forn)er sur cela quelques coujeclures raisonnables.

11 faut donc nous borner à examiner et à décrire la"surface de la terre, et la petite épaisseur intérieure dans laquelle nous avons pénétré. La[première chose qui se présente, c’est l'immense quantité d’eau qui couvre la plus grande partie du globe. Ces eaux occupent toujours les parties les plus basses; elles sont aussi toujours de niveau, et elles tendent perpétuellement à 1 équilibre et au repos. Cependant nous les voyons agitées par une forte puissance, qui, s’opposant à la tranquillité de cet élément, lui imprime un mouvement périodique et réglé, soulève et abaisse alternativement les flots, et fait un balancement de la masse totale des mers en les remuant jusqu’à la plus grande profondeur. Nous savons que ce mouvement est de tous les temps, et qu’il durera autant que la lune et le soleil qui en sont les causes.

Considérant ensuite le fond de la mer, nous y remarquons autant d’inégalités que sur la surface de la terre; nous y trouvons des hauteurs, des vallées, des jdaines, des profondeurs, des rochers, des terrains de toute espèce ; nous voyons que toutes les îles ne sont que les sommets des vastes montatagnes dont le pied et les racines sont couvertes de l’élément liquide; nous y trouvons d’autres sommets de montagnes qui sont presqu’à fleur d’eau. Nous y remarquons des courants rapides qui semblent se soustraire au mouvement générai ; on les voit se porter quelquefois constamment dans la même direction, quelquefois rétrograder et ne jamais excéder leurs limites, qui paraissent aussi invariables que celles qui bornent les efforts des fleuves de la terre. Là sont ces contrées orageuses où les vents en fureur précipitent la tempête, où la mer et le ciel, également agités, se choquent et se confondent : ici sont des mouvements intestins, des bouillonnements, des trombes, et des agitations extraordinaires causées par des volcans dont la bouche submergée vomit le l'eu du sein des ondes, et pousse jusqu’aux nues une épaisse vapeur mêlée d’eau, de soufre et de bitume. Plus loin je vois ces gouffres dont on n’ose approcher, qui semblent attirer les vaisseaux pour les engloutir : au-delà j’aperçois ces vastes plaines toujours calmes et tranquilles, mais tout aussi dangereuses, où les vents n’ont -jamais exercé leur empire, où l’art du nautonicr devient inutile, où il faut rester et périr : enfin, portant les yeux jusqu’aux extrémités du globe, je vois ces glaces énormes qui se détachent des continents des pôles, et viennent, comme des montagnes flottantes, voyager et se fondre jusque dans les régions tempérées.

Voilà les principaux objets que nous offre le vaste empire de la mer : des milliers d habitants de différentes espèces en peuplent toute l’étendue; les uns couverts d’écailles légères en traversent avec rapidité les différents pays; d autres, chargés d’une épaisse coquille, se traînent pesamment et marquent avec lenteur leur route sur le sable; d’autres, à qui la nature a donné des nageoires en forme d’ailes, s’en servent pour s’élever et se sou-

tenir dans les airs; d'autres enfin, à qui tout mouvement a été refusé, croissent et vive nt attachés aux rochers : tous trouvent dans cet élément leur pâture. Le fond de la mer produit abondamment des plantes, des mousses et des végétations encore plus singulières. Le terrain de la mer est de sable, de gravier, souvent de vase, quelquefois de terre ferme, de coquillages, de rochers, et jiarlout il ressemble à la terre que nous habitons.

Voyageons maintenant sur la partie sèche du globe : quelle différence prodigieuse entre les climats! quelle variété de terrains! quelle inégalité de niveau! Mais observons exactement, et nous reconnaîtrons que les grandes chaînes de montagnes se trouvent plus voisines de l'équateur que les pôles; que dans l'ancien continent elles s'étendent d’orient en occident beaucoup plus que du nord au sud, et que dans le Nouveau-Monde elles s’étendent au contraire du nord au sud beaucoup plus que d'orient en occident : mais ce qu’il y a de très-remarquable, c’est que la. forme de ces montagnes et leurs contours, qui paraissent absolument irréguliers, ont cependant des directions suivies et correspondantes entre elles ; en sorte que les angles saillants d’une montagne se trouvent toujours opposés aux angles rentrants de la montagne voisine, (|ui en est sépai’éc par un vallon ou par une profondeur. J’observe aussi (pie les collines opposées ont toujours à très-peu près la même hauteur, et qu’en général les montagnes occupent le milieu des continents^ et partagent, dans la plus grande longueur, les îles, promontoires et les autres terres avancées. Je suis de même la direction des plus grands Heuves, et je vois qu’elle est toujours presque perpendiculaire à la côte de la mer dans laquelle ils ont leur embouchure, et que, dans la plus grande partie de leurs cours, ils vont à peu près comme les chaînes de montagnes dont ils prennent leur source et leur direction. Examinant ensuite les rivages de la mer, je trouve qu'elle est ordinairement bordée par des rochers, des marbres et d’autres pierres dures, ou bien par des terres et des sables qu’elle a elle-même accumulés ou que les fleuves ont amenés, et je remarque que les côtes voisines, et qui ne sont séparéîes que par un bras ou par un petit trajet de mer, sont composées des mêmes matières, et que les lits de terre sont les mêmes de l’un et de l’autre côté. Je vois que les volcans se trouvent tous dans les hautes montagnes, qu’il y en a un grand nombre dont les feux sont entièrement éteints, que quelques-uns de ces volcans ont des correspondances souterraines, et que leurs explosions se font (pielquefois en même temps. J’aperçois une correspondance semblable entre certains lacs et les mers voisines. Ici sont des fleuves et des torrents qui se perdent tout à coup et paraissent se précipiter dans les entrailles de la terre ; là est une mer intiirieure où se rendent cent rivières, qui y portent de toutes parts une énorme quantité d'eau, sans jamais augmenter ce lac immense, qui semble rendre par des voies souterraines tout ce qu’il reçoit par ses bords. Et, chemin faisant, je reconnais aisément les pays anciennement habités, je les distingue de ces contrées nouvelles, où le terrain paraît encore tout brut, où les fleuves sont remplis de cataractes, où les terres sont en partie submergées, marécageuses ou

trop arides, où la distribution des eaux est irrégulière, où des bois incultes couvrent toute la surface des terrains qui peuvent produire.

Entrant dans un plus grand détail, je vois que la première couche qui enveloppe le globe est partout d’une même substance; que cette substance, qui seit à faire croître et à nourrir les végétaux et les animaux, n’est ellememe qu’un composé de parties animales et végétales détruites, ou plutôt réduites en petites parties, dans lesquelles l’ancienne organisation n’est pas sensiWe. Penéh-ant plus avant, je trouve la vraie terre; je vois des couches de .sable, de pierres à chaux, d’argile, de coquillages, de marbres, de gravier, de craie, de plâtre, etc., et je remarque que ces couches sont toujours posées parallèlement les unes sur les autres, et que chaque couche a la meme épaisseur dans toute son étendue. Je vois que, dans les collines voisines, les mêmes matières se trouvent au même niveau, quoique les collines soient séparées par des intervalles profonds et considérables. J’observe ciue dans tous les lits de terre, et même dans les couches plus solides, comme dans les rochers, dans les carrières de marbres et de pierres, il y a dos fentes, que ces fentes sont perpendiculaires à l'horizon, et que, d’ans les- plus grandes comme dans les plus petites profondeurs, c'est une espèce de règle que la nature suit constamment. Je vois de plus que, dans l intérieur de la terre, ■''iir la cime des monts et dans les lieux les plus éloignés de la mer, on trouve des coquilles, des squelettes de poissons de mer, des plantes marines, etc., qui sont entièrement semblables aux coquilles, aux poissons, aux plantes, actuellement vivants dans la mer, et qui en elîet sont absolument les mêmes. Je remarque que ces coquilles pétriliées sont en prodigieuse (piautité, qu'on en trouve dans une inanité d’endroits, qu’elles sont renfermées dans l'intérieur des rochers et des autres masses de marbre et de pierre dure , aussi bien (|ue dans les craies et dans les terres, et que non-seulement elles sont renfermées dans toutes ces matières, mais qu elles y sont incorporées, pétriliees et remplies de la substance même qui les environne. Enfin, je me trouve convaincu, par des observations réitérées, que les marbres, les pierres, les craies, les marnes, les argiles, les sables et presque toutes les matières terrestres, sont remplis de coquilles et d'autres débris de la mer, et cela par toute la terre et dans tous les lieux où l’on a pu faire des observations exactes.

Tout cela posé, raisonnons.

Les changements qui sont arrivés au globe terrestre, depuis deux'ct même li-ois mille ans, sont fort peu considérables, eu comparaison des révolutions qin ont dû se faire dans les premiers temps, après la création; car il est aisé ‘le démontrer que, comme toutes les matières terrestres n'ont acquis de la solidité que jtar faction continuée de la gravité et des autres forces qui rappi ochent et réunissent les particules de la matière, la surface de la terre dc- 'ait ètie au commencement beaucoup moins solide qu’elle ne l'est devenue tans la suite, et que par conséquent les mêmes etiuscs, qui ne produisent aujouid hui que des changements presque insensibles dans l’espace de plusieui s siècles, devaient causer alors de très-grandes révolutions dans un petit

nombre d’années. En effet, il paraît certain que la terre, actuellement sèche et habitée, a été autrefois sous les eaux de la mer, et que ces eaux étaient supérieures aux sommets des plus hautes montagnes, puisqu on trouve sur ces montagnes, et jusque sur leurs sommets, des productions marines et des coquilles, qui, comparées avec les coquillages vivants, sont les mêmes, et qu’on ne peut douter de leur parfaite ressemblance ni de Tidentité de leurs espèces. Il paraît aussi que les eaux de la mer ont séjourné quelque temps sur cette terre, puisqu’on trouve en plusieurs endroits des bancs de coquilles si prodigieux et si étendus , qu'il n’est pas possible qu une aussi grande multitude d’animaux ait été tout à la fois vivante en même temps. Cela semble prouver aussi que, quoique les matières qui composent la surface de la terre fussent alors dans un état de mollesse qui les rendait susceptibles d’être aisément divisées, remuées et transportées par les eaux, ces mouvements ne se sont pas faits tout à coup, mais successivement et par degrés ; et comme on trouve quelquefois des productions de la mer à mille et douze cents pieds de profondeur, il parait que cette épaisseur de terre ou de pierre étant considérable, il a fallu des années pour la produire : car, quand on voudrait supposer que, dans le déluge universel, tous les coquillages eussent été enlevés du fond des mers et transportés sur toutes les parties de la terre, outre que cette supposition serait difficile à établir , il est clair que comme on trouve ces coquilles incorporées et pélriliées dans les marbres et dans les rochers des plus hautes montagnes , il faudrait donc supposer que ces marbres et CCS rochers eussent été tous formés en même temps et précisément dans l’instant du déluge, et qu’avant cette grande révolution, il n’y avait sur le glohe terrestre ni montagnes, ni marbres, ni rochers, ni craies, ni aucune autre matière semblable à celles que nous connaissons, qui presque toutes contiennent des coquilles et d’autres débris des productions de la mer. D’ailleurs, la surface de la terre devait avoir acquis au temps du déluge un degré considérable de solidité, puisque la gravité avait agi sur les matières qui la composent, pendant plus de seize siècles, et, par conséquent, il ne paraît pas possible (pie les eaux du déluge aient pu bouleverser les terres à la surface du globe jusqu’à d’aussi grandes profondtmrs, dans le peu de temps que dura l’inondation universelle.

Mais, sans insister plus longtemps sur ce point qui sera discuté dans la suite, je m’en tiendrai maintenant aux observations qui sont constantes et aux faits qui sont certains. On ne peut douter que les eaux de la mer n’aient séjourné sur la surface de la terre que nous habitons, et que, par conséquent, cette môme surface de notre continent n’ait été, pendant quelque temps, le fond d’une mer, dans laquelle tout se passait comme tout se passe actuellement dans la mer d’aujourd’hui. D’ailleurs , les couches des différentes matières qui composent la terre étant, comme nous l’avons remarqué, posées parallèlement et de niveau, il est clair que cette position est l’ouvrage des eaux qui ont amassé et accumulé peu à peu ces matières, et leur ont donné la même situation que l’eau prend toujours elle-même, c’est-à-dire cette

situation horizontale que nous observons presque partout j car, dans les plaines, les couches sont exactement horizontales, et il n’y a que dans les montagnes où elles soient inclinées, comme ayant été formées par des sédiments déposés sur une base inclinée, c’est-à-dire sur un terrain penchant. Or je dis que ces couches ont été foiinées peu à peu, et non pas tout d’un coup, par quelque révolution que ce soit, parce que nous trouvons souvent des couches de matière plus pesante, posées sur des couches de matière beaucoup plus légère J ce qui ne pourrait être, si, comme le veulent quelques auteurs, toutes ces matières dissoutes et mêlées en même temps dans l’eau se fussent ensuite précipitées au fond de cet élément, parce qu’alors elles eussent produit une tout autre composition que celle qui existe; les matières les plus pesantes seraient descendues les |)remières et au plus bas. et chacune serait arrangée suivant sa gravité spécifique, dans un ordre relatif à leur pesanteur particulière , et nous ne trouverions pas des rochers massifs sur des arènes légères, non plus que des charbons de terre sous des argiles des glaises sous des marbres, et des métaux sur des sables.

Une chose à laquelle nous devons encore faire attention et qui confirme ce que nous venons de dire sur la formation des couches par le mouvement et par le sédiment des eaux, c’est que toutes les autres causes de révolution ou de changement sur le globe ne peuvent produire les mêmes effets. Les montagnes les plus élevées sont composées de couches parallèles, tout de même que les plaines les plus basses, et, par conséquent, on ne peut pas attribuer 1 origine et la formation des montagnes à des secousses, à des tremblements de terre, non plus qu’à des volcans; et nous avons des preuves que, s’il se forme quelquefois de petites éminences par ces mouvements convulsifs de la terre, ces éminences ne sont pas composées de couebes parallèles; que les matières de ces éminences n’ont intérieurement aucune liaison, aucune position régulière, et qu’enfin ces petites collines formées par les volcans ne présentent aux yeux que le désordre d’un tas de matières rejetées confusément. Mais, cette espèce d’organisation de la terre que nous découvrons partout, cette situation horizontale et parallèle des couches, ne peuvent venir que d une cause constante et d’un mouvement réglé et toujours dirigé de la même façon.

INous sommes donc assurés, par des observations exactes, réitérées et fondées sur des faits incontestables, (jue la partie sèche du globe que nous habitons a été longtemps sous les eaux de la mer; par conséquent, cette même terre a éprouvé, pendant tout ce temps, les mêmes mouvements, les mêmes changements qu’éprouvent actuellement les terres couvertes par la mer. Il parait que notre terre a été un fond de mer : pour trouver donc ce qui s est passé autrefois sur cette terre, voyons ce qui se passe aujourd’hui sur le fond de la mer, et de là nous tirerons des inductions raisonnables sur la forme extérieure et la composition intérieure des terres que nous habitons.

' Souvenons-nous donc que la mer a de tout temps, et depuis la création, un mouvement de flux et de reflux causé principalement par la lune; que

ce mouvement, qui, dans vingt-quatre heures, fait deux fois élever et baisser les eaux , s’exerce avec plus de force sous l'équateur que dans les autres climats. Souvenons-nous aussi que la terre a un mouvement rapide sur son axe, et par conséquent une force centrifuge plus grande à l’équateur que dans toutes les autres parties du globe; que cela seul, indépendamment des observations actuelles et des mesures, nous prouve qu’elle n’est pas parfaitement sphérique, mais qu’elle est plus élevée sous l'équateur que sous les pôles ; et concluons de ces premières observations , que quand même on supposerait que la terre est sortie des mains du Créateur parfaitement ronde en tous sens (supposition gratuite et qui marquerait bien le cercle étroit de nos idées), son mouvement diurne et celui du flux et du reflux auraient élevé peu à peu les parties de l’cquateur, en y amenant successivement les limons, les terres, les coquillages, etc. Ainsi, les plus grandes inégalités du globe doivent se trouver et se trouvent eu effet voisines de l'équateur; et, comme ce mouvement de flux et de reflux se fait par des alternatives journalières et répétées sans interruption, il est fort naturel d'imaginer qu’à chaque fois les eaux emportent d’un endroit à l’autre une petite quantité de matière, laquelle tombe ensuite, comme un sédiment, au fond de l’eau, et forme ces couches parallèles et horizontales, qu’on trouve partout; car, la totalité du mouvement des eaux dans le flux et le reflux étant horizontale, les matières entraînées ont nécessairement suivi la même direction, et se sont toutes arrangées parallèlement et de niveau.

Mais, dira-t-on, comme le mouvement du flux et du reflux est un balancement égal des eaux, une espèce d'oscillation régulière, on ne voit pas pourquoi tout ne serait pas compensé, et pourquoi les matières apportées par le flux ne seraient pas remportées par le reflux; et dès lors la cause de la formation des couches disparait, et le fond de la mer doit toujours rester le même, le flux détruisant les effets du reflux, et l'un et l’autre ne pouvant causer aucun mouvement, aucune altération sensible dans le fond de la mer, et encore moins en changer la forme primitive en y produisant des hauteurs et des inégalités.

A cela je réponds que le balancement des eaux n’est point égal, puisqu’il produit un mouvement continuel de la mer de l’orient vers l’occident; que de plus l’agitation causée par les venis s’oppose à l’égalité du flux et du reflux, et que de tous les mouvements dont la mer est susceptible, il résultera toujours des transports de terre et des dépôts de matières dans de certains endroits; que ces amas de matières seront composés de couches parallèles et horizontales, les combinaisons quelconques des mouvements de la mer tendant toujours à remuer les terres et à les mettre de niveau les unes sur les autres, dans les lieux où elles tombent en forme de sédiment. Mais, de plus, il est aisé de répondre à cette objection par un fait : c’est que, dans toutes les extrémités de la mer où l’on observe le flux et reflux, dans toutes les côtes qui la bornent, on voit que le flux amène une infinité de choses que le reflux ne remporte pas; qu’il y a des terrains que la mer couvre

y«voirapporté des

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el ement une s.tua.ion horizontale; et que ces matières accumulées par la

uite des temps et elevées jusqu'à un certain point, se trouvent peu à peu

ors d atteinte des eaux, restent ensuite pour toujours dans l’état de terre

.telle, et font partie des continents terrestres.

P°*”‘ important, examinons de fond HpT**' ' T impossibilité de la formation d’une montagne dans le • ^ ^ mouvement et par le sédiment des eaux. Personne ne

contre laquelle la mer agit avec violence, dans le ^ ogitée par le flux, ces efforts réitérés ne produisent quel-

finii ^t O emportent à chaque fois une petite por-

e a terre de la côte; et quand même elle serait bordée de rochers, on ^ait que Icati use peu à peu ces rochers, et que, par conséquent, elle en emporte de petites parties à chaque fois que la vague se retire après s’être riscc. .es particules de pierre ou de terre seront nécessairement transporlees par les eaux jusqu’à une certaine distance et dans de certains endroits ou e momement de 1 eau, se trouvant ralenti, abandonnera ces particules à eur propie pesanteur, et alors elles se précipiteront au fond de l’eau en une ( e sédiment, et là elles formeront une première couche horizontale me iiiee, suivant la position de la surface du terrain sur laquelle tombe c e prem.ere couche, laquelle sera bientôt couverte et surmontée d’une ' labié et produite par la même cause, et insensiblement il

e tonnera dans cet endroit un dépôt considérable de matière, dont les couenes seront posées parallèlement les unes sur les autres. Cet amas augmenei a toujours par les nouveaux sédiments que les eaux y transporteront, et peu a peu, par succession de temps, il se formera une élévation, une montagne ans e fond de la mer, (pu sera entièrement semblable aux éminences et aux montagnes que nous connaissons sur la terre, tant pour la composition

endrly'T T*" r."' .*'' S’il se trouve des coquilles dans cet

séHinipiV '* supposons ifue se fait notre dépôt, les

dnn« l! coquilles ct les rempliront; elles seront incorporées

dans les couches de cette matière déposée, et elles feront partie des masses oimees par ces dépôts; on les y trouvera dans la situation qu’elles auront acquise en y tombant, ou dans l’état où elles auront été saisies; car, dans cette operation, celles qui se seront trouvées au fond de la ruer, lorsque les premières couches se seront déposées, se trouveront dans la couche la plus

lombées depuis, dansce même endroit, se trouvemit dans les couches plus élevées.

^ Tout de meme, lorsque le fond de la mer sera remué par l’agitation des aux, ,1 se fera nécessairement des transports de terre, de vase, de coqm les et d autres matières dans de certains endroits où elles se déposeront orme de sédiment. Or, nous sommes assurés par les plongeurs, qu’aux P sgraiides profondeurs où ils puissent descendre, qui sont de vingt brasses,

le fond de la mer est remué au point que l’eau sc mêle avec la terre, qu elle devient trouble, et que la vase et les coquillages sont emportés par le mouvement des eaux à des distances considérables; par conséquent, dans tous les endroits de la mer où l’on a pu descendre, il se fait des transports de terre et de coquilles qui vont tomber quelque part et former, en se déposant, des couches parallèles et des éminences qui sont composées comme nos montagnes le sont. Ainsi, le flux et le reflux, les vents, les courants et tous les mouvements des eaux produiront des inégalités dans le fond de la mer, parce que toutes ces causes détachent du fond et des côtes de la mer des matières qui se précipitent ensuite en forme de sédiments.

Au reste, il ne faut pas croire que ces transports de matières ne puissent pas se faire à des distances considérables, puisque nous voyons tous les jours des graines et d’autres productions des Indes orientales et occidentales arriver sur nos côtes * : à la vérité, elles sont spécifiquement plus légères que l’eau, au lieu que les matières dont nous parlons sont plus pesantes ; mais comme elles sont réduites en poudre impalpable, elles se soutiendront assez longtemps dans l’eau pour être transportées a de grandes distances.

Ceux qui prétendent que ta mer n’est pas remuée à de grandes profondeurs, ne font pas attention que le flux et le reflux ébranlent et agitent à la fois toute la masse des mers, et que, dans un globe qui serait entièrement liquide, il y aurait de l’agitation et du mouvement jusqu’au centre; que la force qui produit celui du flux et du reflux est une torce pénétrante qui agit sur toutes les parties proportionnellement à leurs masses; qu’on pourrait même mesurer et déterminer par le calcul la quantité de cette action sur un liquide à différentes profondeurs; et qu’enfin ce point ne peut être contesté qu’en sc refusant à l'évidence du raisonnement et a la certitude des observations.

•le puis donc supposer légitimement que le flux et le reflux, les vents et toutes les autres causes qui peuvent agiter la mer, doivent produire, par le mouvement des eaux, des éminences et des inégalités dans le fond de la mer, qui seront toujours composées de couches horizontales ou également inclinées : ces éminences pourront, avec le temps, augmenter considérablement, et devenir des collines qui, dans une longue étendue de terrain, se trouveront, comme les ondes qui les auront produites, dirigées du même sens, et formeront peu à peu une chaîne de montagnes. Ces hauteurs, une fois formées, feront obstacle à runiformité du mouvement des eaux, et d en résultera des mouvements particuliers dans le mouvement général de la mer : entre deux hauteurs voisines, il se formera nécessairement un courant qui suivra leur direction commune, et coulera, comme coulent les fleuves de la terre, en formant un canal dont les angles seront alternativement opposés dans toute l'étendue de son cours. Ces hauteurs, formées au-dessus de la surface du fond, pourront augmenter encore de plus en plus; car les eaux

* l’ailiculièremenl sur les côtes d’Ecosse et d’Irlande. Voy. Bay s Dict.

THÉORIE DE LA TERRE. lOS

qui n’auront que le mouvement du flux déposeront sur la cime le sédiment ordinaire, et celles qui obéiront au courant entraineront au loin les parties qui se seraient déposées entre deux, et en même temps elles creuseront un vallon au pied de ces montagnes, dont tous les angles se trouveront correspondants, et par l’eflét de ces deux mouvements et de ces dépôts, le fond de la mer aura bientôt été sillonné, traversé de collines et de chaînes de montagnes, et semé d inégalités telles que nous les y trouvons aujourd hui. Peu à peu les matières molles, dont les éminences étaient d’abord composées, sc seront durcies par leur propre poids : les unes, formées de parties purement argileuses, auront produit ces collines de glaise qu'on trouve en tant d'endroits; d'autres, composées de parties sablonneuses et cristallines, ont fait ces énormes amas de rochers et de cailloux d'où l’on tire le cristal et les pierres précieuses; d’autres, faites de parties pierreuses mêlées de coquilles, ont formé ces lits de pierres et de marbres où nous retrouvons ces coquilles aujourd'hui; d'autres enfin, composées d une matière encore plus coquiUeuse et plus terrestre, ont produit les marnes, les craies et les terres. Toutes sont posées par lits, toutes contiennent des substances hétérogènes; les débris des productions marines s’y trouvent en abondance et à peu près suivant le rapport de leur pesanteur; les coquilles les plus légères sont dans les craies, les plus pesantes dans les argiles et dans les pierres, et elles sont remplies de la matière même des pierres et des terres où elles sont renfermées; preuve incontestable qu elles ont été transportées avec la matière qui les environne et qui les remplit, et que cette matière était réduite en particules impalpables. Enfin, toutes ces matières, dont la situation s’est établie par le niveau des eaux de la mer, conservent encore aujourd’hui leur première position.

Dn pourra nous dire que la plupart des collines et des montagnes, dont le sommet est de rocher, de pierre ou de marbre, ont pour base des matières les plus légères; que ce sont ordinairement ou des monticules de glaise ferme et solide, ou des couches de sable qu’on retrouve dans les plaines voisines jusqu à une distance assez grande, cl on nous demandera comment il est arrivé que ces marbres et ces rochers se soient trouvés au-dessus de ces sables et de ces glaises. Il me paraît que cela peut s’expliquer assez naturellement : 1 eau aura d’abord transporté la glaise ou le sable qui faisait la première couche des côtes ou du fond de la mer; ce qui aura produit au bas une éminence composée de tout ce sable ou de toute cette glaise ras- '^emblée; après cela les matières plus fermes et plus pesantes, qui se seront ti cuvées au-dessous, auront été attaquées et transportées par les eaux en pousi^ière hnpalpable au-dessus de cette éminence de glaise ou de sable, et celle poussieie de pierre aura formé les rochers et les carrières (|ue nous trouvons au-dessus des collines. On peut croire qu’étant les plus pesantes, ces matières étaient autrefois au-dessous des autres, et qu’elles sont aujourd’hui au-dessus, parce quelles ont été enlevées et transportées les dernières par le mouvement des eaux.

Pour confirmer ce que nous avons dit, examinons encore plus en détail

la situation des matières qui composent cette première épaisseur du globe terrestre, la seule que nous connaissions. Les carrières sont composées de différents lits ou couches presque toutes horizontales ou inclinées suivant la même pente; celles qui posent sur des glaises ou sur des bases d’autres matières solides sont sensiblement de niveau, surtout dans les plaines. Les carrières où l’on trouve les cailloux et les grès dispersés ont, à la vérité, une position moins régulière : cependant runiformité de la nature ne laisse pas de s’y reconnaître; car la position horizontale ou toujours également penchante des couches se trouve dans les carrières de roc vif, et dans celles des grès en grande masse : elle n’est altérée et interrompue que dans les carrières de cailloux et de grès en petite masse, dont nous ferons voir que la formation est postérieure à celle de toutes les autres matières; car le roc vif, le sable vitrifiahle, les argiles, les marbres, les pierres calcinables, les craies, les marnes, sont toutes disposées par couches parallèles, toujours horizontales ou également inclinées. On reconnaît aisément dans ces dernières matières la première formation ; car les couches sont exactement horizontales et fort minces, et elles sont arrangées les unes sur les autres comme les feuillets d'un livre. Les couches de sable, d’argile molle, de glaise dure, de craie, de coquilles, sont aussi toutes ou horizontales ou inclinées suivant la même pente. Les épaisseurs des couches sont toujours les mèn es dans toute leur étendue, qui souvent occupe un espace de plusieurs lieues, et que l’on pourrait suivre bien plus loin si l'on observait exactement. Enfin, toutes les matières ipii composent la première épaisseur du globe sont disposées de cette façon ; et quelque part qu’on fouille, on trouvera des couches, et on se convaincra par ses yeux de la vérité de ce qui vient d’être dit.

Il faut excepter, à certains égards, les couches de sable ou de gravier entraînées du sommet îles montagnes par la pente des eaux : ces veines de sable se trouvent quelquefois dans les plaines, où elles s’étendent même assez considérablement ; elles sont ordinairement posées sous la première couche de la terre labourable, et, dans les lieux plats, elles sont de niveau comme les couches jdus anciennes et plus intérieures : mais, au pied et sur la croupe des montagnes, ces couches de sable sont fort inclinées, et elles suivent le penchant de la hauteur sur laquelle elles ont coulé. Les rivières et les ruisseaux ont formé ces couches ; et en changeant souvent de lit dans les plaines, ils ont entraîné et déposé partout ces sables et ces graviers. Un petit ruisseau coulant des hauteurs voisines sullil, avec le temps, pour étendre une couche de sable ou de gravier sur toute la superficie d’un vallon, quelque s])acieux qu'il soit; et j’ai souvent observé, dans une campagne environnée de collines, dont la base est de glaise aussi bien que la première couche de la plaine, qu’au-dessus d'un ruisseau qui y coule, la glaise SC trouve immédiatement sous la terre labourable, et qu’au-dessous du ruisseau il y a une épaisseur d’environ un pied de sable sur la glaise, qui s’étend à une distance considérable. Ces couches produites par les rivières

et par les autres eaux courantes ne sont pas de l’ancienne formation ; elles se reconnaissent aisément à la différence de leur épaisseur , qui varie et n’est pas la même partout comme celle des couches anciennes, à leurs interruptions fréquentes, et enfin à la matière même, qu’il est aisé de juger, et qu'on reconnaît avoir été lavée, roulée et arrondie. On peut dire la même chose des couches de tourbes et de végétaux pourris qui se trouvent au-dessous de la première couche de terre dans les terrains marécageux : ces couches ne sont pas anciennes; et elles ont été produites par l’entassement successif des arbres et des plantes qui peu à peu ont comblé ces marais. Il en est encore de même de ces couches limoneuses que l’inondation des fleuves a produites dans différents pays : tous ces terrains ont été nouvellement formés par les eaux eourautes ou stagnantes, et ils ne suivent pas la pente égale ou le niveau aussi exactement que les couches anciennement produites par le mouvement régulier des ondes de la mer. Dans les couches que les rivières ont formées, on trouve des coquilles fluviatiles, mais il y en a peu de marines : et le peu qu’on y en trouve est brisé, déplacé, isolé, au lieu que, dans les couches anciennes, les coquilles marines se trouvent en quantité; il n'y en a point de fluviatiles, et ces coquilles de mer y sont bien conservées et toutes placées de la même manière, comme ayant été transportées et posées en même temps par la même cause. Et en effet, pourquoi ne trouve-t-on pas les matières entassées irrégulièrement, au lieu de les trouver par couches? Pourquoi les marbres, les pierres dures, les craies, les argiles, les plâtres, les marnes, etc., ne sont-ils |)as dispersés ou joints par couches irrégulières ou verticales? Pourquoi les choses pesantes ne sont-elles pas toujours au-dessous des plus légères ? Il est aisé d’apercevoir que cette uniformité de la nature, cette espèce d’organisation de la terre, cette jonction des différentes matières par couches parallèles et par lits, sans égard à leur pesanteur, n’ont pu être produites (pie par une cause aussi puissante et aussi constante que celle de l’agitation des eaux de la mer, soit par le mouvement réglé des vents, soit par celui du flux et du reflux, etc.

Ces causes agissent avec plus de force sous l’équateur que dans les autres climats, car les vents y sont plus constants et les marées plus violentes que partout ailleurs : aussi les plus grandes chaînes de montagnes sont voisines de l'équateur. Les montagnes de l’Afrique et du Pérou sont les plus hautes qu’on connaisse; et, après avoir traversé des continents entiers, elles s’étendent encore à des distances trcs-considérahlcs sous les eaux de la mer Océane. Les montagnes de l'Europe et de l’Asie, (jui s’étendent depuis I Espagne jusqu'à la Chine, ne sont pas aussi élevées que celles de l’Amérique méridionale et de l’Afrique. Les montagnes du iNord ne sont, au rapport des voyageurs, que des collines, en comparaison de celles des pays méridionaux. D’ailleurs, le nombre des lies est fort peu considérable dans les mers septentrionales, tandis qu’il y en a une quantité prodigieuse dans la zone torride; et, comme une ile n’est qu’un sommet de montagne, il est

clair que la surface de la terre a beaucoup plus d’inégalités vers l’équateur que vers le nord.

Le mouvement général du flux et du reflux a donc produit les plus grandes montagnes qui se trouvent dirigées d’occident en orient dans l’ancien continent, et du nord au sud dans le nouveau, dont les chaînes sont d’une étendue très-considérable; mais il faut attribuer aux mouvements particuliers des courants, des vents et des autres agitations irrégulières de la mer l’origine de toutes les autres montagnes. Elles ont vraisemblablement été produites par la combinaison de tous ces mouvements, dont on voit bien que les effets doivent être variés à l’infini, puisque les vents, la position différente des îles et des côtes, ont altéré de tous les temps et dans tous les sens possibles la direction du flux et du reflux des eaux. Ainsi il n’est point étonnant qu on trouve sur le globe des éminences considérables dont le cours est dirigé vers différentes plages : il suffit pour notre objet d’avoir démontré que les montagnes n’ont point été placées au hasard, et qu’elles n’ont point été produites par des tremblements de terre ou par d’autres causes accidentelles, mais qu’elles sont un effet résultant de l’ordre général de la nature, aussi bien que l’espèce d’organisation qui leur est propre, et la position des matières qui les composent.

Mais comment est-il arrivé que cette terre que nous habitons, que nos ancêtres ont habitée comme nous, qui, de temps immémorial, est un continent sec, ferme et éloigné des mers, ayant été autrefois un fond de mer, soit actuellement supérieure à toutes les eaux, et en soit si distinctement séparée? Pourquoi les eaux de la mer n’ont-elles pas resté sur cette terre, puisqu’elles y ont séjourné si longtemps? Quel accident, quelle cause a pu produire ce changement dans le globe? Est-il même possible d’en concevoir une assez puissante pour opérer un tel effet?

Ces questions sont difficiles à résoudre; mais les faits étant certains, la manière dont ils sont arrivés peut demeurer inconnue, sans préjudicier au jugement que nous devons en porter : cependant, si nous voulons y réfléchir, nous trouverons par induction des raisons très-plausibles de ces changements. Nous voyons tous les jours la mer gagner du terrain dans de certaines côtes, et en perdre dans d’autres ; nous savons que l’Océan a un mouvement général et continuel d’orient en occident; nous entendons de loin les efforts terribles que la mer fait contre les basses terres et contre les rochers qui la bornent; nous connaissons des provinces entières où on est obligé de lui opposer des digues que l’industrie humaine a bien de la peine à soutenir contre la fureur des flots; nous avons des exemples de pays récemment submergés et de débordements réguliers; I hisloire nous parle d’inondations encore plus grandes et de déluges ; tout cela ne doit-il pas nous porter à croire qu’il est en effet arrivé de grandes révolutions sur la surface de la terre, et que la mer a pu quitter et laisser à découvert la plus grande partie des terres qu’elle occupait autrefois? Par exemple, si nous nous prêtons un instant à supposer que l’ancien et le nouveau monde ne

théorie de la terre. 107

faisaient autrefois qu’un seul continent, et que, par un violent tremblement de terre, le terrain de l’ancienne Atlantique de Platon se soit affaissé, la mer aura nécessairement coulé de tous côtés pour former l’océan Atlantique, et par conséquent aura laissé à découvert de vastes continents qui sont peutêtre ceux que nous habitons. Ce changement a donc pu se faire tout a coup par l’affaissement de quelque vaste caverne dans l’inlérieur du globe, et produire par conséquent un déluge universel, ou bien ce changement ne s’est pas fait tout à coup, et il a fallu peut-être beaucoup de temps : mais enfin il s’est fait, et je crois même quïl s’est fait naturellement; car, pour juger de ce qui est arrivé et même de ce qui arrivera, nous n’avons qu à examiner ce qui arrive. Il est certain, par les observations réitérées de tous les voyageurs, que l’Océan a un mouvement constant d’orient en occident : ce mouvement se fait sentir non-seulement entre les tropiques, comme celui du vent d’est, mais encore dans toute l’étendue des zones tempérées et froides où l’on a navigué. 11 suit de cette observation, qui est constante, que la mer Pacifique fait un effort continuel contre les côtes de la Tartane, de la Chine et de l’Inde ; que l’océan Indien fait effort contre la cote orientale de l’Afrique, et que l’océan Atlantique agit de même contre toutes les côtes orientales de l’Amérique : ainsi la mer a dû et doit toujours gagner du terrain sur les côtes orientales, et en perdre sur les côtes occidentales. Cela seul suffirait pour prouver la possibilité de ce changement de teric en mer et de mer en terre; et si en effet il s’est opéré par ce mouvement des eaux d’orient en occident, comme il y a grande apparence, ne peut-on pas conjecturer irès-vraisemblableinent que le pays le plus ancien du monde est l’Asie et tout le continent oriental? que l’Europe, au contraire, et une partie de l’Afrique, et surtout les côtes occidentales de ces continents, comme l’Angleterre, la France, l’Espagne, la Mauritanie, etc., sont des terres plus nouvelles? L’histoire paraît s’accorder ici avec la physique, et eonfirmei cette conjecture, qui n’est pas sans fondement.

Mais il y a bien d’autres causes qui concourent avec le mouvement continuel de la mer d’orient en occident, pour produire 1 effet dont nous parlons. Combien n’y a-t-il pas de terres plus basses que le niveau de la mer, et qui ne sont défendues que par un isthme, un banc de rochers, ou par des digues encore plus faibles! L’effort des eaux détruira peu à peu ces barrières, et dés lors ces pays seront submergés. De plus, ne sait-on pas que les montagnes s’abaissent continuellement par les pluies qui en détachent les terres et les entraînent dans les vallées? Ne sait-on pas que les ruisseaux roulent les terres des plaines et des montagnes dans les fleuves, qui portent à leur tour cette terre superflue dans la mer? Ainsi peu à peu le fond des mers se remplit, la surface des continents s'abaisse et se met de niveau, et il ne faut (jue du temps pour que la mer prenne successivement la place de la terre.

Je ne parle point de ces causes éloignées qu’on prévoit moins qu’on ne les devine; de ces secousses de la nature, dont le moindre effet serait la

catastrophe du monde : le choc on l’approche d’une comète, l’absence de la lune, la présence d une nouvelle planète, etc., sont des suppositions sur lesquelles il est aisé de donner carrière à son imagination; de pareilles causes produisent tout ce qu’on veut, et d’une seule de ces hypothèses on va tirer mille romans physiques, que leurs auteurs appelleront Théorie de la terre. Comme historien, nous nous refusons à ces vaincs spéculations; elles roulent sur des possibilités qui, pour se réduire à l’acte, supposent un bouleversement de 1 univers, dans lequel notre globe, comme un point de matière abandonnée, échappe à nos yeux et n’est plus un objet digne de nos legaids : pour les fixer, il faut le prendre tel qu’il est, en bien observer toutes les parties, et, pour les inductions, conclure du présent au passé. D’ailleurs, des causes dont l elTet est rare, violent et subit, ne doivent pas nous toucher; elles ne se trouvent pas dans la marche ordinaire de la nature; mais dos effets qui arrivent tous les jours, des mouvements qui se suceèdent et se renouvellent sans interruption, des opérations constantes et toujours réitérées, ce sont là nos causes et nos raisons.

Ajoutons-y des exemples, combinons la cause générale avec les causes particulières, et donnons des faits dont le détail rendra sensibles les différents changements qui sont arrivés sur le globe, soit par l’irruption de 10céan dans les terres, soit par 1 abandon de ces mêmes terres, lorsqu’elles se sont trouvées trop élevées.

La plus grande irruption de 1 Océan dans les terres est celle qui a produit la mer Méditerranée. Entre deux promontoires avancés, l’Océan coule avec une très-grande rapidité par un passage étroit, et forme ensuite une vaste mer qui couvre un espace, lequel, sans y comprendre la mer Noire, est environ sept fois grand comme la France. Ce mouvement de l’Océan par le détroit de Gibraltar est contraire à tous les autres mouvements de la mer, dans tous les détroits qui joignent l’Océan à l’Océan; car le mouvement général de la mer est d orient en occident, et celui-ci seul est d occident en orient; ce qui prouve que la mer Méditerranée n'est point un golfe ancien de rOeéan, mais qu’elle a été formée par une irruption des eaux, produite par quelques causes accidentelles, comme serait un tremblement de terre, lequel aurait affaissé les terres à l’endroit du détroit, ou un violent effort de 1 Océan, causé par les vents, qui aurait rompu la digue entre les promontoires de Gibraltar et de Ceuta. Cette opinion est appuyée du témoignage des anciens, qui ont écrit que la mer Méditerranée n’existait point auirelois; et elle est, comme on voit, confirmée par I histoire naturelle et par les observations qu’on a faites sur la nature des terres à la côte d’Afri(jue et a colle d Espagne, où I on trouve les mêmes lits de pierres, les mêmes couches de terre en deçà et au delà du détroit, à peu prés comme dans de certaines vallées où les deux collines qui les surmontent se trouvent être composées des mêmes matières et au même niveau.

L’Océan s’étant donc ouvert cette porte, a d’abord coulé par le détroit avec une rapidité beaucoup plus grande qu’il ne coule aujourd’hui, et il a

inondé le continent qui joignait l’Europe à l’Afrique; les eaux ont couvert toutes les basses terres, dont nous n’apercevons aujourd'hui que les éminences et les sommets dans l'ilalie et dans les iles de Sicile, de Malte de Corse, de Sardaigne, de Chjpre, de Rhodes, et de l’Archipel.

Je n’ai pas compris la mer Noire dans cette irruption de l'Océan, parce qu’il parait que la quantité d’eau qu elle reçoit du Danube, du Niéper, du Don, et de plusieurs autres lleuves qui y entrent, est plus que sudisante pour la former, et que d’ailleurs elle coule avec une très-grande rapidité par le Bosphore dans lu mer Méditerranée. On pourrait même présumer que la mer Noire et la mer Caspienne ne faisaient autrefois que deux grands lacs, qui peut-être étaient joints par un détroit de communication, ou bien par un marais ou un petit lac qui réunissait les eaux du Don et du Volga auprès de Tria, où ces deux fleuves sont fort voisins l'un de l’autre; et l’on peut croire que ces deux mers ou ces deux lacs étaient autrefois d'une bien plus grande étendue qu’ils ne sont aujourd’hui : peu à peu ees "i-ands fleuves, qui ont leurs embouchures dans la mer Noire et dans la mer Caspienne, auront amené une assez grande quantité de terre pour fermer la communication, remplir le détroit et séparer ces deux lacs; car on sait qu’avec le temps les grands fleuves remplissent les mers et forment des continents nouveaux, comme la province de rembouchure du fleuve Jaune à la Chine, la Louisiane à l’embouchure du Mississipi, et la partie septentrionale de l'Égypte, qui doit son origine et son existence aux inondations du Nil. La rapidité de ce fleuve entraîne les terres de rintérieur de l’Afrique, et il les dépose ensuite, dans ses débordements, en si grande quantité, qu’on peut fouiller jusqu’à cinquante pieds l’épaisseur de ce limon déposé par les inondations du Nil; de même les terrains de la province de la rivière Jaune et de la Louisiane ne se sont formés que par le limon des fleuves.

Au reste, la mer Caspienne est actuellement un vrai lac qui n’a aucune communication avec les autres mers, pas même avec le lac Aral, qui parait en avoir fait partie, et qui n’en est séparé que par un vaste pays de sable dans lequel on ne trouve ni fleuves, ni rivières, ni aucun canal par lequel la mer Caspienne puisse verser scs eaux. Cette nier n'a donc aucune communication extérieure avec les autres mers , et je ne sais si l’on est bien fondé à soupçonner qu’elle en a d’intérieure avec la mer Noiro ou le golfe Persique. 11 est vrai que la mer Caspienne reçoit le Volga et plusieurs autres fleuves qui semblent lui fournir plus d'eau que l’évaporation n’en peut enlever : mais, indépendamment de la difficulté de cette estimation, il paraît que, si elle avait communication avec l'une ou l’autre de ces mers, on y aurait reconnu un courant rapide et constant qui entraînerait tout vers cette ouverture qui servirait de décharge à ses eaux, et je ne sache pas qu'on ait jamais rien observé de semblable sur cette mer; des voyageurs exacts, sur le témoignage desquels on peut compter, nous assurent le contraire, et par conséquent il est nécessaire que l’évaporation enlève de la mer Caspienne une quantité d’eau égale à celle qu’elle reçoit.

ilO HISTOIRE NATURELLE.

On pourrait encore conjecturer avec quelque vraisemblance, que la mer Noire sera un jour séparée de la Méditerranée, et que le Bosphore se remplira, lorsque les grands fleuves, qui ont leurs embouchures dans le Pont- Euxin, auront amené une assez grande quantité de terre pour fermer e détroit 5 ce qui peut arriver avec le temps, et par la diminution successive des fleuves, dont la quantité des eaux diminue à mesure que les montagnes et les pays élevés, dont ils tirent leurs sources, s’abaissent par le dépouillement des terres que les pluies entraînent et que les vents enlèvent.

La mer Caspienne et la mer Noire doivent donc être regardées plutôt comme des lacs que comme des mers ou des golfes de 1 Océan; car elles ressemblent à d’autres lacs qui reçoivent un grand nombre de fleuves et qui ne rendent rien par les voies extérieures, comme la mer Morte, plusieurs lacs en Afrique, etc. D'ailleurs les eaux de ces deux mers ne sont pas à beaucoup près aussi salées que celles de la Méditerranée ou de l'Océan, et tous les voyageurs assurent que la navigation est très-diflicilc sur la mer Noire et sur la mer Caspienne, à cause de leur peu de profondeur et de la quantité d'écueils et de bas-fonds qui s’y rencontrent, en sorte qu’elles ne peuvent porter que de petits vaisseaux : ce ijui prouve encore qu’elles ne doivent pas kre regardées eomme des golfes de l’Océan, mais comme des amas d eau formés par les grands fleuves dans l’intérieur des terres.

Il arriverait peut-être une irruption considérable de l’Océan dans les terres, si on coupait rislhme qui sépare l’Afrique de l’Asie, comme les rois d’Égypte, et depuis les califes, en ont eu le projet : et je ne sois si le canal de communication qu’on a prétendu reconnaître entre ces deux mers est assez bien constaté ; car la mer Rouge doit être plus élevée que la mer Mediterranée; cette mer étroite est un bras de l’Océan qui, dans toute son étendue, ne reçoit aucun fleuve du côté de l'Égypte, et fort peu de l’autre cote : elle ne sera donc pas sujette à diminuer comme les mers ou les lacs qui reçoivent en même temps les terres et les eaux que les fleuves y amènent, et qui se remplissent peu à peu. L’Océan fournit à la mer Rouge toutes^^ ses eaux, et le mouvement du flux et de reflux y est extrêmement sensible : ainsi’elle participe immédiatement aux grands mouvements de l’Océan. Mais la mer Méditerranée est plus basse que l'Océan, puisque les eaux y coulent avec une très-grande rapidité par le détroit de Gibraltar; d ailleurs elle reçoit le Nil qui coule parallèlement à la côte occidentale de la mer Rouge et qui traverse l’Égypte dans toute sa longueur, dont le terrain est par luimêine extrêmement bas : ainsi il est três-vraiscmblable que la mer Rouge est plus élevée que la Méditerranée, et que, si on ôtait la barrière, en coupant l’isthme de Suez, il s’ensuivrait une grande inondation et une augmentation considérable de la mer Méditerranée, à moins qu’on ne retînt les eaux par des digues et des écluses de distance en distance, comme il est à présumer qu’on l’a fait autrefois, si l’ancien canal de communication a existé.

Mais, sans nous arrêter plus longtemps à des conjectures qui, quoique fondées, pourraient paraître trop hasardées, surtout à ceux qui ne jugent

THÉORIE DE LA TERRE. m

des possibilités que par les événements actuels, nous pouvons donner des exemples récents et des faits certains sur le changement de mer en terre * et de terre en mer. A Venise, le fond de la mer Adriatique s’élève tous les jours, et il y a déjà longtemps que les lagunes de la ville feraient partie du continent, si on n’avait pas un très-grand soin de nettoyer et vider les canaux ; il en est de même de la plupart des ports, des petites baies et des embouchures de toutes les rivières. En Hollande, le fond de la mer s'élève aussi en plusieurs endroits, car le petit golfe de Zuyderzéc et le détroit du Texel ne peuvent plus recevoir de vaisseaux aussi grands qu’autrefois. On trouve, à l’embouchure de presque tous les fleuves, des îles, des sables, des terres amoncelées et amenées par les eaux, et il n’est pas douteux que la mer ne se remplisse dans tous les endroits où elle reçoit de grandes rivières. Le Rhin se perd dans les sables qu’il a lui-mème accumulés. Le Danube le Nil et tous les grands fleuves, ayant entraîné beaucoup de terrain ii’arrivent plus à la mer par un seul canal; mais ils ont plusieurs bouches, dont les intervalles ne sont remplis que des sables ou du limon qu’ils ont charriés. Tous les jours on dessèche des marais, on cultive des terres abandonnées par la mer, on navigue sur des pays submergés ; enfin, nous voyons sous nos yeux d’assez grands changements de terres en eau et d’eau en terres pour être assurés que ces changements se sont faits, se font et se feront; en sorte qu’avec le temps les golfes deviendront des continents, les isthmes seront un jour des détroits, les marais deviendront des terres arides, et les sommets de nos montagnes les écueils de la mer.

Les eaux ont donc couvert et peuvent encore couvrir successivement toutes les parties des continents terrestres, et dès lors on doit cesser d’étre étonné de trouver partout des productions marines et une composition dans l’intérieur qui ne peut être que l'ouvrage des eaux. Nous avons vu comment se sont formées les couches horizontales de la terre; mais nous n’avons encore rien dit des fentes perpendiculaires qu’on remarque dans les rochers dans les carrières, dans les argiles, etc., et qui se trouvent aussi généralement que les couches horizontales dans toutes les matières qui composent le globe. Ces fentes perpendiculaires sont à la vérité beaucoup plus éloignées les unes des autres que les couches horizontales; et plus les matières sont molles, plus ces fentes paraissent être éloignées les unes des autres. Il est fort ordinaire, dans les carrières de marbre ou de pierre dure, de trouver les fentes perpendiculaires éloignées seulement de quelques pieds : si la masse des rochers est fort grande, on les trouve éloignées de quelques toises; quelquefois elles descendent depuis le sommet des rochers jusqu’à leur base; souvent elles se terminent à un lit inférieur du rocher, mais elles sont toujours perpendiculaires aux couches horizontales dans toutes les matières calcinables, comme les craies, les marnes, les pierres, les marbres, etc.; au lieu qu’elles sont plus obliques et plus irrégulièrement posées dans les

Voyez le» preuves art. XIX.

matières vitrifiables, dans les carrières de grès et les rochers de caillou, où elles sont intérieurement garnies de pointes de cristal et de minéraux de toute espèce ; et dans les carrières de marbre ou de pierre calcinable, elles sont remplies de spar, de gypse, de gravier et d’un sable terreux, qui est bon pour bâtir et qui contient beaucoup de chaux : dans tes argiles, dans les craies, dans les marnes et dans toutes les autres espèces de terres, à l’exception des tufs, on trouve ces fentes perpendiculaires, ou vides, ou remplies de quelques matières que l’eau y a conduites.

Il me semble qu’on ne doit pas aller chercher loin la cause et l’origine de ces fentes perpendiculaires ; comme toutes les matières ont été amenées et déposées par les eaux, il est naturel de penser qu’elles étaient détrempées et qu’elles contenaient d’abord une grande quantité d’eau; peu à peu elles se sont durcies et ressuyées, et en se desséchant elles ont diminué de volume; ce qui les a fait fendre de distance en distance : elles ont dù se fendre perpendiculairement, parce que l’action de la pesanteur des parties les unes sur les autres est nulle dans cette direction, et qu’au contraire elle est tout à fait opposée à cette dûruption dans la situation horizontale; ce qui a fait que la diminution de volume n’a pu avoir d'effet sensible que dans la direction véritable. Je dis que c’est la diminution de volume par le dessèchement qui seule a produit ces fentes perpendiculaires, et que ce n’est pas l’eau contenu dans l’intérieur de ces matières qui a cherché des issues et qui a formé les fentes; car j’ai souvent observé que les deux parois de ces fentes SC répondent dans toute leur hauteur aussi exactement que deux morceaux de bois qu’on viendrait de fendre : leur intérieur est rude et ne parait pas avoir essuyé le frottement des eaux qui auraient à la longue poli et usé les surfaces; ainsi ces fentes se sont faites ou tout à coup, ou peu à peu par le dessèchement, comme nous voyons les gerçures se faire dans les bois, et la plus grande partie de l’eau s’est évaporée par les porcs. iMais nous ferons voir dans notre discours sur les minéraux, qu'il reste encore de cette eau primitive dans les pierres et dans plusieurs autres matières, et (prelle sert à la production des cristaux, des minéraux et de plusieurs autres substances terrestres .

L’ouverture de ces fentes perpendiculaires varie beaucoup pour la grandeur : quelques-unes n’ont qu’un demi-pouce, un pouce; d’autres ont un pied, deux pieds; il y en a qui ont quelquefois plusieurs toises, et ces dernières forment entre les deux parties du rocher ces précipices qu'on rencontre si souvent dans les Alpes et dans toutes les hautes montagnes. On voit bien que celles dont l’ouverture est petite ont été produites par le seul dessèchement : mais celles qui présentent une ouverture de quelques pieds de largeur ne se sont pas augmentées à ce point par cette seule cause ; c’est aussi parce que la base qui porte le rocher ou les terres supérieures s’est affaissée un peu plus d’un côté que de l'autre, et un petit affaissement dans la base, par exemple, d’une ligne ou deux, suffit pour produire dans une hauteur considérable des ouvertures de plusieurs pieds, et même de plusieurs toises :

quelquefois aussi les roehers eoulent un peu sur leur base de glaise ou de sable, et les fentes perpendieulaires deviennent plus grandes par ce mouvement. Je ne parle pas encore de ces larges ouvertures, de ces énormes coupures qu’on trouve dans les rochers et dans les montagnes; elles ont été produites par de grands affaissements, comme serait celui d’une caverne intérieure qui , ne pouvant plus soutenir le poids dont elle est chargée, s’affaisse et laisseun intervalle considérable entre les terres supérieures. Ces intervalles sont différents des fentes perpendiculaires; ils paraissent être des portes ouvertes par les mains de la nature pour la communication des nations. C’est de cette façon que se présentent les portes qu’on trouve dans les chaînes de montagnes et les ouvertures des détroits de la mer, comme les Thermopyles, les portes du Caucase, des Cordilières, etc., la porte du détroit de Gibraltar entre les monts Calpé et Abyla, la porte de l’Hellespont, etc. Ces ouvertures n’ont point été formées par la sin)ple séparation des matières, comme les fentes dont nous venons de parler, mais par l’affaissement et la destruction d’une partie même des terres, qui a été engloutie ou renversée.

Ces grands affaissements, quoique produits par des causes accidentelles et secondaires, ne laissent pas que de tenir une des premières places entre les principaux faits de l’histoire de la terre, et ils n’ont pas peu contribué à changer la face du globe. La plupart sont causés par des feux intérieurs, dont l’explosion fait les tremblements de terre et les volcans: rien n’est comparable à la force de ces matières enflammées et resserrées dans le sein de la terre; on a vu des villes entières englouties, des provinces bouleversées des montagnes renversées par leur effort. Mais, quelque grande que soit cette violence, et quelque prodigieux que nous en paraissent les effets, il ne faut pas croire que ces feux viennent d’un feu central, comme quelques auteurs l’ont écrit, ni même qu’ils viennent d’une grande profondeur, comme c’est l’opinion commune; car l’air est absolument nécessaire à leur embrasement, au moins pour l’entretenir. On peut s’assurer, en examinant les matières qui sortent des volcans, dans les plus violentes éruptions, que le foyer de la matière enflammée n’est pas à une grande profondeur, et que ce sont des matières semblables à celles qu’on trouve sur la croupe de la montagne, qui ne sont défigurées que par la calcination et la fonte des parties métalliques qui y sont mêlées; et, pour se convaincre que ces matières jetées par les volcans ne viennent pas d une grande profondeur, il n’y a qu’à faire attention à la hauteur de la montagne et juger de la force immense qui serait nécessaire pour pousser des pierres et des minéraux à une dcmi-lieue de hauteur; car l’Etna, l'IIécla, et [)lusieurs autres volcans, ont au moins cette élévation au-dessus des plaines. Or, ou sait que l’action du feu se fait en tous sens : elle ne pourrait donc pas s’exercer en haut avec une force capable de lancer de grosses pierres à une dcmi-lieue en hauteur, sans réagir avec la même force en bas et vers les côtés; cette réaction aurait bientôt détruit et percé la montagne de tous côtés , parce que les matières qui la composent ne sont pas plus dures que celles qui sont lancées : et comment

H4 IIISTOÏRK NAÏÜRELLK.

imaginer que la cavilé qui sert tic tuyau ou de canon pour conduire ces matières jusqu^i I embouchure du volean^ puisse résister a tme si grande violence? D'ailleurs, si cette cavité descendait fort bas, comme l'orifice extérieur n'est pas fort grand, il serait comme impossible qu'il en sortît à la fois une aussi grande quantité de matières enflammées et liquides, parce qu’elles se choqueraient entre elles et contre les parois du tuyau , et qu en parcourant un espace aussi long, elles s’éteindraient et se durciraient. On voit souvent couler du sommet du volcan dans les plaines des ruisseaux de bitume et de soufre fondu qui viennent de l’intérieur, et qui sont jetés au dehors avec les pierres et les minéraux. Est-il naturel d'imaginer que des matières si peu solides, et dont la masse donne si peu de prise à une violente action, puissent être lancées d’une grande profondeur? Toutes les observations qu’on fera sur ce sujet prouveront que le feu des volcans u est pas éloigné du sommet de la montagne, et qu’il s’en faut bien qu il descende ati niveau des plaines.

Cela n’empèchc pas cependant que son action ne se fasse sentir dans ces plaines par des secousses et des tremblements de terre qui s’étendent quelquefois à une très-grande distance, qu’il ne puisse y avoir de voies souterraines par où la flamme et la fumée peuvent se communiquer d'un volcan à un autre, et que dans ce cas ils ne puissent agir et s’enflammer presque en même temps. Mais c’est du foyer de l embrascment que nous parlons : il ne peut être qu’à une petite distance de la bouche du volcan, et il n est pas nécessaire, pour produire un tremblement de terre dans la plaine, que ce foyer soit au-dessous du niveau de lo plaine, ni qu’il y ait des cavités intérieures remplies du même feu 5 car une violente explosion, telle qu’est celle d un volcan, peut, comme celle d’un magasin à poudre, donner une secousse assez violente pour qu’elle produise par sa réaction un tremblement de terre.

.le ne prétends pas dire pour cela qu’il n'y ait des ircndilements de terre produits immédiatement par des feux souterrains ; mais il y en a qui viennent de la seule explosion des volcans. Ce qui confirme tout ce que je viens d’avancer à ce sujet, c'est qu’il est très-rare de trouver des volcans dans les plaines ; ils sont au contraire tous dans les plus hautes montagnes, et ils ont tous leurs bouches au sommet : si le feu intérieur qui les consume s’étendait jusque dessous les plaines, ne le verrait-on pas, dans le temps de ces violentes éruptions, s'échapper et s’ouvrir un passage au travers du terrain des plaines? et, dans le temps de la première éruption, ces feux n’anraient-ils pas plutôt percé dans les plaines et au pied des montagnes, où ils n auraient trouvé qu’une faible résistance, en comparaison de celle quils ont dù éprouver, s'il est vrai qu'ils aient ouvert et fendu une montagne d'une demilieue de hauteur pour trouver une issue ?

Ce qui fait que les volcans sont toujours dans les montagnes, c'est que les minéraux, les pyrytes et les soufres se trouvent en plus grande quantité et plus à découvert dans les montagnes que dans les plaines, et que ces lieux élevés recevant plus aisément et en plus grande abondance les |)luies et les

autres ini})ressioit.s de i air, ces lualières minérales, (jui y .sont e.xposécs se mettent en fernienlation et .s échauffent jusqu'au point de s'enflammer.

Enfin, on a souvent observé qu'aprés de violentes éruptions, pendant lesquelles le volcan rejette une très-grande quantité de matières, le .sommet de la montagne s affaisse et diminue à peu près de la même quantité qu'il .serait néce.ssaire qii il diminuât pour foui nir les matières rejetées ; autre preuve qu elles ne viennent pas de la profondeur intérieure du pied de la montagne, mais de la partie voisine du sommet, et du sommet même.

IjCs tremblements de terre ont donc produit dans plusieurs endroits des affaissements considérables, et ont fait quekpies-unes des grandes séparations qu on trouve dans les cbaines des montagnes : toutes les autres ont été produites, en mémo temps <pie les montagnes mêmes, par le mouvement des courants de la mer ; e( partout où il iry a pas eu de bouleversements, on trouve le.s couches horizontales et les angles correspondants des monta-^nes. Les volcans ont aussi formé des cavernes et des excavations .souterraines qu'il est aisé de distinguer de celles qui ont été formées par les eaux, qui, ayant entrainé de l'intérieur des montagnes les sables et les autres matières divisées, n'ont laissé que les |)ierrc.s et les rochers qui contenaient ces sables, et ont ainsi formé les cavernes que l'on remarque dans les lieux élevés; car celles qu on trouve dans les plaines ne sont ordinairement que des carrières anciennes ou des mines de sel et d'autres minéraux, comme la carrière de Maestriebt et les mines de Pologne, etc., qui sont dans des plaines. Mais les cavernes naturelles appartiennent aux montagnes , et elles reçoivent les eaux du sommet et des environs, qui y tombent comme dans des réservoirs, d'où elles coulent ensuite sur la surface de la terre, lorsqu’elles trouvent une issue. C'est à ces cavités que l’on doit attribuer l'origine des fontaines abondantes et des grosses sources ; et, lorsqu’une caverne s’affaisse et se comble, il s'ensuit ordinairement une inondation.

On voit par tout ce que nous venons de dire combien les feux souterrains contribuent à changer la surfaec et l’intérieur du globe. Celte cause est assez puissante pour produire d’aussi grands effets : mais on ne croirait pas que les vents pussent causer des altérations sensibles sur la terre ; la mer paraît être leur empire, et après le flux et le reflux, rien n’agit avec plus de puissance sur cet élément; même le flux et le reflux marchent d'un pas uniforme, et leurs effets s’opèrent d'une manière égale et qu’on prévoit : mais les vents impétueux agissent, pour ainsi dire, par caprice; ils se précipitent avec fureur et agitent la mer avec une telle violence qu’en un instant cette plaine calme et tranquille devient hérissée de vagues hautes comme des montagnes, qui viennent se briser contre les rochers et contre les côtes. Les vents changent donc à tout moment la face mobile de la mer : mais la face de la terre, qui nous parait si solide, ne devrait-elle pas être à l’abri d'un pareil effet? On sait cependant que les vents élèvent des montagnes de sable dans l’Arabie et dans l’Afrique, qu’ils en couvrent les plaines, et que souvent ils transportent ces sables à de grandes distances et jusqu’à plusieurs lieues dans la mer,

116 mSTülRK NATURELLE,

où ils les amoncèleul en si grande quantité, qu’ils y ont formé des bancs, des dunes et des îles. On sait que les ouragans sont le fléau des Antilles, de Madagascar et de beaucoup d’autres pays, où ils agissent avec tant de fureur, qu’ils enlèvent quelquefois les arbres, les plantes, les animaux avec toute la terre cultivée; ils font remonter et tarir les rivières, ils en produisent de nouvelles, ils renversent les montagnes et les rochers, ils font des trous et des gouffres dans la terre, et changent entièrement la surface des malheureuses contrées où ils se forment. Heureusement il n’y a que peu de climats exposés à la fureur impétueuse de ces terribles agitations de l’air.

Mais, ce qui produit les cbangements les plus grands et les plus généraux sur la surface de la terre, ce sont les eaux du ciel, les fleuves, les rivières cl les torrents. Leur première origine vient des vapeurs que le soleil élève audessus de la surface des mers, et que les vents transportent dans tous les climats de la terre : ces vapeurs, soutenues dans les airs et poussées au gré du vent, s’attachent aux sommets des montagnes qu’elles rencontrent, et s y accumulent en si grande quantité , qu’elles y forment continuellement des nuages, et retombent incessamment en forme de pluie, de rosée, de brouillard ou de neige. Toutes ces eaux sont d’abord descendues dans les plaines, sans tenir de route fixe : mais peu à peu elles ont creusé leur lit, et, cherchant par leur pente naturelle les endroits les plus bas de la montagne et les terrains les plus faciles à diviser ou à pénétrer, elles ont entraîné b s terres et les sables ; elles ont formé des ravines profondes en coulant avec rapidité dans les plaines; elles se sont ouvert des chemins jusqu’à la mer, qui reçoit autant d’eau par ses bords qu’elle en perd par l evaporation : et , de même que les canaux et les ravines, que les fleuves ont creusés, ont des sinuosités et des contours dont les angles sont correspondants entre eux, en sorte que l’un des bords formant un angle saillant dans les terres, le bord opposé fait toujours un angle rentrant, les montagnes et les collines, qu’on doit regarder comme les bords des vallées qui les séparent, ont aussi des sinuosités correspondantes de la même façon ; ce qui semble démontrer que les vallées ont été les canaux des courants de la mer, qui les ont creusés peu à peu et de la même manière que les fleuves ont creusé leur lit dans les terres.

Les eaux qui roulent sur la surface de la terre, et qui y entretiennent la verdure et la fertilité, ne sont peut-être que la plus petite partie de celles que les vapeurs produisent ; car il y a des veines d’eau qui coulent et de I humidilé qui se liltre à de grandes profondeurs dans l’intérieur de la terre. Dans de certains lieux, en quelque endroit qu’on fouille, on est sûr de faire un puits et de trouver de l’eau ; dans d’autres, on n’en trouve point du tout : dans presque tous les vallons et les plaines basses, on ne manque guère de trouver de l’eau à une profondeur médiocre; au contraire, dans tous les lieux élevés et dans toutes les plaines en montagnes, on ne peut en tirer du sein de la terre, et il faut ramasser les eaux du ciel. Il y a des pays d’une vaste étendue, où l'on n’a jamais pu faire un puits, et ou toutes les eaux qui servent à abreuver les habitants et les animaux sont contenues dans des

mares et des citernes. En Orient, surtout dans l’Arabie, dans l Égypte, dans la Perse, etc., les puits sont extrêmement rares, aussi bien que les sources d’eau douce ; et ees peuples ont été obligés de faire de grands réservoirs pour recueillir les eaux des pluies et des neiges : ces ouvrages, faits pour la nécessité publique, sont peut-être les plus beaux et les plus magnifiques monuments des Orientaux ; il y a des réservoirs (jui ont jusqu’à deux lieues de surface, et qui servent à arroser et à abreuver une province entière, au moyen des saignées et de petits ruisseaux qu’on en dérive de tous cêtés. Dans d autres pays au contraire, comme dans les plaines où coulent les grands fleuves de la terre, on ne peut pas fouiller un peu profondément sans trouver de 1 eau; et, dans un camp situé aux environs d'une rivière, souvent chaque tente a son puits au moyen de quelques coups de pioche.

Cette quantité d'eau, qu’on trouve partout dans les lieux bas, vient des terres supérieures et des collines voisines, au moins pour la plus grande partie; car, dans le temps des pluies et de la fonte des neiges, une partie des eaux coule sur la surface de la terre, et le reste pénètre dans 1 intérieur à travers les petites fentes des terres et des rochers; et celte eau sourcille en différents endroits lorsqu’elle trouve des issues, ou bien elle se filtre dans les sables ; et , lorsqu’elle vient à trouver un fond de glaise ou de terre ferme et solide, elle forme des lacs, des ruisseaux, et peut-être des fleuves souterrains dont le cours et l’embouchure nous sont inconnus, mais dont cependant, par les lois de la nature, le mouvement ne peut se faire qu’en allant d’un lieu plus élevé dans un lieu plus bas ; et par conséquent ces eaux souterraines doivent tomber dans la mer ou se rassembler dans quelque lieu bas de la terre, soit à la surface, soit dans l'intérieur du globe; car nous connaissons sur la terre quelques lacs dans lesquels il n’entre et desquels il ne sort aucune rivière, et il y en a un nombre beaucoup plus grand qui, ne recevant aucune rivière considérable, sont les sources des plus grands fleuves de la terre, comme les lacs du fleuve Saint- Laurent, le lac Chiamé, d’où sortent deux grandes rivières qui arrosent les royaumes d’Asem et de Pegu ; les lacs d'Assiniboils en Amérique, ceux d'Ozera en Moscovie, celui qui donne naissance au fleuve Bog, celui d’où sort la grande rivièreirlis, etc., et une infinité d’autres qui semblent être les réservoirs d'où la nature verse de tous côtés les eaux qu'elle distribue sur la surface de la terre. On voit bien que ces lacs ne peuvent être produits que par les eaux des terres supérieures, qui coulent par de petits canaux souterrains, en se filtrant à travers les graviers et les sables, et viennent toutes se rassembler dans les lieux les plus bas où se trouvent ces grands amas d'eau. Au reste, il ne faut pas croire, comme (juclques gens l'ont avancé, qu’il se trouve des lacs au sommet des plus hautes montagnes ; car ceux qu’on trouve dans les Alpes et dans les autres lieux hauts, sont tous surmontés par des terres beaucoup plus hautes et sont au pied d autres montagnes peut-être plus élevées que les premières : ils tirent leur origine des eaux qui coulent à rexlérieur ou sc filtrent dans l'intérieur de ces montagnes, tout de même que les eaux des vallons et des plaines tirent

leur source des collines voisines et des terres jdus éloignées qui les surmontent.

Il doit donc se trouver, et il se trouve en eftét, dans rintérieur de la terre, des lacs et des eaux répandues, surtout au-dessus des plaines et des grandes vallées : car les montagnes, les collines et toutes les hauteurs qui surmontent les terres basses, sont découvertes tout autour, et présentent dans leur penchant une coupe ou perpendiculaire, ou inclinée, dans I étendue de laquelle les eaux qui tombent sur le sommet de la montagne et sur les plaines élevées, après avoir pénétré dans les terres, ne peuvent manquer de trouver issue et de sortir de plusieurs endroits en l'orme de sources et de l'ontaines ; et par conséquent il n'y aura que peu ou point d’eau sous 1<!S montagnes. Dans les plaines, au contraire, comme l'eau (]ui se filtre dans les terres ne peut trouver d'issues, il y aura des amas d’eau souterrains dans les cavités de la terre, et une grande^quantité d'eau qui suintera à travers les l'entes des glaises et des terres l'ermes, ou qui se trouvera dispersée et divisée dans les graviers et dans les sables. C'est cette eau qu’on trouve partout dans les lieux bas. Pour l’ordinaire, le fond d’un puits n’est autre chose qu'un petit bassin dans lequel les eaux qui suintent des terres voisines se rassemblent en tombant d'abord goutte à goutte, et ensuite en filets d’eau continus, lorsque les routes sont ouvertes aux eaux les plus éloignées; en sorte qu'il est vrai de dire (jue, (juoique dans les plaines basses on trouve de l'eau partout, on ne pourrait cependant y faire qu'un certain nombre de jtuits, proportionné à la quantité d'eau dispersée, ou plutôt à l'étendue des terres plus élevées d’où ces eaux tirent leur^soiirce.

Dans la plupart des plaines il n’est pas nécessaire de creuser jusqu'au niveau de la rivière pour avoir de l’eau : on la trouve ordinairement à une moindre profondeur, et il n'y a pas d’apparence que l’eau des fleuves et des rivières s’étende loin en se filtrant à travers les teries. On ne doit pas tion plus leur attribuer l’origine de toutes les eaux qu’on trouve au-dessousde leur niveau dans l’intcrieur de la terre; car, dans les torrents, dans les rivières qui tarissent, dans celles dont on détourne le cours, on ne trouve pas, en fouillantdans leur lit, plus d’eau qu'on n’en trouve dans les terres voisines. Il ne faut qu’une langue de terre de cinq ou six pieds d’épaisseur pour contenir l’eau et l’empêcher de s'échapper, et j’ai souvent observé que les bords des ruisseaux et des mares ne sont pas sensiblement humides à six pouces de ilistance. Il est vrai que rétendue de la filtration est plus ou moinsgraiidc, selon que le terrain est plus ou moins pénétrable : mais, si l’on examine les ravines qui se forment dans les terres et même dans les sables, on reconnai- Ira que l’eau passe toute dans le petit espace qu’elle se oreiisc elle-même et qu’à peine les bords sont mouillés à quehjnes pouces de distance dans ces sables. Dans les terres végétales même, où la filtration doit être beaucoup plus grande que dans les sables et dans les autre terres, puisqu elle est aidée de la force du tuyau capillaire, on ne s’aperçoitpas qu elle s'étende fort loin. Dans un jardin, on arrose abondamment, et on inonde, pour ainsi dire.

iiiie planche, sans que les planches voisines s’en resscnlent considérahlernent. J’ai remarqué, en examinant de gros monceaux de terre de jardin de huit ou dix pieds d’épaisseur (]ui n’avaient pas été remués depuis quelques années, et dont le sommet était à peu près de niveau, que l’eau des pluies n‘a jamais pénétré à plus de trois ou quatre pieds de prolbndcur; en soi te qii’en remuant cette terre au printemps, après un hiver l'ort humide, j’ai trouvé la terre de l’intérieur de ces monceaux aussi sèche que quand on l’avait amoncelée. J’ai fait la même observation sur des terres accumulées, depuis prés de deux cents ans : au dessous de trois ou quatre pieds de profondeur la terre était aussi sèche que la poussière. Ainsi l’eau ne se communique ni ne s’étend pas aussi loin qu’on le croit pai- la seule filtration : cette voie n’en fournit dans l’intérieur de la terre que la plus petite partie; mais depuis la surface jusqu’à de grandes profondeurs, l’eau descend par son propre poids; elle pénétre par des conduits naturels ou par de petites routes qu’elle s’est ouvertes elle-même ; elle suit les racines des arbres, les fentes des rochers, les interstices des terres, et se divise et s'étend de tous côtés en une infinité de petits rameaux et de filets, toujours en descendant, jusqu’à ce qu’elle trouve une issue après avoir rencontré la glaise, ou un autre terrain solide sur lequel elle s’est rassemblée.

Il serait fort difficile de faire une évaluation un peu juste de la quantité des eaux souterraines qui n’ont point d’issue apparente Bien des gens ont prétendu qu’elle surpassait de beaucoup celle de toutes les eaux qui sont à la surface de la terre; et sans parler de ceux (jui ont avancé que l’intérieur du globe était absolument rempli d’eau, il y en a qui eroient qu'il y a une infinité de fleuves, de ruisseaux, de lacs dans la profondeur de la terre : mais cette opinion, quoique commune, ne me parait pas fondée, et je crois que la quantité des eaux souterraines, qui n’ont point d’issue à la surface du globe, n’est pas considérable ; car, s’il y avait un si grand nombre de rivières souterraines, pourquoi ne verrions nous pas à la surlàce de la terre les embouchures de quelques-unes de ces rivières, et par conséquent des sources grosses comme des fleuves’.^ D’ailleurs les rivières et toutes les eaux courantes produisent des changements très-considérables à la surface de la terre; elles entraînent les terres , creusent les rochers, dé|dacent tout ce qui s’opose à leur passage : il en serait de même dos fleuves souterrains ; ils produiraient des altérations sensibles dans rinterieur du globe; mais on n’y a point observé de ces changements produits par le mouvement des eaux ; rien n’est déj)lacè : les couches parallèles et horizontales subsistent partout ; les différentes matières gardent partout leur position primitive, et ce n’est qu’en fort peu d’endroits qu’on a observé quelques veines d’eau souterraines un peu considérables. Ainsi l’eau ne travaille point en grand dans l’intérieur de la terre; mais elle y fait bien de l’ouvrage en petit : comme elle est divisée en une infinité de filets, (pi’elle est retenue par autant d’obstacles, et enfin

* Voyez les preuves , art. X. XI el X\ lll.

qu’elle est dispersée presque partout, elle concourt immédiatement à la formation de plusieurs substances terrestres qu’il faut distinguer avec soin des matières anciennes, et qui en elfet en différent totalement par leur forme et par leur organisation.

Ce sont donc les eaux rassemblées dans la vaste étendue des mers qui, par le mouvement continuel du flux et du reflux, ont produit les montagnes, les vallées et les autres inégalités de la terre; ce sont les courants de la mer qui ont creusé les vallons et élevé les collines, en leur donnant des directions correspondantes; ce sont ces mêmes eaux de la mer qui, en transportant les terres, les ont disposées les unes sur les autres par lits horizontaux; et ce sont les eaux du ciel qui peu à peu détruisent l’ouvrage de la mer, qui rabaissent continuellement la hauteur des montagnes, qui comblent les vallées, les bouches des fleuves et les golfes, et qui, ramenant tout au niveau, rendront un jour cette terre à la mer, qui s’en emparera successivement, en laissant à découvert de nouveaux continents entrecoupés de vallons et de montagnes, en tout semblables à ceux que nous habitons aujourd’hui.

Monlbard, le 3 octobre 1744.

PREUVES

SE LA

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