‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 115 sur 186 · DU MALE, PREMIÈRE GÉNÉRATION · texte numérisé non relu

DU MALE, PREMIÈRE GÉNÉRATION

Il avait plus de rapport avec le loup qu'avec le chien par le naturel ; car il conservait un peu de férocite : il avait l'œil étincelant, le regard farouche etle caractère sauvage. Il aboyait au

premier abord contre tous ceux qui le regardaïent ou qui s'en approchaient; ce n'était pas un aboiement bien distinct, mais plutôt un hurlement, qu'il faisait entendre fort souvent dans les moments de besoin et d'ennui : il avait même peu de douceur et de docilité avec les personnes qu'il connaissait le mieux; et peutêtre que s’il eût véeu en pleine liberté, il fût devenu un vrai loup par les mœurs. Il n'était familier qu'avec ceux qui lui fournissaient de la nourriture. Lorsque la faim le pressait, et que l’homme qui en avait soin lui donnait de quoi la satisfaire, il semblait lui témoigner de la reconnaissance en se dressant contre lui et lui léchant le visage et les mains. Ce qui prouve que c’est le besoin qui le rendait souple et caressant, c’est que, dans d’autres occasions, il cherchait souvent à mordre la main qui le flattait. Il n'était donc sensible aux caresses que par un grossier intérêt , et il était fort jaloux de celles que l'on faisait à sa femelle et à ses petits, pour lesquels il n'avait nul attachement : il les traitait même plus souvent en ennemi qu'en ami, et ne les ménageait guère plus que des animaux qui lui auraient été étrangers , surtout lorsqu'il s'agissait de partager la nourriture. On fut obligé de la lui donner séparément, et de l'attacher pendant le repas des autres; car il était si vorace, qu'il ne se contentait pas de sa portion, maïs se jetait sur les autres pour les priver de la leur. Lorsqu'il voyait approcher un inconnu, il s'irritait et se mettait en furie, surtouts’il était mal vêtu; il aboyait, il hurlait, grattait la terre, et s'élançait enfin sans qu'on püt l'apaiser , et sa colère durait jusqu'à ce que l’objet qui l'excitait se retirât et disparüt.

Tel a été son naturel pendant les six premiéres semaines qu'il fut, pour ainsi dire, en prison ; mais , après qu’on l'eut mis en liberté, il parut moins farouche et moins méchant. II jouait avec sa femelle, et semblait craindre, le premier jour, de ne pouyoir assez profiter de sa liberté; car il ne cessait de courir, de sauter et d’exciter sa femelle à en faire autant. Il devint aussi plus doux à l'égard des étrangers; il ne s’élançait pas contre eux avec autant de fureur, et se çontentait de gronder; son poil'se hérissait à leur aspect, comme il arrive à presque tous les chiens domestiques lorsqu'ils voient des gens qu'ils ne connaissent pas approcher de leur maître, ou même de son habitation. Il trouvait tant de plaisir à être libre, qu'on avait

de la peine à le reprendre le soir pour l'emmener coucher. Lorsqu'il voyait venir son gouverneur avec sa chaine, il se défait, s'enfuyait, et on ne parvenait à le joindre qu'après l'avoir trompé par quelque ruse; et aussitôt qu'il était rentré dans son écurie, il faisait retentir ses ennuis par un hurlement presque continuel, qui ne finissait qu'au bout de quelques heures.

Ce mâle et sa femelle étaient âgés de trois ans et deux mois en août 1776 , temps auquel je les ai décrits : ainsi, ils étaient parfaitement adultes. Le mâle était à peu près de la taille d'un fort mâtin, et il avait même le corps plus épais en tout sens ; cependant il n'était pas, à beaucoup près, aussi grand qu'un vieux loup : il n'avait que trois pieds de longueur depuis le bout du museau jusqu’à l'origine de la queue , etenviron vingt-deux pouces de hauteur depuis l'épaule jusqu'à l'extrémité des pieds, tandis que le loup a trois pieds sept pouces de longueur, et deux pieds cinq pouces de hauteur. Il tenait beaucoup plus du chien que du loup, par la forme de la tête, qui était plutôt ronde qu’allongée. Il avait, comme le mâtin , le front proéminent, le museau assez gros , etle bout du nez peu relevé. Ainsi, l’on peut dire qu'il avait exactement la tête de son père chien , mais la queue de sa mère louve; car cette queue n’était pas courte comme celle de son père, maisrpresque aussi longue que celle du loup. Ses oreilles étaient recourbées vers l'extrémité , et tenaient un peu de celles du loup , se tenant toujours droites , à l’exception de l’extrémité, qui retombaït sur elle-même en tout temps, même dans les moments où il fixait les objets qui lui déplaisaient; et, ce qu'il y a de singulier , c'est que les oreilles , au lieu d'être recourbées eonstamment de chaque côté de la tête , étaient souvent courbées du côté des yeux, et il paraît que cette différence de mouvement dépendait de la volonté de l'animal. Elles étaient larges à la base, et finissaient en pointe à l'extrémité.

rizontalement, et les angles intérieurs des yeux assez près l’un de l’autre à proportion de la largeur de la tête. Le bord des paupières était noir, ainsi que les moustaches, le bout du nez et le bord des lèvres. Les yeux étaient placés comme ceux du chien, et les orbites n'étaient

pas inclinées comme dans le loup. L'iris était \ d'un jaune fauve tirant sur le grisâtre : au-dessus des angles intérieurs des yeux, il y avait

Les paupières étaient ouvertes presque ho

DU

deux taches blanchâtres posées vis-à-vis l’une de l'autre; ce qui paraissait augmenter l'air féroce de cet animal. Il était moins haut sur ses jambes que son père chien , et paraissait tenir

beaucoup du loup par les proportions du corps

et par les couleurs du poil : cependant le train de derrière semblait être un peu plus élevé que dans le loup, quoiqu'il fût plus bas que dans le chien; ce qui provemait de ce que les jambes de derrière, dans le loup, sont beaucoup plus coudées que dans le chien, et c’est ce qui donne au loup l'air de marcher sur ses talons. Cet animal avait aussi plus de ventre que les chiens ordinaires, et tenait encore ce caractère de sa mère louve. Au reste, les jambes étaient fortes et nerveuses, ainsi que les pieds, dont les ongles étaient noirs en plus grande partie et plus allongés que dans le chien : l'animal les écartait en marchant, en sorte que la trace qu'il imprimait sur la terre était plus grande que celle des pieds du chien. Dans les pieds de devant, l’ongle externe et l’ongle qui suit l’interne étaient blancs ou de couleur de chair; dans le pied gauche de derrière, les deux ongles qui suivent l'interne étaient de cette même couleur de Chair ; et dans le pied droit de derrière, il n’y avait que l’ongle externe qui fût de cette même couleur. La queue était longue, fort semblable a celle du loup, et presque toujours trainante ; ce n'est que dans les moments de la plus grande joie que l'animal la relevait : mais, dans la colère, il la tenait serrée entre ses jambes , après lavoir tenue d’abord horizontalement tendue et l'avoir fait mouvoir sur toute sa longueur; ce qui est une habitude commune aux chiens et aux loups.

Le poil de cet animal ressemblait en tout à celui du loup; le tour des yeux était mêlé de fauve et de gris, et cette couleur venait se réunir avec le brun roux qui couvrait le dessus du nez :-ce brun roux étaitmèêlé d'unelégèrenuancede fauve pâle. Le bas des joues , les côtés du nez, toute la mâchoire inférieure , le dedans des oreilles et le dessus du cou, étaient d’un blanc plus où moins sale; la face extérieure des oreilles était d'un brun mèélé de fauve; le dessus de la tête et du cou, d'un jaune mélé de gris cendré; les épaules , la face antérieure de la jambe , le dos, les hanches et la face extérieure des cuisses . étaient de couleur noire mêlée de fauve pâle et de gris. Le moir dominait sur le dos et le croupion, ainsi que sur le dessus des épaules, où

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