‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 45 sur 150 · LUMIERE PUT FAITS · texte numérisé non relu

LUMIERE PUT FAITS

Yeita la première parote de Dieu; elle est si sublime et si prompte , qu'elle nous indique assex que la production de la lumière

s* fit en un instant

ne parut pas d'abord ni "tout & coup comme un éclair universel; elle demeura pendant du temps confondue avec les ténèbres , et Dieu prit lui-même du temps pour la considérer j car, est-il dit,

BBS ÉPOQUES DE LA. NATURE. «3

cependant la lumière mier verset de la Genèse, dont la traduction précise en notre langue doit être : Au commencement Dieu tira du néant la matière du ciel et de la terre; et ce qui prouve que ce mot créer, OU tirer du néant, ne doit s*ap-

« Dieu vit que Là lumière étoit boïtïte,

ET IL SKPA&A LA LUMIERE d'aVEC LES TÉJtB-

L'acte de la séparation de la lumière d'avec les ténèbres est donc évidemment distinct et physiquement éloigné par un espace de temps de l'acte de sa production; et ce temps , pendant lequel il plut à Dieu de la considérer pour voir quelle étoit Bonne, c'est-à-dire utile à ses desseins; ce temps, dis-je , appartient encore et doit s'ajouter à celui du chaos, qui ne commença à se débrouiller que quand la lumière lut séparée des ténèbres.

Voilà donc deux temps, voilà deux espaces de durée, que le texte sacré nous force à reconnoître : le premier, entre la création de la matière en général et la production de la lumière ; le second , entre cette production de la lumière et sa séparation d'avec les ténèbres. Ainsi, loin de manquer à Dieu en donnant à la matière plus d ancienneté qu'au monde tel qu'il est, c'est au contraire le respecter autant qu'il est en nous, en conformant notre intelligence à sa parole. En'effet, la lumière qui éclaire nos âmes ne vient-elle pas de Dieu? Les vérités qu'elle nous présente peuvent-elles être contradictoires avec celles qu'il nous a révélées ? Il faut se souvenir que son inspiration divine a passé par les organes de l'homme; que sa parole nous a été transmise dans une langue pauvre, dénuée d'expressions précises pour les idées abstraites, en sorte que l'interprète de celte parole divine a été obligé d'employer souvent des mots dont les acceptions ne sent déterminées que par les circonstances : par exemple, le mot créer et le mot former ou faire sont employés indistinctement pour signifier la même chose ou des choses semblables, tandis que dans nos langues ces deux mots ont chacun un sens très-différent et très-déterminé : créer est tirer une substance du néant; former ou faire, c'est la tirer de quelque chose sous une forme nouvelle; et il paroit que le mot créer * appartient de préférence et peut-être uniquement au pre-

i. Le mot N1I1 > bara> que l'on traduit ici par $r*tr, m traduit dans tons les antres passages de rÉaritare ^u former on faut.

pliquer qu'à ces premières paroles, c'est que toute la matière du ciel et de la terre ayant été créée ou tirée du néant dès le commencement , il n'est plus possible et par conséquent plus permis de supposer de nouvelles créations de matière, puisque alors toute matière n'auroit pas été créée dès le commencement. Par conséquent l'ouvrage des six jours ne peut s'entendre que comme une formation , une production de formes tirées de la matière créée précédemment , et noh pas comme d'autres créations de matières nouvelles tirées immédiatement du néant; et en effet, lorsqu'il est question de la lumière , qui est la première de ces formations ou productions tirées du sein de la matière, il est dit seulement Que la lumière soit faite, et non pas Que la lumière soit créée. Tout concourt donc à prouver que la matière ayant été créée inprincipio, ce ne fut que dans des temps subséquens qu'il plut au souverain Etre de lui donner la forme , et qu'au lieu de tout créer et tout former dans le même instant, comme il l'auroit pu faire s'il eût voulu déployer toute l'étendue de sa toutepuissance , il n'a voulu au contraire qu'agir avec le temps , produire successivement , et mettre même des repos , des intervalles considérables, entre chacun de ses ouvrages. Que pouvons-nous entendre par les six jours que l'écrivain sacré nous désigne si précisément en les comptant les uns après les autres, sinon six espaces de temps , six intervalles de durée? Et ces espaces de temps indiqués par le ribm de jours, faute d'autres expressions, ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours actuels , puisqu'il s'est passé successivement trois de ces jours avant que le soleil ait été placé dans le ciel. Il n'est donc pas possible que ces jours fussent semblables aux nôtres; et l'interprète de Dieu semble l'indiquer assez en les comptant toujours du soir au matin , au lieu que les jours solaires doivent se compter du matin au soir. Ces six jours n'étoient donc pas des jours solaires semblables aux nôtres , ni même des jours de lumière , puisqu'ils commençoient par le soir et finissaient au matin : ces jours n'étoient pas même égaux, car ils n'auroient pas été proportionnés à l'ouvrage. Ce ne sont donc que six espaces de temps : l'historien sacré ne détermine pas la durée de chacun ; mais le sens de la narration semble la rendre

assea longue pour que nous puissions l'étendre autant que l'exigent les vérités physiques que nous avons à démontrer. Pourquoi donc se récrier si fort sur cet emprunt du temps que nous ne faisons qu'autant que nous y sommes forcés par la connoissance démonstrative des phénomènes de la nature? Pourquoi vouloir nous refuser ce temps, puisque Dieu nous le donne par sa propre parole , et qu'elle seroit contradictoire ou inintelligible si nous n'admettions pas l'existence de ces premiers temps antérieurs à la formation du monde tel au il est?

A la bonne heure, que l'on dise, que l'on soutienne, même rigoureusement, que depuis le dernier terme , depuis la fin des ouvrages de Dieu , c'est-à-dire depuis la création de l'homme , il ne s'est écoulé que six ou huit mille ans , parce que les différentes généalogies du genre humain depuis Adam n'en indiquent pas davantage; nous devons, cette fois, cette marque de soumission et de respect , à la plus ancienne , à la plus sacrée de toutes les traditions; nous lui devons même plus, c'est de ne jamais nous permettre de nous écarter de la lettre de cette sainte tradition que quand la lettre tue, c'est-à-dire quand elle paroi t directement opposée à la saine raison et à la vérité des faits de la nature : car toute raison, toute vérité, venant également de Dieu , il n'y a de différence entre les vérités qu'il nous a révélées et celles qu'il nous a permis de découvrir par nos observations et nos recherches; il n'y a, iis-je, d'autre différence que celle d'une première faveur faite gratuitement, à une seconde grâce qu'il a voulu différer et nous faire mériter par nos travaux ; et c'est par cette raison que son interprète n'a parlé aux premiers hommes, encore très-ignorans, que dans le sens vulgaire , et qu'il ne s'est pas élevé au dessus de leurs connoissances , qui, bien îoin d'atteindre au vrai système du monde, ne s'étendoient pas même au delà des notions communes, fondées sur le simple rapport des sens ; parce qu'en effet c'étoit au peuple qu'il falloit parler, et que la parole eût été vaine et inintelligible si elle eût été telle qu'on pourroit la prononcer aujourd'hui, puisque aujourd'hui même il n'y a qu'un petit nombre d'hommes auxquels les vérités astronomiques et physiques soient assez connues pour n'en pouvoir douter, et qui puissent en entendre le langage.

Voyons donc ce qu'étoit la physique dans ces premiers âges du monde, et ce qu'elle seroit encore si l'homme n'eût jamais étudié la nature. On voit le ciel comme une voûte

DE LA NATURE

d'azur dans laquelle le soleil et la lune pa* roissent être les astres les plus considérables, dont le premier produit toujours la lumière du jour, et le second fait souvent celle de la nuit; on les voit paroître ou se lever d'un côté, et disparoître ou se coucher de l'autre, après avoir fourni leur course et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. On voit que la mer est de la même conteur que la voûte azurée, et qu'elle paroi t toucher au ciel lorsqu'on la regarde au loin. Toutes les idées du peuple sur le système du monde ne portent que sur ces trois ou quatre notions; et quelque fausses qu'elles soient, il falloit s'y conformer pour se faire entendre.

En conséquence de ce que la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel , il étoit naturel d'imaginer qu'il existe en effet des eaux supérieures et des eaux inférieures, dont les unes remplissent le ciel et les autres la mer, et que , pour soutenir les eaux supérieures, il falloit un firmament, c'est-àdire un appui , une voûte solide et transparente, au travers de laquelle on aperçût l'azur des eaux supérieures; aussi est- il dit : Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux d'avec les eaux. Et Dieu fit le firmament, et sépara les eaux qui étoientsous le firmament, de celles qui e'toient au dessus du firmament, et Dieu donna au firmament le nom de ciel.,,, et à toutes les eaux rassemblées sous le firmament le nom de mer. C'est à ces mêmes idées que se rapportent les cataractes du ciel, c'est-à-dire les portes ou les fenêtres de ce firmament solide qui s'ouvrirent lorsqu'il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour noyer la terre. C'est encore d'après ces mêmes idées qu'il est dit que les poissons et les oiseaux ont eu une origine commune. Les poissons auront été produits par les eaux inférieures , et les oiseaux par les eaux supérieures, parce qu'ils s'approchent par leur vol de la voûtt azurée, que le vulgaire n'imagine pas être beaucoup plus élevée que les nuages. De même le peuple a toujours cru que les étoiles sont attachées comme des clous à cette voûte solide, qu'elles sont plus petites que la lune, et infiniment plus petites que le soleil : il ne distingue pas même les planètes des étoiles fixes; et c'est par cette raison qu'il n'est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la création; c'est par la même raison que la lune y est regardée comme le second astre, quoique ce ne soit en effet que le plus petit de tous les corps célestes, etc. , etc. , etc.

Tout, dans le récit de Moïse, est mis à la portée de l'intelligence du peuple; tout y est représenté relatiTement à l'homme vulgaire, auquel il ne s'agissoit pas de démontrer le vrai système du monde , mais qu'il suffisoit d'instruire de ce qu'il devoit au Créateur, en lui montrant les effets de sa toute-puissance comme autant de bienfaits : les vérités de la nature. ne dévoient paraître qu'avec le temps, et le souverain Etre se les réservoit comme le plus sûr moyen de rappeler l'homme à lui, lorsque sa foi, déclinant dans la suite des siècles , seroit devenue chancelante; lorsque éloigné de son origine, il pourrait l'oublier ; lorsqu'enfin trop accoutumé au spectacle de la nature, il n'en seroit lus touché et viendrait à en méconnoître auteur. Itétoit donc nécessaire de raffermir de temps en temps et même d'agrandir l'idée de Dieu dans l'esprit et dans le cœur de l'homme. Or, chaque découverte produit ce grand effet; chaque nouveau pas que nous raisons dans la nature nous rapproche du Créateur. Une vérité nouvelle est une espèce de miracle , l'effet en est le même , et elle ne diffère du vrai miracle qu'en ce que celui-ci est un coup d'éclat que Dieu frappe immédiatement et rarement, au lieu qu'il se sert de l'homme pour découvrir et manifester les merveilles dont il a rempli le sein de la nature; et que, comme ces merveilles s'opèrent à tout instant, qu'elles sont exposées de tout temps et pour tous les temps à sa contemplation, Dieu le rappelle incessamment à lui , non seulement par le spectacle actuel, mais encore par le développement successif de ses oeuvres.

k Au reste , je ne me suis permis cette interprétation des premiers versets de la Genèse que dans la vue d'opérer un grand bien; ce seroit de concilier à jamais la science de la nature avec celle de la théologie : elles ne peuvent, selon moi, être en contradiction qu'en apparence, et mon explication semble le démontrer. Mais si cette explication, quoique simple et très-claire , parait insuffisante et même hors de propos à quelques esprits trop strictement attachés à la lettre , je les prie de me juger par l'intention , et de considérer que mon système sur les époques de la nature étant purement hypothétique , il ne peut nuire aux vérités révélées, oui sont autant d'axiomes immuables, in- (iépendans de toute hypothèse, et auxquels j'ai soumis et je soumets mes pensées.

DE LA NATURE

ADDITIONS DE BUFFON

(Sur tm pmg* 79.)

« Il ne faut pas creuser bien avant pour trouver d'abord une chaleur constante et qui ne varie plus, quelle que soit la température de l'air à la surface de la terre. On sait que la liqueur du thermomètre se soutient tou-

{'ours sensiblement pendant toute l'année à a même hauteur dans les caves de l'Observatoire, qui n'ont pourtant que 84 pieds ou 14 toises de profondeur depuis le rez-dechaussée. C'est pourquoi l'on fixe à ce point la hauteur moyenne ou tempérée de notre climat. Cette chaleur se soutient encore ordinairement et à peu de chose près la même depuis une semblable profondeur de 14 ou i5 toises jusqu'à 60 , 80 , ou 100 toises et au delà, plus ou moins, selon les circonstances, comme on réprouve dans les mines ; après quoi elle augmente et devient quelquefois si graude , que les ouvriers ne sauraient y tenir et y vivre, si on ne leur procurait pas quelques rafraichissemens et un nouvel air, soit par des puits de respiration, soit par des chutes d'eau.... M. de Gensanne a éprouvé dans les mines de Giromagny, à trois lieues de Béfort, que le thermomètre étant porté à 5a toises de profondeur verticale , se soutint à 10 degrés , comme dans les caves de l'Observatoire;

3u'à 106 toises de profondeur il étoit à 10 egrés i/a , qu'à x58 toises il monta à x5 degrés i/5, et qu'à 111 toises de profondeur il s'éleva à 18 degrés 1/6. » (Dissertation sur ta glace, par M. de Mairan; Paris, 1749, in-ia, pages 60 et suiv.)

« Plus on descend à de grandes profondeurs dans l'intérieur de la terre , dit ailleurs M. de Gensanne , plus on éprouve une chaleur sensible qui va toujours en augmentant à mesure qu'on descend plus bas : cela est au point qu'à 1800 pieds de profondeur au dessous du sol du Rhin, pris à Huningue en Alsace, j'ai trouvé que la chaleur est déjà assez forte pour causer à l'eau une évaporation sensible. On peut voir le détail de mes expériences à ce sujet dans la dernière édition de l'excellent Traité de la glace de feu mon illustre ami M. Dortous de Mairan. » (Histoire naturelle du Languedoc , t. I, p. *4.)

« Tous les filons riches des mines'de toute espèce , dit M. Eller , sont dans lès fentes perpendiculaires de la terre , et l'on ne saurait déterminer la profondeur de ces fentes : il y en a en Allemagne où l'on descend au

m BBS ÉPOQUES

delà de 600 perches (kçhters) * ; à mesure que les mineurs descendent, ils rencontrent une température d'air toujours plus chaude. » (Mémoire sur la /réitération des métaux. Académie de Berlin, année 1733.)

(Sur la page' j 5.)

feu M. Bouguer, savant astronome de l'Académie royale des Sciences , a observa qu'avec seize morceaux 4e verre ordinaire dorçt on fait les vitres, appliqués les uns contre les autres, et faisant eu tout une épaisseur de 9 lignes i/a , la lumière passant au travers qe ces seize morceaux de verre dijnmuoitdeux cent quarante-sept fois, c'està-dire qu'elle étoit deux cent quarante-sept fois plus foible qu'avant d'avoir traversé ces seize morceaux de verre. Ensuite il a placé soixante-quatorze morceaux de ce même verre à quelque distance les uns des autres dans un tuyau, pour diminuer la lumière du solei) jusqu'à extinction : cet astre étoit à 5o degrés de hauteur sur l'horizon lorsqu'il lit cette expérience ; et les soixante-quatorze morceaux de verre ne l'empéchoient pas de voir encore quelque apparence de son disque. Plusieurs personnes qui étoient avec lui voyoienf aussi une foible lueur , qu'ils ne distinguoient qu'avec peine, et qui s'évanouissoit aussitôt que leurs yeux n'étoiént pas tout-à-fait dans 1 obscurité ; mais lorsqu'on, eut ajouté trois morceaux de verre aux soixante-quatorze premiers , aucun des assistans ne vit plus la moindre lumière ; en sorte qu'en supposant quatre-vingts morceaux de ce même verre on a l'épaisseur de verre nécessaire pour qu'il n'y ait plus aucune transparence par rapport aux vues même les plus délicates ; et M. Bouguer trouve , par un calcul assez facile, que la lumière du soleil est alors rendue 900 milliards de fois plus foible : aussi toute matière transparente qui , par sa grande épaisseur , fera diminuer la lumière du soleil 900 milliards de fois perdra dès lors toute sa transparence.

En appliquant cette règle à l'eau de la mer , qui de toutes les eaux est la plus limpide /H. Bouguer a trouvé que , pour perdre toute sa transparence , il faut 256 pieds d'épaisseur , attendu que, par une autre ex-

Sérience, la lumière d'un flambeau avoit iminué dans le rapport de 14 à 5, en u*aversant.nS pouces d'épaisseur d'eau de mer contenue dans un canal de 9 pieds 7 pouces de longueur, et que, par un calcul qu'on ne peut contester , elle doit perdre toute trans-

r. Ou «More qoe le lachttr est une mesure à peu près égale à la brasse de 5 pieds de longueur ; et qui donne 3ooo pieds de profondeur à ces mines.

DB LA NATGMt,

parence à a56 pie4l. Ainsi, selon M* $ou< guer , il ne doit passer aucune lumière sensible au delà de z56 pieds dans la profon deur de l'eau. (Essai d'optique sur la gra dation de la lumière; Paris, 1799, in-ia, page 85.)

Cependant il me semble que ce résultat de M. Boujjuer s'éloigne encore beaucoup de la réalite ; il seroit à désirer qu'il eût fait ses expériences avec des masses de verre de différente épaisseur, et non pas avec des morceaux de verre mis les uns sur les autres ; je suis persuadé que la lumière du soleil Suroît percé une plus grande épaisseur que celle de ces quatre-vingts morceaux, qui, tous ensemble , ne forment que 47 ligues 1/2 , c'est-à-dire à peu près 4 pouces : or , quoique ces morceaux dont il s'e? t servi fussent de verre commun , il est certain qu'une masse solide de quatre pouces d'épaisseur de ce même verre n'auroit pas entièrement intercepté la lumière du soleil , d'autant que je me suis assuré , par ma propre expérience, qu'une épaisseur de 6 pouces de verre blanc la laisse passer encore assez vivement, comme on le verra dans la note suivante. Je crois donc qu'on doit plus que doubler les épaisseurs données par M. Bouguer, et que la lumière du soleil pénètre au moins à 600 pieds à travers l'eau de la mer : car il y a une seconde inattention dans les expériences de ce savant physicien; c'est de n'avoir pas fait passer la lumière du soleil à travers son tuyau rempli d'eau de mer , de 9 pieds 7 pouces de longueur ; il s'est contenté d'y faire passer la lumière d'Un flambeau , et il en a conclu la diminution dans le rapport de 14 à 5 : or je suis persuadé que cette diminution n'auroit pas été si grande sur la lumière du soleil, d'autant que celle du flambeau ne pouvoit passer qu'obliquement, au lieu que celle du soleil passant directement auroit été plus pénétrante par la seule incidence, indépendamment de sa pureté et de son intensité. Ainsi , tout bien considéré, il me paroît que , pour approcher le plus près qu'il est possible de la vérité, on doit supposer que la lumière du soleil pénètre dans le sein de la mer jusqu'à 100 toises ou 600 pieds de profondeur , et la chaleur jusqu'à i5o pieds. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il ne passe encore au delà quelques atomes de lumière et de chaleur, mais seulement que leur effet seroit absolument insensible , et ne pourroit être reconnu par aucun de nos sens.

(Sur la page *)$.)

Je crois être assuré de cette venté par

DM ÉPOQUES

une analogie tirée iftme expérience qui ne paroit décisive : avec me loupe de verre massif de a 7 pouces de diamètre sur 6 pouces d'épaisseur à sou centre je me suis aperçu , en couvrant la partie du milieu, que cette loupe ne bruloit , pour ainsi dire, que par les bords jusqu'à 4 pouces d'épaisseur, et que toute la partie plus épaisse ne prodoisoit presque point de chaleur; ensuite ayant couvert toute cette loupe, à l'exception d'un pouce d'ouverture sur son centre, j'ai reconnu que la lumière du soleil étoit si fort affaiblie, après avoir traversé cette épaisseur de 6 pouces de verre, qu'elle ne produisait aucun effet sur le thermomètre. Je suis donc bien fondé à présumer que cette même lumière , affaiblie par i5o pieds d'épaisseur d'eau , ne donnerait pas un degré de chaleur sensible.

La lumière que la hme réfléchit à nos yeux est certainement la lumière réfléchie du soleil; cependant cette lumière n'a point de chaleur sensible , et même, lorsqu'on la concentre au foyer d'un miroir ardent , qui augmente prodigieusement la chaleur du soleil, cette lumière réfléchie par la lune n'a point encore de chaleur sensible ; et celle du soleil n'aura pas plus de chaleur, dès ^u'en traversant une certaine épaisseur d'eau, elle deviendra aussi foible que celle de la lune. Je suis donc persuadé qu'en laissant passer les rayons du soleil dans un large tuyau rempli d'eau, de 5o pieds de longueur

seulement, ce qui n'est que le tiers de l'épaisseur que j'ai supposée , cette lumière affaiblie ne produirait sur un thermomètre

aucun effet, en supposant même la liqueur du thermomètre au degré de congélation; d'où j'ai cru pouvoir conclure que, quoique la lumière du soleil perce jusqu'à 600 pieds dans le sein de la mer , sa chaleur ne pénètre pas au quart de cette profondeur.

On peut s'en assurer par les descriptions et les dimensions qu'en a données M. Daubenton; mais , depuis ce temps, on m'a envoyé une défense entière et quelques autres morceaux d'ivoire fossile dont les dimensions excèdent de beaucoup la longueur et la grosseur ordinaires des défenses de l'élé-

{>hant : j'ai même fait chercher chei tous es marchands de Paris qui vendent de l'ivoire , on n'a trouvé aucune défense comparable à celle-ci, et il ne s'en est trouvé ,yrune seule, sur un très-grand nombre, égale à celles qui nous sont venues de Sibéne# dont la circonférence est de 19 pouces

a la bâte. Les cru celui qui n'a pas été dans la terre, et que l'on prend sur les éléphant vivant, ou qu'on trouve dans les forêts avec les squelettes récens de cet animaux ; et ils donnent le nom d'i coire cuit à celui qu'on tire de Ja terre, et dent la qualité se dénature plut ou moins par un plut ou moins long séjour, ou par la 'qualité plus ou moins active des terres ou il a été renfermé. La plupart des défentes qui nous sont venues du nord sont encore d'un ivoire très-solide, dont on pourrait faire de beaux ouvrages 3 les plus grottes nous ont été envoyées par M. de l'Islo, astronome, de l'Académie royale des Sciences ; il les a recueillies dans ton voyage en Sibérie. Il n'y avoit dans tout les magasins de Paris qu'une seule défense d'ivoire cru qui eût 19 pouces de circonférence) toutes les autres étoient plus menues : cette grosse défense avoit 6 pieds 1 pouce de longueur, et il paroît que celles qui sont au Cabinet du Roi, et qui ont été trouvées en Sibérie, avoient plus de 6 pieds i/a lorsqu'elles étoient entières ; mais , comme les extrémités en sont tronquées, on ne peut en juger qu'à peu près.

Et si l'on compare les os fémurs trouvés de même dans les terres du nord , on s'assusera qu'ils sont au moins aussi longs et considérablement plus épais que ceux des éléphant actuels.

Au reste, nous avons , comme je l'ai dit, comparé exactement les os et les défenses qui nous sont venus de Sibérie aux os et aux défenses d'un squelette d'éléphant , et nous avons reconnu évidemment que tous ces ossemens sont des dépouilles de ces animaux. Les défenses venues de Sibérie ont non seulement la figure , mais aussi la vraie structure de l'ivoire de l'éléphant , dont M. Daubenton donne la description dans les termes suivans :

« Lorsqu'une défense d'éléphant est coupée transversalement, on voit au centre, ou a peu près au centre , un point noir qui est appelé le cœur ; mais si la défente a été coupée à l'endroit de sa cavité , il n'y a au centre qu'un trou rond ou ovale : on aperçoit des lignes courbes qui s'étendent en sens contraire, depuis le centre à la circonférence, et qui se croisant forment de petites losanges ; il y a ordinairement à la circonférence une bande étroite et circulaire : les lignes courbes se ramifient à mesure qu'elles s'éloignent du centre ; et le nombre de ces lignes est d'autant plus grand , qu'elles approchent plut de la circonférence : ainsi la grandeur

de* losanges est presque partout à pea près la même. Leurs côtés, où au moins leurs

angles , ont une couleur plus vive que l'aire, sans doute parce que leur substance est plus compacte : la bande de la circonférence est quelquefois composée de fibres droites et transversales, qui aboutiraient au centre si elles étoient prolongées; c'est l'apparence de ces lignes et de ces points que l'on regarde comme le grain de l'ivoire : on l'aperçoit dans tous les ivoires, mais il est plus ou moins sensible dans les différentes défenses; et parmi les ivoires dont le grain est assez apparent pour qu'on leur donne le nom d'ivoire grenu, il v en a que Ton appelle ivoire à gros grains, pour le distinguer de l'ivoire dont le grain est fin. » voyez, dans cette Histoire naturelle, l'article de ÏÉléplumt, et les Mémoires de tAcadémie des Sciences, année 176a.

(Sur la page ti.)

" Indépendamment de tous les morceaux qui nous ont été envoyés de Russie et de Sibérie, et que nous conservons au Cabinet du Roi, il y en a plusieurs autres dans les cabinets des particuliers de Paris ; il y en a un grand nombre dans le Muséum de Pétersbourg, comme on peut le voir dans le catalogue qui en a été imprimé dès Tannée 174a ; il y en a de même dans le Muséum de Londres , dans celui de Copenhague , et dans quelques autres collections , en Angleterre, en Allemagne, en Italie : on a même fait plusieurs ouvrages de tour avec cet ivoire trouvé dans les terres du nord ; ainsi Ton ne peut douter de la grande quantité de ces dépouilles d'éléphant en Sibérie et en Russie.

M. Pallas, savant naturaliste, a trouvé dans son voyage en Sibérie , ces années dernières , une grande quantité d'ossemens d'éléphant , et un squelette entier de rhinocéros , qui n'étoit enfoui qu'à quelques pieds de profondeur.

« On vient de découvrir des os monstrueux d'éléphant à Swijatoki, à dix-sept versles de Pétersbourg ; on les a tirés d'un terrain inondé depuis long-temps. On ne peut donc plus douter de la prodigieuse révolution qui a changé le climat, les productions, et les animaux de toutes les contrées de la terre. Ces médailles naturelles prouvent que les pays dévastés aujourd'hui par la rigueur du froid ont eu autrefois tous les avantages du midi. » (Journal de politique et de littérature, 5 janvier 1776; article ae Pétersbourg.)

La découverte des squelettes et des défenses d'éléphans dans le Canada est assez

DES ÉPOQUES DE LA NATURE. '

récente , et j'en ai été Informé des premiers

rnne lettre de feu M. Collinson, membre la Société royale de Londres ; voici la traduction de cette lettre:

«M. Georges Croghannous a assurés que, dans le cours de ses voyages en 1765 et z 766 , dans les contrées voisines de la rivière A'Ohio, environ à 4 milles sud-est de cette rivière , éloignée de 640 milles du fort de Quesne (que nous appelons maintenant Pitsburgh), il a vu, aux environs d'un grand marais salé, où les animaux sauvages s'assemblent en certains temps de l'année , de grands os et de grasses dents, et qu'ayant examiné cette place avec soin , il a découvert, sur un banc élevé du côté du marais, un nombre prodigieux d'os de très-grands animaux , et que par la longueur et la forme de ces os et de ces défenses on doit conclure que ce sont des os d'éléphants.

., « Mais les grosses dents que je vous envoie, monsieur, ont été trouvées avec ces défenses; d'autres encore plus grandes que celles-ci paroissent indiquer et même démontrer qu'elles n'appartiennent pas à des éléphans. Comment concilier ce paradoxe ? Ne pourroit-on pas supposer qu'il a existé autrefois un grand animal qui avoit les défenses de l'éléphant et les mâchoires de l'hippopotame? car ces grosses dents mâchelières sont très -différentes de celles de l'éléphant. M. Croghan pense , d'après la grande quantité de ces différentes sortes de dents , c'est-à-dire des défenses et des dents molaires qu'il a observées dans cet endroit, qu'il y avoit au moins trente de ces animaux. Cependant les éléphans n'étoient point connus en Amérique, et probablement ils n'ont pu y être apportés d'Asie : l'impossibilité qu'ils ont à vivre dans ces contrées, à cause de la rigueur des hivers , et où cependant on trouve une si grande quantité de leurs os , fait encore un paradoxe que votre éminente sagacité doit déterminer.

« M. Croghan a envoyé à Londres, au mois de février 1767 , les os et les dents qu'il avoit rassemblés dans les années 1765 et 1766:

« i° A milord Shelburne , deux grandes défenses, dont une étoit bien entière et avoit près de 7 pieds de long (6 pieds 7 pouces de France) ; l'épaisseur étoit comme celle d'une défense ordinaire d'un éléphant qui auroit cette longueur.

« a0 Une mâchoire avec deux dents mâchelières qui y tenoient , et outre cela plusieurs très-grosses dents màchelières séparées.

*' * Au docteur Franklin, i* trois défenses d'éléphant, dont une, d'environ 6 pieds de long, étoit cassée par la moitié, gâtée ou rongée au centre, et semblable à de la craie ; les antres étoient très-saines ; le bout de Tune des deux étoit aiguisé en pointe et d'un très-bel ivoire.

« a0 Une petite défense d'environ 3 pieds de long, grosse comme le bras, arec les alvéoles qui reçoivent les muscles et les tendons, qui étoient d'une couleur marron luisante, laquelle avoit l'air aussi frais que si on venoit de les tirer de la tête de l'animal.

« 3° Quatre mâchelières , dont l'une des plus grandes avoit plus de largeur et un rang de pointes de plus que celles que je vous ai envoyées. Tous pouvez être assuré que toutes celles qui ont été envoyées à milord Shelburne et à M. Franklin étoient de la même forme et avoient le même émail que celles que je mets sous vos yeux.

« Le docteur Franklin a dîné dernièrement avec un officier qui a rapporté de cette même place, voisine de la rivière d'Ohio, une défense plus blanche, plus luisante , plus unie que toutes les autres , et une màchelière encore plus grande que toutes celles dont je viens de faire mention. » (Lettre de M. Gollinson à M. de Buffon, datée de Mill-hill, près de Londres, le 3 uillet 1767. )'

Extrait du Journal du ^voyage de M. Cao- GHAir, fait sur la rivière d'Ohio, et envoyé à M, Franklin au mois de mai 1 765.

« Nous avons passé la grande rivière de Miarae, et, le soir, nous sommes arrivés à Fendroit où Ton a trouvé des os d'éléphans ; il peut y avoir 640 milles de distance du fort Pitt. Dans la matinée, j'allai voir la grande place marécageuse où les animaux sauvages se rendent dans de certains temps de l'année; nous arrivâmes à cet endroit par une route battue par les bœufs sauvages ( bisons ) , éloigné d'environ 4 milles an sud-est du fleuve Ohio. Nous vîmes de nos yeux qu'il se trouve dans ces lieux une grande quantité d'ossemens , les uns épars , les autres enterrés à cinq ou six pieds sous terre , que nous vîmes dans l'épaisseur du banc de terre qui borde cette espèce de route. Nous trouvâmes là deux défenses de 6 pieds de longueur , que nous transportâmes à notre bord , avec d'autres os et des dents; et, l'année suivante, nous retournâmes au même endroit prendre encore un plus grand nombre d'autres défenses et d'autres dents.

DE LA NÀTUML tg

« Si M. de Buffon avoit des doutes et des questions â faire sur cela, je le prie, dit: M. Collinson , de me les envoyer ; je feroi* passer sa lettre à M. Crognan, homme très-honnête et éclairé, qui seroit charmé de satisfaire à ses questions. »

Ce petit Mémoire étoit joint à la lettre -que je viens de citer, et à laquelle je vais ajouter l'extrait de ce que M. Collinson m'avoit écrit auparavant au sujet de ces mêmes ossemens trouvés en Amérique :

« Il y avoit à environ un mille et demi de la rivière d'Ohio six squelettes monstrueux enterrés debout, portant des défenses de 5 à 6 pieds de long , qui étoient de la forme et de la substance des défenses d'éléphans ; elles avoient 3o pouces de circonférence à la racine; elles alloient en s'amincissant jusqu'à la pointe : mais on ne peut pas bien connoitre comment elles étoient jointes à la mâchoire , parce qu'elles étoient brisées en pièces. Un fémur de ces mêmes animaux fut trouvé bien entier ; il pesoit cent livres, et avoit 4 pieds i/a de long. Ces défenses et ces os de la cuisse font voir que l'animal étoit d'une prodigieuse grandeur. Ces faits ont été confirmés par M. Greenwood, qui , ayant été sur les lieux , a vu les six squelettes dans le marais salé ; il a de plus trouvé, dans le même lieu , de grosses dents mâchehères qui ne paraissent pas appartenir à l'éléphant , mais plutôt à 1 hippopotame ; et il a rapporté quelques-unes de ces dents à Londres, deux entre autres qui pesoient ensemble 9 livres 1/4. Il dit que l'os de la mâchoire avoit près de 3 pieds de longueur, et qu'il étoit trop lourd pour être porté par deux hommes : il avoit mesuré l'intervalle entre l'orbite des deux yeux , qui étoit de 18 pouces. Une Angloise, faite prisonnière par les sauvages et conduite à ce marais salé, pour leur apprendre à mire du sel en misant évaporer 1 eau , a déclaré se souvenir, par une circonstance singulière , d'avoir vu ces ossemens énormes; elle racontoit que trois François qui cassoient des noix étoient tous trois assis sur un seul de ces grands os de la cuisse. »

Quelque temps après m'avoir écrit ces lettres, M. Collinson lut à la Société royale de Londres deux petits Mémoires sur ce même sujet, et dans lesquels j'ai trouvé quelques faits de plus que je vais rapporter, en y joignant un mot d'explication sur les choses qui en ont besoin.

« Le marais salé où l'on a trouvé des os d'éléphans, n'est qu'à 4 milles de distance des bords de la rivière d'Ohio; mais il est

jp DM ÉPOQUES

éloigné de plus de 700 millet de la pftis prochaine cote de la mer. Il y avoit un chemin frayé paroles bœufs sauvages {bisons), assez large pour deux chariots de front, qui menoit droit à la place de ce grand marais salé, où ces animaux se rendent, aussi bien que toutes les espèces de cerfs et de chevreuils, dans une certaine saison de l'année, pour lécher la terre et boire 4e l'e&u salée..,. Les ossemens d'éléphans se trouvent 6ous une espèce de levée, ou plutôt sous la rive qui entoure et surmonte le marais à 5 ou 6 pieds de hauteur; on y voit un très -grand nombre d'os et de dents qui ont appartenu à quelques animaux d'une grosseur prodigieuse ; il y a des défenses qui ont près de 7 pieds de longueur, et qui sont d'un très-bel ivoire : on ne peut donc guère douter qu'elles n'aient appartenu à des éléphans. Mais ce qu'il y a de singulier , c'est que jusqu'ici l'on n'a trouvé parmi ces défenses aucune dent molaire ou mâchelière d'éléphant, mais seulement un grand nombre de grosses dents, dont chacune porte cinq ou six pointes mousses, lesquelles ne peuvent avoir appartenu qu'à quelque animal d'une énorme grandeur; et ces grosses dents carrées n'ont point de ressemblance aux mâchelières de l'éléphant, qui sont aplaties et quatre ou cinq fois aussi larges qu'épaisses; en sorte que ces grosses dents molaires ne ressemblent aux dents d'aucun animal connu. »

Ce que dit ici M. Collinson est très-vrai : ces grosses dents molaires diffèrent absolument des dents mâchelières de l'éléphant; et en les comparant à celles de l'hippopotame, auxquelles ces grosses dents ressemblent par leur forme carrée, on verra qu'elles en diffèrent aussi par leur grosseur, étant deux, trois, et quatre fois plus volumineuses que les grosses dents des anciens hippopotames trouvées de même en Sibérie et au Canada, quoique ces dents soient elles-mêmes trois ou quatre fois plus grosses que celles des hippopotames actuellement existans.

Toutes les dents que j'ai observées dans quatre tètes de ces animaux qui sont au Cabinet du Roi ont la face qui broie creusée en forme de trèfle , et celles qui ont été trouvées au Canada et en Sibérie ont ce même caractère , et n'en diffèrent que par la grandeur; mais ces énormes dents à grosses pointes mousses diffèrent de celles de l'hippopotame creusées en trèfle, ont toujours quatre et quelquefois cinq rançs, au lieu que les plus grosses dents de l'hippopotame n'en ont que trois, comme on peut le voir en comparant les figures 4, 5 et 6 avec eel-

P9 U HÀTtfl*.

les des figures 7 et 8, pi 1, fl paraît donc certain que ces grosses dents n'ont jamais appartenu à l'éléphant ni à l'hippopotame : la différence de grandeur, quoique énorme, ne m'empêcheroit pas de les regarder comme appartenant à cette dernière espèce, si tous les caractères de la forme étoient semblables, puisque nous connoissons, comme je viens de le dire, d'autres dents carrées, trois ou quatre fois plus grosses que celles de no$ hippopotames actuels , et qui néanmoins ayant les mêmes caractères pour la forme, et particulièrement les creux en trèfle sur la face oui broie, sont certainement des dents d'hippopotames trois fois plus grands que ceux dont nous avons les têtes ; et c'est de ces grosses dents . fig. 7, qui sont vraiment des dents d'hippopotames , que j'ai parlé lorsque j'ai dit qti'il s'en trouvoit également dans les deux coutinens , aussi bien que des défenses d'éléphans : mais ce qu'il y a de très - remar- Suable , c'est que non seulement on a trouvé e vraies défenses d'éléphans et de vraies dents de gros hippopotames en Sibérie et au Canada, mais qu'on y a trouvé de même ces dents beaucoup plus énormes à grosses pointes mousses et à quatre rangs; je crois donc pouvoir prononcer avec fondement que cette très-grande espèce d'animal est perdue.

M. le comte de Vergennes , ministre et secrétaire d'état, a eu la bonté de me donner, en 1770, la plus grosse de toutes ces dents, laquelle est représentée planche 1, fig. 1 et a ; elle pèse 1 1 livres 4 onces. Cette énorme dent molaire a été trouvée dans la petite Tartarie, en faisant un fossé. Il y avoit d'autres os qu'on n'a pas recueillis , et, entre autres, un os fémur dont il ne restoit que la moitié bien entière, et la cavité de celte moitié contenoit quinze pintes de Paris. M. l'abbé Chappe, de l'Académie des Sciences , nous a rapporté de Sibérie une autre deut toute pareille , mais moins grosse, et qui ne pèse que 3 livres 1a onces i/a , fig. 4 et 5. Enfin la plus grosse de celles que M. Collinson m'avoit envoyées , et qui est représentée fig. 6, a été trouvée, avec plusieurs autres semblables , en Amérique, près de la rivière d'Ohio; et d autres qui nous sont venues de Canada leur ressemblent parfaitement. L'on ne peut donc pas douter qu'indépendamment de l'éléphant et de l'hippopotame, dont on trouve également les dépouilles dans les deux continens , il n'y eut encore un autre animal commun aux deux continens , d'une grandaur supé-

DBS taOQUB*

Heure à celle même des plus grands élé-

Shans ; car la forme carrée de ces énormes ents mâchelières prouve qu'elles étoient en nombre dans la mâchoire de l'animal ; et quand on n'y en supposerait que six ou même quatre de chaque côté, on peut juger de l'énormité d'une tète qui aurait au moins seize dents mâchelières , pesant chacune dix ou onze livres. L'éléphant n'en a que quatre, deux de chaque côté; elles sont aplaties , elles occupent tout l'espace de la mâchoire ; et ces Jeux dents molaires de l'élé- Shant fort aplaties ne surpassent que de eux pouces la largeur de la plus grosse dent carrée de l'animal inconnu , qui est du double plus épaisse que celles de l'éléphant Ainsi tout nous porte à croire que cette ancienne espèce, qu'on doit regarder comme la première et la plus grande de tous les animaux terrestres, n'a subsisté que dans les premiers temps , et n'est pas parvenue jusqu'à nous ; car un animal dont l'espèce serait plus grande que celle de l'éléphant , ne pourrait se cacher nulle part sur la terre au point de demeurer inconnu ; et d'ailleurs il est évident par la forme même de ces deots, par leur émail, et par la disposition de leurs racines , qu'elles n'ont aucun rapport aux dents des cachalots ou autres cétacés , et qu'elles ont réellement appartenu à un animal terrestre dont l'espèce étoit

5 lus voisine de celle de l'hippopotame que 'aucune autre.

Dans la suite du Mémoire que j'ai cité ci-dessus, M. Collinson dit que plusieurs personnes de la Société royale connoissent, aussi bien que lui , les défenses d'éléphans que l'on trouve tous les ans en Sibérie sur les bords du fleuve Obi et des autres rivières de cette contrée. Quel système établiraton, aioute-t-il , avec quelque degré de probabilité , pour rendre raison de ces dépôts d'ossemens d'éléphans en Sibérie et en Amérique? Il finit par donner l'énumération , les dimensions , et le poids de toutes ces dents trouvées dans le marais salé de la rivière d'Ohio , dont la plus grosse dent carrée appartenoit au capitaine Ourry, et pesoit 6 livres 1/2.

Dans le second petit Mémoire de M. Collinson, lu à la Société royale de Londres , le 10 décembre 1767, il dit que, s'étant aperçu qu'une des défenses trouvées dans le marais salé avoit des stries près du gros bout, il avoit eu quelques doutes si ces stries étoient particulières ou non à l'espèce de l'éléphant; que, pour se satisfaire, il alla visiter le magasin d'un marchand qui

(ait commerce de d*ats de Uute espèce; et qu'après les avoir bien examinées, il trouva qu'il y avoit autant de défenses striées au gros bout que d'unies , et que par conséquent il ne faisoit plus aucune difficulté lie prononcer que ces défenses trouvées en Amérique ne fussent semblables, à tous égards, aux défenses d'éléphans d'Afrique et d'Asie ; mais, comme les grosses dents cariées trouvées dans le même lieu n'ont aucun rapport avec les dents molaires de l'éléphant, il pense que ce sont les restes d* quelque animal énorme qui avoit les défenses de l'éléphant avec des dents molaires particulières à son espèce, laquelle est d'une grandeur et d'une forme différente de celle d'aucun animal connu. Voyez les transactions philosophiques de l'année 1767.

Dès l'année 1748, M. Fabri, qui avoit fait de grandes courses dans le nord de la Louisiane et dans le sud du Canada , m'avoit informé qu'il avoit vu des têtes et des squelettes d'un animal quadrupède d'une grandeur énorme , que les sauvages appeloient le père-aux-bœufs , et que les os fémurs de ces animaux avoient 5 et jusqu'à 6 pieds de hauteur. Peu de temps après , et avant l'année 1767, quelques personnes à Paris avoient déjà reçu quelques-unes des grosses dents de l'animal inconnu , d'autres d'hippopotames , et aussi des ossemens d'éléphans trouvés en Canada : le nombre en est trop considérable, pour qu'on puisse douter que ces animaux n'aient pas autrefois existé dans les terres septentrionales de l'Amérique , comme dans celles de l'Asie et de l'Europe.

v Mais les éléphans ont aussi existé dans toutes les contrées tempérées de notre continent ; j'ai fait mention des défenses trouvées en Languedoc près de Simore , et de celles trouvées à Cominges en Gascogne ; je dois y ajouter la plus belle et la plus grande de toutes, qui nous a été donnée en derniei lieu pour le Cabinet du Roi par M. le duo de la Rochefoucauld , dont le zèle pour le

Srogrès des sciences est fondé sur les gran es connoissances qu'il a acquises dans tous les genres. Il a trouvé ce beau morceau en visitant, avec M. Desmarest, de l'Académie des Sciences , les campagnes aux environs de Rome. Cette défense étoit divisée en cinq fragmens, que M. le duc de la Rochefoucauld fit recueillir : l'un de ces fragmens fut soustrait par le crochetcur qui en étoit chargé, et il n'en est resté que quatre , lesquels ont environ huit pouces de diamètre ; en les rapprochant , ils forment une

longueur de sent pieds; et nous savons, par M. Desmarest, que le cinquième fragment, qui a été perdu1, avoit près de 3 pieds : ainsi Ton peut assurer que la défense entière devoit avoir environ 10 pieds de longueur. En examinant les cassures, nous y avons reconnu tous les caractères de l'ivoire de l'éléphant; seulement cet ivoire, altéré par un long séjour dans la terre , est devenu léger et friable comme les autres ivoires fossiles.

M. Tozzetti, savant naturaliste d'Italie , rapporte qu'on a trouvé , dans les vaHées de 1 Arno , des os d'éléphans et d'autres animaux terrestres en grande quantité, et épars çà et là dans les couches de la terre, et il dit qu'on peut conjecturer que les éléphans étoient anciennement des animaux indigènes à l'Europe , et surtout à la Toscane. (Extrait d'une lettre du docteur Tozzetti. Journal étranger , mois de décembre lySS. )

« On trouva, dit M. Coltellini, vers la fin du mois de novembre 1759, dans un bien de campagne appartenant au marquis de Petrella, et situé a Fusigliano dans le territoire de Gortone, un morceau d'os d'éléphant incrusté, en grande partie, d'une matière pierreuse Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a trouvé de pareils os fossiles dans nos environs.

« Dans le cabinet de M. Galeotto Corrazzi, il y a un autre grand morceau de défense d'éléphant pétrifié, et trouvé, ces dernières années, dans les environs de Cortone, au lieu appelé la Selva. . . . Ayant comparé ces fragmens d'os avec un morceau de défense d'éléphant venu depuis peu d'Asie , on a trouve qu'il y avoit entre eux une ressemblance parfaite.

« M. l'abbé Mearini m'apporta, au mois d'avril dernier , une mâchoire entière d'éléphant qu'il avoit trouvée dans le district de Farneta, village de ce diocèse. Cette mâchoire est pétrifiée en grande partie, et surtout des deux côtés, où l'incrustation pierreuse s'élève à la hauteur d'un pouce et a toute la dureté de la pierre.

« Je dois enfin à M. Muzio Angelieri Alticozzi , gentilhomme de cette ville , un fémur presque entier d'éléphant , qu'il a découvert lui-même dans un de ses biens de campagne appelé la Rota , situé dans le territoire de Cortone. Cet os, qui est long d'une brasse de Florence, est aussi pétrifié, surtout dans l'extrémité supérieure qu'on appelle la tète. . . «(Lettre de M. Louis Coltellini, de Cortone. Journal étranger, mois de juillet 1761.)

DE LA NATURE

(Sur la pa£« %i.)

La connoissance de toutes les pétrifications dont on ne trouve plus les analogues vivans, supposeroit une étude longue et une comparaison réfléchie de toutes les espèces de pétrifications qu'on a trouvées jusqu'à présent dans le sein de la terre, et cette science n'est pas fort avancée; cependant nous sommes assurés qu'il y a plusieurs de ces espèces , telles que les cornes d'ammon, les orthocératites, les pierres lenticulaires ou numismales , les bélemnites , les pierres judaïques, les anthropomorphites', etc., qu'on ne peut rapporter^ aucune espèce actuellement subsistante. Nous avons vu des cornes d'ammon pétrifiées de deux et trois pieds de diamètre, et nous avons été assurés, par des témoins dignes de foi, qu'on en a trouvé uneen Champagne plus grande qu'une meule de moulin, puisqu'elle avoit 8 pieds de diamètre sur un pied d'épaisseur : on m'a même offert dans le temps de me l'envoyer; mais rénormité de poids de cette masse , qui est d'environ huit milliers, et la grande distance de Paris , m'ont empêché d'accepter cette offre. On ne connoit pas plus les espèces d'animaux auxquels ont appartem les dépouilles dont nous venons d'indiquer les noms; mais ces exemples, et plusieurs autres que je pourrois citer , suffisent pour prouver qu'il existait autrefois dans la mer plusieurs espèces de coquillages et de crustacés qui ne subsistent plus. U en est de même de quelques poissons à écailles : la plupart de ceux qu'on trouve dans les ardoises et dans certains schistes , ne ressemblent pas assez aux poissons qui nous sont connus pour qu'on puisse dire qu'ils sont de. telle ou telle espèce; ceux qui sont au Cabi net du Roi, parfaitement conservés dans des masses de pierre , ne peuvent de même se rapporter précisément à nos espèces connues : il paroit donc que , dans tous les genres , la mer a autrefois nourri des animaux dont les espèces n'existent plus.

Mais, comme nous l'avons dit, nous n'avons jusqu'à présent qu'un seul exemple d'une espèce perdue dans les animaux terrestres, et il paroît qucc'étoit la plus grande de toutes , sans même en excepter l'éléphant. Et puisque les exemples des espèces perdues dans les animaux terrestres sont bien plus rares que dans les animaux marins , cela ne semble-t-il pas prouver encore que la formation des premiers est postérieure à celle des derniers ?

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