‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 16 sur 186 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Variétés dans la génération des animaux,

La matière qui sert à la nutrition et à la reproduction des animaux et des végétaux est done la même; c’est une substance productive et universelle composée de molécules organiques toujours existantes , toujours actives, dont la réunion produit les corps organisés. La nature travaille done toujours sur le même fonds, et ce fonds est inépuisable; mais les moyens qu'elle emploie pour le mettre en valeur sont différents les uns des autres , et les différences ou les convenances générales méritent que nous y fassions attention, d'autant plus que c'est de là que nous devons tirer les raisons des exceptions et des variétés particulières.

On peut dire en général que les grands animaux sont moins féconds que les petits; la baleine, l'éléphant, le rhinocéros, le chameau, le bœuf, le cheval, l'homme, ete., ne produisent qu'un fœtus , et très-rarement deux ; tandis que Les petits animaux , comme les rats, les harengs, les insectes, produisent un grand nombre de petits. Cette différence ne viendrait-elle pas de ce qu’il faut beaucoup plus de nourriture pour entretenir un grand corps que pour en nourrir un petit, et que, proportion gardée, il y a dans les grands animaux beaucoup moins de nourriture superflue qui puisse devenir semence, qu'il n'y en a dans les petits animaux? Il est certain que les petits animaux mangent plus à proportion que les grands ; mais il semble aussi que la multiplication prodigieuse des plus petits animaux, comme des abeilles, des mouches et des autres insectes, pourrait être

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attribuée à ce que ces petits animaux étant doués d'organes très-fins et de membres trèsdéliés , ils sont plus en état que les autres de choisir ce qu'il y a de plus substantiel et de plus organique dans les matières végétales où animales dont ils tirent leur nourriture. Une abeille, qui ne vit que de la substance la plus pure des fleurs, reçoit certainement par cette nourriture beaucoup plus de molécules organiques , proportion gardée, qu'un cheval ne peut en recevoir par les parties grossières des végétaux , le foin et la paille , qui lui servent d'aliment; aussi le cheval ne produit-il qu'un fœtus, tandis que l'abeille en produit trente mille.

Les animaux ovipares sont en général plus petits que les vivipares, ils produisent aussi beaucoup plus : le séjour que les fœtus font dans la matrice des vivipares s'oppose encore à la multiplication; tandis que ce viscère est rempli et qu'il travaille à la nutrition du fœtus, il ne peut y avoir aucune nouvelle génération ; au lieu que les ovipares qui produisent en même temps les matrices et les fœtus, et qui les laissent tomber au dehors, sont presque toujours en état de produire ; et l'on sait qu'en empèchant une poule de couver et en la nourrissant largement, on augmente considérablement le produit de sa ponte; si les poules cessent de pondre lorsqu'elles couvent, c'est parce qu'elles ont cessé de manger , et que la crainte où elles paraissent être de laisser refroidir leurs œufs fait qu'elles ne les quittent qu’une fois par jour, et pour un très-petit temps, pendant lequel elles prennent un peu de nourriture, qui peutêtre ne va pas à la dixième partie de ce qu'elles en prennent dans les autres temps.

Les animaux qui ne produisent qu'un petit nombre de fœtus prennent la plus grande partie de leur accroissement, et même leur accroissement tout entier , avant que d'être en état d’engendrer ; au lieu que les animaux qui multiplient beaucoup engendrent avant même que leur corps ait pris la moitié, ou même le quart de son accroissement. L'homme, le cheval , le bœuf, l'âne, le boue, le bélier, ne sont capables d’engendrer que quand ils ont pris la plus grande partie de leur accroissement; il en est de même des pigeons et des autres oiseaux qui ne produisent qu’un petit nombre d'œufs ; mais ceux qui en produisent un grand nombre, comme les coqs et les poules, les poissons, ete., engendrent bien plus tôt; un coq est capable

d'engendrer à l'âge de trois mois, et il n’a pas alors pris plus du tiers de son accroissement; un poisson qui doit au bout de vingt ans peser trente livres, engendre dès la première ou seconde année , et cependant il ne pèse peut-être pas alors une demi-livre. Mais il y aurait des observations particulières à faire sur l'accroissement et la durée de la vie des poissons ; on peut reconnaitre à peu près leur âge, en examinant avec une loupe ou un microscope les couches annuelles dont sont composées leurs écailles, mais on ignore jusqu'où il peut s'étendre; j'ai vu des carpes chez M. le comte de Maurepas, dans les fossés de son château de Pontchartrain, qui ont au moins cent cinquante ans bien avérés , et elles m'ont paru aussi agiles et aussi vives que des carpes ordinaires. Je ne dirai pas avec Leeuwenhoek que les poissons sont immortels , ou du moins qu'ils ne peuvent mourir de vieillesse; tout, ce me semble, doit périr avec le temps, tout ce qui a eu une origine, une naissance, un commencement , doit arriver à un but, à une mort, à une fin; mais il est vrai que les poissons vivant dans un élément uniforme, et étant à l'abri des grandes vicissitudes et de toutes les injures de l’air, doivent se conserver plus longtemps dans le même état que les autres animaux ; et si ces vicissitudes de l'air sont, comme le prétend un grand philosophe ‘, les principales causes de la destruction des êtres vivants, il est certain que les poissons étant de tous les animaux ceux qui y sont le moins exposés , ils doivent durer beaucoup plus longtemps que les autres; mais ce qui doit contribuer encore plus à la longue durée de leur vie, c’est que leurs os sont d’une substance plus molle que ceux des autres animaux, et qu'ils ne se durcissent pas, et ne changent presque point du tout avec l’âge; les arêtes des poissons s’allongent , grossissent et prennent de l'accroissement sans prendre plus de solidité, du moins sensiblement ; au lieu que les os des autres animaux, aussi bien que toutes les autres parties solides de leur corps, prennent toujours plus de dureté et de solidité; et enfin lorsqu'elles sont absolument remplies et obstruées, le mouvement cesse et la mort suit. Dans les arêtes, au contraire, cette augmentation de solidité, cette réplétion, cette obstruction qui est la cause de la mort naturelle, ne se trouve pas,

* Le chancelier Bâcon. Voyez son Traité de la Vie et de la mort,

ou du moins ne se fait que par degrés beaucoup plus lents et plus insensibles, et il faut peut-être beaucoup de temps pour que les poissons arrivent à la vieillesse.

Tousles animaux quadrupèdes et quisont couverts de poil sont vivipares; tous ceux qui sont couverts d’écailles sont ovipares; les vivipares sont, comme nous l'avons dit, moins féconds que les ovipares : ne pourrait-on pas croire que dans les quadrupèdes ovipares, il se fait une bien moindre déperdition de substance par la transpiration, que le tissu serré des écailles la retient, au lieu que dans les animaux couverts de poil cette transpiration est plus libre et plus abondante? et n'est-ce pas en partie par cette surabondance de nourriture, qui ne peut être emportée par la transpiration , que ces animaux multiplient davantage, et qu'ils peuvent aussi se passer plus longtemps d'aliments que les autres? Tous les oiseaux et tous les insectes qui volent, sont ovipares, à l'exception de quelques espèces de mouches ‘ qui produisent d’autres petites mouches vivantes; ces mouches n'ont point d'ailes au moment de leur naissance, on voit ces ailes pousser et grandir peu à peu, à mesure que la mouche grossit, et elle ne commence à s'en servir que quand elle a pris son accroissement; les poissons couverts d’écailles sont aussi tous ovipares; les reptiles qui n’ont point de pieds, comme les couleuvres et les différentes espèces de serpents, sont aussi ovipares; ils changent de peau, et cette peau est composée de petites écailles. La vipère ne fait qu'une lésère exception à la règle générale , car elle n'est pas vraiment vivipare; elle produit d’abord des œufs, et les petits sortent de ces œufs; mais il est vrai que tout cela s'opère dans le corps de la mère , et qu'au lieu de jeter ses œufs au dehors, comme les autres animaux ovipares elleles garde et les faitécloreen dedans : les salamandres dans lesquelles on trouve des œufs, et en même temps des petits déjà formés, comme l’a observé M. de Maupertuis ?, feront une exception de la même espèce daus les animaux quadrupèdes ovipares.

La plus grande partie des animaux se perpétuent par la copulation; cependant parmi les animaux qui ont des sexes il y en a beaucoup qui ne se joignent pas par une vraie copulation; il semble que la plupart des oiseaux ne

! Voyez Leenwenhoek. tom. IV, pages 91 et 92. ? Mémoires de l'Académie, année 1727, page 52,

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fassent que comprimer fortement la femelle, comme le coq, dont la verge, quoique double , est fort courte, les moineaux, les pigeons, ete. d’autres à la vérité, comme l’autruche, le canard, l'oie, ete., ont un membre d’une grosseur considérable, et l'intromission n’est pas équivoque dans ces espèces: les poissons mâles s'approchent de la femelle dans le temps du frai ; il semble même qu'ils se frottent ventre contre ventre, car le mälese retourne quelquefois sur le dos pour rencontrer le ventre de la femelle ; mais avec cela il n’y a aucune copulation, le membre nécessaire à cet acte n'existe pas, et lorsque les poissons mâles s’approchent de si près de la femelle, ce n’est que pour répandre la liqueur contenue dans leurs laites sur les œufs que la femelle laïsse couler alors; il semble que ce soient les œufs qui les attirent plutôt que la femelle, car si elle cesse de jeter des œufs, le mâle l'abandonne, et suit avec ardeur les œufs que le courant emporte, ou que le vent disperse : on le voit passer et repasser cent fois dans tous les endroits où il y a des œufs: ce n'est sûrement pas pour l'amour de la mère qu'ilse donne tous ces mouvements, il n’est pas à présumer qu'il la connaisse toujours, car on le voit répandre sa liqueur sur tous les œufs qu'il rencontre, etsouvent avant que d'avoir rencontré la femelle.

Il y a done des animaux qui ont des sexes et des parties propres à la copulation, d’autres qui ont aussi des sexes, et qui manquent des parties nécessaires à la copulation; d’autres, comme les limacons, ont des parties propres à la copulation, et ont en même temps les deux sexes ; d’autres, comme les pucerons, n’ont point de sexe, sont également pères ou mères, et engendrent d'eux-mêmes et sans copulation, quoiqu'ils s’accouplent aussi quand il leur plait, sans qu'on puisse savoir trop pourquoi, ou, pour mieux dire, sans qu'on puisse savoir si cet accouplement estune conjonction de sexes, puisqu'ils en paraissent tous également privés ou également ponrvus ; à moins qu'on ne veuille supposer que la nature a voulu renfermer dans l'individu de cette petite bête plus de facultés pour la génération que dans aucune autre espèce d'animal, et qu'elle lui aura accordé nonseulement la puissance de se reproduire tout seul, mais encore le moyen de pouvoir aussi se multiplier par la communication d’un autre individu.

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Mais de quelque facon que la génération s'opère dans les différentes espèces d'animaux, il parait que la nature la prépare par une nouvelle production dans le corps de l'animal ; soit que cette production se manifeste au dehors, soit qu'elle reste cachée dans l'intérieur, elle précède toujours la génération; ear si l'on examine les ovaires des ovipares et les testicules des femelles vivipares, on reconnaitra qu'avant l'imprégnation des unes et la fécondation des autres, il arrive un changement considérable à ces parties, et qu'il se forme des productions nouvelles dans tous les animaux , lorsqu'ils arrivent au temps où ils doivent se multiplier. Les ovipares produisent des œufs, qui d'abord sont attachés à l'ovaire, qui peu à peu grossissent ets'en détachent, pour se revêtir ensuite, dans le canal qui les contient, du blane, de leurs membranes et de la coquille.

Cette production est une marque non équivoque de la fécondité de la femelle, marque qui la précède toujours, et sans laquelle la génération ne peut être opérée. De même dans les femelles vivipares il y asur les testicules un ou plusieurs corps glanduleux, qui croissent peu à peu au-dessous de la membrane qui enveloppe le testicule; ces corps glanduleux grossissent, s'élèvent, percent, ou plutôt poussent et soulèvent la membrane qui leur est commune avec le testicule; ils sortent à l’extérieur, et lorsqu'ils sont entièrement formés, et que leur maturité est parfaite, il se fait à leur extrémité extérieure une petite fente ou plusieurs petites ouvertures, par où ils laissent échapper la liqueur séminale, qui tombe ensuite dans la matrice: ces corps glanduleux sont, comme l'on voit, une nouvelle production qui précède la génération, et sans laquelle il n'y en aurait aucune.

Dans les mâles il y a aussi une espèce de production nouvelle qui précède toujours la génération ; car dans les mâles des ovipares, il se forme peu à peu une grande quantité de liqueur qui remplit un réservoir très-considérable, et quelquefois le réservoir même se forme tous les ans; dans les poissons, la laite se forme de nouveau tous les ans, comme dans le calmar; ou bien, d'une membrane sèche et ridée qu'elle était auparavant, elle devient une membrane épaisse et qui contient une liqueur abondante ; dans les oiseaux, les testicules se gonflent extraordinairement dans le temps qui

précède celui de leurs amours, en sorte que leur grosseur devient, pour ainsi dire, monstrueuse si on la compare à celle qu'ils ont ordinairement ; dans les mâles des vivipares, les testicules se gonflent aussi assez considérablement dans les espèces qui ont un temps de rut marqué ; et en général dans toutes les espèces il y a de plus un gonflement et une extension du membre génital, qui, quoiqu’elle soit passagère etextérieure au corps de l'animal, doit cependant être regardée comme une production nouvelle qui précède nécessairement toute génération.

Dans le corps de chaque animal, soit mâle, soit femelle, il se forme donc de nouvelles productions qui précèdent la génération; ces productions nouvelles sont ordinairement des parties particulières, comme les œufs, les corps glanduleux, les laites, ete., et quand il n'y à pas de production réelle, il y a toujours un gonflement et une extension très-considérable dans quelques-unes des parties qui servent à la génération ; mais dans d’autres espèces, nonseulement eette production nouvelle se manifeste dans quelques parties du corps, mais même il semble que le corps entier se reproduise de nouveau avant que la génération puisse s'opérer, je veux parler des insectes et de leurs métamorphoses. IL me parait que ce changement, cette espèce de transformation qui leur arrive, n'est qu'une production nouveile qui leur donne la puissance d’engerdrer; c'est au moyen de cette production que les organes de la génération se développent et se mettent en état de pouvoir agir, car l'accroissement de l'animal est pris en entier avant qu'il se transforme; il cesse alors de prendre de la nourriture, et le corps sous cette première forme n’a aucun organe pour la génération, aueun moyen de transformer cette nourriture, dont ces animaux ont une quantité fort surabondante, en œufs et en liqueur séminale; et dès lors cette quantité surabondante de nourriture, qui est plus grande dans les insectes que dans aucune autre espèce d'animal, se moule et se réunit tout entière, d'abord sous une forme qui dépend beaucoup de celle de l'animal même, et qui y ressemble en partie: la chenille devient papillon, parce que n'ayant aucun organe, aueun viscère capable de contenir le superflu de la nourriture, et ne pouvant par conséquent produire de petits êtres organisés, semblables

au grand, cette nourriture organique, toujours active, prend une autre forme en se joignant en total selon les combinaisons qui résultent de la figure de la chenille, et elle forme un papillon, dont la figure répond en partie, et mème pour la constitution essentielle, à celle de la chenille, mais dans lequel les organes de la génération sont développés, et peuvent recevoir et transmettre les parties organiques de la nourriture qui forment les œufs et les individus de l'espèce, qui doivent, en un mot, opérer la génération; et les individus qui proviennent du papillon ne doivent pas être des papillons, mais des chenilles, parce qu'en effet c’est la chenille qui a pris la nourriture, et que les parties organiques de cette nourriture se sont assimilées à la forme de la chenille et non pas à celle du papillon, qui n'est qu'une production accidentelle de cette même nourriture surabondante, qui précède la production réelle des animaux de cette espèce, et qui n’est qu'un moyen que la nature emploie pour y arriver, comme lorsqu'elle produit les corps glanduleux, ou les laites, dans les autres espèces d'animaux : mais cette idée, au sujet de la métamorphose des insectes, sera développée avecavantage, et soutenue de plusieurs preuves, dans notre histoire des insectes.

Lorsque la quantité surabondante de lanourriture organique n'est pas grande, comme dans l'homme et dans la plupart des gros animaux, la génération ne se fait que quand l'accroissement du corps de l'animal est pris, et cette génération se borne à la production d’un petit nombre d'individus ; lorsque cette quantité est plus abondante, comme dans l’espèce des coqs, dans plusieurs autres espèces d'oiseaux, et dans celles de tous les poissons ovipares, la génération se fait avant que le corps de l'animal ait pris son accroissement, et la production de cette génération s'étend à un grand nombre d'individus ; lorsque cette quantité de nourriture organique est encore plus surabondante, comme dans les insectes, elle produit d'abord un grand corps organisé, qui retient la constitution intérieure et essentielle de l'animal, mais qui en diffère par plusieurs parties, comme le papillon diffère de la chenille ; et ensuite, après avoir produit d'abord cette nouvelle forme de corps, et développé sous cette forme les organes de la génération, cette génération se fait en très-peu de temps. et sa pro-

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duction est un nombre prodigieux d'individus semblables à l'animal qui le premier à préparé cette nourriture organique dont sont composés les petits individus naissants ; enfin, lorsque la surabondance de la nourriture est encore plus grande, et qu'en même temps l'animal a les organes nécessaires à la génération, comme dans l'espèce des pucerons, elle produit d’abord une génération dans tous les individus, et ensuite une transformation, c’est-à-dire un grand corps organisé, comme dans les autres insectes; le puceron devient mouche, mais ce dernier corps organisé ne produit rien, parce qu'il n’est en effet que le superflu, ou plutôt le reste de la nourriture organique qui n'avait pas été employée à la production des petits pucerons.

Presque tous les animaux, à l'exception de l'homme, ontchaque année des temps marqués pour la génération; le printemps est pour les oiseaux la saison de leurs amours ; celle du frai des carpes et de plusieurs autres espèces de poissons, est le temps de la plus grande chaleur de l’année, comme aux mois de juin et d'août; celle du frai des brochets, des barbeaux et d'autres espèces de poissons, est au printemps ; les chats se cherchent au mois de janvier, au mois de mai et au mois de septembre ; les chevreuils, au mois de décembre ; les loups et les renards, en janvier; les chevaux, en été ; les cerfs, au mois de septembre et d'octobre ; presque tous les insectes ne se joignent qu'en automne, ete. Les uns, comme ces derniers, semblent s'épuiser totalement par l'acte de la génération; et en effet, ils meurent peu de temps après, comme l’on voit mourir au bout de quelques jours les papillons qui produisent les vers à soie; d'autres ne s’épuisent pas jusqu'à l'extinction de la vie, maïs ils deviennent, comme les cerfs, d'une maigreur extrême et d’une grande faiblesse, et il leur faut untemps considérable pour réparer la perte qu'ils ont faite de leur substance organique ; d'autres s’épuisent encore moins et sont en état d'engendrer plus souvent; d'autres enfin, comme l’homme, ne s’épuisent point du tout, ou du moins sont en état de réparer promptement la perte qu'ils ont faite, et ils sont aussi en tout temps en état d'engendrer; cela dépend uniquement de la constitution particulière des organes de ces animaux : les grandes limites que la nature a mises dans la manière d'exister,

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se trouvent toutes aussi étendues dans la mauière de prendre et de digérer la nourriture, dans les moyens de la rendre ou de la garder, dans ceux de la séparer et d'en tirer les moléeules organiques nécessaires à la reproduction; et partout nous trouverons toujours que tout ce qui peut être, est.

On doit dire lamème chose du temps de la génération des femelles ; les unes, comme les juments, portent le fœtus pendant onze à douze mois; d’autres, comme les femmes, les vaches, les biches, pendant neuf mois ; d’autres, comme les renards, le: louves, pendant cinq mois; les chiennes pendant neuf semaines, les chattes pendant six, les lapins trente-un jours; la plupart des oiseaux sortent de l'œuf au bout de vingt-un jours ; quelques-uns, comme les serins, éclosent au bout de treize ou quatorze jours, ete.; la variété est ici tout aussi grande qu’en toute autre chose, seulement il parait que les plus gros animaux, qui ne produisent qu'un petit nombre de fœtus, sont ceux qui portent le plus longtemps ; ce qui confirme encore ce que nous avons dit, que la quantité de nourriture organique est à proportion moindre dans les gros que dans les petits animaux, car c’est du superflu de la nourriture de la mère, que le fœtus tire celle qui est nécessaire à son accroissement et au développement de toutes ses parties ; et puisque ce développement demande beaucoup plus de temps dans les gros animaux que dans les petits, c’est une preuve que la quantité de matière qui y contribue n’est pas aussi abondante dans les premiers que dans les derniers.

Il y a done une variété infinie dans les animaux pour le temps et la manière de porter, de s'accoupler et de produire, et cette même variété se trouve dans les causes mêmes de la génération ; car quoique le principe général de toute production soit cette matière organique qui est commune à tout ce qui vitou végète, la manière dont s’en fait la réunion doit avoir des combinaisons à l'infini, qui toutes peuvent devenir des sources de productions nouvelles :

mes expériences démontrent assez clairement qu'il n'y a point de germes préexistants, et en même temps elles prouvent que la génération des animaux et des végétaux n’est pas univoque ; il y a peut-être autant d'êtres, soit vivants, soit végétants, qui se produisent par l'assemblage fortuit des molécules organiques,

qu'il y a d'animaux ou de végétaux qui peuvent se reproduire par une succession Constante de générations; c'est à la production de ces espèces d'êtres, qu'on doit appliquer l'axiome des anciens: Corruplio unius, generatio alterius. La corruption, la décomposition des animaux et des végétaux produit une infinité de corps organisés vivants et végétants : quelques-uns, comme ceux de la laite du calmar, ne sont que des espèces de machines, mais des machines qui, quoique très-simples, sont actives par elles-mêmes ; d'autres, comme les animaux spermatiques, sont des corps qui, par leur mouvement, semblent imiter les animaux ; d'autres imitent les végétaux par leur manière de croitre et de s'étendre; il yena d'autres, comme ceux du blé ergoté, qu'on peut alternativement faire vivre et mourir aussi souvent que l'on veut, et l'on ne sait à quoi les comparer; il y en a d'autres, même en grande quantité, qui sont d’abord des espèces de végétaux, qui ensuite deviennent des espèces d'animaux, lesquels redeviennent à leurtour des végétaux, ete. Il y a grande apparence que plus on observera ce nouveau genre d'êtres organisés, et plus on y trouvera de variétés, toujours d'autant plus singulières pour nous qu'elles sont plus éloignées de nos yeux et de l'espèce des autres variétés que nous présente la nature.

Par exemple, l'ergot ou le blé ergoté, qui est produit par une espèce d’altération ou de décomposition de la substance organique du grain, est compose d'une infinité de filets ou de petits corps organisés, semblables par la figure à des anguilles; pour les observer au microscope, il n'y a qu’à faire infuser le grain pendant dix à douze heures dans de l’eau, et séparer les filets qui en composent la substance, on verra qu'ils ont un mouvement de flexion et de tortillement très-marqué, et qu'ils ont en même temps un léger mouvement de progression qui imite en perfection celui d'une anguille qui se tortille ; lorsque l’eau vient à leur manquer, ils cessent de se mouvoir ; en y ajoutant de la nouvelle eau, leur mouvement recommence, et si on garde cette matière pendant plusieurs jours, pendant plusieurs mois, et même pendant plusieurs années, dans quelque temps qu'on la prenne pour l’observer, on y verra les mêmes petites anguilles, dès qu’on la mélera avec de l'eau, les mêmes filets en mouvement qu'on y

aura vus la première fois; en sorte qu'on peut faire agir ces petites machines aussisouvent et aussi longtemps qu’on le veut, sans les détruire et sans qu'elles perdent rien de leur force ou de leur activité. Ces petits corps seront, si l'on veut, des espèces de machines qui se mettent en mouvement dès qu'elles sont plongées dans un fluide. Ces filets s'ouvrent quelquefois comme les filaments de la semence, et produisent des globules mouvants ; on pourrait done croire qu'ils sont de la même nature, et qu'ils sont seulement plus fixes et plus solides que ces filaments.

Les anguilles qui se forment dans la colle faite avec de la farine, n'ont pas d'autre origine que la réunion des molécules organiques de la partie la plus substantielle du grain; les premières anguilles qui paraissent ne sont certainement pas produites par d’autres anguilles; cependant, quoiqu'elles n'aient pas été engendrées, elles ne laissent pas d'engendrer elles-mêmes d’autres anguilles vivantes ; on peut, en les coupant avec la pointe d'une lancette, voir les petites anguilles sortir de leur corps, et même en trèsgrand nombre, il semble que le corps de l’animal ne soit qu'un fourreau ou un sac-qui contient une multitude d'autres petits animaux, qui ne sont peut-être eux-mêmes que des fourreaux de la même espèce, dans lesquels , à mesure qu'ils grossissent, la matière organique s’assimile et prend la même forme d'anguilles.

Il faudrait un plus grand nombre d’observations que je n’en ai, pour établir des classes et des genres entre ces êtres si singuliers et jusqu'à présent si peu connus; il y en à qu'on pourrait regarder comme de vrais zoophytes qui végètent, et qui en même temps paraissent se tortiller, et qui meuvent quelques-unes de leurs parties, comme les animaux les remuent ; ily en a qui paraissent d’abord être des animaux, et qui se joignent ensuite pour former des espèces de végétaux : qu'on suive seulement avec un peu d'attention la décomposition d'un grain de froment dans l’eau, on y verra une partie de ce que je viens de dire. Je pourrais joindre d'autres exemples à ceux-ci ; mais je ne les ai rapportés que pour faire remarquer la variété qui se trouve dans la génération prise généralement; il y a certainement des êtres organisés que nous regardons comme des animaux, et qui cependant ne sont pas engendrés par des animaux de même espèce qu'eux ;

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il y en a qui ne sont que des espèces de machines; il y a de ces machines, dont l'action est limitée à un certain effet, et qui ne peuvent agir qu'une fois et pendant un certain temps, comme les vaisseaux laiteux du calmar; il y en a d'autres qu'on peut faire agir aussi longtemps et aussi souvent qu'on le veut, comme celles du blé ergoté; il y a des êtres végétants qui produisent des corps animés, comme les filaments de la semence humaine, d'où sortent des globules actifs et qui se meuvent par leurs propres forces. Il y a dans la classe de ces êtres organisés qui ne sont produits que par la corruption, la fermentation, ou plutôt la décomposition des substances animales ou végétales ; il y a, dis-je, dans cette classe des corps organisés qui sont de vrais animaux, qui peuvent produire leurs semblables, quoiqu'ils n'aient pas été produits eux-mêmes de cette facon. Les limites de ces variétés sont peut-être encore plus grandes que nous ne pouvons l'imaginer ; nous avons beau généraliser nos idées, et faire des efforts pour réduire les effets de la nature à de certains points, et ses productions à de certaines classes, il nous échappera toujours une infinité de nuances, et même de degrés, qui cependant existent dans l'ordre naturel des choses.

ADDITION

A l'article des Variétés dans la Génération, et aux articles où il est question de la génération spontance.

Mes recherches et mes expériences sur les molécules organiques démontrent qu'il ny a point de germes préexistants, et en même temps elles prouvent que la génération des animaux et des végétaux n'est pas univoque ; qu'il y a peut-être autant d'êtres, soit vivants, soit végétants, qui se reproduisent par l'assemblage fortuit des molécules organiques, qu'il y a d’animaux ou de végétaux qui peuvent se reproduire par une succession constante de générations; elles prouvent que la corruption, la décomposition des animaux et des végétaux, produit une infinité de corps organisés vivants et végétants; que quelques-uns, comme ceux de la laite du calmar, ne sont que des espèces de machines, mais des machines qui, quoique très-simples, sont actives par elles-mêmes; que d'autres, comme les animaux spermatiques,

sont des corps qui, par leur mouvement, semblent imiter les animaux ; que d'autres ressemblent aux végétaux par leur manière de croitre et de s'étendre dans toutes leurs dimensions ; qu'il y en a d'autres, comme ceux du b/é ergoté, qu'on peut faire vivre et mourir aussi souvent que l’on veut; que l’ergot ou le blé ergoté, qui est produit par une espèce d’altération ou de décomposition de la substance organique du grain, est composé d'une infinité de filets ou de petits corps organisés, semblables pour la figure à des anguilles; que pour les observer au microscope il n'y a qu'à faire infuser le grain ergoté pendant dix à douze heures dans l'eau, et séparer les filets qui en composent la substance ; qu'on verra qu'ils ont un mouvement de flexion et de tortillement très-marqué, et qu'ils ont en même temps un léger mouvement de progression qui imite en perfection celui d'une anguille qui se tortille; que quand l'eau vient à leur manquer ils cessent de se mouvoir; mais qu'en ajoutant de la nouvelle eau, leur mouvement se renouvelle; et que si on garde cette matière pendant plusieurs jours, pendant plusieurs mois, et même pendant plusieurs années, dans quelque temps qu'on la prenne pour l'observer on y verra les mêmes petites anguilles dès qu’on la mêlera avec de l'eau, les mêmes filets en mouvement qu'on y aura vus la première fois; eu sorte qu'on peut faire agir ces petits corps aussi souvent et aussi longtemps qu'on le veut, sans les détruire et sans qu'ils perdent rien de leur force ou de leur activité. Ces petits corps seront, si l'on veut, des espèces de machines qui se mettent en mouvement dès qu'elles sont plongées dans un fluide. Ce sont des filets ou filaments qui s’ouyrent quelquefois comme les filaments de la semence des animaux, et produisent des globules mouvants ; on pourrait done croire qu'ils sont de la même nature, et qu’ils sont seulement plus fixes et plus solides que ces filaments de la liqueur séminale.

Voilà ce que jai ditausujet dela décomposition du blé ergoté .Celame parait assez préciset même tout à fait assez détaillé; cependantje viens de recevoir une lettre de M. l'abbé Luc Magnanima, datée de Livourne, le50 mai 1775, par laquelle il m'annonce, comme une grande et nouvelle découverte de M. l'abbé Fontana, ce que l'on vient de lire, et que j'ai publié il y a plus de trente ans, Voici les termes de cette lettre : Z

Sig. Abbate Fontana, FisicodisS. À. R. ha fatto stampare, poche setlimane sono, una lettera nella quale egli publica due scoperte che debbon sosprendere chiunque. La prima versa intorno a quella malattia del grano che à Francesi chiamano ergot, e noi grano cornulo.….

Ha trovalo, colla prima scoperta, il sig.

Fontana, che si ascondono in quella malattia del grano alcune anguillette , o serpentelli, à quali morti che sieno, posson tornare a vivere mille e mille volle, e non con allro mezzo che con una simplice goccia d'acqua ; si dirà che non eran forse morli quando si è preteso che dornino in vila. Queslo si è pensalo dal!

observalore stesso, e per accerlarsi che eran morti di fatlo, colla punta di un ago ei gli ha tentali, e gli ha veduli andarsene in cenere.

Il faut que MM. les abbés Magnanima et Fontana n'aient pas lu ce que j'aiécrit àce sujet, ou qu'ils ne se soient pas souvenus de ce petit fait, puisqu'ils donnent cette découverte comme nouvelle : j'aidone tout droit de la revendiquer, et je vais y ajouter quelques réflexions.

C'est travailler pour l'avancement des sciences, que d'épargner du temps à ceux qui les cultivent : je crois donc devoir dire à ces observateurs, qu'il ne suffit pas d'avoir un bon microscope pour faire des observations qui méritent le nom de découvertes. Maintenant qu'il est bien reconnu aue toute substance organisée contient une infinité de molécules organiques vivantes, et présente encore après sa décompositionles mêmes particules vivantes; maintenant que l’on sait que ces molécules organiques ne sont pas de vrais animaux, et qu'il y a dans ce genre d'êtres microscopiques autant de variétés et de nuances que la nature ena mis dans toutes ses autres productions , les découvertes qu’on peut faire au microscope se réduisent à bien peu de chose, car on voit de l'œil de l'esprit et sans microscope l'existence réelle de tous ces petits êtres dont il est inutile de s'occuper séparément; tous ont une origine commune et aussi ancienne que la nature, ils en constituent la vie, et passent de moules en moules pour la perpétuer.

Ces molécules organiques toujours actives, tou-

jours subsistantes, appartiennent également à

tous les êtres organisés, aux végétaux comme aux animaux; elles pénètrent lamatière brute, la travaillent, la remuent dans toutes ses dimensions, et la font servir de base au tissu de

l'organisation , de laquelle ces molécules vivantes sont les seuls principes et les seuls instruments; elles ne sont soumises qu’à une seule puissance qui, quoique passive, dirige leur mouvement et fixe leur position. Cette puissance est le moule intérieur du corps organisé; les molécules vivantes que l'animal ou le végétal tire des aliments ou de la sève, s’assimilent à toutes les parties du moule intérieur du corps, elles le pénètrent dans toutes ses dimensions , elles y portent la végétation et la vie, elles rendent ce moule vivant et croissant dans toutes ses parties; la forme intérieure du moule détermine seulement leur mouvement etleur position pour la nutrition et le développement dans tous les êtres organisés.

Et lorsque ces molécules organiques vivantes ne sont plus contraintes par la puissance du moule intérieur, lorsque la mort fait cesser le jeu de l'organisation , c’est-à-dire la puissance de ce moule, la décomposition du corps suit, et les molécules organiques, qui toutes survivent, se retrouvant en liberté dans la dissolution et la putréfaction des corps , passent dans d’autres corps aussitôt qu’elles sont pompées par la puissance de quelque autre moule ; en sorte qu'elles peuvent passer de l'animal au végétal, et du végétal à l'animal sans altération , et avec la propriété permanente et constante de leur porter la nutrition et la vie, seulement il arrive une infinité de générations spontanées dans cet intermède où la puissance du moule est sans action, c’est-à-dire dans cet intervalle &e temps pendant lequel les molécules organiques se trouvent en liberté dans la matière des corps morts et décomposés; dès qu’elles ne sont point absorbées par le moule intérieur des êtres organisés qui composent les espèces ordinaires de la nature vivante ou végétante , ces molécules toujours actives travaillent à remuer la matière putréfiée, elles s’en approprient quelques particules brutes, et forment par leur réunion une multitude de petits corps organisés, dont les uns, commeles vers de terre, les champignons, ete., paraissent être des animaux ou des végétaux assez grands; mais dont les autres, en nombre presque infini, ne se voient qu'au microscope ; tous ces corps n'existent que par une génération spontanée, et ils remplissent l'intervalle que la nature a mis entre la simple molécule organique vivante et l'animal ou le végétal; aussi trouve-t-on tous les degrés, toutes les nuances

HISTOIRE NATURELLE

imaginables dans cette suite, dans cette chaîne d'êtres, qui descend de l'animal le mieux organisé à la molécule simplement organique; prise seule, cette molécule est fort éloignée de la nature de l'animal; prises plusieurs ensemble, ces molécules vivantes en seraient encore tout aussi loin si elles ne s’appropriaient pas des particules brutes, et sielles ne les disposaient pas dans une certaine forme approchante de celle du moule intérieur des animaux ou des végétaux ; etcomme cette disposition de forme doit varier à l'infini, tant pour le nombre que par la différente action des molécules vivantes contre la matière brute, il doit en résulter et il en résulte en effet des êtres de tous degrés d’'animalité. Et cette génération spontanée à laquelle tous ces êtres doivent également leur existence s'exerce et se manifeste toutes les fois que les êtres organisés se décomposent; elle s'exerce constamment et universellement après la mort, et quelquefois aussi pendant leur vie, lorsqu'il y a quelque défaut dans l’organisation du corps, qui empêche le moule intérieur d’absorber et de s’assimiler toutes les molécules organiques contenues dans les aliments; ces molécules surabondantes qui ne peuvent pénétrer le moule intérieur de l'animal pour sa nutrition, cherchent à se réunir avec quelques particules de la matière brute des aliments, et forment, comme dans la putréfaction , des corps organisés; c’est là l'origine des ténias , des ascarides, des douves et de tous les autres vers qui naissent dans le foie, dans l'estomac, les intestins et jusque dans les sinus des veines de plusieurs animaux ; c'estaussi l'origine de tous les vers qui leur percent la peau; c’est la même cause qui produit les maladies pédiculaires; et je ne finirais pas si je voulais rappeler ici tous les genres d'êtres qui ne doivent leur existence qu'à la génération spontanée; je me contenterai d'observer que le plus grand nombre de ces êtres n'ont pas la puissance de produire leur semblable : quoiqu'ils aient un moule intérieur, puisqu'ils ont à l'extérieur et à l'intérieur une forme déterminée, qui prend de l'extension dans toutes ses dimensions, et que ce moule exerce sa puissance pour leur nutrition, il manque néanmoins à leur organisation Ja puissance de renvoyer les molécules organiques dans un réservoir commun, pour y former de nouveaux êtres semblables à eux. Le moule intérieur suffit donc ici à la nutrition de ces corps organisés, son

nt

DES ANIMAUX

action est limitée à cette opération, mais sa puissance ne s'étend pas jusqu'à la reproduction. Presque tous ces êtres engendrés dans la corruption y périssent en entier; comme ils sont nés sans parents ils meurentsans postérité. Cependant quelques-uns, tels que les anguilles du mucilage de la farine, semblent contenir des germes de postérité; nous avons vu sortir, même en assez grand nombre, de petites anguilles de cette espèce d'une anguille plus grosse; néanmoins cette mère anguille n'avait point eu de mère, et ne devait son existence qu'à une génération spontanée; il parait donc par cet exemple et par plusieurs autres, tels que la production de la vermine dans les maladies pédiculaires , que dans de certains cas cette génération spontanée a la même puissance que la génération ordinaire, puisqu'elle produit des êtres qui ont la faculté de se reproduire. A la vérité, nous ne sommes pas assurés que ces petites anguilles de la farine, produites par la mère anguille, aient elles-mêmes la faculté de se reproduire par la voie ordinaire de la génération, mais nous devons le présumer, puisque dans plusieurs autres espèces, telles que celles des poux qui, tout à coup sont produits en si grand nombre par une génération spontanée dans les maladies pédiculaires, ces mêmes poux qui n’ont ni père ni mère, ne laissent pas de se perpétuer comme les autres par une génération ordinaire et successive.

Au reste, j'ai donné dans mon Traité de la Génération un grand nombre d'exemples qui prouvent la réalité de plusieurs générations spontanées : j'ai déjàdit (v. p.155 de ce volume) que les molécules organiques vivantes , contenues dans tous les êtres vivants ou végétants, sont toujours actives, et que quand elles ne sont pas absorbées en entier par les animaux, ou par les végétaux pour leur nutrition, elles produisent d’autres êtres organisés. J'ai dit aussi, p. 156, que quand cette matière organique et productive se trouve rassemblée en grande quantité dans quelques parties de l'animal où elle est obligée de séjourner sans pouvoir être repompée , elle y forme des êtres vivants; que le ténia, les ascarides, tous les vers qu'on trouve dans le foie , dans les veines, etc , ceux qu'on tire des plaies, la plupart de ceux qui se forment dans les chairs corrompues , dans le pus, n'ont pas d'autre origine; et que les anguilles de la colle de farine, celles du vinaigre:

LLLA

tous les prétendus animaux microscopiques, ne sont que des formes différentes que prend d'elle-même , et suivant les circonstances, cette matière toujours active et qui ne tend qu’à l’organisation.

Il y a des circonstances où cette même matière organique non-seulement produit des corps organisés, comme ceux que je viens de citer, mais encore des êtres dont la forme participe de celle des premières substances nutritives qui contenaient les molécules organiques. J'ai donné précédemment l'exemple d'un peuple des déserts de l'Éthiopie, qui est souvent réduit à vivre de sauterelles : cette mauvaise nourriture fait qu'il s'engendre dans leur chair des insectes ailés, qui se multiplient en si grand nombre , qu'en très-peu de temps leur corps en fourmille; en sorte que ces hommes, qui ne se nourrissent que d'insectes, sont à leur tour mangés par ces mêmes insectes. Quoique ce fait m'ait toujours paru dans l’ordre de la nature , il serait incroyable pour bien des gens, si nous n'avions pas d'autres faits analogues et même encore plus positifs.

Un très-habile physicien et médecin de Montpellier, M. Moublet, a bien voulu me communiquer , avec ses réflexions, le Mémoire suivant, que j'ai cru devoir copier en entier.

« Une personne âgée de quarante-six ans, dominée depuis longtemps par la passion immodérée du vin, mourut d’une hydropisie ascite, au commencement de mai 1750. Son corps resta environ un mois et demi enseveli dans la fosse où il fut déposé et couvert de cinq à six pieds de terre. Après ce temps, on l'en tira pour en faire la translation dans un caveau neuf, préparé dans un endroit de l’église éloigné de la fosse. Le cadavre n’exhalait aucune mauvaise odeur; mais quel fut l'étonnement des assistants, quand l'intérieur du cercueil et le linge dans lequel il était enveloppé, parurent absolument noirs , et qu'il en sortit par la secousse et le mouvement qu'on y avait excité , un essaim ou une nuée de petits insectes ailés , d'une couleur noire, qui se répandirent au dehors. Cependant on le transporta dans le caveau qui fut scellé d'une large pierre, qui s’ajustait parfaitement. Le surlendemain on vit une foule des mêmes animaleuies qui erraient et voltigeaient autour des rainures et sur les petites fentes de la pierre où ils étaient particulièrement attroupés. Pendant les trente à qua-

rante jours qui suivirent l'exhumation, leur nombre y fut prodigieux, quoiqu'on en écrasât une partie en marchant continuellement dessus. Leur quantité considérable ne diminua ensuite qu'avec le temps, et trois mois s'étaient déjà écoulés qu'il en existait encore beaucoup.

« Ces insectes funèbres avaient le corps noirâtre ; ils avaient pour la figure et pour la forme une conformité exacte avec les moucherons qui sucent la lie du vin; ils étaient plus petits, et paraissaient entre eux d’une grosseur égale : leurs ailes étaient tissues et dessinées dans leur proportion en petits réseaux, comme celles des mouches ordinaires; ils en faisaientpeu d'usage, rampaient presque toujours, et malgré leur multitude ils n’excitaient aucun bourdonnement.

« Vus au microscope, ils étaient hérissés sous le ventre d'un duvet fin, légèrement sillonné et nuancé en iris, de différente couleur, ainsi que quelques vers apodes, qu'on trouve dans des plantes vivaces. Ces rayons colorés étaient dus à des petites plumes squammeuses, dont leur corcelet était inférieurement couvert et dont on aurait pu facilement les dépouiller, en se servant de la méthode que Swammerdam employait pour en déparer le papillon de jardin.

« Leurs yeux étaient lustrés comme ceux de la Musea chrysophis de Goëdaert. Ils n'étaient armés ni d'antennes, ni de trompes, ni d'aiguillons; ils portaient seulement des barbillons

à la tête , et leurs pieds étaient garnis de petits :

maillets ou de papilles extrêmement légères, qui s'étendaient jusqu’à leurs extrémités.

« Je ne les ai considérés que dans l’état que je décris; quelque soin que j'aie apporté dans mes recherches, je n’ai pu reconnaitre aucun indice qui me fit présumer qu'ils aient passé par celui de larve et de nymphe; peut-être plusieurs raisons de convenance et de probabilité donnent lieu de conjecturer qu'ils ont été des vers microscopiques d'une espèce particulière, avant de devenir ce qu'ils m'ont paru.

En les anatomisant, je n’ai découvert aucune |

sorte d'enveloppe dont ils pussent se dégager, ni aperçu sur le tombeau aucune dépouille qui ait pu leur appartenir. Pour éclaircir et approfondir leur origine, ilaurait été nécessaire, et il n’a pas été possible de faire infuser de la chair du cadavre dans l’eau, ou d'observer sur lui-même, dans leur principe, les petits corps mouvants qui en sont issus.

« D'après les traits dont je viens de les dé-

HISTOIRE NATURELLE

peindre, je crois qu'on peut les rapporter au premier ordre de Swammerdam. Ceux que j'ai écrasés n'ont point exhalé de mauvaise odeur sensible; leur couleur n'établit point une différence : la qualité de l'endroit où ils étaient resserrés, les impressions diverses qu'ils ont recues et d’autres conditions étrangères, peuvent être les causes occasionnelles de la configuration variable de leurs pores extérieurs , et descouleurs dont ils étaient revêtus. On sait que les vers de terre, après avoir été submergés et avoir resté quelque temps dans l’eau, deviennent d’un blanc de lis qui s’efface et se ternit quand onles a retirés, et qu'ils reprennent peu à peu leur première couleur. Le nombrede ces insectes ailés a été inconcevable ; cela me persuade que leur propagation a coûté peu à la nature, et que leurs transformations, s'ils en ont essuyé, ont dû êtrerapides et bien subites.

« Il est à remarquer qu'aucune mouche ni aueune autre espèce d'insectes ne s’en sont jamais approchés. Ces animalcules éphémères, retirés de dessus la tombe dont ils ne s’éloignaient point, périssaient une heure après, sans douté pour avoir seulement changé d’élément et de pâture, et je n'ai pu parvenir par aucun moyen à les conserver en vie.

« J’ai eru devoir tirer de la nuit du tombeau etde l'oubli des temps qui l'ont annihilée, cette observation particulière et si surprenante. Les objets qui frappent le moins les yeux du vulgaire, et que la plupart des hommes foulent aux pieds, sont quelquefois ceux qui méritent le plus d'exercer l'esprit des philosophes.

« Car comment ont été produits ces insectes dans un lieu où l'air extérieur n’avait ni communication ni aucune issue? pourquoi leur génération s'est-elle opérée si facilement?

pourquoi leur propagation a-t-elle été si grande? quelle est l’origine de ceux qui, attachés sur les bords des fentes de la pierre qui couvrait le caveau, ne tenaient à la vie qu'en humantlair que le cadavre exhalait! d'où viennent enfin leur analogie et leur similitude avec les moucherons qui naissent dans le marc du vin? Il semble que plus on s'efforce de rassembler les lumières et les découvertes d'un plus grand nombre d'auteurs, pour répandre un certain jour sur toutes ces questions, plus leurs jugements partagés et combattus les replongent dans l'obscurité où la nature les tient cachées.

« Les anciens ont reconnu qu'il nait con-

DES ANIMAUX

stamment et régulièrement une foule d'insectes ailés de la poussière humide des cavernes souterraines', Ces observations et l'exemple que je rapporte, établissent évidemment que telle est la structure de ces animalcules que

l'air n’est point nécessaire à leur vie ni à leur !

génération, et on a lieu de présumer qu’elle n'est accélérée, et que la multitude de ceux qui étaient renfermés dans le cercueil n'a été si grande, que parce que les substances animales qui sont concentrées profondément dans le sein de la terre, soustraites à l’action de l'air, ne souffrent presque point de déperdition, et que les opérations de la nature n'y sont troublées par aueun dérangement étranger.

« D'ailleurs, nous connaissons des animaux qui ne sont point nécessités.de respirer notre air ; il y en a qui vivent dans la machine paeumatique. Enfin Théophraste et Aristote ont cru que certaines plantes et quelques animaux s’engendrent d'eux-mêmes, sans germe, sans semence, sans la médiation d'aucun agent extérieur; car on ne peut pas dire, selon la supposition de Gassendi et de Lyster, que les insectes du cadavre de notre hydropique aient été fournis par les animalcules qui circulent dans l'air, ni par les œufs qui peuvent se trouver dans les aliments, ou par des germes préexistants qui se sont introduits dans son corps pendant la vie, et qui ont éclos et se sont multipliés après sa mort.

« Sans nous arrêter, pour rendre raison de ce phénomène, à tant de systèmes incomplets de ces philosophes, étayons nos idées de réflexions physiques d'un savant naturaliste qui a porté dans ce siècle le flambeau de la science dans le chaos de la nature. Les éléments de notre corps sont composés de particules similaires et organiques qui sont tout à la fois nutritives et productives, elles ont une existence hors de nous, une vertu intrinsèque inaltérable. En changeant de position, de combinaison et de forme, leur tissu ni leur masse ne

dépérissent point, leurs propriétés originelles |

ne peuvent s’altérer; ce sont de petits ressorts doués d’une force active en qui résident les principes du mouvement et de la vitalité, qui ont des rapports infinis avec toutes les choses créées, qui sont susceptibles d'autant de changements et de résultats divers qu'ils peuvent être mis en jeu par des causes différentes. No- ! Pline, Hist.nat., lib. XIL

tre corps n’a d'adhérence à la vie qu'autant que ces molécules organiques conservent dans leur intégrité leurs qualités virtuelles et leurs facultés génératives, qu'elles se tiennent artieulées ensemble dans une proportion exacte, et que leurs actions rassemblées concourent également au mécanisme général; car chaque partie de nous-mêmes est un tout parfait quia un centre où son organisation se rapporte, et d'où son mouvement progressif etsimultané se développe, se multiplie et se propage dans tous les points de la substance.

« Nous pouvons donc dire que ces molécules organiques, telles que nous les représentons, sont les germes communs, les semences universelles de tous les règnes, et qu'elles circulent et sont déterminées en tout lieu : nous les trouvons dans les aliments que nous prenons, nous les humons à chaque instant avec l'air que nous respirons; elles s’ingèrent et s’incorporent en nous, elles réparent par leur établissement local, lorsqu'elles sont dans une quantité suffisante, les déperditions de notre corps, et en conjuguant leur action et leur vie particulière, elles se convertissent en notre propre nature et nous prêtent une nouvelle vie et des forces nouvelles.

« Mais si leur intus-susception et leur abondance sont telles, que leur quantité excède de beaucoup celle qui est nécessaire à l'entretien et à l'accroissement du corps, les particules organiques qui ne peuvent être absorbées pour ses besoins, refluent aux extrémités des vaisseaux, rencontrent des canaux oblitérés, se ramassent dans quelque réservoir intérieur, et selon le moule qui les recoit, elles s’assimilent, dirigées par les lois d’une affinité naturelle et réciproque, et mettent au jour des espèces nouvelles, des êtres animés et vivants, et qui n'ont peut-être point eu de modèles et qui n'existeront jamais plus.

« Et quand en effet sont-elles plus abondantes, plus ramassées, que lorsque la nature accomplit la destruction spontanée et parfaite d'un corps organisé? Dès l'instant que la vie est éteinte, toutes les molécules organiques qui composent la substance vitale de notre corps lui deviennent excédantes et superflues ; Ja mort anéantit leur harmonie et leur rapport, détruitleur combinaison, rompt les liens qui les enchainent et qui les unissent ensemble ; elle en fait l'entière dissection et la vraie ana-

116 HISTOIRE NATURELLE

lyse. La matière vivante se sépare peu à peu de la matière morte; il se fait une division réelle des particules organiques et des particules brutes ; celles-ci, qui ne sont qu'accessoires, et qui ne servent que de base et d'appui aux premières, tombent en lambeaux et se perdent dans la poussière, tandis que les autres se dégagent d'elles-mêmes, affranchies de tout ce quiles captivait dans leur arrangement et leur situation particulière; livrées à leur mouvement intestin, elles jouissent d’une liberté illimitée et d'une anarchie entière, et cependant disciplinée, parce que la puissance et les lois de la nature survivent à ses propres ouvrages. Elles s'amoncelent encore, s'anastomosent et s’articulent, forment de petites masses et de petits embryons qui se développent , et produisent, selon leur assemblage et les matrices où elles sont recélées, des corpsmouvants, des êtres animés et vivants. La nature, d'une manière également facile, régulière etspontanée, opère par le même mécanisme la décomposition d’un corps et la génération d’un autre.

« Si cette substance organique n’était effectivement douée de cette faculté générative, qui se manifeste d'une façon si authentique dans tout l'univers, comment pourraient éclore ces animalcules qu'on découvre dans nos viscères les plus cachés, dans les vaisseaux les plus petits ? Comment dans des corps insensibles, sur des cendres inanimées, au centre de la pourritureet de la mort, dans le sein des cadavres qui reposent dans une nuit etun silence imperturbables, naïtrait en si peu de temps une si grande multitude d'insectes si dissemblables à eux-mêmes, qui n'ont rien de commun que leur origine, et que Leeuwenhoek et M. de Réaumur ont toujours trouvés d’une figure plus étrange, et d’une forme plus différente et plus extraordinaire ?

« Il y a des quadrupèdes qui sont remplis de lentes. Le père Kircher (Serut. pert. sect. I, cap. 7 ; experim. 3, el mund. sublerran.

lib. XI1) a aperçu, à l'aide d'un microscope, dans des feuilles de sauge, une espèce de réseau, tissu comme une toile d’araignée, dont toutes les mailles montraient un nombre infini de petits animaleules. Swammerdam a vu le cadavre d’un animal qui fourmillait d’un million de vers; leur quantité était si prodigieuse, qu'il n'était pas possible d'en découvrir les chairs qui ne pouvaient suffire pour les nourrir; il

semblait à cet auteur qu'elles se transformaient toutes en vers.

« Mais siees molécules organiques sont communes à tous les êtres, si leur essence et leur action sont indestructibles, ces petits animaux devraient toujours être d'un même genre et d’une même forme ; ou si elle dépend de leur combinaison, d'où vient qu'ilsne varient pas à l'infini dans le même corps? Pourquoi enfin ceux de notre cadavre ressemblaient-ils aux moucherons qui sortentdu marc du vin?

« S'ilest vrai que l’action perpétuelle et unanime des organes vitaux détache et dissipe à chaque instant les parties les plus subtiles et les plus épurées de notre substance; s’il est nécessaire que nous réparions journellement les déperditions immenses qu'elle souffre par les émanations extérieures et par toutes les voies excrétoires; s'il faut enfin que les parties nutritives des aliments, après avoir recu les coctions et toutes les élaborations que l'énergie de nos viscères leur fait subir, se modifient, s'assimilent, s'affermissent et inhèrent aux extrémités des tuyaux capillaires, jusqu'à ce qu'elles en soient chassées et remplacées à leur tour par d'autres qui sont encore amovibles ; nous sommes induits à croire que la partie substantielle et vivante de notre corps doit acquérir le caractère des aliments que nous prenons, et doit tenir et emprunter d'eux les qualités foncières et plastiques qu'elles possèdent.

« La qualité, la quantité de la chair, dit M. de Buffon ( voy. l'art. du Cerf, dans les Mammifères), varient suivant les différentes nourrilures. Cette matière organique que l'animal assimile à son corps par la nutrition, n’est pas absolument indifférente à recevoir telle ou telle modification, elle retient quelques caractères de son premier élat, et agit par sa propre forme sur celle du corps organisé qu’elle nourrit... L'on peut donc présumer que des animaux auxquels on ne donneraitjamais que lamémeespècedenourriture, prendraient en assez peu de temps une teinture des qualités de cette nourriture. Ce ne serait plus la nourriture qui s’assimilerait en entier à la forme de l'animal, mais l'animal qui s'assimilerail en partie à la forme de la nourriture.

« En effet, puisque les molécules nutritives et organiques ourdissent la trame desfibres de notre corps, puisqu'elles fournissent la source

DES ANIMAUX

des esprits, du sang et des humeurs, et qu’elles se résénèrent chaque jour, il est plausible de penser qu'il doit acquérir le même tempérament qui résulte d’elles-mêmes. Ainsi à la rigueur et dans un certain sens, le tempérament d’un individu doit souvent changer, être tantôt énervé, tantôt fortifié par la qualité et le mélange varié des aliments dont il se nourrit. Ces inductions conséquentes sont relatives à la doctrine d'Hippocrate qui, pour corriger l'excès du tempérament, ordonne l’usage continu d’une nourriture contraire à sa constitution.

« Le corps d’un homme qui mange habituellement d'un mixte quelconque, contracte done insensiblement les propriétés de ce mixte, et, pénétré des mêmes principes, devient susceptible des mêmes dépravations et de tous les changements auxquels il est sujet. Rédi ayant ouvert un meunier peu de temps après sa mort, trouva l'estomac, le colon, le cœcum et toutes les entrailles remplies d'une quantité prodigieuse de vers extrèmement petits, qui avaient la tête ronde et la queue aiguë, parfaitement ressemblants à ceux qu'on observe dans les infusions de farine et d’épis de blé; ainsi pous pouvons dire d'une personne qui fait un usage immodéré du vin, que les particules nutritives qui deviennent la masse organique de son corps sont d'une nature vineuse, qu'il s'assimile peu à peu, et se transforme en elles, et que rien n'empêche en se décomposant qu'elles ne produisent les mêmes phénomènes qui arrivent au marc du vin.

« On a lieu de conjecturer qu'après que le cadavre a étéinhumé dans le caveau, la quantité des insectes qu'il a produits a diminué, parce que ceux qui étaient placés au dehors sur les fentes de la pierre savouraient les particules organiques qui s’exhalaient en vapeurs et dont ils se repaissaient, puisqu'ils ont péri dès qu'ils en ont été sevrés. Si le cadavre eût resté enseveli dans la fosse, où il n’eût souffert aucune émanation ni aucune perte, celles qui se sont dissipées par les ouvertures, et celles qui ont été absorbées pour l'entretien et pour la vie des animalcules fugitifs qui y étaient arrêtés, auraient servi à la génération d'un plus grand nombre.

« Car il est évident que lorsqu'une substance organique se démonte, et que les parties qui la composent se séparent et semblent

se découdre, de quelque manière que leur dépérissement se fasse, abandonnées à leur action naturelle, elles sont nécessitées à produire des animaleules particuliers à elles-mêmes. Ces faits sont vérifiés par une suite d'observations exactes, Il est certain qu'ordinairement les corps des animaux herbivores et frugivores, dont l'instinct détermine la pâture et règle l'appétit, sont couverts après la mort des mêmes insectes qu'on voit voltiger et abonder sur les plantes et les fruits pourris dont ils se nourrissent. Ce qui est d'autant plus digne de recherche et facile à remarquer, qu'un grand nombre d’entre eux ne vivent que d'une seule plante ou des fruits d’un même genre. D'habiles naturalistes se sont servis de cette voie d’analogie pour découvrir les vertus des plantes; et Fabius-Columna a cru devoir attribuer les mêmes propriétés et le même caractère à toutes celles qui servent d'asile et de pâture à la même espèce d'insecte, et les a rangées dans la même classe.

« Le père Bonanni, qui défend la génération spontanée, soutient que toute fleur particulière, toute matière diverse, produit par la putréfaction constamment et nécessairement une certaine espèce de vers ; en effet, tous les corps organisés qui ne dégénèrent point, qui ne se dénaturent par aucun moyen, et qui vivent toujours d’une manière réculière et uniforme, ont une facon d'être qui leur est particulière, et des attributs immuables qui les caractérisent. Les molécules nutritives qu'ils puisent en tout temps dans une même source conservent une similitude, une salubrité, une analogie, une forme et des dimensions qui leur sont communes; parfaitement semblables à celles qui constituent leur substance organique, elles se trouvent toujours chez eux sans alliage, sans aucun mélange hétérogène. La même force distributive les porte, les assortit, les applique, les adapte et les contient dans toutes les parties avee une exactitude égale et une justesse symétrique; elles subissent peu de changements et de préparations ; leur disposition, leur arrangement, leur énergie, leur contexture et leurs facultés intrinsèques, ne sont altérées que le moins qu'il est possible, tant elles approchent du tempérament et de la nature du corps qu'ellesmaintiennentet qu'elles reproduisent; et lorsque l’âge et les injures du temps, quelque état forcé ou un accident im-

prévu et extraordinaire viennent à saper et à détruire leur assemblage, elles jouissent encore, en se désunissant, de leur simplicité, de leur homogénéité, de leur rapport essentiel, de leur action univoque ; elles conservent une propension égale, une aptitude naturelle, une affinité puissante qui leur est générale et qui les rejoint, les conjugue et les identifie ensemble de la même manière, et suscite et forme une combinaison déterminée ou un être organisé dont la structure, les qualités, la durée et la vie, sont relatives à l'harmonie primitive qui les distingue, et au mouvement génératif qui les anime et les revivifie. Tous les individus de la même espèce qui reconnaissent la même origine, qui sont gouvernés par les mêmes principes, formés selon les mêmes lois, éprouvent les mêmes changements et s'assimilent avec la même régularité.

« Ces productions effectives , surprenantes et invariables, sont de l'essence même des êtres. On pourrait, après une analyse exacte et par une méthode sûre, ranger des classes , prévoir et fixer les générations microscopiques futures, tousles êtres animés invisibles, dont la naissance etlaviesont spontanées, en démélant le caractère génériqueetparticulier des particulesintégrantes qui composent les substances organisées dont elles émanent, si le mélange et l’abus que nous faisons des choses créées n'avait bouleversé l’ordre primitif du globe que nous habitons , si nous n'avions perverti, aliéné, fait avorter les productions naturelles. Mais l’art et l'industrie des hommes, presque toujours funestes aux arrangements médités par la nature, à force d’allier des substances hétérogènes, disparates et incompatibles, ont épuisé les premières espèces qui en sont issues etont varié à l'infini, par la succession des temps, les combinaisons irrégulières des masses organiques et la suite des générations qui en dépendent.

« C'est ainsi que telle est la chaine qui lie tous les êtres et les événements naturels, qu’en portant le désordre dans les substances existantes, nous détériorons , nous défigurons, nous changeons encore celles qui en naïtront à l'avenir, car la façon d'être actuelle ne comprend pas tous les états possibles. Toutes les fois que la santé du corps et que l'intégrité de ses fonctions s'altèrent vivement, parce que la masse du sang est atteinte de quelque qualité vicieuse, ou que les humeurs sont perverties par un mélange ou

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un levain corrupteur, on ne doit imputer ces accidents funestes qu’à la dégénérescence des moléeules organiques; leur relation, leur équilibre, leur juxta-position, leur assemblage et leur action, ne se dérangent qu'’autant qu'elles sont affectées d’une détérioration particulière , qu'elles prennent une modification différente, qu'elles sont agitées par des mouvements dés: ordonnés, irréguliers et extraordinaires; car la maladie ébranle leur arrangement, infirme leur tissu, émousse leur activité, amortüt leurs dispositions salubres, et exalte les principes hétérogènes et destructeurs qui les inficient.

« On comprend par là combien il est dangereux de manger de la chair des animaux morts de maladie; une petite quantité d'une substance viciée et contagieuse parvient à pénétrer , à corrompre et à dénaturer toute la masse vitale de notre corps, trouble son mécanisme et ses sensations, et change son existence, ses proportions et ses rapports.

« Les mutations diverses qu’elle éprouve souvent se manifestent sensiblement pendant la vie; tant de sortes de vers qui s'engendrent dans nos viscères et la maladie pédiculaire ne sontils pas des preuves démonstratives de ces transformations et de ces aliénations fréquentes ? Dans les épidémies, ne regardons-nous pas les vers qui sortent avec les matières excrémentielles comme un symptôme essentiel qui désigne le degré éminent de dépravation où sont portées les particules intégrantes substantielles et spiritueuses des humeurs? et qu'est-ce que ces particules, si ce n’est les molécules organiques qui, différemment modifiées , affinées , et foulées par la force systaltique des vaisseaux, nagent dans un véhicule qui les entraîne dans le torrent de la cireulation ?

« Ces dépravations malignes que contractent nos humeurs , ou les particules intégrantes et essentielles qui les constituent, s’attachent et inhèrent tellement en elles, qu'elles persévèrent et se perpétuent au-delà du trépas. 11 semble que la vie ne soit qu'un mode du corps; sa dissolution ne parait être qu'un changement d'état, ou une suite et une continuité des mêmes révolutions et des dérangements qu'il a soufferts, et qui ont commencé de s’opérer pendant la maladie, qui s’'achèvent et se consomment après Ja mort. Ces modifications spontanées des molécuies organiques et ces productions vermi neuses, ne paraissent le plus souvent qu'alors;

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et ce n’est que rarement, dans les maladies violentes et les plus envenimées où leur dégénérescence est accélérée, qu’elles se développent plus tôt en nous. Nos plus vives misères sont donc cachées dans les horreurs du tombeau, et nos plus grands maux ne se réalisent, ne s’effectuent , etne parviennent à leur comble, que lorsque nous ne les sentons plus!

« J'ai vu depuis peu un cadavre qui se couvrit bientôt, après la mort, de petits vers blancs, ainsi qu'il est remarqué dans l'observation citée ci-dessus. J'ai eu lieu d'observer en plusieurs circonstances, que la couleur, la figure, la forme de ces animaleules varient suivant l'intensité et le genre des maladies.

« C'est ainsi que les substances organisées se transforment et ont différentes manières d'être, etque cette multitude infinie d'insectes concentrés dans l’intérieur de la terre et dans les endroits les plus infects et les plus ténébreux sont évoqués , naissent, et continuent à se repaitre des débris et des dépouilles de l'humanité. L'univers vit de lui-même, et tous les êtres en périssant ne font que rendre à la nature les parties organiques et nutritives qu'elle leur a prêtées pour exister; tandis que notre âme, du centre de la corruption, s’élance au sein dela divinité, notre corps porte encore après la mort l'empreinte et les marques de ses vices et de ses dépravations; et, pour finir enfin par concilier la saine philosophie avec la religion, nous pouvons dire que jusqu'aux plus sublimes découvertes de la physique, tout nous ramène à notre néant. »

Je ne puis qu'approuver ces raisonnements de M. Moublet, pleins de discernement et de sagacité ; il a très-bieu saisi les principaux points de mon système sur la reproduction, etje regarde son observation comme une des plus curieuses qui aient été faites sur la génération spontanée'. Plus on observera la nature de près,

* On peut voir plusieurs exemples de la génération spontanée de quelques insectes dans différentes parties du corps humain , en consultant les ouvrages de M. Andry et de quelqnes autres observateurs qui se sont efforcés, sans succès , de les rapporter à des espèces connues, et qui tâchaient d'expliquer leur génération, en supposant que les œufs de ces insectes avaient été respirés ou avalés par les personnes dans lesquelles ils se sont trouvés ; mais cette opinion, fondée sur le préjugé que tout être vivant ne peut venir que d'un œuf, se trouve démentie par les faits mêmes que rapportent cesobservateurs. Il est impossible que des œufs d'insectes, respirés ou avalés, arrivent dans le foie, dans les veines, dans les sinus, etc.; et d'ailleurs plusieurs de ces insectes, trouvés dans l'intérieur du corps de l'homme et des animaux , n'ont

et plus on reconnaîtra qu'il se produit en petit beaucoup plus d'êtres de cette façon que da

que peu ou point de rapport avec les autres insectes, et doivent , sans contredit, leurorigine et leur naissance à une génération spontanée. Nous citerons ici deux exemples récents, le premier, de M. le président H. . . . . qui a rendu par les urines un petit crustacé assez semblable à une crevette ou chevrette de mer, mais qui n'avait que trois ligues ou trois lignes et demie de longueur, Monsieur son fils a eu la bonté de me faire voir cet insecte, qui n'était pas le seul de cette espèce que monsieur son père avait rendu par les urines ; et précédemment il avait rendu par le nez, dans un violent éternuement, une espèce de chenille qu'on n'a pas conservée et que je n'ai pu voir,

Un autre exemple est celui d'une demoiselle du Mans, dont M. Vetillard, médecin de cette ville, m'a envoyé le détail par sa lettre du 6 juillet 4771, dont voici l'extrait. « Mademoiselle « Cabaret, demeurante au Mans, paroisse Notre-Dame de la « Couture , âgée de trente et quelques années, était malade « depuis environ trois ans, et au troisième degré, d'une phthi- « sie pulmonaire, pour laquelle je lui avais fait prendre le « lait d'ânesse le printemps et l'automne 1759, Je l'ai gouver- « née en conséquence depuis ce temps.

« Le 8 juia dernier, sur les onze heures du soir, la malade après de violents efforts occasionnés, disait-elle, par un chatouillement vif et extraordinaire au creux de l'estomac, rejeta une partie de rôtie au vin et au sucre qu'elle avait prise dans l'après-dinée. Quatre personnes présentes alors avec des lumières pour secourir la malade , qui croyait être à sa dernière heure, aperçurent quelque chose remuer autour d'une parcelle de pain, sortant de la bouche de la malade : c'était un insecte qui, par Le moyen d'un grand nombre de pattes, cherchait à se détacher du petit morceau de pain qu'il entourait en forme de cercle. Dans l'instant les efforts cessèrent, et la malade se trouva soulagée ; elle réunit son attention à la curiosité et à l'étonnement des quatre spectatrices qui reconnaissaient à cet insecte la figure d'une chenille ; elles la ramassèrent dans un cornet de papier qu'elles laissèrent dans la chambre de la malade, Le lendemain, à cinq heures du matin, ellesme firent avertir de ce phénomène , que j'allai aussitôt examiner. L'on me présenta une chenille, qui d'abord me parut morte, mais l'ayant réchauffée avec mon haleine, elle reprit vigueur et se mit à courir sur le papier.

« Après beaucoup de questions et d'objections faites à la malade et aux témoins, je me déterminai à tenter quelques expériences , et à ne point mépriser , dans une affaire de physique , le témoignage de cinq personnes , qui toutes m'assuraient le même fait et avec les mêmes circonstances.

« L'histoire d'un ver-chenille, rendu par un grand-vicaire d'Alais, que je me rappelai avoir lue dans l'ouvrage de M. Andri,contribua à me faire regarder la chose comme possible...

« J'emportai la chenille chez moi , dans une boite de bois que je garnis d'étoffe et que je perçai en différents endroits : je mis dans la boîte des feuilles de différentes plantes légumineuses, que je choisis bien entières , afin de m'apercevoir auxquelles elle se serait attachée: j'y regardai plusieurs fois dans la journée ; voyant qu'aucune ne paraissait de son goût, j'y substituai des feuilles d'arbres et d'arbrisseaux que cet insecte n'accueillit pas mieux. Je retirai toutes ces feuilles intactes, et je trouvai à Chaque fois le petit animal monté au couvercle de la boite, comme pour éviter la verdure que je lui avais présentée,

« Le9 au soir, sur les six heures, ma chenille était encore à jeun depuis onze heures du soir la veille, qu'elle était sortie de l'estomac; je tentai alors de lui donner les mêmes aliments que ceux dont nous nous nourrissons, je commençai par lui présenter le pain en rôtie avec le vin, l'eau et le sucre, tel que celui autour duquel on l'avait trouvée

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toute autre. On s'assurera de même que cette manière de génération est non-seulement la plus

attachée ; elle fuyait à toutes jambes : le pain sec, différentes espèces de laitage, différentes viandes crues, différents fruits, elle passait par-dessus sans s'en embarrasser et sans y toucher. Le bœuf et le veau cuits, un peu chauds, elle s'y arrêla, mais sans en manger, Voyant mes tentatives inutiles, je pensai que si l'insecte était élevé dans l'estomac , les aliments ne passaient dans ce viscère qu'après avoir été préparés par la mastication, et conséquemment empreints des sucs salivaires; qu'ils étaient de goût différent, et qu'il fallait lui offrir des aliments mâchés, comme plus analogues à sa nourriture ordinaire ; après plusieurs expériences de ce genre faites et répétées sans succès, je mâchai du bœuf et le lui présentai, l'insecte s'y attacha, l'assujettit avec ses pates antérieures, et j'eus, avec beaucoup d'autres témoins, la satisfaction de le voir manger pendant deux minutes après lesquelles il abandonna cet aliment et se remit à courir. Je lui en donnai de nouveau maintes et maintes fois sans succès, Je mâchai du veau, l’insecte affamé me donna à peine le temps de le lui présenter, il accourut à cet aliment, s'y attachaet ne cessa de manger pendant une demiheure. Il était environ huit heures du soir ; et cette expérience se fit en présence de huit ou dix personnes dans la maison de la malade, chez laquelle je l'avais reporté. Il est bon de faire observer que les viandes blanches faisaient partie du régime que j'avais prescrit à cette demoiselle, et qu'elles étaient sa nourriture ordinaire, aussi le poulet mäché s'est-il également trouvé du goût de ma chenille.

« Je l'ainourrie de cette manière depuis le 8 juin jusqu'au 27, qu'elle périt par accident, quelqu'un l'ayant laissé tomber par terre, à mon grand regret; j'aurais été fort curieux de savoir si cette chenille se serait métamorphosée, et comment? malgré mes soins et mon attention à la nourrir selon son goût, loin de profiter pendant les dix-neuf jours que je l'ai conservée, elle a dépéri de deux ligues en longueur et d'une demi-ligne en largeur : je la conserve dans l'esprit-de-vin.

« Depuis le 47 juin jusqu'au 22, elle fut paresseuse languissante, ce n'était qu'en la réchauffant avec mon haleine que je la faisais remuer ; elle ne faisait que deux ou trois petits repas dans la journée, quoique je lui présentasse de la nourriture bien plus souvent; cette langueur me fit espérer de la voir changer de peau, mais inutilement ; vers le 22 sa vigueur et son appélit revinrent sans qu'elle eût quitté sa dépouille.

« Plus de deux cents personnes de toutes conditions ont assisté à ses repas , qu'elle recommençait dix à douze fois le jour, pourvu qu'on lui donnât des mets selon son goût et récemment mâchés ; car sitôt qu'elle avait abandonné un morceau elle n'y revenait plus. Tant qu'elle a vécu j'ai continué tous les jours de mettre dans sa boîte différentes espèces de feuilles sans qu'elle en ait accueilli aucune. . ., et il est de fait incontestable, que cet insecte ne s'est nourri que de viande depuis le 9 juin jusqu'au 27.

« Je ne crois pas que, jusqu'à présent, les naturalistes aient remarqué que les chenilles ordinaires vivent de viande; j'ai fait chercher, et j'ai cherché moi-même, des chenilles de toutes les espèces, je les ai fait jeûner plusieurs jours, etje n'en ai trouvé aucune qui ait pris goût à la viande crue, cuite ou mâchée. . ..

« Notre chenille a donc quelque chose de singulier, et qui méritait d'être observé , ne serait-ce que son goût pour la viande, encore fallait-ilqu'elle fût récemment mâchée ; autre singularité. . . . . vivant dans l'estomac elle était accontumée à un grand degré de chaleur, et je ne doute pas que le degré de chaleur moindre de l'air où elle se trouva lorsqu'elle fut rejetée, ne soit la cause de cet engourdissement où je latrouvai le matin, et qui me la fit croire morte; je ne la tirai de cet état qu'en l'échauffant avec mon haleine, moyen dont je me suis toujours servi quand elle m'a

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fréquente et la plus générale, mais encore la plus ancienne, c’est-à-dire la première et ja plus universelle; car supposons pour un instant qu’il plût au souverain Étre de supprimer la vie de tous les individus actuellement existants, que tous fussent frappés de mort au même instant; les molécules organiques ne laisseraient pas de survivre à cette mort universelle; le nombre de ces molécules étant toujours le même, et leur essence indestructible aussi permanente que celle de la matière brute que rien n'aurait anéanti, la nature posséderait toujours la même quantité de vie, et l'on verrait bientôt paraître des espèces nouvelles qui remplaceraient les anciennes ; car les molécules organiques vivantes se trouvant toutes en liberté, et n’étant ni pompées, ni absorbées par aucun moule subsistant, elles pourraient travailler la matière brute en grand; produire d'abord une infinité d'êtres organisés , dont les uns n'auraient que la faculté de croître et de se nourrir, et d’autres plus parfaits qui seraient doués de celle de se reproduire; ceci nous parait clairement indiqué par le travail que ces molécules font en petit dans la putréfaction et dans les maladies pédiculaires , où s’engendrent des êtres qui ont la puissance de se reproduire; la nature ne pourrait manquer de faire alors en grand ce qu’elle ne fait aujourd'hui qu’en petit, parce que la puissance de ces molécules organiques étant proportionnelle à leur nombre et à leur liberté, elles formeraient denouveaux moulesintérieurs, auxquels elles donneraient d'autant plus d’'exten-

paru avoir moins de vigueur : peut-être aussi le manque de chaleur a-t-il été cause qu'elle n'a point changé de peau, et qu'elle a sensiblement dépéri pendant le temps que je l'ai conservée, . ..

« Cette chenille était brunâtre avec des bandes longitudinales plus noires, elle avait seize jambes et marchait comme les autres chenilles; elle avait de petites aigrettes de poil, principalement sur les anneaux de son corps. . La tête noire, brillante, écailleuse, divisée par un sillon en deux parties égales; ce qui pourrait faire prendre ces deux parties pour les deux yeux. Cette tête est attachée au premier anneau ; quand la chenille s'allonge, on aperçoit entre la tête et le premier anneau, un intervalle membraneux d'un blanc sale, que je croirais être le cou, si entre les autres anneaux, je n'eusse pas également distingué cet intervalle qui est surtout sensible entre le premier etle second, et le devient moins à proportion de l'éloignement de la tête.

« Dans le devant de la tête on aperçoit un espace trian- « gulaire blanchätre , au bas duquel est une partie noire et « écailleuse, comme celle qui forme les deux angles supé- «

rieurs ; on pourrait regarder celle-ci comme une espèce de

museau. . . . Fait au Mans, le 6 juillet 4761. »

Cette relation est appuyée d'un certificat signé de la malade, de son médecin et de quatre autres témoins,

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sion qu'elles se trouveraient concourir en plus grande quantité à la formation de ces moules, lesquels présenteraient dès lors une nouvelle nature vivante, peut-être assez semblable à celle que nous connaissons.

Ce remplacement de la nature vivante ne serait d'abord que très-incomplet; mais avec le temps tous les grands êtres qui n'auraient pas la puissance de se reproduire disparaitraient; tous les corps imparfaitement organisés , toutes les espèces défectueuses s'évanouiraient, et il ne resterait, comme il ne reste aujourd'hui, que les moules les plus puissants, les plus complets, soit dans les animaux , soit dans les végétaux ; et ces nouveaux êtres seraient en quelque sorte semblables aux anciens, parce que la matière brute et la matière vivante étant toujours la même, il en résulterait le même plan général d'organisation et les mêmes variétés dans les formes particulières; on doit seulement présumer , d'après notre hypothèse, que cette nouvelle nature serait rapetissée, parce que la chaleur du globe est une puissance qui influe sur l'étendue des moules; et cette chaleur du globe n'étant plus aussi forte aujourd’hui qu'elle l'était au commencement de notre nature vivante , les plus grandes espèces pourraient bien ne pas naïitre ou ne pas arriver à leurs dimensions.

Nous en avons presque un exemple dans les animaux de l'Amérique méridionale : ce continent, qui ne tient au reste de la terre que par la chaine étroite et montueuse de l'isthme de Panama , et auquel manquent tous les grands animaux nés dans les premiers temps de la forte chaïieur de la terre, ne nous présente qu'une nature moderne , dont tous les moules sont plus petits que ceux de la nature plus ancienne dans l'autre continent; au lieu de l'éléphant, du rhinocéros, de l'hippopotame, de la giraffe et du chameau, qui sont les espèces insignes de la nature dans le vieux continent, on ne trouve dans le nouveau , sous la même latitude, que letapir, le cabiai, le lama, la vigogne , qu'on peut regarder comme leurs représentants dégénérés, défigurés, rapetissés, parce qu'ils sont nés plus tard, dans un temps où la chaleur du globe était déjà diminuée. Et aujourd'hui que nous nous trouvons dans le commencement de l'arrièresaison de celle de la chaleur du globe, si par quelque grande catastrophe la nature vivante se trouvait dans la nécessité de remplacer les formes actuellement existantes, elle ne pourrait

| le faire que d’une manière encore plus imparfaite qu’elle l’a fait en Amérique; ses productions n'étant aidées dans leur développement que de la faible chaleur de latempérature actuelle du globe, seraient encore plus petites que celles du nouveau continent.

Tout philosophe sans préjugés, tout homme de bon esprit qui voudra lire avec attention ce que j’ai écritausujetde la nutrition, de la génération, de laproduction, et quiaura méditésur la puissance des moules intérieurs, adoptera sans peine cette possibilité d'une nouvelle nature, dont je n'ai fait l'exposition que dans l'hypothèse de la destruction générale et subite de tous les êtres subsistants; leur organisation détruite, leur vie éteinte, leurs corps décomposés, ne seraient pour la nature que des formes anéanties, qui seraient bientôt remplacées par d'autres formes, puisque les masses générales dela matière vivante et de la matière brute, sont etseront toujours les mêmes ; puisque cette matière organique vivante survit à toute mort, et ne perd jamais son mouvement, son activité ni sa puissance de modeler la matière brute et d'en former des moules intérieurs, c’est-à-dire des formes d'organisation capables de croitre, de se développeret de se reproduire. Seulement on pourrait croire avec assez de fondement, que la quantité de la matière brute, qui a toujours été immensément plus grande que celle de la matière vivante, augmente avec letemps, tandis qu’au contraire laquantité de la matière vivante diminue et diminuera toujours de plus en plus, à mesure que la terre perdra, par le refroidissement, les trésors de sa chaleur, qui sont en même temps ceux de sa fécondité et de toute vitalité.

Car, d'où peuvent venir primitivement ces molécules organiques vivantes ? nous ne connaissons dans la nature qu'un seul élément actif, les trois autres sont purement passifs, et ne prennent de mouvement qu'’autant que le premier leuren donne. Chaque atome de lumière ou de feu suffit pour agiter et pénétrer un ou plusieurs autres atomes d’air, de terre ou d’eau: et comme il se joint à la force impulsive de ces atomes de chaleur une force attractive, réciproque et commune à toutes les parties de Ja matrre, il est aisé de concevoir que chaque atome brut et passif devient actif et vivant au moment qu'il est pénétré dans toutes ses dimensions par l'élément vivifiant: le nombre

des molécules vivantes est done en même raison que celui des émanations de cette chaleur douce, qu'on doit regarder comme l'élément primitif de la vie.

Nous n'ajouterons rien à ces réflexions, elles ont besoin d’une profonde connaissance de la nature, et d’un dépouillement entier de tout préjugé pour être adoptées, même pour être senties ; ainsi unplus grand développement ne suffirait pas encore à la plupart de mes lecteurs, et serait superflu pour ceux qui peuvent m'entendre.

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