CHAPITRE I
De la reproduction en général.
Examinons de plus près cette propriété commune à l'animal et au végétal, cette puissance
de produire son semblable, cette chaine d'existences successives d'individus, qui constitue l'existence réelle de l'espèce; et sans nous attacher à la génération de l'homme ou à celle d'une espèce particulière d'animal, voyons en général les phénomènes de la reproduction, rassemblons des faits pour nous donner des idées, et faisons l'énumération des différents moyens dont la nature fait usage pour renouveler les êtres organisés, Le premier moyen, et, selon nous, le plus simple de tous, est de rassembler dans un être uneinfinité d'êtres organiques semblables, et de composer tellement sa substance, qu'il n’y ait pas une partie qui ne contienne un germe de la même espèce, et qui par conséquent ne puisse elle-même devenir un tout semblable à celui dans lequel elle est contenue. Cet appareil parait d'abord supposer une dépense prodigieuse etentrainer la profusion; cependant ce n’est qu'une magnificence assez ordinaire à la nature, et qui se manifeste même dans des espèces communes et inférieures, tellesque sont les vers, les polypes, les ormes, les saules, les groseilliers,et plusieursautresplantesetinsectes dont chaque partie contient un tout, qui par le seul développement peut devenir une plante ou un insecte. En considérant sous ce point de vue les êtres organisés et leur reproduction, un individu n’est qu'un toutuniformément organisé dans toutes ses parties intérieures , un composé d’uneinfinité de figures semblablesetde parties similaires, un assemblage de germes ou de petits individus de la même espèce, lesquels peuvent tous se développer de la même façon, suivant les circonstances, et former de nouveaux touts composés comme le premier.
En approfondissant cette idée, nous allons trouver aux végétaux et aux animaux un rapport avec les minéraux, que nous ne soupeonnions pas : les sels et quelques autres minéraux sont composés de parties semblables entre elles et semblables au tout qu'elles composent; un grain de sel marin est un cube composé d’une infinité d’autres cubes que l'on peut reconnaitre distinetement au microscope !, ces petits cubes sont
‘aæ tam parve quàäm magnæ figuræ (salium ) ex magno « solèmnumero minorum particularum quæ camdem figwram «habent, sunt conflatæ. sicuti mihi sæpè licuit observare, < cm aquam marinam aut comnunem in qua sal commune « liquatum erat, intueor per microscopium . quôd ex ea pro- « deunt elegantes, parvæ ac quadrangulares figuræ aded sexiguæ, ut mille earum myriades magnitudinem arenæ « crassioris ne æquent. Quæ salis minute particulæ, quàäm s primüm oculisconspicio, magnitudine ab omnibus lateribus
DES ANIMAUX. 1
eux-mêmes composés d’autres cubesqu’on aperçoitavecun meilleur microscope, etl'on ne peut guère douter que les parties primitives et constituantes de ce sel nesoient aussi des cubes d’une petitesse qui échappera toujours à nos yeux, et même à notre imagination. Les animaux et les plantes qui peuvent se multiplier et se reproduire par toutes leurs parties, sont des corps organisés, composés d'autres corps organiques semblables, dontles parties primitives et constituantes sont aussi organiques semblables, et dont nous discernons à l'œil la quantité aceumulée, mais dont nous ne pouvons apercevoir les parties primitives que par le raisonnement et par l’analogie que nous venons d'établir.
Cela nous conduit à croire qu'il y a dans la nature une infinité de partiesorganiques actuellement existantes, vivantes, etdontla substance est la même que celle des êtres organisés, comme il y a une infinité de particules brutes semblables aux corps bruts que nous connaissons, et que, come il faut peut-être des millions de petits cubes de sel accumulés pour faire l'individu sensible d’un grain de sel marin, il faut aussi des millions de parties organiques semblables au tout, poumformer un seul des germes que contient l'individu d’un orme ou d’un polype; et comme il faut séparer, briser et dissoudre un cube de sel marin pour apercevoir, au moyen de la cristallisation, les petits cubes dont il est composé, il faut de même séparer les parties d'un orme ou d’un polype pour reconnaitre ensuite, au moyen de la végétation ou dù développement, les petits ormes ou les petits polypes contenus dans ces parties.
La difficulté de se prêter à cette idée ne peut venir que d’un préjugé fortement établi dans l'esprit des hommes : on croit qu'il n'y a de moyens de juger du composé que par le simple, et que pour connaitre la constitution organique d’un être, il faut le réduire à des parties simples etnon organiques; en sorte qu'il paraît plus aisé de concevoir comment un cube est nécessairement composé d'autres cubes, que de voir qu'il soit possible qu'un polype soit composé d'autres polypes; mais examinons avec attention et voyons ce qu'on doit entendre par le simple et par le composé, nous trouverons qu'en cela, comme en tout, le plan de la nature
« crescunt, suam tamen elegantem superficiem quadrangula- «rem retinentes ferè... Figuræ hæ salinæ cavitate donatæ « sunt, etc, « Voyez Leuwenhoek, Arc. nat, tomel, pag. 5.
est bien différent du canevas de nos idées,
Nos sens, comme l’on sait, ne nous donnent pas des notions exactes etcomplètes des choses que nous avons besoin de connaitre ; pour peu que nous voulions estimer, juger, comparer, peser, mesurer, ete., nous sommes obligés d'avoir recours à des secours étrangers, à des règles, à des principes, à des usages, à des instruments, ete. Tous ces adminicules sont des ouvrages de l'esprit humain,et tiennent plus ou moins à la réduction ou à l’abstraction de nos idées; cette abstraction, selon nous, est le simple des choses, et la difficulté de les réduire à cette abstraction fait le composé. L'étendue, par exemple, étant une propriété générale et abstraite de la matière, n’est pas un sujet fort composé ; cependant pour en juger nous avons imaginé des étendues sans profondeur, d’autres étendues sans profondeur et sans largeur, et même des points qui sont des étendues sans étendue. Toutes ces abstractions sont des échafaudages pour soutenir notre jugement, et combien n’avons-nous pas brodé sur ce petit nombre de définitions qu'emploie la géométrie! nous avons appelé simple tout ce qui se réduit à ces définitions , et nous appelons composé tout ce qui ne peut s’y réduire aisément; et de là un triangle, un carré, un cercle, ün cube, ete., sont pour nous des choses simples, aussi bien que toutes les courbes dont nous connaissons les lois et la composition géométrique; mais tout ce que nous ne pouvons pas réduire à ces figures et à ces lois abstraites, nous paraît composé; nous ne faisons pas attention que ces lignes, ces triangles, ces pyramides, ces cubes, ces globules et toutes ces figures géométriques n'existent que dans notre imagination, que ces figures ne sont que notre ouvrage, et qu’elles ne se trouvent peut-être pas dans la nature, ou tout au moins que si elles s’y trouvent, c’est parce que toutes les formes possibles s'y trouvent, et qu’il est peut-être plus difficile et plus rare de trouver dans la nature les figures simples d'une pyramide équilatérale, ou d'un cube exact, que les formes composées d’une plante ou d’unanimal : nous prenons donc partout l'abstrait pour le simple, et le réel pour le composé. Dans la nature, au contraire , l’abstrait n'existe point, rien n’est simple et tout est composé ; nous ne pénétrerons jamais dans la structure intime des choses; dès lors nous ne pouvons guère prononcer sur ce qui est plus ou moins composé; nous
8 HISTOIRE NATURELLE
n'avons d'autre moyen de le reconnaitre que par le plus ou le moins de rapport que chaque chose parait avoir avec nous et avec le reste de l'univers, et c'est suivant cette façon de
juger que l'animal est à notre égard plus com- |
posé que le végétal, et le végétal plus que le minéral. Cette notion est juste par rapport à
nous; mais nous ne savons pas si dans la réa- |
lité les uns ne sont pas aussi simples ou aussi composés que les autres, et nous ignorons si un
globule ou un eube coûte plus ou moins à la |
nature, qu'un germe ou une partie organique
quelconque : si nous voulions absolument faire |
sur cela des conjectures, nous pourrions dire que les choses les plus communes, les moins rares et les plus nombreuses sont celles qui
sont-les plus simples; mais alors les animaux |
seraient peut-être ce qu'il y aurait de plus simple, puisque le nombre de leurs espèces excède de beaucoup celui des espèces de plantes ou de minéraux.
Mais sans nous arrêter plus long-temps à cette discussion, il suffit d'avoir montré que les idées que nous avons communément du simple et du composé, sont des idées d’abstraction, qu'elles ne peuvent pas s'appliquer à la composition des ouvrages de la nature, et que lorsque nous voulons réduire tous les êtres à des éléments de figure régulière, ou à des particules prismatiques, cubiques, globuleuses, ete., nous mettons ce qui n’est que dans notre imagination à la place de ce qui est réellement; que les formes
Il me paraît donc très-vraisemblable par les raisonnements que nous venons de faire, qu'il existe réellement dans la nature une infinité de petits êtres organisés, semblables en tout aux grands êtres organisés qui figurent dans le monde; que ces petits êtres organisés sont composés de parties organiques vivantes qui sont communes aux animaux etaux végétaux ; que ces parties organiques sont des parties primitives et incorruptibles; que l'assemblage de ces parties forme à nos yeux des êtres organisés , etque par conséquent la reproduction ou la génération n’est qu'un changement de forme qui se fait et s'opère par la seule addition de ces parties semblables, comme la destruction de l'être organisé se fait par la division de ces mêmes parties. On n’en pourra pas douter lorsqu'on aura vu les preuves que nous en donnons dans les chapitres suivants ; d’ailleurs, si nous réfléchissons sur la manière dont les arbres croissent, et si nous examinons comment d’une quantité
qui est si petite ils arrivent à un volume si con-
des parties constituantes des différentes choses |
nous sont absolument inconnues, et que par conséquent nous »ouvons supposer et croire qu'un être organisé est tout composé de parties organiques semblables, aussi bien que nous supposons qu'un cube est composé d’autres cubes : nous n'avons, pour en juger, d'autre règle que l'expérience ; de la même facon que nous voyons qu'un cube de sel marin est com-
f l posé d’autres cubes, nous voyons aussi qu’un |
orme n'est qu’un composé d’autres petits ormes, puisqu'en prenant un bout de branche ou un bout de racine, ou un morceau de bois séparé du tronc, ou la graine, il en vient également un orme ; il en est de même des polypes et de quelques autres espèces d'animaux, qu’on peut
couper et séparer dans tous les sens en diffé- |
rentes parties pour les multiplier; et puisque notre règle pour juger est la même, pourquoi jugerions-nous différemment ?
sidérable, noustrouverons que c’estparlasimple
addition de petits êtres organisés semblables entre eux et au tout. La graine produit d'abord un petit arbre qu'elle cet en raccourci; au sommet de ce petit arbre, il se forme un bouton qui contient le petit arbre de l'année suivante, et ce bouton est une partie organique semblable au petit arbre de la première année ; au sommet du petit arbre de la seconde année, il se forme de même un bouton qui contient le petit arbre de la troisième année; et ainsi de suite tant que l’arbre croit en hauteur, et même,
| tant qu'il vésgète, il se forme, à l'extrémité de
toutes les branches, des boutons qui contiennent en raccourci de petits arbres semblables à celui de la première année : il est donc évident que les arbres sont composés de petits êtres organisés
| semblables, et que l'individu total est formé par
l'assemblage d'une multitude de petitsindividus semblables.
Mais, dira-t-on, tous ces petits êtres organisés semblables étaient-ils contenus dans la graine, et l'ordre de leur développement y était-il tracé ? car il parait que le germe qui s'est développé la premièreannéeestsurmontéparunautre germe semblable, lequel ne se développe qu'à la seconde année, que celui-ci l’est de même d'un troisième qui ne se doit développer qu'à la troisième année ,etque par conséquent la graine contient réellement les petits êtres organisés qui
doivent former des boutons ou de petits arbres au bout de cent et de deux cents ans, c'est-àdire jusqu'à la destruction de l'individu; il parait de même que cette graine contient nonseulement tous les petits êtres organisés qui doivent constituer un jour l'individu, mais encore toutes les graines, tous les individus, et toutes les graines des graines , et toute la suite d'individus jusqu'à la destruction de l'espèce.
C'estici la principale difficulté et le point que nous allons examiner avec le plus d’attention. Il est certain que la graine produit, par le seul développement du germe qu'elle contient, un petit arbre la première année, et que ce petit arbre était en raccourci dans ce germe; mais il n'est pas également certain que le bouton qui est le germe pour la seconde année , et que les germes des années suivantes, non plus que tous les petits êtres organisés et les graines qui doivent se succéder jusqu’à la fin du monde ou jusqu’à la destruction de l'espèce, soient tous contenus dans la première graine; cette opinion suppose un progrès à l'infini, et fait de chaque individu actuellement existant , une source de générations à l'infini. La première graine contenait toutes les plantes de son espèce qui se sont déjà multipliées, et qui doivent se multiplier à jamais ; le premier homme contenait actuellement et individuellement tous les hommes qui ont paru et qui paraitront sur la terre; chaque graine, chaque animal peut aussi se multiplier et produire à l'infini, et par conséquent contient , aussi bien que la première graine ou le premier animal , une postérité infinie. Pour peu que nous nous Jaissions aller à ces raisonnements , nous allons perdre le fil de la vérité dans le labyrinthe de l'infini, etaulieu d'éclaireir et de résoudre la question , nous n’aurons fait que l’envelopper et l'éloigner ; c’est mettre l'objet hors de la portée de ses yeux , et dire ensuite qu'il n’est pas possible de le voir.
Arrêtons-nous un peu sur ces idées de progrès et de développement à l'infini; d'où nous viennent-elles? que nous représentent-elles ? L'idée de l'infini ne peut venir que de l’idée du fini, c’est ici un infini de succession, un infini géométrique, chaque individu estune unité, plusieurs individus font un nombre fini, et l'espèce est le nombre infini; ainsi, de la même facon que l'on peut démontrer que l'infini géométrique n'existe point, on s’assurera que le
progrès ou le développement à l'infini n'existe point non plus; que ce n’est qu'une idée d'abstraction, un retranchement à l'idée du fini, auquel on Ôte les limites qui doivent nécessairement terminer toute grandeur !, et que par conséquent on doit rejeter de la philosophie toute opinion qui conduit nécessairement à l'idée de l'existence actuelle de l'infini géométrique ou arithmétique.
Il faut done que les partisans de cette opinion seréduisent à dire que leur infini de succession et de multiplication n’est en effet qu'un nombre indéterminable ou indéfini, un nombre plus grand qu'aucun nombre dont nous puissions avoir une idée, mais qui n’est point infini; et cela étant entendu, il faut qu'ils nous disent que la première graine ou une graine quelconque, d'un orme, par exemple, qui ne pèse pas un grain, contient en effet et réellement toutes les parties organiques qui doivent former cet orme, et tous les autres arbres de cette espèce qui paraïitront à jamais sur la surface de la terre; mais par cette réponse que nous expliquent-ils? n'est-ce pas couper le nœud au lieu de le délier, éluder la question quand il faut la résoudre ?
Lorsque nous demandons comment on peut concevoir que se fait la reproduction des êtres, et qu'on nous répond que dans le premier être cette reproduction était toute faite, c’est nonseulement avouer qu'on ignore comment elle se fait, mais encore renoncer à la volonté de le concevoir. On demande comment un être produitson semblable; on répond , c'est qu'il était tout produit; peut-on recevoir cette solution ? car qu'il n'y ait qu'une génération de l’un à l'autre, où qu'il y en ait un million, la chose est égale; la même difficulté reste, et bien loin de la résoudre, en l'éloignant on y joint une nouvelle obseurité par la supposition qu'on est obligé de faire du nombre indéfini de germes tous contenus dans un seul.
J'avoue qu'il estici plus aisé de détruire que d'établir, et que la question de la reproduction est peut-être de nature à ne pouvoir jamais être pleinement résolue : mais dans ce cas on doit chercher si elle est telle en effet, et pourquoi nous devons la juger de cette nature ; en nous conduisant bien dans cet examen, nous en dé-
+ On peut voir la démonstration que j'en ai donnée dans la preface de la traduction des Fluxions de Newton.
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couvrirons tout ce qu'on peut en savoir, ou tout au moins nous reconnaitrons nettement pourquoi nous devons l'ignorer.
Il y a des questions de deux espèces, les unes qui tiennent aux causes premières , les autres qui n'ont pour objet que les effets particuliers : par exemple, si l'on demande pourquoi la matière est impénétrable, on ne répondra pas, ou bien on répondra par la question même, en disant : la matière est impénétrable par la raison qu'elle est impénétrable; et il en sera de même de toutes les qualités générales de la matière; pourquoi est-elle étendue, pesante, persistante dans son état de mouvement ou de repos ? on ne pourra jamais répondre que par la question même, elle est telle parce qu'en effet elle est telle; et nous ne serons pas étonnés que l'on ne puisse pas répondre autrement, si nous y faisons attention; car nous sentirons bien que pour donner la raison d’une chose, il faut avoir un sujet différent de la chose, duquelsujeton puisse tirer cette raison : or, toutes les fois qu'on nous demanderala raison d'une cause générale, c’està-dire d’une qualité qui appartient généralement à tout, dès lors nous n'avons point de sujetà qui elle n'appartienne point, par conséquent rien qui puisse nous fournir une raison, et dès lors il est démontré qu'il est inutile de la cher cher , puisqu'on irait par làcontrelasupposition, quiest que la qualité est générale, et qu’elle appartient à tout.
Si l'on demande au contraire la raison d’un effet particulier, on la trouvera toujours dès qu'on pourra faire voir clairement que cet effet particulier dépend immédiatement des causes premières dont nous venons de parler, et la question sera résolue toutes les fois que nous pourrons répondre que l’effetdont il s’agit, tient à un effet plus général , et soit qu'il y tienne immédiatement ou qu’il ytienne par un enchainement d’autres effets, la question sera également résolue, pourvu qu'on voie clairement la dépendance de ces effets les uns des autres , et les rapports qu'ils ont entre eux.
Mais si l'effet particulier dont on demande la raison ne nous parait pas dépendre de ces effets généraux , si non-seulement iln'en dépend pas, mais même s'il ne parait avoir aucune analogie avec les autres effets particuliers, dès lors cet effet étant seul de son espèce, et n'ayant rien de commun avec les autres effets, rien au moins qui nous soit connu, la question est insoluble,
parce que pour donner la raison d’une chose il faut avoir un sujet duquel on la puisse tirer, et que n’y ayant ici aucun sujet connu qui ait quelque rapport avec celui que nous voulons expliquer, il n’y a rien dont on puisse tirer cette raison que nous cherchons : ceciest lecontraire de ce qui arrive lorsqu'on demande la raison d'une cause générale, on ne la trouve pas, parce que tout a les mêmes qualités; et au contraire on ne trouve pas la raison de l'effet isolé dont nous parlons , parce que rien de connu n'a les mêmes qualités; mais la différence qu'il y a entre l’un et l’autre, c’est qu'il est démontré, comme on l'a vu, qu'on ne peut pas trouver la raison d’un effet général, sans quoi ilneserait pas général, au lieu qu'on peutespérer de trouver un jour la raison d’un effet isolé, par la découverte de quelque autre effetrelatifau premier, que nous ignorons, et qu'on pourra trouver ou par hasard ou par des expériences.
Il y a encore une autre espèce de question qu'on pourrait appeler question de fait; par
exemple, pourquoi y a-t-i! des arbres? pour-"
quoi y a-t-il des chiens? pourquoi y a-t-il des puces ? ete. Toutes ces questions de fait sont insolubles, car ceux qui croient y répondre par des causes finales, ne font pas attention qu'ils prennent l'effet pour la cause; le rapport que ces choses ont avec nous n'influant point du tout sur leur origine, la convenance morale ne peut jamais devenir une raison physique.
Aussi faut-il distinguer avec soin les ques-
tions où l'on emploie /e pourquoi, de celles où
l'on doit employer le comment, et encore de celles où l’on ne doit employer que le combien. Le pourquoi est toujours relatif à la cause de l'effet ou au fait même, le comment est relatif à la facon dont arrive l'effet, et le combien n’a de rapport qu'à la mesure de cet effet.
Tout ceci étant bien entendu, examinons maintenant la question de la reproduction des êtres. Si l'on nous demande pourquoi les animaux et les végétaux se reproduisent, nous reconnaitrons bien clairement que cette demande étant une question de fait, elle est dès lors insoluble, et qu'il est inutile de chercher à la résoudre; mais si on demande comment les animaux et les végétaux se reproduisent , nous croirons y satisfaire en faisant l’histoire de la génération de chaque animal en particulier, et de la reproduction de chagne végétal aussi
| en particulier ; mais lorsque, après avoir par-
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couru toutes les manières d’engendrer son sembiable, nous aurons remarqué que toutes ces histoires de la 2énération, accompagnées même desobservations les plus exactes , nous apprennent seulement les faits sans nous indiquer les causes, et que les moyens apparents dont la nature se sert pour la reproduction ne nous paraissent avoir aucun rapport avec les effets qui en résultent, nous serons obligés de changer la question, et nous serons réduits à demander, quel est done le moyen caché que la nature peut employer pour la reproduction des êtres ?
Cette question, qui est la vraie, est, comme l'on voit, bien différente de la première et de la seconde; elle permet de chercher et d'imaginer, et dès lors elle n’est pas insoluble, car elle ne tient pas immédiatement à une cause générale; elle n'est pas non plus une pure question de fait, et pourvu qu'on puisse concevoir un moyen de reproduction, l'on y aura satisfait; seulement il est nécessaire que ce moyen qu’on imaginera dépende des causes principales , ou du moins qu'il n’y répugne pas, et plus il aura de rapports avec les autres effets de la nature, inieux il sera fondé.
Par la question même il est done permis de faire des hypothèses et de choisir celle qui nous paraitra avoir le plus d’analogie avec les autres phénomènes de la nature; mais il faut exelure du nombre de celles que nous pourrions employer, toutes celles qui supposent la chose faite, par exemple, celle par laquelle on supposerait que dans le premier germe tous les germes de la même espèce étaient contenus, ou bien qu'à chaque reproduction il y a une nouvelle création, que c’est un effet immédiat de la volonté de Dieu, et cela, parce que ces hypothèses se réduisent à des questions de fait dont il n’est pas possible de trouver les raisons : il faut aussi rejeter toutes les hypothèses qui auraient pour objet les causes finales, comme celles où l'on dirait que la reproduction se fait pour que le vivant remplace le mort, pour que la terre soit toujours également couverte de végétaux et peuplée d'animaux, pour que l'homme trouve abondamment sa subsistance, ete., parce que ces hypothèses, au lieu de rouler sur les causes physiques de l'effet qu'on cherche à expliquer, ne portent que sur des rapports arbitrairesetsur des convenances morales; en même temps il faut se défier de ces axiomes absolus,
de ces proverbes de physique que tant de gens ont mal à propos employés comme principes ; par exemple, il ne se fait point de fécondation hors du corps, aulla fœcundalio eætrà corpus, tout vivant vient d'un œuf, toute génération suppose des sexes, ete. ; il ne faut jamais prendre ces maximes dans un sens absolu, il faut penser qu'elles signifient seulement que cela est ordinairement de cette façon plutôt que d'une autre.
Cherchons done une hypothèse qui n'ait aucun des défauts dont nous venons de parler, et par laquelle on ne puisse tomber dans aucun des inconvénients que nous venons d'exposer ; et si nous ne réussissons pas à expliquer la mécanique dont se sert la nature pour opérer la reproduction, au moins nous arriverons à quelque chose de plus vraisemblable que ce qu'on a dit jusqu'ici.
De la mème facon que nous pouvons faire des moules par lesquels nous donnons à l'extérieur des corps telle figure qu'il nous plait, supposons que la nature puisse faire des moules par lesquels elle donne non-seulement la figure extérieure, mais aussi la forme intérieure, ne serait-ce pas un moyen par lequel la reproduction pourrait être opérée ?
Considérons d’abord sur quoi cettesupposition est fondée, examinons si elle ne renferme rien de contradictoire, etensuitenous verrons quelles conséquences on en peut tirer. Comme nos sens ne sont juges que de l'extérieur des corps, nous comprenons nettement les affections extérieures et les différentes figures des surfaces, et nous pouvons imiter la nature et rendre les figures extérieures par différentes voies de représentation , comme la peinture, la sculpture et les moules; mais quoique nos sens ne soient juges que des qualités extérieures, nous n’avons pas laissé de reconnaitre qu'il y adansles corps des qualités intérieures , dont quelques-unes sont générales, comme la pesanteur: cette qualité ou cette force n'agit pas relativement aux surfaces, mais proportionnellement aux masses, c'est-à-dire à la quantité de matière; il y a done dans la nature des qualités, même fort actives, qui pénètrent les corps jusque dans les parties les plus intimes ; nous n'aurons jamais une idée nette de ces qualités, parce que, comme je viens de le dire, elles ne sont pas extérieures, et que par conséquent elles ne peuvent pas tomber sous nos sens, mais nous pouvons en Com-
parer les effets, et il nous est permis d’en tirer des analogies pour rendre raison des effets de qualités du mème genre.
Si nos yeux, au lieu de ne nous représenter que la surface des choses, étaient conformés de façon à nous représenter l’intérieur des corps, nous aurions alors une idée nette de cet intérieur, sans qu'il nous fût possible d’avoir par ce même sens aucune idée des surfaces ; dans cette supposition les moules pour l'intérieur , que j'ai dit qu'emploie la nature, nous seraient aussi faciles à voir et à concevoir que nous le sont les moules pour l'extérieur, et même les qualités qui pénètrent l'intérieur des corps seraient les seules dontnous aurions des idées claires, celles qui ne s’exerceraient que sur les surfaces nous seraient inconnues, et nous aurions dans ce cas des voies de représentation pour imiter l'intérieur des corps, comme nous en ayons pour imiter l'extérieur; ces moules intérieurs, que nous n’aurons jamais, la nature peut les avoir, comme elle a les qualités de la pesanteur, qui en effet pénètrent à l’intérieur ; la supposition de ces moules est done fondée sur de bonnes analogies, ilreste àexaminer si elle ne renferme aucune contradiction.
On peut nous dire quecetteexpression, moule intérieur, parait d'abord renfermer deux idées contradictoires, que celle du moule ne peut se rapporter qu'à la surface, et que celle de l'intérieur doit ici avoir rapport à la masse; c'est comme si on voulait joindre ensemble l’idée de la surface et l'idée de la masse, et on dirait tout aussi bien une surface massive qu'un moule intérieur.
J'avoue que quand il faut représenter des idées qui n'ont pas encore été exprimées, on est obligé de se servir quelquefois de termes qui paraissent contradictoires , et c’est par cette raison que les philosophes ontsouvent employé dans ces cas des termes étrangers, afin d'éloigner de l'esprit l'idée de contradiction qui peut se présenter, en se servant de termes usités et qui ont une signification reçue; mais nous croyons que cet artifice est inutile, dès qu'on peut faire voir que l'opposition n'est que dans les mots, et qu'il n'y a rien de contradictoire dans l'idée : or, je dis que toutes les fois qu'il y a unité dans l'idée, il ne peut y avoir contradiction; c'est-à-dire, toutes les fois que nous pouvons nous former une idée d’une chose, si cette idée est simple, elle ne peut être composée,
elle ne peut renfermer aucune autre idée, et par conséquent elle ne contiendra rien d’opposé, rien de contraire.
Lesidées simples sont non-seulement les premières appréhensions qui nous viennent par les sens, mais encore les premières comparaisons que nous faisons de ces appréhensions; car si l'on y fait réflexion, l'on sentira bien que la première appréhension elle-même est toujours une comparaison; par exemple, l'idée de la grandeur d’un objet ou de son éloignement renferme nécessairement la comparaison avec une unité de grandeur ou de distance; ainsi lorsqu'une idée ne renferme qu'une comparaison l'on doit la regarder comme simple, et dès lors comme ne contenantrien de contradictoire.Telle est l’idée du moule intérieur: je connais dans la nature une qualité qu’on appelle pesanteur, qui pénètre les corps à l'intérieur, je prends l'idée du moule intérieur relativement à cette qualité; cette idée n’enferme donc qu'une comparaison , et par conséquent aucune contradiction.
Voyons maintenant les conséquences qu’on peut tirer de cette supposition, cherchons aussi les faits qu'on peut y joindre, elle deviendra d'autant plus vraisemblable que le nombre des analogies sera plus grand; et pour nous faire mieux entendre, commençons par développer, autant que nous pourrons, cette idée des moules intérieurs, et par expliquer comment nous entendons qu'elle nous conduira à concevoir les moyens de la reproduction.
La nature en général me paraît tendre beaw coup plus à la vie qu’à la mort, ilsemble qu’elle cherche à organiser les corps autant qu'il est possible ; la multiplication des germes, qu'on peut augmenter presque à l'infini, en est une preuve , et l'on pourrait dire avec quelque fondement, que si la matière n’est pas toute organisée, c’est que les êtres organisés se détruisent les uns les autres; car nous pouvons augmenter, presque autant que nous voulons, la quantité des êtres vivants et végétants, et nous ne pouvons pas augmenter laquantité des pierres ou des autres matières brutes: cela paraît indiquer que l'ouvrage le plus ordinaire de la nature est la production de l'organique, que c'est là son action la plus familière, etque sa puissance n’est pas bornée à cet égard.
Pour rendre ceci sensible, faisons le caleul de ce qu'un seul germe pourrait produire, si
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l'on mettait à profit toute sa puissance productrice; prenons une graine d'orme , qui ne pèse pas la centième partie d’une once, au bout de cent ans elle aura produit un arbre dont le volume sera, par exemple, de dix toises cubes; mais dès la dixième année cet arbre aura rapporté un millier de graines, qui étant toutes semées produiront un millier d'arbres, lesquels au bout de cent ans auront aussi un volume égal à dix toises cubes chacun, ainsi en cent dix ans voilà déjà plus de dix milliers de toises cubes de matière organique; dix ans après il en y aura dix millions de toises, sans y comprendre les dix milliers d'augmentation par chaque année, ce qui ferait encore cent milliers de plus; et dix ans encore après il y en aura 10000000000000 de toises cubiques; ainsi en cent trente ans un seul germe produirait un volume de matière organisée de mille lieues cubiques, car une lieue cubique ne contient que 10000000000 toises cubes, à très-peu près; et dix ans après, un volume de mille fois mille, c’est-à-dire d’un million de lieues cubiques ; et dix ans après, un million de fois un million, c’est-à-dire 1000000000000 lieues eubiques de matière organisée; en sorte qu'en cent cinquante ans le globe terrestre tout entier pourrait être converti en matière organique d’une seule espèce. La puissance active de la nature ne serait arrêtée que par la résistance des matières, qui, n'étant pas toutes de l'espèce qu'il faudrait qu'elles fussent pour être susceptibles de cette organisation, ne se convertiraient pas en substance organique; et cela même nous prouve que la nature ne tend pas à faire du brut, mais de l’organique, et que quand elle n'arrive pas à ce but, ce n’est que parce qu'il y a des inconvénients qui s’y opposent. Ainsi il paraît que son principal dessein est en effet de produire des corps organisés, et d’en produire leplusqu'il est possible , car ce que nous avons dit de la graine d'orme peut se dire de tout autre germe, et il serait facile de démontrer que si, à commencer d'aujourd'hui, on faisait éclore tous les œufs de toutes les poules, et que pendant trente ans on eùt soin de faire éclore de même tous ceux qui viendraient, sans détruire aucun de ces animaux, au bout de ce temps il y en aurait assez pour couvrir la surface entière de la terre, en les mettant tous près les uns des autres.
En réfléchissant sur cette espèce de caleul on
se familiarisera avec cette idée singulière, que l'organique est l'ouvrage le plus ordinaire de la nature, et apparemment celui qui lui coûte le moins; mais je vais plus loin : il me parait que la division générale qu’on devrait faire de la matière, est malière vivante et matière morte, au lieu de dire matière organisée et matière brute; le brut n’est que le mort, je pourrais le prouver par cette quantité énorme de coquilles et d’autres dépouilles des animaux vivants qui font la principale substance des pierres, des marbres, des craies et des marnes, des terres, des tourbes, et de plusieurs autres matières que nous appelons bru- Les , et qui ne sont que les débris et les parties mortes d'animaux ou de végétaux; mais une réflexion qui me paraït être bien fondée, le fera peut-être mieux sentir.
Après avoir médité sur l'activité qu'a la nature pour produire des êtres organisés, après avoir vu que sa puissance à cet égard n’est pas bornée en elle-même, mais qu’elle est seulement arrêtée par des inconvénients et des obstacles extérieurs, après avoir reconnu qu'il doit exister une infinité de parties organiques vivantes qui doivent produire le vivant, après avoir montré que le vivant est ce qui coûte le moins à la nature, je cherche quelles sont les causes principales de la mort et de la destruction, et je vois qu’en général les êtres qui ont la puissance de convertir la matière en leur propre substance, et de s’assimiler les parties des autres êtres, sont les plus grands destructeurs. Le feu, par exemple, a tant d'activité qu'il tourne en sa propre substance presque toute la matière qu'on lui présente, il s’assimile et se rend propres toutes les choses combustibles, aussi est-il le plus grand moyen de destruction qui nous soit connu. Les animaux semblent participer aux qualités de la flamme, leur chaleur intérieure est une espèce de feu ; aussi, après la flamme, les animaux sont les plus grands destructeurs, et ils s’assimilent et tournent en leur substance toutes les matières qui peuvent leur servir d'aliments; mais quoique ces deux causes de destruction soient trèsconsidérables, et que leurs effets tendent perpétuellement à l’anéantissement de l'organisation des êtres, la cause qui la reproduit, est infiniment plus puissante et plus active, et ii semble qu'elle emprunte de la destruction même des moyens pour opérer la reproduc-
tion, puisque l'assimilation, qui est une cause de mort, est en même temps un moyen meCESsaire pour produire le vivant.
Détruire un être organisé n’est, comme nous l'avons dit, que séparer les parties organiques dont il est composé ; ces mêmes parties restent séparées jusqu’à ce qu’elles soient réunies par quelque puissance active; mais quelle est cette puissance? celle que les animaux et les végétaux ont de s’assimiler la matière qui leur sert de nourriture n'est-elle pas la même, ou du moins n’a-t-elle pas beaucoup de rapport avec celle qui doit opérer la reproduction ?