‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 5)Chapitre 48 sur 147 · CINQUIÈME FAIT · texte numérisé non relu

CINQUIÈME FAIT

On trouve sur toute la surface de la terre, et même sur les montagnes, jusqu’à quinze cents et deux mille toises de hauteur, une j immense quantité de coquilles et d’autres débris des productions de la mer.

Examinons d’abord si, dans ces faits que je veux employer, il n’y a rien qu’on puisseï, raisonnablement contester. Voyons si tous j sont prouvés, ou du moins peuvent l’être: après quoi nous passerons aux inductions que ! l’on doit en tirer.

Le premier fait du renflement de la terre à l’équateur et de son aplatissement aux pô j les , est mathématiquement démontré et physiquement prouvé par la théorie de la gravitation et par les expériences du pendule Le globe terrestre a précisément la figun que prendroit un globe fluide qui tourneroi sur lui-même avec la vitesse que nous con i noissons au globe de la terre. Ainsi la pre mière conséquence qui sort de ce fait incon testable c’est que la matière dont notre terr j est composée étoit dans un état de fluidit au moment qu’elle a pris sa forme , et c moment est celui où elle a commencé à tour ner sur elle-même : car si la terre n’eût pa été fluide , et qu’elle eût eu la même consis tance que nous lui voyons aujourd’hui , i

DES ÉPOQUES DE LA NATURE. -7 5

est évident que cette matière consistante et solide n’auroit pas obéi à la loi de la force centrifuge, et que par conséquent, malgré la rapidité de son mouvement de rotation , la terre, au lieu d’ètre un sphéroïde renflé sur l’équateur et aplati sous les pôles, seroit au contraire une sphère exacte, et qu’elle n’auroit jamais pu prendre d’autre figure que celle d'un globe parfait, en vertu de fattraction mutuelle de toutes les parties de la matière dont elle est composée.

Or, quoiqu’en général toute fluidité ait la chaleur pour cause, puisque l’eau même, sans la chaleur, ne formeroit qu’une substance solide, nous avons deux manières différentes de concevoir la possibilité de cet état primitif de fluidité dans le globe terrestre , parce qu’il semble d’abord que la nature ait deux moyens pour l’opérer. Le premier est la dissolution ou même le délaiement des matières terrestres dans l’eau ; et le second , leur liquéfaction par le feu. Mais l’on sait que le plus grand nombre des matières solides qui composent le globe terrestre ne sont pas dissolubles dans l’eau ; et en même temps l’on voit que la quantité d’eau est si petite en comparaison de celle de la matière aride , qu’il n’est pas possible que l’une ait jamais été délayée dans l’autre. Ainsi , cet état de fluidité dans lequel s’est trouvée la masse entière de la terre n’ayant pu s’opérer ni par la dissolution ni par le déîaiement dans l’eau , il est nécessaire que cette fluidité ait été une liquéfaction causée par le feu.

Cette juste conséquence , déjà très-vraisemblable par elle-même , prend un nouveau degré de probabilité par le second fait , et devient une certitude par le troisième fait. La chaleur intérieure du globe , encore actuellement subsistante , et beaucoup plus grande que celle qui nous vient du soleil,* nous démontre que cet ancien feu qu’a éprouvé le globe, n’est pas encore, à beaucoup près, entièrement dissipé : la surface de la terre est plus refroidie que son intérieur. Des expériences certaines et réitérées nous assurent que la masse entière du globe a une chaleur propre et tout-à-fait indépendante de celle du soleil : cette chaleur nous est démontrée par la comparaison de nos hivers à nos étés1; et on la reconnoît d’une manière encore plus palpable dès qu’on pénètre au dedans de la terre; elle est constante en tous lieux pour chaque profondeur,

r. Voyez, dans cet ouvrage, l’article qui a pour titre: Des Élémens , et particulièrement les deux mémoires sur la température des planètes •,

et elle paroît augmenter à mesure que l’on descend 2. Mais que sont nos travaux en comparaison de ceux qu’il faudrait faire pour reconnoître les degrés successifs de cette chaleur intérieure dans les profondeurs du globe? Nous avons fouillé les montagnes à quelques centaines de toises pour en tirer les métaux ; nous avons fait dans les plaines des puits de quelques centaines de pieds; ce sont là nos plus grandes excavations , ou plutôt nos fouilles les plus profondes ; elles effleurent à peine la première écorce du globe, et néanmoins la chaleur intérieure y est déjà plus sensible qu’à la surface : 011 doit donc présumer que si l’on pénétroit plus avant , cette chaleur seroit plus grande , et que les parties voisines du centre de la terre sont plus chaudes que celles qui en sont éloignées, comme l’on voit dans un boulet rougi au feu l’incandescence se conserver dans les parties voisines du centre longtemps après que la surface a perdu cet état d’incandescence et de rougeur. Ce feu ou plutôt cette chaleur intérieure de la terre est encore indiquée parles effets de l’électricité, qui convertit en éclairs lumineux cette chaleur obscure ; elle nous est démontrée par la température de l’eau de la mer, laquelle, aux mêmes profondeui's , est à peu près égale à celle de l'intérieur de la terre3. D’ailleurs il est aisé de prouver que la liquidité des eaux de la mer en général ne doit point être attribuée à la puissance des rayons solaires , puisqu’il est démontré , par l’expérience, que la lumière du soleil ne pénètre qu’à six cents pieds à travers l’eau la plus limpide 4 , et que par conséquent sa chaleur n’arrive peut-être pas au quart de cette épaisseur, c’est-à-dire à cent cinquante pieds 5. Ainsi toutes les eaux qui sont au

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