‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 141 sur 235 · PIERRE MEULIÈRE · texte numérisé non relu

PIERRE MEULIÈRE

Les pierres que les anciens employaient pour moudre les grains étaient d’une nature toute différente de celle de la pierre meulière dont il est ici question. Aristote, qui embrassait par son génie les grands et les petits objets , avait reconnu que les pierres molaires dont on se servait en Grèce étaient d’une matière fondue par le feu , et qu’elles différaient de toutes les autres pierres produites par l’intermède de l’eau. Ces pierres molaires étaient en effet des basaltes et autres laves solides de volcans , dont on choisissait les masses qui offraient le plus grand nombre de trous ou petites cavités , et qui avaient en même temps assez de dureté pour ne pas s’écraser ou s’égrener par le frottement continu de la meule supérieure contre l’inférieure : on tirait ces basaltes de quelques îles de l’Archipel , et particulièrement de celle de Nycaro; il s’en trouvait aussi en Tonie : les Toscans ont dans la suite employé au même usage le basalte de Volsinium , aujourd’hui Bolsena.

Mais la pierre meulière dont nous nous servons aujourd'hui est d’une origine et d’une nature toute différente de celle des basaltes ou des laves : elle n’a point été formée par le feu , mais produite par l’eau ; et il me paraît qu’on doit la mettre au nombre des concrétions ou agrégations vitreuses produites par l’infiltration des eaux , et qu’elle n’est composée que de lames de pierres à fusil , incorporées dans un ciment mélangé de parties calcaires et vitreuses. Lorsque ces deux matières, délayées par l’eau , .si? sont mêlées dans le même lieu , les parties vitreuses, les moins impures , se seront séparées des autres pour former les lames de ces pierres à fusil , et elles auront en même temps laissé de petits intervalles ou cavités entre elles, parce que la matière calcaire, faute d’affinité, ne pou-

HISTOIRE NATURELLE

vait s’unir intimement avec ces corps vitreux; et en effet, les pierres meulières , dans lesquelles la matière calcaire est la plus abondante, sont les plus trouées , et celles au contraire où cette même matière ne s’est trouvée qu'en petite quantité , et dans lesquelles la substance vitreuse était pure ou très-peu mélangée , n’ont aussi que peu ou point de trous , et ne forment pour ainsi dire qu’une grande pierre à fusil continue, et semblable aux agates imparfaites qui se trouvent quelquefois disposées par lits horizontaux d’une assez grande étendue ; et ces pierres dont la masse est pleine et sans trous ne peuvent être employées pour moudre les grains; parce qu’il faut des vides dans le plein de la masse pour que le frottement s’exerce avec force, et que le grain puisse être divisé et moulu , et non pas simplement écrasé ou écaché : aussi rejette-t-on , dans le choix de ces pierres , celles qui sont sans cavités, et l’on ne taille en meules que celles qui présentent des trous ; plus ils sont multipliés , mieux la pierre convient à l’usage auquel on la destine.

Ces pierres meulières ne se trouvent pas en grandes couches , comme les bancs de pierres calcaires , ni même en lits aussi étendus que ceux des pierres à plâtre; elles ne se présentent qu’en petits amas , et forment des masses de quelques toises de diamètre sur dix , ou tout au plus vingt pieds d’épaisseur1 ; et l’on a observé dans tous les lieux où se trouvent ces pierres meulières que leur amas où monceau porte immédiatement sur la glaise, et qu’il est surmonté de plusieurs couches d’un sable qui permet à l’eau de s’infiltrer et de déposer sur la glaise les sucs vitreux et calcaires dont elle s’est chargée en les traversant. Ces pierres ne sont donc

* « Les deux principaux endroits, ditM. Guettard, qui four- « Dissent de la pierre meulière propre à être employée pour « les meules de moulins sont les environs de Houlbec près « Paci en Normandie , et ceux de la Ferté-sous-Jouarre en « Brie.... Dans la carrière de Houlbec , la pierre meulière a « communément un pied et demi et même trois pieds d’épais- « seur; il arrive rarement que les blocs aient sept à huit pieds « de longueur ; les moyens sont de quatre à cinq pieds de « longueur et de largeur. Ces pierres ont toutes une espèce « debousin qui recouvre la surface inférieure des blocs, c’est- « à dire celle qui touche à la glaise sur laquelle la pierre à « meule porte toujours.

« On ne perce pas plus loin que la glaise , on ne l'entame « pas; les ouvriers paraissent persuadés qu’il n’y a pas de • pierre dans cette glaise, et c’est pour eux une vérité que la « pierre à mtule est toujours au-dessus de la glaise, et que la « pierre manque où il n’y a pas de glaise. * Mémoires de l'Académie des Sciences, année 1758, page 203 et suiv.

que de seconde, et même de troisième formation; car elles ne'sont composées que des particules vitreuses et calcaires que l’eau détaché des couches supérieures de sables et graviers, en les traversant par une longue et lente stillation dans toute leur épaisseur ; ces sucs pierreux déposés sur la glaise qu’ils ne peuvent pénétrer se solidifient à mesure que l’eau s’écouleou s’exhale, et iis forment une masse concrète en lits horizontaux sur la glaise : ces lits sont sép^és, comme dans les pierres calcaires de dernière formation, par une espèce de bousin ou pierre imparfaite, tendre et pulvérulente; et les lits de bonne pierre meulière ont depuis un jusqu’à trois pieds d’épaisseur ; souvent il n’y en a que quatre ou cinq bancs les uns sur les autres, toujours séparés par un lit de bousin , et l’on ue connaît en France que la carrière de la Fertésous-Jouarre dans laquelle les lits de pierre meulière soient en plus grand nombre1. Mais partout ces petites carrières sont circonscrites, isolées , sans appendice ni continuité avec les pierres ou terres adjacentes ; ce sont des amas particuliers qui ne se sont faits que dans certains endroits où des sables vitreux, mêlés de terres calcaires ou limoneuses, ont été accumulés et déposés immédiatement sur la glaise qui

* Les blocs de pierre meulière sont si grands à la Fertésous-Jouarre, qu’on peut tirer de la même roche trois , quatre , cinq , et quelquefois même , mais rarement, six meules au dessous 1 une de l’autre; chacune de ces meules a deux pieds d épaisseur sur six pieds et demi de largeur; d’où il suit qu il doit y avoir des roches de douze et même de quinze pieds d épaisseur.... Cependant l’épaisseur du plus grand

nombre des roebes ne va guère qu'à six ou huit pieds . Les

carriers de la Ferté dédaigneraient la plupart des pierres meulières qu’on tire à Houlbec , mais les carriers de la Fertésous-Jouarre veulent aussi , comme ceux de Houlbec, que la pierre meulière bleuâtre soit la meilleure; ils demandent encore qu elle ait beaucoup de cavités ; la blanche, la rousse ou la jaunâtre sont aussi fort bonnes lorsqu’elles ne sont pas trop pleines ou trop dures... La couleur est indifférente pour la bonté des meules, pourvu qu’elles aient beaucoup de cavi. tés, et qu elles ne soient pas trop dures, afin que les meuniers puissent les repiquer plus aisément.

Dans tout ce canton de la Ferté-sous-Jouarre, il faut percer avant de trouver la pierre meulière, f° une couche de terre à blé ; 2° un banc fort épais de sable jaunâtre ; 3° un banc de glaise très-sableuse , veinée de couleurs tirant sur le jaune et le rouge; 4° le massif des pierres à meules qui a quelquefois vingt-pieds d’épaisseur. Ces pierres ne forment pas des bancs continus... ce sont des rocheis plus ou moins gros, isolés, qui peuvent avoir depuis six jusqu’à vingt-quatre pieds de diamètre et plus ; ce massif est posé sur un lit de glaise que 1 on ne perce pas... Les carrières de pierres à meules ne sont pas à la Ferté même, mais à Tarterai, aux Bondons, à Montinenard , Morey, Fontaine-Breban, Fontaine-Cerise et Montmirail, où l'on prétend qu’elles sont moins bonnes. Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1758, page 206 et suivantes

DES MINÉRAUX

a retenu les stillations de l’eau chargée de ces molécules pierreuses : aussi ces carrières de pierre meulière sont-elles assez rares et ne sont jamais fort étendues, quoiqu’on trouve en une infinité d’endroits des morceaux et de petits blocs de ces mêmes pierres dispersés dans les sables qui portent sur la glaise1.

Au reste, il n’y a dans la pierre meulière qu’une assez petite quantité de matière calcaire, car cette pierre 11e fait point effervescence avec les acides : ainsi la substance vitreuse recouvre et défend la matière calcaire, qui néanmoins existe dans cette pierre, et qu’on en peut tirer par le lavage, comme l’a fait M. Geoffroy. Cette pierre n'est qu’un agrégat de pierres à fusil réunies par un ciment plus vitreux que calcairè ; les petites cavités qui s’y trouvent proviennent non-seulement des intervalles que ce ciment laisse entre les pierres à fusil , mais aussi des trous dont ces pierres sont elles-mêmes percées. En général , la plupart des pierres à fusil présentent des cavités , tant à leur surface que dans l’intérieur de leur masse , et ces cavités sont ordinairement remplies de craie 5 et c’est de cette même craie mêlée avec le suc vitreux qu’est composé le ciment qui réunit les pierres à fusil dans la pierre meulière.

Ces pierres meulières ne se trouvent pas dans les montagnes et collines calcaires, elles ne portent point d’impressions de coquilles ; leur structure ne présente qu’un amas de stalactites lamelleuses de pierres à fusil , ou de congélations fistuleuses des molécules de grès et d’autres sables vitreux ; et l’on pourrait comparer leur formation à celle des tufs calcaires, auxquels cette pierre meulière ressemble assez par sa tex-

* La pierre meulière n’est pas rare en France , le haut de presque toutes les montagnes de la banlieue de Paris en produit, mais en petites masses. On en trouve de même dans une infinité d’autres endroits des provinces voisines , et dans d’autres lieux plus éloignés. Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1758, page 225. — Il y a une circonstance qui est peut-être nécessaire pour que ces pierres aient une cerlaine grosseur, c'est que sous les sables il se trouve un lit de glaise , qui puisse apparemment arrêter le fluide chargé de la matière pierreuse , et l’obliger ainsi à déposer, en séjournant, cette matière qui doit s’y accumuler et former peu à peu des «nasses considérables ; cette glaise manquant, la ma'ière pierreuse doit s’extravaser en quelque sorte , et former des pierres dispersées eà et là dans la masse du sable. Ce dernier effet peut encore , à ce qu’il me paraît , avoir pour cause la hauteur de cette masse sableuse : si le fluide qui porte cette matière a beaucoup d’étendue à traverser, il pourra déposer dans différents endroits la matière pierreuse dont il sera chargé . au lieu que s’il trouve promptement un IL glaiseux qui le retienne, le dépôt de la matière se fera plus abondamment. Idem, ibidem, page 223 et suiv.

ture : mais elle en diffère essentiellement par sa substance. Ce n’est pas qu’il 11’y ait aussi d’autres pierres dont on se sert, faute de celle-ci, pour moudre les grains. « La pierre de la carrière « de Saint-Julien , diocèse de Saint-Pons en « Languedoc, qui fournit les meules de moulin à « la plus grande partie de cette province , con- « siste, ditM. de Gensanne, en un banc de « pierre calcaire parsemé d’un silex très-dur, « de l’épaisseur de quinze ou vingt pouces, et « tout au plus de deux pieds ; il se trouve à la « profondeur de quinze pieds dans la terre , et 0 est recouvert par un autre banc déroché cal- « caire simple qui a toute cette épaisseur, en « sorte que, pour extraire les meules, ouest obli- « gé de couper et déblayer ce banc supérieur « qui est très-dur, ce qui coûte un travail fort « dispendieux1. » On voit par cette indication que ces pierres calcaires parsemées de pierres à fusil , dont on se sert en Languedoc pour moudre les grains , ne sont pas aussi bonnes , et doivent s’égrener plus aisément que les vraies pierres meulières dans lesquelles il n’y a qu’une petite quantité de matière calcaire intimement mêlée avec le suc vitreux, et qui réunit les pierres à fusil dont la substance de cette pierre est presque entièrement composée.

SPATHS FLUORS.

C’est le nom que M. Margraff a donné û ces spaths ; et comme ils sont composés de matière calcaire et de parties sulfureuses ou pyriteuses, nous les mettons à la suite des matières qui sont composées de substances calcaires mélangées avec d’autres substances : on aurait du conserver à ces spaths le nom de fluors, pour éviter la confusion qui résulte de l*a multiplicité des dénominations ; car on lésa appelés spaths pesants, spaths vitreux , spaths phosphoriques , et l’on a souvent appliqué les propriétés des spaths pesants à ces spaths fluors, quoique leur origine et leur essence soient très-différentes. Margraff lui-même comprend sous la dénomination de spaths fusibles , ces spaths fluors qui ne sont ! point fusibles :

« Il y a, dit-il, des spaths fusibles composes | « de lames groupées ensemble d’une manière

i Mlistoirc naturelle du Languedoc, par M. de Gensanne I tome II, page 202.

« singulière; ces lames n’ont aucune transpa- « rence, et leur couleur tire sur le blanc de lait : « d’autres affectent une figure cubique ; ils sont « plusou moins transparents, et diversement co- « lorés : on les connaît sous les noms de fluors , de « fausses améthystes , de fausses émeraudes , de « fausses topazes, de fausses hyacinthes, etc... « Ils se trouvent ordinairement dans les liions « des mines, et servent de matrice aux miné- « raux qu’ils renferment ; ils sont outre cela « un peu plus durs que les spaths phosphori- « ques , c’est-à-dire q.ue les spaths d’un blanc « de lait. — Les spaths fusibles vitreux , c’est- « à-dire ceux qui affectent une figure cubique, « soumis au feu jusqu’à l’incandescence, jettent « des étincelles dans l’obscurité ; mais leur « lueur est fort faible ; après quoi ils se divisent « par petits éclats. Les spaths fusibles phospho- « riques , soumis à la même chaleur , jettent « une lumière très-vive et très-foncée ; ensuite « ils se brisent en plusieurs morceaux qu’on a « beaucoup plus de peine à réduire en poudre « que les éclats des spaths fusibles vitreux'.» Les vrais spaths fluors sont donc désignés ici comme spaths fusibles et spaths vitreux , quoiqu’ils ne soient ni fusibles ni vitreux ; et quoique cet habile chimiste semble les distinguer des spaths qu’il appell ephosphoriques, les différences ne sont pas assez marquées pour qu’on ne puisse les confondre, et il est à croire que ce qu’il appelle spath fusible vitreux et spath fusible phosphorique, se rapporte également aux spaths fluors qui ne diffèrent les uns des autres que par le plus ou moins de pureté : et en effet deux de nos plus savants chimistes, MM. Sage et Demeste , ont dit expressément que les spaths vitreux , f usibles ou phosphor iques ne sont qu’une seule et même chose 2; or ces spaths fluors, loin d’être fusibles, sont trèsréfractaires au feu : mais il est vrai qu’ils ont la propriété d’être, comme le borax, des fondants très-actifs; et c’est probablement à cause de cette propriété fondante qu’on leur a donné le nom de spaths fusibles3 : mais on ne voit pas pour-

* Expériences de 31. Marcgraff, dans les Observations sur la Physique, tome I, première partie, juillet 1772.

* Lettres de 31. le docteur Demeste, tome I, page 320.

Quoique les spaths fusibles soient très-réfraetaircs au

feu, lorsqu'on les expose seuls à l'action du feu , ils ont cependant la propriété d’accélcrer la fusion des métaux , et meme ils se vitrifient très-promptement si on les mêle avec ues terres métalliques ou du quartz , ou de la terre calcaire ,

4 cn n de 1 alkali fixe, ce qui les a fai* regarder avec raison

NATURELLE

quoi ils sont dénommés spaths vitreux fusibles puisque de tous les spaths, il n’y a que le seul feld-spath qui soit en effet vitreux et fusibie.

Quelques habiles chimistes ont confondu ces spaths fluors avec les spaths pesants , quoique ces deux substances soient très-différentes par leur essence, et qu’elles ne se ressemblent que par de légères propriétés : les spaths fluors réduits en poudre prennent par le feu de la phosphorescence comme les spaths pesants mais ce caractère est équivoque, puisque les coquilles et autres matières calcaires réduites en poudre prennent, comme les spaths pesants et les spaths fluors, de la phosphorescence par l’action du feu : et si nous comparons toutes les autres propriétés des spaths pesants avec celles des spaths fluors, nous verrons que leur essence n’est pas la même, et que leur origine est bien différente.

Les spaths pesants sont d’un tiers plus denses que les spaths fluors2, et cette seule propriété essentielle démontre déjà que leurs substances sont très-différentes : M. R orné de Lisle fait mention de quatre principales sortes de spaths fluors 3 , dont les couleurs , la texture et la

comme d’excellents fondants. Lettres de 31. le docteur Demeste, tome I, page 324.

Lorsqu on les réduit en poudre , et qu’on projette cette poudre sur une pelle rougie au feu ou des charbons ardcnls . elle devient phosphorescente, et cette propriété peut faire distinguer ces spaths de toute autre substance pierreuse : cependant cette phosphorescence n’arrive que dans les spaths colorés , et cesse dans ceux-ci à l’instant où leur couleur est détruite par le feu. Cristallographie de 31. Romé de Lisle, tome II, page 3 et suiv.

2 « La pesanteur spécifique du spath pesant, dit pierre de « Bologne, est de 44409 ; celle du spath pesant octaèdre, de « 44712 : tandis que celle du spath fluor d'Auvergne n’est que # de 30943; celle du spath fluor cubique violet, 31737; celle « du spath fluor cubique blanc, 31533. » Tables de 31. Brisson.

5 Le spath fusible ifluor) cubique , et c'est la forme qu’il affecte le plus communément. Rien n'est plus rare que de trouver ces cubes solitaires ; ils forment ordinairement des groupes plus ou moins considérables dans les mines de Bohême, de Saxe, d’Angleterre et des autres pays.

On les distingue, à raison de leur couleur:

1° En spaths vitreux blancs, le plus souvent diaphanes , mais quelquefois opiques et d’un blanc mat ;

2° En fausses aigues-marines, d'un vert ou d’un bleu pâle ;

3J En fausses émeraudes, d'un vert plus ou moins foncé;

4° En fausses topazes, d’un jaune plus ou moins clair ;

5° En fausses améthystes , de couleur pourpre ou violette;

6° En faux rubis balais, ou d'un rouge pâle ;

7° En faux saphirs, ou de couleur bleue, toutes ces variétés se trouvent en cubes plusou moins grands..,. Ces cristaux sont presque toujours incrustes ou mélangés de petits cristaux de quartz, de blende, de pyrite, de galène, de spath calcaire, et de mine de fer spathique.

La seconde espèce est le spath fusible alurainiforme, c’est-àdire de figure octaèdre rectangulaire ; tels sout ces spaths vf-

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forme de cristallisation diffèrent beaucoup; mais tous sont à peu près d’un tiers plus légers que les spaths pesants , qui d’ailleurs iront , comme les pierres précieuses, qu’une simple réfraction, et sont par conséquent homogènes , c’est-à-dire également denses dans toutes leurs parties ; tandis que les spaths fluors au contraire offrent, comme tous les autres cristaux vitreux ou calcaires, une double réfraction 1 , et sont composés de différentes substances ou du moins de couches alternatives de différente densité.

Les spaths fluors sont dissolubles par les acides , même à froid , quoique d’abord il n’y ait que peu ou point d’effervescence , au lieu que les spaths pesants résistent constamment à leur action , soit à froid , soit à chaud : ils ne contiennent donc point de matière calcaire , et les spaths fluors en contiennent en assez grande quantité , puisqu’ils se dissolvent en entier par l’action des acides.

Ces spaths fluors sont plus durs que les spaths calcaires, mais pas assez pour étinceler sous le briquet , si ce n’est dans certains points où ils sont mêlés de quartz , et c’est par là qu’on les distingue aisément du feld-spath , qui de tous les spaths est le seul étincelant sous le choc de l’acier : mais ces spaths fluors diffèrent encore essentiellement du feld-spath par leur densité qui est considérablement plus grande2, et par

treux octaèdres de Suède, l un de couleur verte, cité par M. de Born, et un autre clair et sans couleur, dont parle Cronstedt ; tels sont encore les spaths fusibles d'un vert clair ou bleuâtre, qui se rencontrent dans le commerce sous le nom d’émeraudes morillon ou de Carthagène, les faux rubis de Suisse. L'hyacinthe de Compostelle est une variété de cette seconde espèce. **

La troisième espèce est le spath fusible en stalactites ou par masses informes... Le tissu de ce spath est toujours lamelleux, mais quelquefois si serré, qu'à peine les lames y sontelles apparentes... Ils sont, en général, mêlés de plusieurs substances hétérogènes qui souvent y forment des veines ou des zig-zag. On en trouve de blancs, de verts ou verdâtres qu’on vend sous le faux nom de frime d'émeraude , des bleus auxquels on donne le nom de frime de saphir ; de rougeâtres, de violets, de jaunes et de bruns ; et souvent ces couleurs se trouvent mélangées, et même par veines assez distinctes dans le même morceau.

La quatrième espèce sont les spaths fusibles grenus, dont les grains ressemblent à des grains de sel, ce qui se trouve aussi dans certains marbres grenus : selon Wallerius, il y en a de blancs, de jaunâtres de bleus et de violets. Cristallographie, par \i. Romé de Lisle, tome II, page 7 et suiv.

4 L'on trouve aux environs deVignori, dans une recoupe que l’on a faite pour adoucir la pente du chemin, des roches qui renferment des cristaux de spath fusible, lequel a la propriété du cristal d'Islande, de faire apercevoir les objets doubles. Mémoires de Physique, par M. de Grignon, page 338.

3 La pesanteur spécifique des spaths fluors est, comme l’on 'îeut de le voir, de 30 à 31000; et celle du feld-spath n’est que de 23 à 26000,

leur résistance au leu auquel ils sont très-réfractaires, au lieu que le feld-spath y est très-fusible ; et d’ailleurs, quoiqu’on les ait dénommés spaths vitreux, parce que leur cassure ressemble à celle du verre, il est certain que leur substance est différente de celle du feld-spath et de tous les autres verres primitifs; car l’un de nos plus habiles minéralogistes , M. Monnet , a reconnu par l’expérience que ces spaths fluors sont principalement composés de soufre et de terre calcaire. M. de Morveau a vérifié les expériences de M. Monnet1, qui consistent à dépouiller ces spaths de leur soufre. Leur terre dessoufréeprésente les propriétés essentiellesdc

la matière calcaire ; car elle se réduit en chaux et fait effervescence avec les acides : il n’est donc pas nécessaire de supposer dans ces spaths fluors , comme l’ont fait M. Bergmann et plusieurs chimistes après lui, une terre de nature particulière, différente de toutes les terres connues , puisqu’ils ne sont réellement composés que de terre calcaire mêlée de soufre.

M. Scheele avait fait , avant M. Monnet, des expériences sur les spaths fluors blancs et colorés , et il remarque, avec raison, que ces spaths diffèrent essentiellement de la pierre de Bologne ou spath pesant , ainsi que de l’albâtre et des pierres séléniteuses qui sont phosphoriques, lorsqu’elles ont été calcinées sur les charbons 2 : cet habile chimiste avait en même temps cru reconnaître que ces spaths fluors sont composés d’une terre calcaire combinée, dit-il, avec un acide qui leur est propre et qu’il ne désigne pas 3; il ajoute seulement que l’alun et le fer semblent n’être qu’accidentels à leur composition. Ainsi, M. Monnet est le premier qui ait reconnu le soufre , c’est-à-dire l’acide vitriolique uni à la substance du feu , dans ces spaths fluors.

M. le docteur Demeste , que nous avons souvent eu occasion de: citer avec éloge, a recueilli avec discernement et avec son attention ordinaire les principaux faits qui ont rapport à ces spaths , et je ne peux mieux terminer cet article qu’en les rapportant ici d’après lui.

4 Je viens de vérifier une chose que M. Monnet avait avancée, et qui m’avait fort étonné, c’est que le spath fluor feuilleté, si commun dans les mines métalliques, est un composé de soufre et de terre calcaire. Lettre de M. Morveau à M. de Buffon, datée de Dijon, 5 avril 1779.

2 Voyez les Observations sur la Physique, tome 11, partie U, seconde année, octobre 1772, page 80.

* Idem, page 83.

HISTOIRE NATURELLE

« La nature, dit-il, nous offre les spaths phos- « phoriques en masses plus ou moins considé- « râbles , tantôt informes et tantôt cristallisées : « ils sont plus ou moins transparents, pleins de « fentes ou fêlures , et leurs couleurs sont si va- « riées , qu’on les désigne ordinairement par le « nom de la pierre précieuse colorée dont ils « imitent la nuance.... J’ai vu beaucoup de ces « spaths informes près des alunières , entre Ci- « vita-Vecchia et la Tolfa; ils y servent de gan- « gue à quelques filons de la mine de plomb sul- « furcuse , connue sous le nom de cf alêne : on les « trouve fréquemment mêlés avec le quartz en « Auvergne et dans les Vosges, et avec le spath « calcaire dans les mines du comté de Derby en « Angleterre.

« Quoique ces spaths phosphoriques , et sur- « tout ceux en masses informes , soient ordi- « nairement fendillés, cela n’empêche pas qu’ils « ne soient susceptibles d'un fort beau poli ; on « en rencontre même des pièces assez considé- « râbles pour en pouvoir faire de petites tables, « des urnes et autres vases désignés sous les « noms de prime d'émeraude, déprimé d’amé- « thysle, etc. M. Romé de Lisle a nommé albci- « très vitreux ceux de ces spaths qui , formés « par dépôt comme les albâtres calcaires , sont « aussi nuancés par zones ou rubans de différen- « tes couleurs , ainsi qu’on en voit dans l'albâtre « oriental. Ces albâtres vitreux se trouvent en « abondance dans certaines provinces d’Angle- « terre, et surtout dans le comté de Derby : ils « sont panachés ou rubanés des plus vives court leurs, et surtout de différentes teintes d*amé- « thyste sur un fond blanc ; mais ils sont tou- « jours étonnés , et comme formés de pièces de « rapport dont on voit les joints ; ce qui est un « effet de leur cristallisation rapide et confuse.

« J'en ai vu, à Paris, de très-belles pièces qui « y avaient été apportées par M. Jacob For- « ster.... On rencontre aussi quelquefois de ce « même spath en stalactites coniques , et même « en stalagmites ondulées : mais il est beaucoup « plus ordinaire de le trouver cristallisé en grou- « pes plus ou moins considérables , et dont les « cubes ont quelquefois plus d’un pied de lar- « geur sur huit à dix pouces de hauteur ; ces « cubes, tantôt entiers, tantôt tronqués aux « angles ou dans leurs bords , varient beaucoup « moins dans leur forme que les rhombes du a spath calcaire : en récompense leur couleur t est plus variée que celle des autres spaths ;

« ils sont rarement d’un blanc mat , mais lors- « qu’ils ne sont pas diaphanes ou couleur d’ai- « gue-marine, ils sont jaunes ou rougeâtres, ou « violets, ou pourpres, ou roses, ou verts et quel* « quefois du plus beau bleu \ »

Il me reste seulement à observer que la terre calcaire étant la base de ces spaths fluors, j'ai cru devoir les rapporter aux pierres mélangées de matière calcaire ; tandis que la pierre de Bologne et les autres spaths pesants, tirant leur origine de la terre végétale et ne contenant point de matière calcaire, doivent être mis au nombre des produits de la terre limoneuse , comme nous tâcherons de le prouver dans la suite de cet ouvrage.

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