‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 9 sur 186 · PREMIÈRE EXPÉRIENCE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE EXPÉRIENCE

J'ai fait tirer des vésicules séminales d’un homme mort de mort violente, dont le cadavre était récent et encore chaud, toute la liqueur qui y était contenue, et l'ayant fait mettre dans un cristal de montre couvert, j'en ai pris une goutte assez grosse avee un cure-dent, et je l'ai mise sur le porte-objet d’un très-bon microscope double, sans y avoir ajouté de l’eau et sans aucun mélange. La première chose qui s’est présentée , étaient des vapeurs qui montaient de la liqueur vers la lentille et qui l'obscurcissaient. Ces vapeurs s’élevaient de la liqueur séminale qui était encore chaude, et il fallut essuyer trois ou quatre fois la lentille avant que de pouvoir rien distinguer. Ces vapeurs étant dissipées, je vis d'abord des filaments assez gros, qui dans de certains endroits se ramifiaient et paraissaient s'étendre en différentes branches, et dans d’autres endroits ils se pelotonnaient et s’entremèlaient. Ces fila-

HISTOIRE NATURELLE

ments me parurent ltrès-clairement agités intérieurement d'un mouvement d'ondulation, et ils paraissaient être des tuyaux creux qui contenaient quelque chose de mouvant. Je vis trèsdistinctement deux de ces filaments qui étaient joints suivant leur longueur , se séparer dans leur milieu et agir l'un à l'égard de l'autre par un mouvement d’ondulation ou de vibration, à peu près comme celui de deux cordes tendues qui seraient attachées et jointes ensemble par les deux extrémités, et qu’on tirerait par leur milieu, l’une à gauche et l’autre à droite, et qui feraient des vibrations par lesquelles cette partie du milieu se rapprocherait et s’éloignerait alternativement ; ces filaments étaient composés de globules qui se touchaient et ressemblaient à des chapelets. Je visensuite des filaments quise boursouflaient et se gonflaient dans de certains endroits, et je reconnus qu'à côté de ces endroits gonflés il sortait des globules et de petits ovales qui avaient un mouvement distinct d’oscillation , comme celui d’un pendule qui serait horizontal : ces petits corps étaient en effet attachés au filament par un petit filet qui s’allongeait peu à peu à mesure que le petit corps se mouvait; et enfin je vis ces petits corps se déta.. cher entièrement du gros filament, et emporter après eux le petit filet par lequel ils étaient attachés. Comme cette liqueur était fort épaisse et que les filaments étaient trop près les uns des autres pour que je pusse les distinguer aussi clairement que je le désirais, je délayai avec de l'eau de pluie pure et dans laquelle je m'étais assuré qu'il n'y avait point d'animaux , une autre goutte de la liqueur séminale; je vis alors les filaments bien séparés, et je reconnus trèsdistinctement le mouvement des petits corps dont je viens de parler; il se faisait plus librement, ils paraissaient nager avec plus de vitesse, et trainaient leur filet plus légèrement; et si je ne les avais pas vus se séparer des filaments et en tirer leur filet, j'aurais pris dans cette seconde observation le corps mouvant pour un animal, et le filet pour la queue de l'animal. J'observai done avec grande attention un des filaments d'où ces petits corps mouvants sortaient, il était plus de trois fois plus gros que ces petits corps; j’eus la satisfaction de voir deux de ces petits corps qui se détachaient avec peine, et qui entrainaient chacun un filet fort délié et fort long, qui empêchait leur mouvement, comme je le dirai dans la suite.

DES ANIMAUX

Cette liqueur séminale était d'abord fort épaisse, mais elle prit peu à peu de la fluidité ; en moins d'une heure elle devint assez fluide pour être presque transparente ; à mesure que cette fluidité augmentait , les phénomènes changeaient, comme je vais le dire.

Lorsque la liqueur séminale est devenue plus fluide, on ne voit plus les filaments dont j'ai parlé ; mais les petits corps qui se meuvent, paraissent en grand nombre, ils ont pour la plupart un mouvement d'oscillation comme celui d'un pendule , ils tirent après eux un long filet, où voit clairement qu'ils font effort pour s’en débarrasser ; leur mouvement de progression en avant est fort lent, ils font des oscillations à droite et à gauche : le mouvement d’un bateau “retenu sur une rivière rapide par un câble attaché à un point fixe, représente assez bien le mouvement de ces petits corps, à l'exception que les oscillations du bateau se font toujours dans le même endroit au lieu que les petits corps avancent peu à peu au moyen de ces oscillations; mais ils ne setiennent pas toujours sur le même plan, ou, pour parler plus clairement, is n’ont pas, comme un bateau , une base large et plate, qui fait que les mêmes parties sont toujours à peu près dans le même plan; on les voit au contraire , à chaque oscillation, prendre un mouvement de roulis très-considérable , en sorte que, outre leur mouvement d'oscillation horizontale , qui est bien marqué, ils en ont un de balancement vertical ou de roulis, qui est aussi très-sensible , ce qui prouve que ces petits corps sont de figure globuleuse, ou du moins que leur partie inférieure n’a pas une base plate assez étendue pour les maintenir dans la même position.

Au bout de deux ou trois heures , lorsque la liqueur est encore devenue plus fluide, on voit une plus grande quantité de ces petits corps qui se meuvent, ils paraissent être plus libres, les filets qu’ils trainent après eux sont devenus plus courts qu'ils ne l’étaient auparavant ; aussi leur mouvement progressif commence-t-il à être plas direct, et leur mouvement d'oscillation horizontale est fort diminué; car plus les filets qu'ils trainent sont longs, plus grand est l’an-

gle de leur oscillation , c’est-à-dire qu'ils font d'autant plus de chemin de droite à gauche, et d'autant moins de chemin en avant, que les filets qui les retiennent et qui les empêchent d’avancer sent plus longs, et à mesure que ces filets diminuent de longueur , le mouvement d'oscillation diminue et le mouvement progressif augmente; celui du balancement vertical subsiste et se reconnait toujours, tant que celui de progression ne se fait pas avec une grande vitesse : or, jusqu'ici pour l'ordinaire , ce mouvement de progression est encore assez lent, et celui de balancement est fort sensible,

Dans l'espace de cinq ou six heures la liqueur acquiert presque toute la fluidité qu'elle peut avoir sans se décomposer : on voit alors la plupart de ces petits corps mouvants entiérement dégagés du filet qu'ils trainaient ; ils sont de figure ovale , et se meuvent progressivement avec une assez grande vitesse, ils ressemblent alors plus que jamais à des animaux qui ont des mouvements en avant, en arrière et en tout sens. Ceux qui ont encore des queues, ou plutôt qui traînent encore leur filet, paraissent être beaucoup moins vifs que les autres; et parmi ces derniers qui n'ont plus de filet, il y en à qui paraissent changer de figure et de grandeur; les uns sont ronds, la plupart ovales, quelques autres ont les deux extrémités plus grosses que le milieu , et on remarque encore à tous un mouvement de balancement et de roulis.

Au bout de douze heures la liqueur avait déposé au bas, dans le cristal de montre, une espèce de matière gélatineuse blanchâtre, ou plutôt couleur de cendre, qui avait de la consistance , et la liqueur qui surnageait était presque aussi claire que de l’eau, seulement elle avait une teinte bleuâtre, et ressemblait trèsbien à de l’eau claire dans laquelle on aurait mêlé un peu de savon; cependant elle conservait toujours de la viscosité , et elle filait lorsqu’on en prenait une goutte et qu'on la voulait détacher du reste de la liqueur ; les petits corps mouvants sont alors dans une grande activité ; ils sont tous débarrassés de leur filet, la plupart sont ovales ; il y en a de ronds, ils se meuvent

60 HISTOIRE NATURELLE

en tout sens, et plusieurs tournent sur leur centre, J'en ai vu changer de figure sous mes yeux , et d'ovales devenir globuleux ; j'en ai vu se diviser, se partager, et d’un seul ovale ou d'un globule en former deux ; ils avaient d’autant plus d'activité et de mouvement, qu'ils étaient plus petits.

Vingt-quatre heures après, la liqueur séminale avait encore déposé une plus grande quantité de matière gélatineuse; je voulus délayer cette matière avec de l’eau pour l'observer; mais elle ne se mêla pas aisément , et il faut un temps considérable pour qu'elle se ramollisse et se divise dans l’eau. Les petites parties que j'en séparai, paraissaient opaques et composées d'une infinité de tuyaux, qui formaient une espèce de lacis où l’on ne remarquait aucune disposition régulière et pas le moindre mouvement; mais il y en avait encore dans la liqueur claire, on y voyait quelques corps en mouvement, ils étaient à la vérité en moindre quantité; le lendemain il y en avait encore quelques-uns, mais après cela je ne vis plus dans cette liqueur que des globules sans aucune apparence de mouvement.

Je puis assurer que chacune de ces observations a été répétée un très-grandnombre de fois, et suivie avec toute l'exactitude possible, et je suis persuadé que ces filets, que ces corps en mouvement trainent après eux, ne sont pas une queue ou un membre qui leur appartienne et qui fasse partie de leur individu; car ces queues n'ont aucune proportion avecle reste du corps, elles sont de longueur et de grosseur fort différentes, quoique les corps mouvants soient à peu près de la même grosseur dans le même temps; lesunes de ces queues occupent une étendue trèsconsidérable dans le champ du microscope , et d’autres sont fort courtes; le globule est embarrassé dans son mouvement, d'autant plus que cette queue est plus longue, quelquefois même il ne peut avancer ni sortir de sa place, et il n’a qu'un mouvement d'oscillation de droite à gauche ou de gauche à droite lorsque cette queue est fort longue; on voit clairement qu'ils paraissent faire des efforts pour s’en débarrasser.

Page 1