‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 34 sur 186 · LEA · texte numérisé non relu

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l'étendue qu'en perdant de la force et de l'activité.

D'ailleurs, les os et les autres parties solides du corps ayant pris toute leur extension en longueur et en grosseur, continuent d’augmenter en solidité ; les sues nourriciers qui y arrivent, et qui étaient auparavant employés à en augmenter le volume par le développement, ne servent plus qu'à l'augmentation de la masse, en se fixant dans l’intérieur de ces parties; les membranes deviennent cartilagineuses, les cartilages deviennent osseux, les os deviennent plus solides, toutes les fibres plus dures, la peau se dessèche, les rides se forment peu à peu, les cheveux blanchissent, les dents tombent, le visage se déforme, le corps se courbe, ete.; les premières nuances de cet état se font apercevoir avant quarante ans; elles augmentent par degrés assez lents jusqu'à soixante; par degrés plus rapides jusqu’à soixante et dix; la caducité commence à cet âge de soixante et dix ans, elle va toujours en augmentant; la décrépitude suit, et la mort termine ordinairement avant l’âge de quatrevingt-dix ou cent ans la vieillesse et la vie.

Considérons en particulier ces différents objets; et de la même facon que nous avons examiné les causes de l’origine et du développement de notre corps, examinons aussi celles de son dépérissement et de sa destruction. Les os, qui sont les parties les plus solides du corps, ne sont dans le commencement que des filets d’une matière ductile qui prend peu à peu de la consistance et de la dureté. On peut considérer les os dans leur premier état comme autant de filets ou de petits tuyaux creux revêtus d'une membrane en dehors eten dedans. Cette double membrane fournit la substance qui doit devenir osseuse, ou le devient elle-même en partie; car le petit intervalle qui est entre ces deux membranes, c'est-à-dire entre le périoste intérieur et le périoste extérieur, devient bientôt une lame osseuse. On peut concevoir en partie comment se fait la production et l’accroissementdes os etdes autres parties solides du corps des animaux, par la comparaison de ia manière dontse forment le bois et les autres partiessolides des végétaux. Prenons pour exemple une espèce d'arbre dont le bois conserve une cavité à son intérieur, comme un figuier ou un sureau, et comparons la formation du bois de cetuyau creux de sureau avec celle de l'as de la cuisse d’un

animal, qui ade même une cavité. La première année, lorsque le bouton qui doit former la branche commence à s'étendre, ce n’est qu'une matière ductile qui par son extension devient uü filet hérbacé, et qui se développe sous la forme d'un petit tuyau rempli de moelle; l'ex= térieur de ce tuyau est revêtu d'une mernbrane fibreuse, et les parois intérieures de la cavité sont aussi tapissées d'une pareille membrane ; ces membranes, tant l’extérieure que l’intérieure, sont, dans leur très-petite épaisseur, composées de plusieurs plans superposés de fibres encore molles qui tirent la nourriture nécessaire à l'accroissement du tout; ces plans intérieurs de fibres se durcissent peu à peu pai: le dépôt de la sève qüi y arrive, et la première année il se forme une lame ligneuse entre les deux membranes ; cette lame est plusou moins épaissé à proportion de la quantité de sève houfricière qi a été pompée et déposée dans l’intérvalle qui sépare la membrane extériéure de la membrane intérieure; mais, quoique ces deux membranes soient devenues solides et lisneuses par leurs surfaces intérieures, élles conservent à leurs surfaces extérieures de la souplesse et de la ductilité; et l'année suivante, lorsque le bouton qui est à leur sümmet commun vient à prendre de l’extension, la sève monte par ces fibres ductiles de chacune de ces membranes, et en se déposant dans les plans intérieurs de leurs fibres, ét même dans la lame ligneuse qui les sépare, ces plans intérieurs deviennent ligneux comme les autres qui ont formé la première lame, et en même temps cette première lame augmente en densité : il se fait done deux couches nouvelles de bois, l'une à la face extérieure, et l'autre à la face intérieure de la première lame, ce qui augmente l'épaisseur du bois et rend plus grand l'intervalle quisépare les deux membräñes ductiles. L'année suivante elles s’éloisnent encore davantage par deux nouvelles couches de bois qui se collent contre les trois premières, l’uné à l'extérieur et l’autre à l’intérieur, et de cetté manière le bois augmente toujours en épaisseur et en solidité : la cavité intérieure augmente aussi à mesure que la branché grossit, parce qué la membrane intévieure croît, comté l'extériéure, à mesure que tout le resté s'étend; elles ne deviennent toutes deux ligneuses que dans la partie qui touche au bois déjà formé. Si l'on uc considère done

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que la petite branche qui a éte produite pendant la première année, ou bien si l’on prend un intervalle entre deux nœuds, c'est-à-dire la production d’une seule année, on trouvera que cette partie de la branche conserve en grand la même figure qu'elle avait en petit ; es nœuds qui terminent et séparent les productions de chaque année marquent les extrémités de l'accroissement de cette partie de la branche; ces extrémités sont les points d’appui contre lesquels se fait l’action des puissances qui servent au développement ét à l’éextension des parties contiguës qui se développent l'année suivante ; les boutons supérieurs poussent et s'étendent en réagissant contre ce point d'appui, et forment une seconde partie de la branche, de la même façon que s’est formée la première; et ainsi de suite tant que la branche croit:

La manière dont se forment les os serait assez semblable à celle que je viens de décrire, si les points d'appui de l'os au lieu d’être à ses extrémités, comme dans les bois, ne se trouvaient au contraire dans la partie du milieu, comme nous allons tâcher de le faire entendre, Dans les premiers temps les os du fœtus ne sont encore que des filets: d’une matière ductile que l’on aperçoit aisément et distinctement à travers la peau et les autres parties extérieures, qui sont alors extrêmement minces et presque transparentes. L'os de la cuisse, par exemple, n'est qu'un petit filet fort court qui, comme le filet herbacé dont nous venons de parler, contient une cavité; ce petit tuyau creux est fermé aux deux bouts par une matière ductile, et il est revêtu à sa surface extérieure et à l'intérieur de sa cavité, de deux membranes composées, dans leur épaisseur, de plusieurs plans de fibres toutes molles et ductiles. À mesure que ce petit tuyau recoit des sues nourriciers, les deux extrémités s’éloignent de la partie du milieu; cette partie reste toujours à la même place, tandis que toutes les autres s’en éloignent peu à peu des deux côtés; elles ne peuvent s'éloigner dans cette direction opposée, sans réagir sur cette partie du milieu: les parties qui environnent ce point du milieu, prennent done plus de consistance, plus de solidité, et commencent à s'ossifier les premières: Ja première lame osseuse est bien, comme la première lame ligneuse, produite dans l'intervalle qui sépare les deux mémbra-

DE nes, c'est-à-dire entre le périoste extérieur et le périoste qui tapisse les parois de la cavité intérieure; mais elle ne s'étend pas, comme la lame ligneuse, dans toute la longueur de la partie qui prend de l'extension. L'intervalle des deux périostes devient osseux , d’abord dans la partie du milieu de la longueur de l'os; ensuite les parties qui avoisinent le milieu sont celles qui s'ossifient, tandis que les extrémités de l'os ét les parties qui avoisinent ces extrémités restent ductilesetspongieuses, et comme la partie du milieu est celle qui est la première ossifiée, et que quand une fois une partie est ossifiée, elle ne peut plus s'étendre, il n'est pas possible qu'elle prenne autant de grosseur que les autres: la partie du milieu doit donc ètre la partie la plus menue de l'os, car les autres parties et les extrémités ne se durcissant qu'après celle du milieu, elles doivent prendre plus d'accroissement et de volume; et c'est par cette raison que la partie du milieu des os est plus menué que toutes les autres parties, et que les têtes des os, qui se durcissent les dernières et qui sont les parties les plus éloignées du milieu, sont aussi les parties les plus grosses de l'os. Nous pourrions suivre plus loin cette théorie sur la figure des os ; mais, pour ne pas nous éloisner de notre principal objet, nous nous contenterons d'observer qu'indépendamment de cet accroissement en longueur qui se fait, comme l'on voit, d'une manière différente de celle dont se fait l'accroissement du bois, l'os prend en même temps un accroissement en grosseur , qui s'opère à peu près de la même magière que celui du bois, car la première lame osseuse est produite par la partie intérieure du périoste; et lorsque cette première lame osseuse est formée entre le périoste intérieur et le périoste extérieur, il s’en forme bientôt deux autres qui se collent de chaque côté de la première, ce qui augmente en même temps la circonférence de l'os et le diamètre de sa cavité; et les parties intérieures des deux périostes continuant ainsi à s'ossifier, l'os continue à grossir par l'addition de toutes ces couches osseuses produites par les périostes, de la même facon que le bois grossit par l'addition des couches ligneuses produites par les écorces.

Mais lorsque l'os estarrivé à son développement eutier, lorsque les périostes ne fournissent plus de matière ductile capable de s'ossifier, ce qui arrive lorsque l'animal à pris son

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gti accroissement en entier, alors les sues nourriciers qui étaient employés à augmenter le volume de l'os, ne servent plus qu'à en augmenter la densité; ces sucs se déposent dans l'intérieur de l'os, il devient plus solide, plus massif, plus pesant spécifiquement, comme on peut le voir par la pesanteur et la solidité des os d'un bœuf, comparée: à la pesanteur et à la solidité des os d’un veau; etenfin lasubstance de l'os devient avec le temps si compacte qu'elle ne peut plus admettre les sues nécessaires à cette espèce de cireulation qui fait la nutrition de ces parties ; dès lors cette substance de l'os doit s'altérer, comme le bois d’un vieil arbre s'altère lorsqu'il a une fois acquis toute sa solidité. Cette altération dans la substance même des os est une des premières causes qui rendent nécessaire le dépérissement de notre corps.

Les cartilages, qu'on peut regarder comme des os mous et imparfaits, reçoivent, comme les os, des sucs nourriciers qui en augmentent peu à peu la densité, ils deviennent plus solides à mesure qu'on avance en âge, et dans la vieillesse ils se durcissent presque jusqu'à l'ossification, ce qui rend les mouvements des jointures du corps très-difficiles, et doit enfin nous priver de l'usage de nos membres, et produire une cessation totale du mouvement extérieur, seconde cause très-immédiate et trèsnécessaire d'un dépérissement plus sensible et plus marqué que le premier, puisqu'il se maniféste par la cessation des fonctions extérieures de notre corps.

Les membranes, dont la substance a bien des choses communes avec cellé des cartilages, prennent aussi à mesure qu’on avance en âge plus de densité et de sécheresse; par exemple, celles qui environnent les os cessent d'être ductiles de bonne heure ; dès que l'accroissement du corps est achevé , c'est-à-dire dèsJ’âge de dix-huit ou vingt ans , elles ne peuvent plus s'étendre, elles commencent donc à augmenter en solidité et continuent à devenir plus denses à mesure qu'on vieillit. Il en est de même des fibres qui composent les muscles et la chair ; plus on vit, plus la chair devient dure : cependant, à en juger par l'attouchement extérieur, on pourrait croire que c'est tout le contraire, car dès qu'on a passé l’âge de la jeunesse, il semble que la chair commence à perdre de sa fraicheur et de sa fermeté, et à mesure qu’on avance en âge il paraît qu'elle devient toujours

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plus molle. 11 faut faire attention que ce n’est pas de la chair, mais de la peau que cette apparence dépend: lorsque la peau est bien tendue, comme elle l’est en effettant que les chairs et les autres parties prennent de l’augmentation de volume, la chair, quoique moins solide qu'elle ne doit le devenir, paraît ferme au toucher ; cette fermeté commence à diminuer lorsque la graisse recouvre les chairs, parce que la graisse, surtout lorsqu'elle est trop abondante , forme une espèce de couche entre la chair et la peau : cette couche de graisse que recouvre la peau, étant beaucoup plus molle que la chair sur laquelle la peau portait auparavant, on s’apercoit au toucher de cette différence, et la chair parait avoir perdu de sa fermeté; la peau s’étend et croit à mesure que la graisse augmente, et ensuite pour peu qu’elle diminue, la peau se plisse et la chair paraît être alors fade et molle au toucher. Ce n’est donepasla chair elle-même qui se ramollit, mais c'est la peau dont elle est couverte, qui, n'étant plus assez tendue, devient molle, car la chair prend toujours plus de dureté à mesure qu'on avance en âge : on peut s’en assurer par la comparaison de la chair des jeunes animaux avec celle de ceux qui sont vieux ; l'une est tendre et délicate , et l’autre est si sèche et si dure qu'on ne peut en manger.

La peau peut toujours s'étendre tant que le volume du corps augmente : mais lorsqu'il vient à diminuer, elle n’a pas tout le ressort qu'il faudrait pour se rétablir en entier dans son premier état; il reste alors des rides et des plis qui nes’effacent plus. Les rides du visage dépendent en partie de cette cause , mais il y a dans leur production une espèce d'ordre relatif à la forme, aux traits et aux mouvements habituels du visage. Sil'on examine bien le visage d’un homme de vingt-cinq ou trente ans , on pourra déjà y découvrir l'origine de toutes les rides qu'il aura dans sa vieillesse ; il ne faut pour cela que voir le visage dans un état de violente action, comme est celle du ris, des pleurs, ou seulement celle d'une forte grimace : tous les plis qui se formeront dans ces différentes actions seront un jour des rides ineffaçables ; elles suivent en effet la disposition des muscles , et se gravent plus ou moins par l'habitude plus ou moins répétée des mouvements qui en dépendent.

À mesure qu'on ayance en âge, les os, les

cartilages , les membranes, la chair, la peau et toutes les fibres du corps, deviennent done plus solides, plus dures, plus sèches ; toutes les parties se retirent, se resserrent, tous les mouvements deviennent plus lents, plus difficiles ; la cireulation des fluides se fait avec moins de liberté, la transpiration diminue , les sécrétions s’altèrent, la digestion des aliments devient lente et laborieuse, les sucs nourriciers sont moins abondants, et ne pouvant être recus dans la plupart des fibres devenues trop solides , ils ne servent plus à la nutrition ; ces parties trop solides sont des parties déjà mortes, puisqu'elles cessent de se nourrir. Le corps meurt done peu à peu et par parties , son mouvement diminue par degrés, la vie s'éteint par nuances successives, et la mort n'est que le dernier terme de cette suite de degrés, la dernière nuance de la vie.

Comme les os , les cartilages , les muscles et toutes les autres parties qui composent le corps sont moins solides et plus molles dans les femmes que dans les hommes , il faudra plus de temps pour que ces parties prennent cette solidité qui cause la mort ; les femmes par conséquent doivent vieillir plus que les hommes; c’est aussi ce qui arrive , et on peut observer , en consultant les tables qu'on a faites sur la mortalité du genre humain, que quand les femmes ont passé un certain âge, elles vivent ensuite plus long-temps que les hommes du même âge.

On doit aussi conclure de ce que nous avors dit, que les hommes qui sont en apparence plus faibles que les autres , et qui approchent plus de la constitution des femmes , doivent vivre plus long-temps que ceux qui paraissent être les plus forts et les plus robustes ; et de même on peut croire que dans l’un et l’autre sexe, les personnes qui n'ont achevé de prendre leur accroissement que fort tard sont celles qui doiventvivre le plus, car dans ces deux cas lesos, les cartilages et toutes les fibres arriveront plus tard à ce degré de solidité qui doit produire leur destruction.

Cette cause de la mort naturelle est générale et commune à tous les animaux, et même aux végétaux. Un chêne ne périt que parce que les parties les plus anciennes du bois, qui sont au centre , deviennent si dures et si compactes qu'elles ne peuvent plus recevoir de mourriture; l'humidité qu'elles contiennent n'ayant plus de cireulation et n'étant pas remplacée par une sève nouvelle, fermente, se corrompt et al-

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tère peu à peu les fibres du bois ; elles deviennent rouges, elles se désorganisent , enfin elles tombent en poussière.

La durée totale de la vie peut se mesurer en quelque façon par celle du temps de l'aceroissement; un arbre où un animal qui prend en peu de temps tout son accroissement, périt beaucoup plus tôt qu'un autre auquel il faut plus de temps pour croitre. Dans les animaux , comme dans les végétaux , l'accroissement en hauteur est celui qui est achevé le premier ; un chêne cesse de grandir longtemps avant qu'il cesse de grossir : l'homme croit en hauteur Jusqu'à seize ou dix-huit ans , et cependant le développement entier de toutes les parties de son corps en grosseur n'est achevé qu'à trente ans; les chiens prennent en moins d’un an leur accroissement en longueur , et ce n’est que dans la seconde année qu'ils achèvent de prendre leur grosseur. L’homme,qui est trente ans à croître, vit quatre-vingt-dix ou cent ans; le chien, qui ne croît que pendant deux ou trois ans, ne vit aussi que dix ou douze ans; il en est de mème de la plupart des autres animaux. Les poissons qui ne cessent de croître qu'au bout d’un très-grand nombre d'années, vivent des siècles, et comme nous l'avons déjà insinué, cette longue durée de leur vie doit dépendre de la constitution particulière de leurs arêtes, qui ne prennent jamais autant de solidité que les os des animaux terrestres. Nous examinerons dans l'histoire particulière des animaux , s’il y a des exceptions à cette espèce de règle que suit la nature dans la proportion de la durée de la vie à celle de l’accroissement, et si en effet il est vrai queles corbeaux et les cerfs vivent, comme on ie prétend, un si grand nombre d'années:

ce qu'on peut dire en général, c'est que les grands animaux vivent plus longtemps que les petits, parce qu'ils sont plus de temps à croître.

Les causes de notre destruction sont done nécessaires, et la mort est inévitable; il ne nous est pas plus possible d’en reculer le terme fatai, quedechanger les loisdelanature. Les idées que quelques visionnaires ont eues sur la possibilité de perpétuer la vie par des remèdes, auraient dû périr avec eux, si l'amour-propre n’augmentait pas toujours la crédulité au point de sepersuader ce qu'il y a même de plus impossible , et de douter de ce qu'il y a de plus vrai, de plus réel et de plus constant. La panacée, quelle

qu'en fût la composition, la transfusion du sang et les autres moyens qui ont été proposés pour rajeunir où immortaliser le corps, sont au moins aussi chimériques que la fontaine de Jouvence est fabuleuse.

Lorsque le corps est bien constitué, peut-être est-il possible de le faire durer quelques années de plus en le ménageant: il se peut que la modération dans les passions, la tempérance et la sobriété dans les plaisirs contribuent à la durée de I@vie, encore cela même paraît-il fort douteux ; il est peut-être nécessaire que le corps fasse l'emploi de toutes ses forces, qu'il consomme tout ce qu'il peut consommer, qu'il s'exerce autant qu'il en est capable; que gagnera-t-on dès lors par la diète et par la privation? Il y a des hommes qui ont vécu au-delà du terme ordinaire, et, sans parler de ces deux vieillards dontil est fait mention dans les Transactions philosophiques ; dont l’un a vécu cent soixante-cinq ans etl'autrecentquarante-quatre, nous avons un grand nembre d'exemples d'hommes qui ont vécu cent dix, et même cent viugt ans : cependant ces hommes ne s'étaient pes plus ménagés que d’autres ; au contraire il parait que la plupart étaient des paysans accoutumés aux plus grandes fatigues, des chasseurs, des gens de travail, des hommes en un mot qui avaient employé toutes les forces de leur corps, qui en avaient même abusé , s’il est possible d’en abuser autrement que par l'oisiveté et la débauche continuelle.

D'ailleurs, si l'on fait réflexion que l'Européen, le Nègre, le Chinois, l'Américain, l'homme policé, l'homme sauvage , le riche, le pauvre, l'habitant de la ville , celui de la campagne, si différents entre eux par tout le reste, se ressemblent à cet égard, et n’ont chacun que la même mesure , le même intervalle de temps à parcourir depuis la naissance à la mort; que la différence des races, des climats, des nourritures, des commodités, n’en fait aucune à la durée de la vie; que les hommes qui ne se nourrissent que de chair crue ou de poisson sec, de sagou ou de riz, de cassave ou de racines, vivent aussi longtemps que ceux qui se nourrissent de pain ou de mets préparés; on reconnaitra encore plus clairement que la durée de la vie ne dépend ni des habitudes , ni des mœurs, ni de la qualité des aliments; que rien ne peut changer les lois de la mécanique, qui règlent fe nombre de nos années, et qu'on ne peut guère

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les altérer que par des excès de nourriture ou par de trop grandes diètes,

S'il y a quelque différence tant soit peu remarquable dans la durée de la vie, il semble qu'on doit l’attribuer à la qualité de l'air; on a observé que dans les pays élevés il se trouve communément plus de vieillards que dans les lieux bas; les montagnes d'Écosse, de Galles, d'Auvergne, de Suisse ont fourni plus d'exemples de vieillesses extrêmes que les plaines de Hollande , de Flandre , d'Allemagngget de Pologne. Mais, à prendre le genre humain en général , il n'y à, pour ainsi dire, aucune différence dans la durée de la vie; l'homme qui ne meurt point de maladies accidentelles vit partout quatre-vingt-dix ou cent ans ; nos ancêtres n'ont pas vécu davantage, et depuis le siècle de David ce terme n'a point du tout varié. Si l'on nous demande pourquoi la vie des premiers hommes était beaucoup plus longue, pourquoi ils vivaient neuf cents, neuf cent trente, et jusqu'à neuf cent soixante etneufans, nous pourrions peut-être en donner une raison, en disant que les productions de la terre dont ils faisaient leur nourriture étaient alors d'une nature différente de ce qu'elles sont aujourd'hui; la surface du globe devait être, comme on l'a vu (volume 1, Théorie de lu Terre), beaucoup moins solide et moins compacte dans les premiers temps après la création, qu'elle ne l’est aujourd'hui, parce que la gravité n’agissant que depuis peu de temps, les matières terrestres n'avaient pu acquérir en aussi peu d'années la consistance et la solidité qu'elles ont eues depuis; les productions de la terre devaient être analogues à cet état; la surface de la terre étant moins compacte , moins sèche, tout ce qu'elle produisait devait être plus ductile, plus souple, plus susceptible d'extension; il se pouvait donc que l'accroissement de toutes les productions dela nature, etmême celui du corps de l’homme, ne se fit pas en aussi peu de temps qu'il se fait aujourd'hui; les os , les muscles , ete., conservaient peut-être plus longtemps leur ductilité et leur mollesse, parce que toutesles nourritures étaient elles-mêmes plus molles et plus ductiles; dès lors toutes les parties du corps n’arrivaient à leur développement entier qu'après un grand nombre d'années ; la génération ne pouvait s'opérer par conséquent qu'après cet accroissement pris en entier, ou presque en entier, c'està-dire à cent vingt ou cent trente ans, et la du-

rée de ia vie était proportionnelle à celle du temps de l'accroissement, comme elle l'est encore aujourd'hui: car en supposant que l'âge de puberté des premiers hommes, l'âge auquel ils commençaient à pouvoir engendrer, fût celui de cent trente ans, l'âge auquel on peut engendier aujourd'hui étant celui de quatorze ans, il se trouvera que le nombre des années de la vie des premiers hommes et de ceux d’aujourd'hui sera dans la même proportion, puisqu'en multipliant chacun de ces deux nombres par le même nombre, par exemple, par sept, on verra que la vie des hommes d'aujourd'hui étant de quatre-vingt-dix-huit ans , celle des hommes d'alors devait être de neuf cent dix ans; il se peut donc que la durée de la vie de l'homme ait diminué peu à peu à mesure que la surface de la terre a pris plus de solidité par l’action continuelle de la pesanteur, et que les siècles qui se sont écoulés depuis la création jusqu’à celui de David, ayant suffi pour faire prendre aux matières terrestres toute la solidité qu’elles peuvent acquérir par la pression de la gravité, la surface de la terre soit depuis ce temps-là demeurée dans le même état, qu'elle ait acquis dès lors toute la consistance qu'elle devait avoir à jamais, et que tous les termes de l’accroissement de ses productions aient été fixés aussi bien que celui de la durée de la vie.

Indépendamment des maladies accidentelles qui peuvent arriver à tout âge, ef qui dans la vieillesse deviennent plus dangereuses et plus fréquentes , les vieillards sont encore sujets à des infirmités naturelles, qui ne viennent que du dépérissement et de l’affaissement detoutes les parties de leur corps ; les puissances museulaires perdent leur équilibre, la tête vacille, la main tremble, les jambes sont chancelantes ; la sensibilité des nerfs diminuant, les sens deviennent obtus, le toucher même s'émousse ; mais ce qu'on doit regarder comme une trèsgrande ipfirmité , c'est que les vieillards fort âgés sont ordinairement inhabiles à la génération. Cette impuissance peut avoir deux causes toutes deux suffisantes pour la produire ; l’une est le défaut de tension dans les organes extérieurs , et l’autre l’altération de la liqueur séminale. Le défaut de tension peut aisément s'expliquer par la conformation et la texture de l'organe même : ce n'est, pour ainsi dire, qu'une membrane vide, ou du moins qui ne contient à l'intérieur qu'un tissu cellulaire et spongieux ;

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elle prête, s'étend et reçoit dans ses cavités intérieures une grande quantité de sang qui produit une augmentation de volume apparent et un certain degré de tension : l'on conçoit bien que dans la jeunesse cette membrane a toute la souplesse requise pour pouvoir s'étendre et obéir aisément à l'impulsion du sang, et que, pour peu qu'il soit porté vers cette partie ayec quelque force , il dilate et développe aisément cette membrane molle et flexible ; mais à mesure qu'on ayance en âge , elle acquiert, comme toutes les autres parties du corps, plus de solidité, elle perd de sa souplesse et de sa flexibilité ; dès lors en supposant même que l'impulsion du sang se fit ayec la même force que dans la jeunesse, ce qui est uneautre question que je n'examine point ici, eette impulsion ve serait pas suffisante pour dilater aussi aisément cette membrane devenue plus solide, et qui par conséquent résiste dayantage à cette action du sang ; et, lorsque cette membrane aura pris encore plus de solidité et de sécheresse, rien ne sera eapable de déployer ses rides et de Jui donner cet état de gonflement et de tension nécessaire à l'acte de la génération.

A l'égard des altérations de la liqueur sémipale , ou plutôt de son infécondité dans Ja vieillesse, on peut aisément conceyoir que la liquear séminale ne peut être prolifique que lorsqu'elle gontient, sans exception, des molécules organiques renvoyées de toutesles parties du corps ; car, comme nous l'avons établi, la production du petit être organisé semblable au grand ( Voy. l'Hist. gén. des Anim., chap. IT, III; etc.) ne peut se faire que par la réunion de toutes ces molécules renyoyées de toutes les parties du corps de l'individu; mais dans les vieillards fort âgés, les parties qui, comme Jes os, les gartilages, ete., sont devenues trop solides, ne pouvant plus admettre de nourriture, ne peuyent par conséquent s’assimiler cette matière nutritive, ni la renvoyer après l'avoir modelée et rendue telle qu’elle doit être. Les os et les autres parties devenues trop solides ne peuvent donc ni produire ni renvoyer des molécules organiques de leur espèce; ces moléeules manqueront par conséquent dans la liqueur séminale de ces vieillards , et ce défaut suffit pour Ja rendre inféconde , puisque nous avons prouvé que, pour que Ja liqueur séminale soit prolifique , il est nécessaire qu’elle contienne des molécules renvoyées de toutes les parties du corps,

afin que toutes ces parties puissent en effet se réunir d'abord et se réaliser ensuite au moyen de leur développement,

En suivant ce raisonnement qui me parait fondé , et en admettant la supposition que c’est en effet par l'absence des molécules organiques qui ne peuvent être renvoyées de celles des parties qui sont devenues trop solides, que la liqueur séminale des hommes fort âgés cesse d'être prolifique, on doit penser que ces molécules qui manquent, peuvent être quelquefois remplacées par celles de la femelle ( Vo. l'Hist. gén. des Anim., ch. X.)si elle est jeune, et dans ce cas la génération s'accomplira; c’est aussicequiarrive, Les vieillards décrépits engendrent, mais rarement, et lorsqu'ils engendrent, ilsont moins de part que les autres hommes à leur produetion; delà vient aussi que les jeunes personnes qu'on marie avec des vieillards décrépits, et dont la taille est déformée, produisent souvent des monstres, des enfants contrefaits, plus défectueux encore que leur père; mais ce n’est pas ici le lieu de nous étendre sur ce sujet,

La plupart des gens âgés périssent par le scorbut, l’hydropisie, ou par d’autres maladies qui semblent provenir du vice du sang, de l’altération de la lymphe, ete. Quelque influence que les liquides contenus dans le corps humain puissent avoir sur son économie, on peut penser que ces liqueurs n'étant que des parties passives et divisées, elles ne font qu’obéir à l’impulsion des solides qui sont les vraies parties organiques et actives , desquelles le mouvement, la qualité, et même la quantité des liquides doivent dépendre en entier. Dans la vieillesse le calibre des vaisseaux se resserre , le ressort des museles s’affaiblit, les filtres sécrétoires s'obstruent ; le sang, la lymphe et les autres humeurs doivent par conséquent s'épaissir , s’altérer, s'extravaser et produire les symptômes des différentes maladies qu'on a coutume de rapporter au vice des liqueurs, comme à leur principe, tandis que ja première cause est en effet une altération dans les solides, produite par leur dépérissement naturel , ou par quelque lésion et quelque dérangement accidentel. Il est vrai que, quoique le mauvais état des liqueurs proyienne d’un vice organique dans les solides, les effets qui résultent de cette altération des liqueurs, se manifestent par des symptômes prompts et menaçants, parce que les liqueurs étant en continuelle cireulation et en

grand mouvement, pour peu qu'elles deviennent stagnantes par letrop grand rétrécissement des vaisseaux, ou que par leur relâchement forcé elles se répandent en s'ouvrant de fausses routes, elles ne peuvent manquer de se corrompre et d'attaquer en même temps les parties les plus faibles des solides, ce qui produit souvent des maux sans remède ; ou du moins elles communiquent à toutes les parties solides qu'elles abreuvent, leur mauvaise qualité, ce qui doit en déranger le tissu et en changer la nature; ainsi les moyens de dépérissement se multiplient, le mal intérieur augmente de plus en plus etamène à la hâte l'instant dela destruetion. Toutes les causes de dépérissement que nous venons d'indiquer agissent continuellement sur notre être matériel, et le conduisent peu à peu à sa dissolution ; la mort, ce changement d'état si marqué , si redouté, n’est done dans la nature que la dernière nuance d’un état précédent; la succession nécessaire du dépérissement de notre corps amène ce degré, comme tous les autres qui ont précédé; la vie commence à s’éteindre longtemps avant qu'elle s’éteigne entièrement, et dans le réel il y a peut-être plus loin de la caducité à la jeunesse, que de la décrépitude à la mort; car on ne doit pas ici considérer la vie comme une chose absolue, mais comme une quantité susceptible d'augmentation et de diminution. Dans l'instant de la formation du fœtus, cette vie corporelle n’est encore rien ou presque rien; peu à peu elle augmente, elle s'étend, elle acquiert de la consistance à mesure que le corps croît, se développe et se fortifie; dès qu'il commence à dépérir, la quantité de vie diminue; enfin lorsqu'il se courbe, se dessèche et s’affaisse, elle décroîit, elle se resserre, elle se réduit à rien : nous commençons de vivre par degrés, et nous finissons de mourir comme nous commencons de vivre.

Pourquoi donc craindre la mort, si l’on a assez bien vécu pour n’en pas craindre les suites? pourquoi redouter cet instant, puisqu'il est préparé par une infinité d’autres instants du même ordre, puisque la mort est aussi naturelle que la vie, et que l’une et l’autre nous arrivent de la même facon sans que nous le sentions , sans que nous puissions nous en apercevoir ? Qu'on interroge les médecins et les miuistres de l'église, accoutumés à observer les actions des mourants, et à recueillir leurs derniers sentiments , ils conviendront qu’à l'excep-

HISTOIRE NATURELLE

tion d’un très-petit nombre de maladies aiguës, où l'agitation causée par des mouvements convulsifs semble indiquer les souffrances du malade, dans toutes les autres on meurt tranquillement, doucement et sans douleur; et même ces terribles agonies effraient plus les spectateurs qu’elles ne tourmentent le malade; car combien n'en a-t-on pas vu qui, après avoir été à cette dernièreextrémité , n'avaient aucun souvenir de ce qui s'était passé , non plus que de ce qu'ils avaient senti! Ils avaient réellement cessé d'être pour eux pendant ce temps, puisqu'ils sont obligés de rayer du nombre de leurs jours tous ceux qu'ils ont passés dans cet état duquel il ne leur reste aucune idée.

La plupart des hommes meurent done sans le savoir; et dans le petit nombre de ceux qui conservent de la connaissance jusqu’au dernier soupir , il ne s’en trouve pas un qui ne conserve peut-treen même tempsde l'espérance, etquine seflatte d’un retour versla vie; la nature a, pour le bonheur de l’homme, rendu ce sentiment plus fort que la raison. Un malade dont le mal est incurable , qui peut juger son état par des exemples fréquents et familiers, qui en est averti par les mouvements inquiets de sa famille , par les larmes de ses amis, par la contenance ou l'abandon des médecins, n’en est pas plus convaincu qu'il touche à sa dernière heure; l’intérêt est si grand qu'on ne s’en rapporte qu’à soi ; on n’en croit pas les jugements des autres, on les regarde comme des alarmes peu fondées; tant qu’on se sent et qu'on pense, on ne réfléchit, on ne raisonne que pour soi, et tout est mort que l'espérance vit encore.

Jetéz les yeux sur un malade qui vous aura dit cent fois qu'il se sent attaqué à mort, qu’il voit bien qu'il ne peut pas en revenir, qu’il est prêt à expirer, examinez ce qui se passe sur son visage lorsque par zèle ou par indiserétion quelqu'un vient à lui annoncer que sa fin est prochaineen effet; vousle verrez changer comme celui d’un homme auquel on annonce une nouvelle imprévue : ce malade ne croit donc pas ce qu'il dit lui-même, tant il est vrai qu'il n’est nuliementconvaineu qu'il doit mourir; il a seulement quelque doute, quelque inquiétude sur son état, mais il craint toujours beaucoup moins qu'il n’espère, et si l'on ne réveillait pas ses frayeurs par ces tristes soins et cet appareil lugubre qui devancent la mort, il ne la verrait point arriver.

DE L'HOMME

La mort n'est donc pas une chose aussi terrible que nous nous l'imaginons ; nous la jugeons mal de loin : c’est un spectre qui nous épouvante à une certaine distance, qui disparait lorsqu'on vient à en approcher de près:

nous n'en avons done que des notions fausses ; nous la regardons non-seulement comme le plus grand malheur, mais encore comme un mal accompagné de la plus vive douleur et des plus pénibles angoisses; nous avons même cherché à grossir dans notre imagination ces funestes images, et à augmenter nos craintes en raisonnant sur la nature de la douleur. Elle doit être extrême, a-t-on dit, lorsque l'âme se sépare du corps, elle peut aussi être de très-longue durée, puisque le temps, n'ayant d'autre mesure que la succession de nos idées, un instant de douleur très-vive, pendant lequel ces idées se succèdent avec une rapidité proportionnée à la violence du mal, peut nous paraître plus long qu'un siècle pendant lequel elles coulent lentement et relativement aux sentiments tranquilles qui nous affectent ordinairement. Quel abus de la philosophie dans ce raisonnement! Il ne mériterait pas d’être relevé s'il était sans conséquence ; mais il influe sur le malheur du genre humain, il rend l'aspect de la mort mille fois plus affreux qu'il ne peut être, et n'y eût-il qu'un très-petitnombre de gens trompés par l'apparence spécieuse de ces idées, il seraittoujours utile de les détruire etd'’en faire voir la fausseté.

Lorsque l'âme vient s'unir à notre corps, avons-nous un plaisir excessif, une joie vive et prompte qui nous transporte et nous ravisse ? Non: cette union se fait sans que nous nous en apercevions; la désunion doit s’en faire de même sans exciter aucun sentiment. Quelle raison at-on pour croire que la séparation de l'âme et du corps ne puisse se faire sans une douleur extrême ? quelle cause peut produire cette douleur, ou l’occasionner ? la fera-t-on résider dans l'âme ou dans le corps? la douleur de l'âme ne peut être produite que par la pensée; celle du corps est toujours proportionnée à sa force et à sa faiblesse. Dans l'instant de la mort naturelle le corps est plus faible que jamais; il ne peut donc éprouver qu'une très-petite douleur, si même il en éprouve aucune.

Maintenant supposons une mort violente; un homme, par exemple, dont la tête est emportée par un boulet de canon, souffre-t-il plus d’un instant? a-t-il dans l'intervalle de cet in-

stant une succession d'idées assez rapide pour que cette douleur lui paraisse durer une heure, un jour , un siècle? c'est ce qu'il faut examiner.

J'avoue que la succession de nos idées est en effet, par rapport à nous, la seule mesure du temps, etque nous devons le trouver plus court ou plus long, selon que nos idées coulent plus uniformément ou se croisent plus irrégulièrement; mais cette mesure a une unité dont la grandeur n’est point arbitraire ni indéfinie , elle est au contraire déterminée par la nature même, et relative à notre organisation. Deux idées qui se succèdent, ou qui sont seulement différentes l'une de l’autre, ont nécessairement entre elles un certain intervalle qui les sépare; quelque prompte que soit la pensée, il faut un petit temps pour qu'elle soit suivie d’une autre pensée ; cette succession ne peut se faire dans un instant indivisible. Il en est de même du sentiment : il faut un certain temps pour passer de la douleur au plaisir, ou même d’une douleur à une autre douleur; cet intervalle de temps qui sépare nécessairement nos pensées, nos sentiments, est l'unité dont je parle ; il ne peut être ni extrèmement long, ni extrêmement court; il doit même être à peu près égal dans sa durée, puisqu'elle dépend de la nature de notre âme et de l’organisation de notre corps, dont les mouvements ne peuvent avoir qu'un certain degré de vitesse déterminé; il ne peut donc y avoir dans le même individu. des successions d'idées plus ou moins rapides au degré qui serait nécessaire pour produire cette différence énorme de durée, qui d'une minute de douleur ferait un siècle, un jour, une heure.

Une douleur très-vive, pour peu qu’elle dure, conduit à l'évanouissement ou à la mort; nos organes, n'ayant qu'un certain degré de force, ne peuvent résister que pendant un certain temps à un certain degré de douleur ; si elle devient excessive elle cesse, parce qu’elle est plus forte que le corps, qui ne pouvant la supporter, peut encore moins la transmettre à l'âme , aveclaquelleil ne peut correspondre que quand les organes agissent; ici l’action des organes cesse, le sentiment intérieur qu'ils communiquent à l'âme doit donc cesser aussi.

Ce que je viens de dire est peut-être plus que suffisant pour prouver que l'instant de lamort u’est point accompagné d'une douleur extrême ni de longue durée; mais pour rassurer les gens les moins courageux, nous ajouterons en-

core un mot, Une douleur excessive ne permet aueune réflexion, cependant on a vu souvent des signes de réflexion dans le moment même d'une mort violente, Lorsque Charles XIT reçut le coup qui termina dans un instant ses exploits et sa vie, il porta la main sur son épée; cette douleur mortelle n’était donc pas excessive, puisqu'elle n’excluait pas la réflexion ; il se sentit attaqué, il réfléchit qu'il fallait se défendre, il ne souffrit done qu'autant quel'on souffre par un coup ordinaire, On ne peut pas dire que cette action ne fût que le résultat d'un mouvement mécanique; car nous avons prouyéà l’article des passions (Voyez ci-devant la Description de l'Homme) que leurs mouvements, même les plus prompts, dépendent toujours de la réflexion, et ne sont que des effets d'une volonté habituelle de l'âme,

Je ne me suis un peu étendu sur ce sujet que pour tâcher de détruire un préjugé si contraire au bonheur de l'homme; j'ai vu des victimes de ce préjugé, des personnes que la frayeur de Ja mort a fait mourir en effet, des femmes surtout que la crainte de la douleur anéantissait, Ces terribles alarmes semblent même n'être faites que pour des personnes élevées et devenues par leur éducation plus sensibles que les autres, car le commun des hommes, surtout ceux de la campagne, voient la mort sans effroi.

La vraie philosophie est de voir les choses telles qu'elles sont; le sentiment intérieur serait toujours d'accord avec cette philosophie, s'il n’était perverti par les illusions de notre imagination et par l'habitude malheureuse que nous ayons prise de nous forger des fantômes de douleur et de plaisir: il n'y a rien de terrible ni rien de charmant que de loin; mais pour s’en assurer, il faut avoir le courage ou la sagesse de voir l’un et l’autre de près.

Si quelque chose peut confirmer ce que nous avons dit au sujet de la cessation graduelle de la vie, et prouver encore mieux que sa finn'arrive que par nuances, souvent insensibles, c'est l'incertitude des signes de Ja mort. Qu'on consulte les recueils d'observations, et en particulier celles que MM. Winslow et Bruhier nous ont données sur ce sujet, on sera convaincu qu'entre la mort et Ja vie il n’y a souvent qu'une nuance si faible, qu'on ne peut l'apercevoir même avec toutes les lumières de l'art de la médecine et de l'observation la plus

attentive. Selon eux « le coloris du visage, la « chaleur du corps, la mollesse des parties « flexibles sont des signes incertains d'une vie « encore subsistante, comme la päleur du wi- « sage, le froid du corps, la raideur des extré- « mités, la cessation des mouvements et l'a- « bolition des sens externes sont des signes « très-équivoques d’une mort certaine. » Il en est de même de la cessation apparente du pouls et de la respiration : ces mouvements sont quelquefois tellement engourdis et assoupis, qu'il n'est pas possible de les apercevoir: on approche un miroir ou une lumière de la bouche du malade, si le miroir se ternit ou si la lumière vacille, on conclut qu'il respire encore; mais souvent ces effets arrivent par d’autres causes, lors même que le malade est mort en effet, et quelquefois ils n'arrivent pas, quoiqu'il soitencore vivant. Ces moyens sont donc trèséquivoques ; on irrite les narines par des sternutatoires, desliqueurs pénétrantes ; on cherche à réveiller [es organes du tact par des piqüres, des brülures, ete.; on donne des lavements de fumée, on agite les membres par des mouvements violents, on fatigue l'oreille par des sons aigus et des cris, on scarifie les omoplates, le dedans des mains et la plante des pieds ; on y applique des fers rouges, de la cire d'Espagne brülante, ete., lorsqu'on veut être bien convaincu de la certitude de la mort de quelqu'un; mais il y a des cas où toutes ces épreuves sont inutiles, et on a des exemples, surtout de personnes cataleptiques, qui les. ayant subies sans donner aucun signe de vie, sont ensuite revenues d’elles-mêmes, au grand étonnement des spectateurs,

Rien ne prouve mieux combien un certain état de vie ressemble à l'état de la mort; rien aussi ne serait plus raisonnable et plus selon l'humanité, que de se presser moins qu'on ne fait d'abandonner, d'ensevelir et d’enterrer les corps; pourquoi n’attendre que dix, vingt, ou vingt-quatre heures, puisque ce temps nesuffit pas pour distinguer une mort vraie d’une mort apparente, et qu'on a des exemples de persounes qui sont sorties de leur tombeau au bout de deux ou trois jours ? Pourquoi laisser avec indifférence précipiter les funérailles des personnes mêmes dont nous aurions ardemment desiré de prolonger la vie? pourquoi cet usage, au changement duquel tous les hommes sont

| également intéressés, subsiste-t-il ? Ne suffit-il

DE L'HOMME

pas qu'il y ait eu quelquefois de l'abus par des enterrements précipilés, pour nous engager à les différer et à suivre les avis des médecins, qui nous disent ! « qu'il est incontestable que « le corps est quelquefois tellement privé de « toute fonction vitale, et que le souffle de vie # y est quelquefois tellement caché, qu'il ne « parait en rien différent de celui d'un mort ; « que la charité et la religion veulent qu'on « détermine un temps suffisant pour attendre « que la vie puisse, si elle subsiste encore, se « manifester par des signes ; qu'autrement on « s'expose à devenir homicide, en enterrant des « personnes vivantes : or, disent-ils, c’est ce « qui peut arriver, si l'on en croit la plus « grande partie des auteurs, dans l’espace de « trois jours naturels ou de soixante-douze « heures; mais si pendant ce temps il ne pa- « rait aucun signe de vie, et qu'au contraire « les corps exhalent une odeur cadavéreuse, « on à une preuve infaillible de la mort, et on « peut les enterrer sans scrupule. »

Nous parlerons ailleurs des usages des différents peuples au sujet des obsèques, des enterrements, des embaumements, ete.; la plupart même de ceux qui sont sauvages font plus d'attention que nous à ces derniers instants; ils regardent comme le premier devoir ee qui n'est chez nous qu'une cérémonie; ils respectent leurs morts, ils les vêtissent, ils leur parlent, ils récitent leurs exploits, louent leurs vertus; et nous qui nous piquons d’être sensibles, nous ne sommes pas même humains, nous fuyons, nous les abandonnons, nous ne voulons pas les voir, nous n'avons ni le courage ni la volonté d’en parler, nous évitons même de nous trouver dans les lieux qui peuvent nous en rappeler l’idée; nous sommes done trop indifférents ou trop faibles.

Après avoir fait l’histoire dela vieet dela mort par rapport à l'individu, considérons l’une et l'autre dans l’espèceentière. L'homme, comme l'on sait, meurt à tout âge; et quoique en général on puisse dire que la durée de sa vie est plus longue que celle de la vie de presque tous les animaux, on ne peut pas nier qu'elle ne soit en même temps plus incertaine et plus va-

* Voyez la Dissertation de M. Winslow sur l'incertitude des signes de la mort, page 84, où ces paroles sont rapportées d'après Terilli, qu’il appelle l'Esculape vénitien.

riable, On à cherché dans ces derniers temps à connaitre les degrés de ces variations, et à établir par des observations quelque chose de fixe sur la mortalité des hommes à différents âges ; si ces observations étaient assez exactes et assez multipliées, elles seraient d'une trèsgrande utilité pour la connaissance de la quan» tité du peuple, de sa multiplication, de la consommation des denrées, de la répartition des impôts, et. Plusieurs personnes habiles ont travaillé sur cette matière; et en dernier lieu M. de Parcieux, de l'Académie des Sciences, nous à donné un excellent ouvrage qui servira de règle à l'avenir au sujet des tontines et des rentes viagères; mais comme son projet principal a été de calculer la mortalité des rentiers, et qu'en général les rentiers à vie sont des hommes d'élite dans un état, on ne peut pas en conelure pour la mortalité du genre humain en entier. Les tables qu'il a données dans le même ouvrage sur la mortalité dans les différents ordres religieux sont aussi très-curieuses ; mais étant bornées à un certain nombre d'hommes qui vivent différemment des autres, elles ne sont pas encore suffisantes pour fonder des probabilités exactes sur la durée générale de la vie. MM. Halley, Graunt, Kersboom, Simpson, ete., ont aussi donné des tables de la mortalité du genre humain, et ils les ont fondées sur le dépouillement des registres mortuaires de quelques paroisses de Londres, de Breslau, ete,; mais il me parait que leurs recherches , quoique très-amples et d'un très-long travail, ne peuvent donner que des approximations assez éloignées sur la mortalité du genre humain en général. Pour faire une bonne table de cette espèce, il faut dépouiller nonseulement les registres des paroisses d’une ville comme Londres, Paris, ete., où il entre des étrangers, et d'où il sort des natifs, mais encore ceux des campagnes, afin qu’ajoutantensemble tous les résultats, les uns compensent les autres; c’est ce que M. Dupré de Saint-Maur, de l’Académie Française, a commencé à exéeuter sur douze paroisses de la campagne et trois paroisses de Paris; il a bien voulu me commu niquer les tables qu'il en a faites, pour les publier; je le fais d'autant plus volontiers, que ce sont les seules sur lesquelles on puisse établir les probabilités de la vie des hommes en gé-

| néral avec quelque certitude,

220 HISTOIRE NATURELLE

ANNÉES DE LA VIE

PAROISSES

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PAROISSES DE PARIS

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DE L'HOMME

PAROISSES

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PAROISSES

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HISTOIRE NATURELLE

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